VEILLÉE DE FAMILLE
Nergal était entré complètement dans la vie des Gloriettes, et cependant, si aveuglée d'amour qu'elle fût, Istar n'eût pas osé lui offrir le toit. Elle n'entendait pas monter et grossir le flot des baves lyonnaises, mais à côté d'elle quelqu'un incarnait la suspicion et la plus haineuse contre le romancier : sa fille.
Jalouse comme femme, l'enfant de dix ans s'irrita de sentir cette tendresse à laquelle elle ne répondait pas mais dont elle avait l'habitude, la quitter et aller toute vers Nergal; et de son attitude froide.au sec : « Bonjour, monsieur », elle exprimait la révolte de sa nature sèchement droite.
Capimont croyait sa femme impeccable et s'enorgueillissait de voir Nergal si conquis : l'idée de l'adultère ne lui venait pas.
Quand, au soir, revenant du bureau, il trouvait le
romancier dissertant et sa femme attentive, la conversation ne s'arrêtait pas, à peine rompue par les poignées de mains : seulement, le mari n osait plus embrasser sa femme au front. Il attribuait bénévolement à une pudeur extrême le recul d'Istar renversant la lampe, il n osaît pas non plus ouvrir la nuit la porte de fer, se disant que M"^^ Capimont, toute remplie des discours du platonicien, souffrirait à une réalité qui ne l'enthousiasmait pas : il abdiqua donc son droit conjugal jusqu'au départ très proche de l'écrivain.
Ces concessions presque inconscientes lui étaient imposées par une peur indéfinie de perdre son bonheur qu'il devinait fragile maintenant.
La présence de Técrivain lui rendait plus vive son infériorité devant sa femme : il écoutait avec une admiration attristée ce perpétuel discours que Nergal faisait à Istar. Grâce à ses hyperboles coutumières, rCElohite continuait presque devant le mari les paroles du tête-à-tête, inventant uue histoire pour dire une tendresse.
— On dirait que vous voulez convertir ma femme, dit un soir M. Capimont, — au soin perpétuel que vous prenez de montrer des concordances entre
Rome et la Synagogue On doit mourir dans la
religion de ses pères.
— On Soit mourir dans la vérité, et si j'avais quelque espoir d'y réussir, je n'épargnerais aucun effort pour catholiciser M"^^ Capimont.
— Oh! vous n'aurez pas grand efîort à faire, — s'écria Berthe, comme malgré elle.
— Berthe est très jalouse de mon attention, et comme je vous écoute au lieu de lui faire la lecture, elle me reproche de la négliger.
— N'est-ce que de la lecture qu'il vous tant, mademoiselle? — dit le romancier avec cette souplesse des gens épris qui feraient l'acrobate pour se faire subir.
— Merci, monsieur! je n'aime pas votre voix. L'enfant avec roideur embrassa sa mère et sortit
suivie de M. Gapimont qui voulait doucement la gronder de sa sauvagerie.
— Elle sent que vous me prenez tout le cœur et que je ne suis plus mère quand vous êtes là.
A M. Capimont qui entrait :
— Mon ami, voulez-vous que nous fassions une escapade, oh! très édifiante : monter à Fourvières avec Nergal demain matm.
— Impossible, chère amie, l'inventaire me rédame; mais vas-y avec Nergal.
— Et que diraient les bonnes langues, — s'exclama Mi^G Capimont.
— Un pèlerinage, la yille dévote le pourrait-elle blâmer? Enfin, je te laisse libre, et si demain tu en as encore l'idée, je permets..
à NOTRE-DAME DE FOURVIÈRE?
Le lendemain à dix heures, une voiture découverte, iermée elle eût trop donné à dire, emmenait le frère et la sœur, tellement heureux qu'ils se taisaient pour vivre avec recueillement leur côte à côte.
11 y a un singulier plaisir à se sentir emportés tous deux seuls, et l'impression simultanée de vitesse et d'isolement fait, de simples courses en voiture entre amoureux, de véritables bonheurs.
A la place Saint-Jean, ils prirent la ficelle ; et pouï des amants aussi sevrés de contact, la main ofierte et serrée à l'embarcadère, la petite poussée l'un sur l'autre du tangage, l'impression du tunnel, jusqu'à la trépidation du w^agon valaient plus que tout au monde. A certaine heure, une couronne n'égale pas un regard ou le frôlement de l'être fatal et béatifiant.
A la montée des Minimes, Istar lui donna le bras :
et ce fut pour les Œlohites une grande joie, muette et profonde.
Quand il fallut quitter cette étreinte si ordinaire, pour eux si voluptueuse, ils pensèrent pleurer de douleur.
Nergal lui présenta de l'eau bénite; elle porta la main à son front, puis s'arrêta.
Avec une autorité singulière, il recommença lentement son signe de croix, elle le répéta docilement.
Puis, à la herse où une semaine auparavant il avait planté un cierge, il chercha : hasard étrange, il fit pencher la Juive sur un morceau de cire qui portait, gravé avec l'ongle, le sceau de Salomon.
— A mon arrivée, quand je ne vous connaissais que par la calomnie, j'ai planté ce cierge disant «pour qu'elle meure catholique ».
Puis ils s'assirent en ce même coin où Nergal avait dit les litanies et le rosaire.
Pourquoi ce prêtre nous regarde-t-il ainsi? demanda Istar.
Nergal reconnut ce R. P. Nicaut qui lui avait dit : « Il y a une conversion que vous pouvez faire, celle d'une femme juive qui a une grande âme. »
Quand ils sortirent de l'église, Istar était cathoique.
Est-ce pas spirituellem.ent de se donner au Bien- Aimé que d'embrasser sa foi. Quand la femme a donné son cœur à un esprit admirable, la religion devient une forme de ^mour.
Dans Tombre, leurs mains s'étaient cherchées, prises et gardées : ce qu'ils n'eussent pas osé aux Gloriettes, ils Tosèrent à Fourvières. Là, leur amour se solennisait tellement ! Dès qu'on aime, on a si peur que la vie vous crucifie qu'on vient demander à Dieu, en une sainte audace, miséricorde pour son bonheur.
Nergal, en redescendant :
— Ma sœur, vous me permettrez de vous montrer la logique du catholicisme pour les Sémites que nous sommes.
— Non, mon frère, la logique de mon cœur suffit : nous avons même cœur; et dès lors même prière. Je crois à Jésus-Christ parce que je crois à vous : et vous êtes pour moi tout le vrai du ciel et de la terre.
Les yeux de l'écrivain se mouillèrent.
— Je puis soufî'rir maintenant, — fit Istar avec exaltation, — j'ai vécu des heures immortelles.
— Ces heures, je les ferai éternelles pour la mémoire humaine, — répondit Nergal, — et tous les tendres cœurs feront à jamais écho à notre double cœur.
SINGULARITÉ D AÏM ONIQl^E
Les saints font les saintes : et l'amant sera toujours le plus éloquent de tous les convertisseurs.
Nergal apportait dans ses passions, même dans ses caprices un prosélytisme romain à faire esclaffer le psychologue ordinairement prositiviste : il faisait entrer Dieu à sa suite au cœur de ses amantes et c'était là, pour lui, non pas un jeu d'hypocrisie avec sa conscience, mais un devoir, en dehors de toute attenance de son péché.
Considérant la passion d'un œil moins sévère que Mérodack, moins méprisant que Nébo, il la dirigeait vers l'aboutissement mystique. Istar reculant à la catholisitation il eut fait les efforts d'un apôtre, et patiemment donné ses preuves de savant, mais il eut désaimé, si elle ne a était pas rendue de Tesprit comme de cœiar
i%6 Istar
Ayant vécu son adolescence en pays protestant ç'avait été sa volonté suprême sur toutes ses amoureuses de les convertir, non pas publiquement, mais ^ du cœur. Qui donc l'aurait supposé, dans une insomnie d'amour, sur la couche même de la faute, I agenouillant l'aimée et la baptisant romaine : au grand désarroi mental de la convertie qui ne concevait rien à cet impromptu de la foi.
Nergal exaspérant à lire, étonnait plus encore à voir vivre. A un étonnement dlstar, il répondait un soir, et devant M. Capimont :
— Oui, je cherche Dieu en tout, même dans mes défaillances. Lumière est ma devise, lumière de beauté en moi, lumière de bonté sur les autres. Ne léser jamais l'inférieur, ne léser jamais l'idéal, mon vrai prochain. Je me repens des choses laides parce qu'elles me diminuent et des choses méchantes, parce qu'elles sont inférieures : hors de là, je déchire toutes les raisons d'état; je ne communie à rien; je me moque des mœurs, des lois des peuples; je suis catholique Œlohide ou taïmon. Je n'ai, comme mon père Lucifer- Prométhée, que l'obligation de lumière accrue de l'expiation nécessaire du grand péché. Ma race a été maudite, pour avoirvoulu jouer le Dieu; j'expie pour elle, et comment mieux qu'en clamant le nom divin toujours et à tous. Qu'importe que j'ai un jour manqué la messe, si je suis prêt à la célébrer avec mon propre sang répandu»
7, s t ar
— Mais, monsieur Nergal s'écriait Capimont, si la chrétienneté suivait ses maximes.
— Je suis un diable, seigneur Capimont, et les œuvres du diable, sont autras que celles du commup des chrétiens.