LA PREMIÈRE DOULEUR
— Combien de temps serai-je heureuse, o mon frère^ disait Istar, — le lendemain de son jour, sans raconter les insinuations méchantes dont on l'avait criblée et finquisition des visiteuses.
— Je vous répondrais par « toujours » si ce mot de mon désir n'était pas le plus impossible à écrire sur notre fréquentation; je ne puis pas même dire « longtemps » et je crains que « le plus possible » ne soit une déplorable brièveté. Nous nous bouchons les oreilles, nous fermons les yeux pour ne pas entendre et ne pas voir; mais quelque éclat d'opinion viendra,' comme un obus de malveillance, éclater entre nous deux et nous replonger dans votre esseulement en me renvoyant à Paris.
— Le plus triste de ma tristesse, c'est de ne pouvoir me bercer d'un revoir... Si au moins je me pouvais dire : onze mois l'an je pâtirai, végétante, mais trente
jours sonneront des heures dorées de son reflet, lumineuses de sa présence, vivifiées de sa parole...
— Ne pourrai-je pas revenir à Lyon sous quelque prétexte ? Ne pourriez-vous pas décider M. Capimont à vous. mener à Paris quelque temps?
— Oui, Nergal, il sembxc que tout cela peut se faire le plus aisément du monde ; et je sens que notre première rencontre sera la dernière.
Elle pleura.
Certes les larmes ne débordent pas toujours aux plus amères douleurs, et l'œil du désespoir peut rester sec: mais pour certaines natures, les pleurs qui tombent des paupières adorées rendent fous, et Nergal pensa malgré loi à cette lâcheté si tendre d'un amant : « Trompe-moi, mais ne pleure pas : je finirai par m'arranger d'être malheureux, mais je me tuerais de te voir malheureuse. »
Les larmes, même d'une sœur, appellent les baisers ou l'étreinte des mains, et Nergal n'osa pas s'approcher de la larmoyeuse ; il se leva pour réagir contre son émotion, et rageusement :
— Si nous-mêmes, penseurs et prêcheurs, nous étions les dupes du dogme moral? Me voici en face d'une créature qui est comme la véritable moitié de moi-même ; tout ce qui prend ma force, et ma vie, et mes péchés et mes vertus, ne vaudra jamais ce que je puis prendre et recevoir d'Elle. Ni tour expugnable ne renferme, ni dragon ne la garde ; je n'ai qu'à lui dire : « Veux-tu », elle mettra son chapeau, et dans
quelques heures, nous sommes loin, libres : cependant ce« Veux-tu» ne sortira pas de ma gorge; pour poire d'angoisse, un abstrait. Istar, nous paraîtrions sublimes, si nous n'étions que lâches.
— Nergal, je vous supplie^ — s'écria Istar, — que cette exaltation effrayait comme un écho de secrètes pensées.
— Nous sommes lâches, ma sœur, — reprit-il, — je n'ose pas croire que l'existence précaire et le remords seraient barrés par mon amour, et vous n'osez pas croire que j'aimerais toujours plus que la gloire, et malgré les privations, une femme qui a dix ans de plus que moi. Nous doutons de nous : et toute notre vertu, c'est la prudence d'âmes pusillanimes qui ont peur de leur conscience, de corps exigeants qui se méfient de la misère.
— Taisez-vous, mon frère, par grâce.
— Cela sera-t-il moins vrai parce que je ne Taurai pas dit ? Nous nous rencontrons et causons bien gentiment, sans nous approcher : et puis après quelques conversations, nous prendrons congé l'un de Fautre. Oh ! les sages personnes que nous voilà.
— Nergal, — dit Istar d'une voix sombre, — vous ne devez pas tenter votre sœur.
— Pardonnez-moi un cri de révolte.
— Est-ce que je ne ravale pas ma rébellion, moi? Elle s'était levée, tragique et admirable de passion
contenue; l'écrivain mit un genou en terre et baisa la robe de l'incomparable femme.
CHATEAUX A CYTHÈRB
Une tendance invincible de Tâme nous fait profiter de la moindre éclaircie aux ombres de la vie pour nous raconter un poème de bonheur hypothéthique, ïstar s'interrogea, quelle vie autre serait la sienne, au coup de baguette magique qui changerait M"^^ Capimont en M™^ Nergal. Rien ne coûte aux choses qui entraînent : tout est pénitenciel ou il y a force :
Quelle évocation de douces heures ; le contempler oeuvrant surtout : s'accroupir, chimère attentive, sphinx respectueux, chatte rouronnante dans un coin d'ombre et rester là immobile, à voir l'homme de génie enfanter! Elle ignorait l'impossibilité nerveuse où était Nergal de supporter un regard sur lui pendant l'œuvre.
Puis, quand le Bien- Aimé, jetterait le calame, d'un bond lui surgir, d'une caresse l'envahir, et après une ivresse lauve, ruminer ensemble .leur volupté en des
poses nues, et fièrement tendres. Enfin le sommeil, mais le sommeil sur im autre lit que l'amour ; un lit frais, un lit blanc, un lit calme, et dans ce lit sentant l'iris et la jeune fille, une lente recherche d'union des membres, et cette pose trouvée, un refus de désir, et s'endormir dans une sensation faussée délicieusement d'amants qui se tiennent et ne s'étreignent, qui veulent se tenir et ne pas se prendre. Oh! les somnolences appelées par un double silence : l'apaisement des nerfs laissant l'âme s'extérioriser, et sentir le cœur, comme venir à fleur de peau, par des caresses posées oisellement, des caresses de libellules sur l'eau d'une source, et des baisers à peine posés comme des papillons; enfin cette idée apothéose de tout amour : « Qu'importe de ne pas se réveiller, je serais morte dans ses bras ».
Ceux qui ont aimé, se souviendront des spirituelles voluptés, de pareils somnolements et comprendront cet amer regret d'une maîtresse, qui avait passe pendant des années, de longues et fréquentes heures d'amour, mais qui s'écriait, à la mort de son prince charmant : « Nous n'avons pas dormi ensemble ».
Quitter la veille et la vie en même temps, c'est pour l'âme éprise, une conception; pour le corps, un délice, que rien n'équivaut et peut être le plus réel de toute la volupté.
La Semitie nous a légué autant d'expériences que de traditions : il appartenait aux métaphysiciens de la Kabbale d'étudier la volupté : et les textes nous
donnent avec une récidivité significative, deux formules de la possession « il lui avait pressé les seins, il avait dormi avec elle ». La première de ces expressions ne pourrait être expliquée en vulgaire en ce règne des protestants, où on insulte le romancier qui étudie la périphéne erotique. La seconde indique quelle pénétration sans analogue, l'amplexion sommeillante signifie. Or, Istar appartenait à la race voluptueuse par excellence : si cette expression de faire Famour n'était pas tombée trop bas pour être ramassée et écrite encore dans Fart, on aurait qu'à apposer ce fait de refus des lèvres, de Fignorance du baiser qui est propre à la femme hindoue, même bayadère, à côté des casuistiques presque erotomanes du Talmud.
Nergal ne devinait pas à quelles précises évocations Fimagination d'Istar se livrait, mais il savait ne jamais rencontrer au monde, vécut-il cent ans, jeune et beau, chercheur et favorisé, un instrument de luxure aussi Stradivarius que cette femme, qu'il ne devait pas même toucher du doigt au doigt.
ï/atmosphêre amoureuse
La plus singulière des brèves paroles que les scholies bibliques accordent au désastre de la Pentapole : «Ils embrasèrent Tair môme qu'ils respiraient.» raturent d'explication l'apparente énormité de la pluie de feu.
L'inflammation des gaz atmosphériques peut théoriquement se produire par quelque anormalité des fluides humains.
Si jamais un mage, comme le colosse de Rhodes, possède un écartement de pensée qui le piète à droite sur l'hypothèse, à gauche sur Texpérience, une nouvelle science, plus vaste qu'une mer, parce que tout y confluera, sera constituée :
l'hyperphysique.
En cette mathèse, la première norme d'analogie enseigne la transmission des mouvements d'un des trois mondes à l'autre ; et théorise mal malheur,
maladie : désharmonie conceptive dans le monde intellectif ou divin; désharmonie affective dans le monde passionnel ou daïmonio-humain; désharmonie organique dans le monde végétatif.
Ce qui explique l'idée catéchiste du péché originel, c'est que Dieu ayant dsf^^i^ê leur mouvement aux trois énormons, il a suffi d'un péché pour casser ou détendre à jamais les cordes de la grande cythare humaine.
Or, rhyperphysique fournit un tel réquisitoire contre les gens et les choses d'aujourd'hui que, si l'instinct de là conservation était averti, tous les ignares bandits qui nous gouvernent seraient étripés comme démolisseurs de la planète.
Jamais, depuis l'aube historique, aucun gouvernant, fût-il chef de sauvages, fût-il sceptique comme un voyou français, n'a méconnu l'importance des couvents au point de vue du dynamisme général.
Le couvent fait équilibre au lupanar, et les conti« nences et les viduités aux débauches et aux luxures. Les vieux druides considéraient la virginité comme un élément de purification animique et, à Rome, on voit même avant la décadence, l'énorme ville en orgie, trembler à la seule pensée que les Vestales cessent de les palladier de leur vertu.
Ces bons niais du progrès rient au prononcer de décadence latine; ils ont raison, c'est décadence planétaire qu'il faut dire. Inondations et tremblements de terre, refroidissement de la température que la
dévote attribue à la colère divine s'appellent pour le mage, transmission sérielle.
L'action réciproque des trois mondanités apparaît, éclatante, dans la passion; la caresse déplaçant la sensibilité, qu'est-ce sinon des transpositions animiques de l'instinct; celles du cœur en intellection.
Quelle que soit Fopinion du matérialiste, l'homme assez subtil d'essence pour faire monter à son cœur le mouvement de ses reins ; à son esprit la pulsation cardiaque domine, ariste indéniable et véritable pur sang humain, les grossiers et imparfaits voluptueux qui n'ont point de pensée et le cœur bas. Comme l'équilibre est la grande impossibilité, même aux saints, qui ne monte pas descend; et Pascal s'est trompé : ange ou bête il faut opter.
Ce qui sauvait les Œlohites de la douleur du désir, c'était ce sentiment indicible quand de momentané il se perpétualise : de la communion absolue : Ils se donnaient si exactement l'un à l'autre de l'esprit et de l'âme; leur pensée essorait si harmonieuse, leur cœur battait un tel unisson qu'une volupté les pâmait en les satisfaisant.
Les grands discours du premier moment, ces paroles dites pour obstruer le baiser prêt à jaillir, ralenties d'abord, cessèrent. Les dieux et les amants doivent être représentés silencieux. La parole est superflue quand on est le Verbe ou qu'on a le Rêve.
Pour jouir d'une vesprée, il ne faut que s'ouvrir,
que s'offrir à Fimpression ambiante : bientôt, presque tout de suite, on est pénétré, enveloppé du magnétisme de la terre . musique des sources et des bruissements ; colorations du ciel, parfums épars, caresse même, caresse de Pair qui semble l^attouchement doux d'une aimante femme.
Ainsi, au boudoir des Gloriettes, ils écoutaient, elle, le rauquement de sa gorge séchée d'émotion, lui, Fimperceptible froissis de sa robe; ils voyaient dans leurs yeux passer des ciels féeriques et parfois des sylphides apitoyées poussaient jusqu'aux lèvres de lun Fair expiré par la poitrine de l'autre.
L'atmosphère, entremetteuse indifférente, charriait les caresses errantes et qui se venaient subtilement poser : le boudoir s'alourdissait d'amour comme Tair s'électrise : et une griserie les berçait, immobiles, distants, les yeux clos.
— Ce sont là des heures diaboliques, mon frère, — dit un jour Istar avec cette droiture qui ne déviait pas.
— En effet, — répondit le jeune homme, — nous vivons des perceptions mi-angéliques, mi-humaines. Ne calomnions pas le diable, ce n'est qu'un malheureux.
— Ah! je puis donc le risquer sans blesser votre rigorisme catholique, — et déjà perçait un respect de la religion de l'Aimé, — j'ai eu un instant l'habitude très blâmée de dire « mon pauvre ami le diable » ; instinctivement plaignante et énigmatiquement parente
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