NOBLE DÉSIR
« Nos qualités et nos défauts sont des êtres avec qui nous habitons. Ce sont les pénates que notre âme affligée retrouve partout, avec une désespérante constance, quelque part qu'elle s'égare, dans la chimère même des plus nobles dégagements ». Cette pensée d'Armand Hayem, qui semble de La Bruyère, s'appliquait à un sentiment identique chez les deux amants : l'idée de la Gloire et les besoins d'orgueil.
Istar n'aimait pas seulement en Nergal le jeune homme renommé, beau, parfumé, et aux caresses hypothètiquement exquises; elle aimait le donneur de renom, l'être qui pouvait lancer un nom de femme au ciel de l'art et l'y fixer scintillant pour toujours.
Quand elle rêvait la vie possible si elle l'avait commencée avec lui, elle s'avouait séduite par la vanité de cette proposition : « Ce magicien évocateur de chimères est mien ; je suis la lyre où il accompagne ses
conceptions avant de les œuvrer; j'ai les baisers de celui qui dessèche la bouche des liseuses et fait durcir leurs seins ».
On aura beau ressasser les Sénèqueries : sur cette terre où tout passe, ne pas passer; et femme se survivre dans son charme, succube insigne, séduire toutes les grandes imaginations, une pareille fortune morale enivrera toujours les nobles natures.
Quand les pauvres petites parisiennes, pour un rendez-vous ou conduire un étranger, vont au Louvre et qu elles y voient Monna Lisa continuer en effigie sa vie de suprême coquette. A cet instant le Léonard de Vinci qui passerait, les aurait à merci, je pense.
Nergal, en plus de tous les autres côtés de l'idéal, Istar réalisait encore ce passage du divin Léonard.
Songeant à cette vie manquée, sans joie, sans espoir, sans compensation d'aucune sorte, ^ n'admettra- t-on pas que chez cette femme qui ne pouvait vivre à son gré, fut-ce un jour, cette certitude de survivre était un baume : et en mourant sans avoir vécu, revenir auprès des nobles cœurs, et éternellement hanter le cerveau humain, dans Fattitude béatricienne où son bien-aimé la peindrait, glorieuse errante des nuits lettrées.