LA MONOTONIE INEFFABLE
On ne se lasse pas d'être heureux, et ils Tétaient; leur imagination ne se détendant jamais dans des réalités, ils gardaient leur fièvre 'd'impression maladivement tendre.
Toujours mêmes regards, mêmes paroles, presque aux mêmes heures : sans caresses, sans baisers, point d'autre événement que des éclairs de tendresse qui sillonnaient le boudoir des Gloriettes.
L'amour extatique, tel était le leur, n'a pas de description ni d'analyse : ils rayonnaient l'un sur [l'autre, se réverbérant : dessous leur calme d'apparence, un autre calme se faisait; leurs sens, à la fin, , obéissants et presque dociles, s'arrangeaient de cette impossible volupté : le rêve les prit, ces dénieurs du corps, et ils s'hallucinèrent.
De leur présence mutuelle, une ivresse naquit, une ivresse béate et sans pensée, très voisine de l'état du ravissement séraphique.
Parfois des syncopes vinrent qu'ils secouèrent avec peine : sans l'idée que si leur commerce durait, ils deviendraient fous ou fauves.
Ils voulaient s'aimer et rester tels que l'idéal du devoir humain exige. Sous leur résignation, inavouée, latente, une idée bien nette étayait, la brièveté de leur rencontre. Encore une semaine, deux au plus : et cette question de temps entrait dans leur vertu sans peut-être qu'ils en fussent conscients. Ils se plongeaient dans cette griserie comme se plonge dans le sommeil le dormeur qui prévoit le prochain et fatal réveil; craintifs de perdre un regard, une parole, une vibration.
Maintenant, quand M. Capimont ou Félicie survenaient, leur entrée ne coupait aucun discours : ils n'avaient rien à se dire ; ils étaient Tun en Tautre, et ces deux êtres, que le monde eût plaint comme des martyrs, vivaient cependant sur une portée- si hautement voluptueuse qu'ils comprenaient l'éternité à l'image du présent, et le face à face de leur désir leur expliquait le ciel, quiétisme des sens et plagiat du divin en cette ineffable monotonie.