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ABSORPTION

Le symptôme caractéristique de l'amour, celui qui dénonce la force d'un sentiment, et le manifeste d'une unique façon partout et chez tous c'est l'indifférence du reste : et le reste doit s'entendre du ciel comme de la terre. Pour s'expliquer ce pèlerinage érotide que font l'humanité et l'individu, sans désespérer jamais, il suffit de se souvenir de cette heure où la notion du bonheur simplifiée, tangible, apparaît à la présence, au contact d'un être. « Nous avons perdu des royaumes et des provinces en baisers et en caresses», dit l'Antoine de Shakespeare; la Reine d'Egypte, cette voluptueuse qui pensait, ne se récrie pas plus qu'elle ne se repent.

Le brigandage romain, la pollution du combat sanglant valent-ils plus, en effet, que les torsions du serpent du vieux Nil? Ce qu'on appelle gloire militaire en physiologie se dénomme monomanie homi-

cide ; et le nombre même des bons soldats prouve la cruauté originelle de l'homme.

La guerre est une forme de la débauche, un des fumiers de Tinstinct. On se dupe en voyant dans les massacres napoléoniens le seul égoïsme d'un homme féroce ; la docilité de se^ acolytes s'explique par l'assassin et le voleur toujours cachés sous les traits du citoyen et du patriote. La prostitution ouvre un débouché aux boucs ; la s^uerre offre un exutoire aux tigres.

Il serait temps de mettre, en idéologie, le même déterminisme sur les deux horreurs : et une ville gouvernée par des philosophes cacherait ses casernes comme on éloigne vers les faubourgs, les maisons de tolérance.

La guerre pourrait se qualifier la tolérance de l'homicide, et le recrutement, la mise en carte de la férocité.

Le penseur catholique déjugeant Joseph de Maistre doit, en peignant une époque, faire de l'histoire militaire une annexe à la pornographie : c'est-à-dire, considérer la trucidation collective comme une manifestation du plus immonde des instincts.

Le plus niais des hommes cultive son champ ; ensuite vient le villageois, puis le citadin, enfin, le national. L'un pense à ses pommes de terre, l'autre à sa commune, le troisième à son département, le dernier à son pays; ce sont de bonnes bêtes respectables et utiles infiniment et dont la bêtise se

gradue un peii. Seul intelligent, l'humaniste embrasse tout l'horizon humain ; et dessus l'humaniste même, le mystique crevant la toile de fond des fantasmagories terrestres s'aveugle à percevoir une aube d'infinité. Le suprême effort de l'intellectuel, en tout temps, mais combien plus expressément en décadence doit porter à réformer le triangle saint du Vrai, du Bon et du Beau.

Rarement une époque perçoit Dieu sous ses trois angles de réfraction : la Renaissance connut la Beauté; aujourd'hui la Vérité apparaît nue et repousse les ajustements qui lui seyent.

Or, que ceux qui oseraient laurer un déterminant de douleur, un Bonaparte, crachent d'abord sur l'Évangile. Quiconque sème la douleur sur son chemin, est nonce de l'enfer; Turenne au Palatinat, Bismarck en Lorraine. L'être de lumière console et guérit : et voilà pourquoi toutes les œuvres de force doivent être méprisées et leurs auteurs maudits.

On a donné aux vingt troupeaux de butors qui peuplent l'Europe une vérité différente pour chacun : et ce qui est patriotique est toujours noble. Infâme blasphème, maxime de Cacus et de Cartouche ! Antoine aux bras de Cléopâtre apparaît lyrique en des œuvres d'amour : aux combats officie le Molochisne de la Haine. La Victoire, ce mot sonne le sauvage, à moins de signifier la victoire du Verbe : rien n'existe que Dieu, et les âmes dé Nergal et d'Istar, que la passion ne peut déprendre du devoir, sont

d'un autre héroïsme que les capitaines de lansquenets guerroyant, à épée que veux-tu, contre les Teutons ou les Chinois, au commandement d'un Mac-Mahon ou tel autre nul.

Quand Balzac lança son grand peut-être sur l'égale splendeur du drame de Clochegourde et du drame d'Austerlitz, il parut hardi, et même cette ombre de vérité stupéfia.

Aujourd'hui, le Théore conscient des vieux mystères, attentif aux jeunes expériences, réunit en sa main et la clarté anthropologique et la lueur intellective : à ce double flambeau, le concept de l'homicide glorieux et ses corollaires de vol honoré s'évanouit pendant qu'un grand mépris de la Force s'assied dans les cerveaux où réside la véritable conscience du monde.

Bonaparte, non pas comme Corse ou dictateur, mais Bonaparte l'entrepreneur de charniers, le souteneur delà hyène, l'intendant des corbeaux, l'inventeur de la chair à canon, le Troppmann national, après avoir sali l'histoire de France, salit encore l'œuvre du grand Honoré et celle du grand Eliphas.

Son horrible splendeur pourtant diminue ; le cérébral échappe à l'envoûtement de la renommée et Taine a planté dans la grande charogne nimroudique le scalpel de l'analyse où demain un pape viendra attacher la bulle excommunicatrice contre le culte historique des fléaux et du monstre.

Les grandioses spectacles de ce petit théâtre où

nous jouons tous le rôle contraire à notre nature ne se voient qu'à la triple recherche des Vérités, des Amours et des Beautés,

Après une idée et une forme ; rien de plus haut qu'un sentiment d'expansion, et voilà pourquoi deux scènes seulement l'emportent en dignité sur l'intimité des Gloriettes : la méditation d'un Paracelse ou le cisellement de Michel- Ange.

Certes, l'humanité dite civilisée, n'est pas bénigne au penseur et à l'artiste : le juge, le général, lui sont ennemis : cependant, on peut encore penser et œuvrer en une paix relative ; le monde pardonne une supériorité qui lui promet de hauts plaisirs : mais l'Amour, cette pensée qui n'a qu'un mot et qu'une forme, le « je vous aime » et le baiser, cette joie sans témoins, ce double chant sans écho, ce doux mystère à deux seulement officiable, semble un vol fait à tous et quel vol! L'or, les distinctions, toute la hocheterie sociale, à la réflexion se barre du grand exorde de saint Chrysostôme : l'Amour, lui! s'illumine des synonymies du bonheur.

Soyez riches, soyez glorieux, soyez les maîtres, on vous pardonnera vos biens, vos titres, et le pouvoir: Soyez heureux et le monde s'indigne. Du bonheur se cache aux champs ou à Paris : en province, on le découvre à l'instant et toute une ville collabore à l'empoisonner. L'envieuse province ne dort plus si deux êtres y font un beau rêve : et quand Lyon la protestante, qui avait espionné Nergal, apostant des

décrotteurs à Perrache comme au cornas d'Herbouville, apprit que le romancier passait tout un jour aux Gloriettes de midi à minuit, la venimeuse ville siffla comme un énorme nœud de Vipères.^ Les Œlohites ardents à jouir d'eux-mêmes, sentant l'impossibilité d'une fréquentation durable, se jurèrent de vivre en continuelle intimité avant de se séparer pour toujours. Cette résolution fit cesser presque toute visite et sortie à Istar, et Nergal n'alla plus nulle part : à chaque invitation qu'il refusait, un surcroît de haine s'ajoutait à la colère lyonnaise.

Jamais la ville abrutie n'avait été si ouvertement bravée.

— Non — s'écriait M.^^ Poitevinière, — de mémoire de Lyonnaise; on a vu pareil cynisme : qu'ils s'aiment donc en plein Bellecour.

Les bigotes songèrent d'abord à rompre le tête-àtête des Gloriettes, mais elles ne furent pas reçues ou avec une telle hauteur que le rôle de troublefête leur parut indigne de leurs âmes à confessions fréquentes : les hommes savaient la force d'Hercule et la violence de Capimont et se souciaient peu d'être assommés. Par une habilité perfide, un calme favorable se fit : comme la mer devient imniobile et huileuse avant de se soulever, l'opinion hypocritement berça de sa fausse complicité l'enivrement des Glo riettes : chaque femme se promettait un morceau de cette réputation de femme ; chaque homme dédaigné un lambeau de cet orgueil ; et la hyène lyonnaise et

le chacal lyonnais se préparèrent à la curée : Nergal apparaissant le providentiel chasseur qui forçait cette vertu et la livrait aux crocs de la calomnieuse cité.

Visionnaires du même miracle, enivrés à une coupe mutuelle où ils versaient tout leur cœur, ils ne voyaient pas le group^^nent des monstres^ ni les baves écumantes déjà dans Tombre de leurs pieds : ils vivaient leur rêve oIvpç Ja hpte de sa brièveté et la peur du réveil.

:^ainte-Sebaste,

Gustave Doré, cette imagination de génie qui ne savait pas le dessin, eut une idée admirable le jour où il montra Tenfant Jésus, par instinct sublime, étendant en croix ses petits bras de nouveau-né.

Istar, la première fois qu'elle revît Nergal, après le solennel échange du pentagramne et du collier, lui dit :

— Mon frère, je veux qu'en cet oratoire, où votre fantôme consolateur sera visible pour moi seule, vous commenciez une œuvre, une œuvre dont les premières pages écrites à ce bureau, soient comme ma sororité réalisée.

«Je veux baptiser de mon regard un des drames de votre génie, et qu'il aurorise au rayon de. mes yeùx : et je vous fais cette demande tout de suite; qu elle soit la consécration éternelle de notre rencontre et ma gloire de femme.

— Chère, comment me distraire de vous quand je

vous vois? je ne saurais qu'écrire d'exaltatives impressions de portraitiste amoureux du modèle.

— Non, — insistait Istar, — je ne veux pas détourner, même pour ma gloire, un rayon de la vôtre, je ne veux rien vous prendre, mais entrer dans l'économie de vos conceptions.

— Les Hymnes d'Istar, Rituel Babylonien, seraitce pas beau?

— J'ai rencontré mon frère romancier, qu'il reste tel : la femme qui aime en sœur, voit à la lueur de son dévouement et voit toujours bien : je vous conseille de rien distraire de votre grande promesse d'une autre comédie humaine. Au dizain déjà fait, ajoutez sans relâche, sans une diversion; que le monument s'élève beau en ses parties, en son ensemble, énorme : au lieu d'édicules disparates et dispersés, fondez en une imposante unité toutes vos conceptions : Istar veut seulement être un tome dans votre vie, comme en votre œuvre.

~ Voulez-vous que j'emploie la plus lyrique vibration à des analyses, car le roman froidit toujours son sujet, parla nécessité dissertative du déterminisme.

— J'espérerais presque un nouvel art de ce mélange d'explication et d'émolement, qui est tout le Shakespearisme.

Nergal admira de retrouver chez cette femme, presque bourgeoise socialement, royale par Fâme, le culte de la gloire qui fut aussi vif que l'Amour même aux cœurs des princesses de la Renaissance.

Jstar

— Eh bien ! puisque vous exprimez ce vœu, je le réaliserai sur l'heure.

Il s'assit au bureau d'ébène, avec le doux étonnement d'avoir déjà pénétré Istar jusque dans le détail de sa personnalité : il y trouva son papier solaire. Sur le cahier, il fit le signe de Vénus, et tandis qu'il cherchait, plongeant les mains dans sa chevelure, sa conversation avec Saïgas lui rejaillit à l'esprit,

Sainte-Sebaste^ — écrivit-il.

Évoquant un tableau de Léonard, qu'on a vu à l'exposition de Manchester, où le martyr, lié par des rubans, souffre de l'âme seule, géniale figuration de quelque noble amour dédaigné, il improvisa en phrases hachées, allant par le boudoir avec des gestes d'acteur, l'histoire d'une Œlohite, damnée au mariage ordinaire, damnée en province, damnée jusqu'à sa mort sans une seule heure d'amour : Tout le livre disait sans événement la lente agonie de cet être crucifié par la prose de la vie. Beauté et fortune, mari parfait, santé totale, réputation intacte, et sous ce signalement banal du bonheur, un vide de mort.

Comment n'être pas éloquent au pucelage d'une conception : la nouveauté d'un sujet sollicite irrésistiblement l'activité cérébrale. Nergal frappa Istar d'une muette admiration.

— Vous venez de me raconter presque mon histoire jusqu'à votre venue, et vous qui aimez l'épigraphe, laquelle mettez-vous ? »

Il tressaillit au souvenir sonore des modulations fatidiques, et n'osa pas l'écrire, superstitieux devant cette provocation au destin...

Oportet unam pro veritate mori!

Et comme magnétiquement, Istar s'inquiétait de Fassombrissement de se? tro^.ts, il refusa de dévoiler la triste évocation et pa.^ hvanière diversitive cantiléna ainsi :

CANTILÈNE DE SMNTE-SEBASTE

Sebaste était très sainte damoiselle au corps si beau que son ange gardien fut mainte fois reproché; car il la contemplait d'amour au lieu de veiller sur elle.

Sebaste était très belle damoiselle au cœur si beau que son propre mari, mainte fois, n'osa pas s'approcher d'elle ; car il la devinait de sang royal et trop noble pour lui.

Sebaste était des hommes désirée ; son vêtement toujours d'or ou de soie éblouissait, mais moins que sa prunelle, car elle avait dans le regard la vertu des pierres précieuses.

Sebaste était des femmes déchirée; sa séduction uB don de Dieu, et qu'aucune rivale ne put imiter, car elle avait reçu d'en haut autant de grâces au

visage qu'à Fâme, ce qui montre que Dieu veut bien que la vertu soit attifée, adornée et plaisante.

Sebaste détestait le monde bête et laid où il lui fallait vivre; sous sa résignation, Tennui apparaissait, et tous, bêtes et laids auraient voulu la perdre.

Sebaste accomplissait les rites de Tesprit, pieuse du génie, prêtresse de la gloire et donnait son loisir aux grands rêves humains.

Sebaste laissait voir auprès de son chevet les rouleaux du poète et les tablettes d'histoire ; on l'accusait de vivre avec les papyrus, d'être sorcière.

Sebaste gémissait de vivre chez les Brûles du Midi de la France ; tous ses vœux aspiraient aux Symposes Dyzantmes.

Sebaste un jour eut joie ; en sa bourgade vmt un des plus merveilleux platoniciens de Vheure, qui la discipula, enseignement fécond.

Sebaste s'enivra de pensée et de beau sans songer qu'au midi, on ne croit rien sans vice, et on calomnia son désir du savoir en une accusation lubrique.

Sebaste reprochée par tout le bourg infect, redressa fièrement son orgueil blasphémé. On résolut sa mort.

Sebaste, suivant le mode du pays, vivait le plus souvent dans un vaste atrium; par l'hypêtre, chaque jour en passant, les languedociens jetaient des javelots, si bien visés, à travers la muraille, qu'ils blessaient tous Sebaste, sans la tuer.

Se baste, ainsi longtemps, subit ce martyre jusqu'au

jour, où quelqu'un des bourreaux se porta sur Tantefixe et la férit d'un pieu.

Sebaste dit « Merci », en expirant; son âme fut portée par Platon et saint Jean jusqu'aux pieds du Très-Haut, qui lui donna à mener le chœur des Hypathies célestes.

L'Eglise et l'idéal ont chacun déclaré Sebaste sainte; et le platonicien qui la discipula, composa sur sa mort, un hymnal immortel. Seulement, comme il faut, selon la loi de Dieu que justice se fasse en terre comme au lieu, le bourg fut à jamais maudit et réputé barbare : afin de vous apprendre, chrétiens, à respecter les belles âmes qui sont élues de Dieu et toujours très vengées.

Ainsi soit-iil

vin

RÉTRACTJON

j Résolument, Nergal arrivé pendant une absence d'Istar, s'asseyait au pupitre, rouvrait le cahier et prenait une plume : mais n'avait-il pas toute la vie pour écrire, tandis que peu de jours lui étaient dévolus d'adelphat.

La sœur le trouvait donc rêvant : et à son objurgation d'entière bonne foi, il répondait « demain ».

Tous les sentiments violents niaisent d'une crédulité de rustique ; sous la pression passionnelle, les notions se déforment en impressions ; l'âme s'animalise, on attend et on craint, on exulte ou pleure et l'entendement n'a que l'office de détailler et de motiver par de souples et multiples incohérences.

L'unisson des âmes est un état si extraordinaire que la plus grande infatuation de soi ne permet pas d'y croire. Que l'accord soit long à s'établir ou immédiat, une peur maladive de la dissonnance nous gâté

les plus belles heures. Caresse mal osée, ou repousseraent impéritieux, et le duo d'amour se scinde en deux souffrants soliloques.

C'est une grande matière à souffrir, la subtilité de Tesprit, et les délicatesses exagérées ont plus faussé de situations que la brusquerie.

On échange très peu d iiéts entre amants et encore moins de sensations. Tout le phénomène attractif évolue d'un peresprit à Uautre, et le peresprit ou âme fluidique ne peut se déterminer, en l'état de la biologie occulte, qu'avec les termes combinés de l'électricité et de la musique.

Les Œlohites écoutaient leurs voix plutôt qije leurs paroles ; nul n'ignore que l'intonation est tout le langage animique ; la sténographie du dialogue sexuel ne donnerait rien. « Je t'aime, va, oh! ce que je t'aime » signifie parfois l'antiphrase : « Monstre, je vous hais, laissez-moi » la reddition même et la fin de la défense.

Non seulement la parole d'amour se réduit à une mélodie sentimentale, mais l'œil précise aussi bien qu'un discours, tellement la pensée se restreint en ces moments. Du pied, du coude, de la nuque, de moins encore, d'un frôlement d'étoffe, presque sans contact, les formules les plus décisives s'expriment.

Ce qu'on appelle la communion des âmes cette transmission nerveuse, prouve que l'amour a des lois formulables très voisines des normes de physique générale : à l'organique la dilatation se parai-

lélise avec la joie morale et constriction s'analogise à la tristesse.

La stase se place donc entre deux congestions ; l'une voluptueuse et expansive, l'autre rétractive et douloureuse.

Istar ne savait pas quel surcroît de souffrance elle avait décrété en se refusant au baise-mains.

L'accumulation et plus nettement la charge animique, que l'imagination fomentait avant qu'ils se vissent ne se déchargeait pas, faute d'un contact, et se quittant, ils se laissaient en grand malaise.

On peut certes restreindre le contact, le supprimer est une témérité idéale, mais funeste ; et si l'œil du Théore eût vu la pitoyabilité de leur état, il eût souri de pitié à leur maladive recherche d'un contact détourné sur une cigarette que l'un allumait pour l'autre, ou le même objet qu'avait tenu la main aimée.

Inquiets, changeant de place, Nergal prenant celle que Istar quittait, ils sentaient les brusques nécessités d'une parole abstraite qui coupe aux lèvres mêmes l'aveu prêt à jaillir.

Présent à cette lutte, le chat noir ronronnait, les prunelles avivées, et à des instants, les belles mains de M"^e Capimont se promenaient autour d'elles sur les étoffes, lascives inconsciemment. A l'attentivité de Nergal, elle jetait ce curieux mot :

— Ce sont les caresses errantes.

Et pour dire cela, elle regardait obliquement l'écoulement majestueux du Rhône qui déroulait sa nappe

violente devant eux : et son regard semblait jeter au loin du courant du fleuve des pierreries d'âme, des tendresses infiniment précieuses. — Ce sont les regards perdus.

Caressantes, errantes ! regards perdus ! Quand un geste les poserait sur FAimé, les mettrait sur FAimé, et tous ces sacrifices pour une notion, le Devoir, un abstrait.

Tandis que Nergal, les idées vacillantes, se demandait si la vertu n'était pas une débilité de la passion au lieu d'une force de Tesprit, Istar, la porte à peine refermée sur son frère, saisissait les gants oubliés, et collant à ses lèvres brûlantes la peau de Suède parfumée, elle se jetait sur le divan en une pause presque animale et baisait, mordait, mâchait, lacérait le gant ae celui dont elle ne voulait jamais toucher la mam.

i.'ereckéenne

Assimiler la femme à la lune, c'est à la fois suivre la. traditionnalité et satisfaire à la psychie.Ni l'astre, ni Têtre n'ont de lumière propre : leur destin ne peut être qu'une identification : depuis le bouvier qui surpasse les autres, en beuverie le dimanche, en crânerie d'allure par les champs, jusqu'au poète qui s'élève avec l'assentiment de tous, au-dessus de son temps, la femme est petite ou grande suivant qui elle suit : si l'homme est un sommet, elle monte ; s'il est un bas-fond, elle tombe, et ne se relèvera jamais d'un indigne choix.

Les intérêts de la société^ de la famille et l'idéal sont, hélas ! divergents : l'une gagne aux unions des convenances, l'autre aux sentiments tempérés, tandisque le beau, c'est-à-dire l'excès, car l'idéal n'est qu'un excès ascendant, ne vit que de désordre, de déviation à la mesure morale.

Le Faubourg Saint- Germain présente le plus grand nombre de mariages militaires. Or, ces jeunes filles à plusieurs millions qui peuvent faire pour autant d'impossible et d'étrange, consentent à réfléter un lieutenant. Réfléter la lumière d'un lieutenant, semble une proposition toute iroiiique au cérébral. Au social, l'ironie continue.

Ce brillant officier habite où veut bien le ministre, et peut être mis aux arrêts comme le dernier des mioches; de plus, Madame la Patrie, le soulage de sa conscience «tu n'en as plus besoin; je te la rendrai quand tu seras en non activité ».

Voilà donc le G-aiaor des jeunes marquises, qui est forcé de brigander au profit de la douce France, et de faire aux colonies le métier de pirate; en Algérie celui de voleur; à sa caserne, celui enfin de bourreau. Ce Galaor, si le Dante se trouve dans sa compagnie, le fera fusiller. Comment douter que les femmes livrées à elles-mêmes sont des inconscientes, incompréhensives de toute vraie grandeur et mieux fermées que les huîtres aux instances des vrais héros ! On ne peut pas mesurer l'homme à ses passions, parce qu'il a une fonction de plus, la pensée qui peut surnager dans le naufrage de tout, les attractions d'une femme donnent très bien sa mesure : que chacun regarde dans sa vie et à ses entours, il y verra la curiosité de l'intellectuel parmi les autres curiosités, mais un peu moins de tendance vers l'homme de génie, que vers l'acteur ou le lieutenant.

Parmi les liseuses, vous trouverez rarement une admiration que l'opinion ne ratifie pas. Sans méjuger le très grand talent de M. Paul Bourget, ne peut-on pas prétendre son succès féminin indicatif d'âmes moins chaudes que si elles s'allumaient au génie de d'Aurevilly.

On a dit que la femme voulait être violée en tout: oui, mais il y a dans la femme actuelle un barrage au cerveau, qui impossibilise toute audace; les cœurs de ce temps sont des cœurs essouflés; la vénusienne pratique sa luxure même, sans grande joie; et comme à toutes les fins de races, la femme n'existe plus, au sens élevé, que par Fandrogyne, admirable résultat de la décadence qui donne une version de l'initialité et d'un charme combien accru.

Aujourd'hui la femme, qui comprend l'art en fait peu ou prou, et c'est un confrère avec des hanches. Aussi, la rencontre d'Istar était pour Nergal celle d'un adorable antédiluvisme; en elle il voyait le dernier exemplaire d'une série éteinte.

L'androgyne c'est l'être conscient du bien et du mal; après dix-huit ans, l'ingénuité ne lui va plus, il doit savoir le bien et le mal, et marque spéciale de sa nature, il peut s'éclairer lui-même ; et s'il marie harmonieusement sa lumière à une autre, il ne l'éteint jamais.

L'androgyne étant complet ne s'identifie pas totalement : son ipséité demeure toujours. Tandis que la femme initiale, que je dirai Ereckéenne puisque la

tradition localise là, Tamplexion première de Tangélique et de rhumain n'est qu'un désir mais si fougueux, qu'il dégage un vertige sans nom.

Les mères des premiers démons, Sina la Satané et ses sœurs devaient être de prodigieuses enchanteresses ; jamais l'androgyne ne donnera la volupté de l'Éreckéenne, ni au sensationnel car il est analyste, ni à l'animique car son cœur est diminué du cerveau qu'il a.

Aussi Nergal n'eut été compris de personne en expliquant que M"^^ Capimont représentait une race plus perdue qu'aucune et que l'univers devrait se mettre en route pour l'étudier, si elle eut pu se manifester à d'autres yeux qu'à ceux de son frère.

Les jets de fluide sexuel qui sortaient d'Istar, qui avait presque évanoui Nergal le soir de Bramhs, le collier, témoignage certain de la descendance kaldéenne, lui montraient en l'Aimée l'inceste transcendental : et s'il l'appelait sœur, il pensait qu'en remontant des rnilliers d'années, c'était peut-être la fille de sa propre mère qu'il aimait,

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