LA POSSESSION DU CHAT
Ce trajet, du pont de la Boucle au pont de la Mouche, Nergal le faisait tous les soirs entre minuit et deux heures ; pendant une liéue il suivait les quais déserts sans rencontrer personne que des mines douteuses qu'il écartait en faisant luire son revolver. Il parlait seul, répétant des intonations d'Istar, s'exclamant d'amour.
Une semaine suffit pour qu'il oubliât tout : il ne décachetait plus ses lettres, et n'écrivait pas.
La perspective d'une vie coulée ainsi se profilait désirable ; lui qui ne savait pas vivre hors de Paris, eût signé l'engagement de devenir Lyonnais.
Quelqu'un décrie ou loue une ville, il faut entendre qu'il y aime ou qu'il n'y aime pas : rien autre. L'extériorité nous impressionne bien moins qu'on croit : on peste contre le temps qu'il fait seulement lorsque l'on a des nuages sur l'âme.
Les Œlohites, maîtres d'eux-mêmes quant aux
Tïianifestations, brûlaient d'un feu plus intense qu'ils ne se Favouaient : et le romancier n'évoquait pas sans un frisson indéfinissable la scène du jour même. Ils étaient assis Fun en face de l'autre comme à l'ordinaire ; un orage se massait dans le ciel, et le chat noir, inquiet, se frôlait aux meubles.
Ils se taisaient, alourdis par l'électricité, ils se regardaient seulement, torpides et mornes, sans attention au manège du félin étendu sur le tapis, frémissant, la queue battante, l'œil escarbouclé.
Le temps s'écoulait; magnétisés par leur désir immobile, ils entraient au vertige du Brahmane : quand, vivement tiré^ de leur contemplation par des miaulements fous, ils virent le chat, grisé de leurs émanations sexuelles et fou d'amour, qui se roulait sur le tapis, victime de deux courants nerveux dont il subissait Teffluve brûlant.
XVIIT