‹ IstarChapitre 35 sur 51 · LA REQUETE IDE M. LECLERC · texte numérisé non relu

LA REQUETE IDE M. LECLERC

Quelques heures après la scène décisive entre Istar et son mari, M. Leclerc se présenta aux Gloriettes, la boutonnière fleurie, et toute l'allure animée de ce je ne sais quoi qu'on appelle Tair conquérant.

La Juive, brisée d'émotion, était au bain, et Leclerc jdut attendre un grand moment dans le fumoir; il I s'aperçut de l'absence de nombreuses statuettes, celles brisées le matin même et ne l'expliqua pas.

Elle vint en peignoir flottant à manches ouvertes qui laissaient voir ses beaux bras, et tomba sur le divan avec un tel mouvement d'inertie qu'un subtil aurait vu sitôt un être que la Vita nuova récitée n'intéresserait plus.

Il jabota longtemps, fit le spirituel et ne reçut pour réponses que des exclamations vagues et approbatives. |Enfin la fatigue l'arrêtant, Istar, que sa voix monotone berçait, le regardaîquand il ne parla pias.

— C'est le départ de Nergal qui vous rend si rê-

veuse, Istar? Avouez qu'il vous a fort impressionnée. Oh! je le comprends, jeune, beau, célèbre, j'ai vu en lui, un moment, un rival redoutable.

— Vous avez vu un rival, monsieur Leclerc ?

— Ne me dites donc pas monsieur. Oui j'ai cru que vous l'aimiez et....

— Et...

— Et j'étais jaloux.

— C'est un droit que je ne vous ai pas donné.

— Vous me l'avez laissé prendre.

— Cessons ce discours, Leclerc, vous aller devenir sot, et vous savez nos conventions : ne jamais me parler d'amour ou ne jamais venir aux Gloriettes.

- Allons ! c'était bon ce programme avant Nërgal, mais depuis...

— Eh bien ! depuis ?

— Ne vous fâchez pas! Je vous comprends, je vous excuse !

— Vous m'excusez !

— Mon Dieu, oui! on n'a pas tous les jours un oiseau bleu ; vous vous êtes offert du paon revestu et cela donne quelque espoir à l'humble geai.

— Leclerc, arrêtez-vous; je vous fais la miséricorde de n'avoir pas entendu.

— Entre nous, Istar, à quoi sert cette hypocrisie. Il vous aimait, vous l'aimiez, quoi de plus simple ; et du reste, il fallait lui pour civiliser une vertu aussi sauvage que la vôtre : grâce à cette faute heureuse, j'ai espoir qu'un jour heureux» luira pour moi*

— Bref, Leclerc, vous me dites en français que Nergal a été^mon amant et que, par suite, vous espérez le devenir et mériter de moi le prix de persévérance. Vous êtes un goujat de faire une sommation aussi grossière et un imbécile de croire à une faute auss vaine qu'eût été celle-là. Après vingt ans de mariage, est-ce qu'une honnête femme tombe ainsi aux bras d'un passant ? Et où et comment ma déchéance eûtelle été possible, vous savez que jamais une porte n'est fermée ici. Si je prends la peine de ce détail, c'est que je vois votre habileté : en vous donnant l'air d'être persuadé que je me suis donnée à Nergal, vous éloignez d'un coup une honnêteté que vous respectiez jadis.

Eh bien ! mon pauvre Leclerc, Istar est toujours l'impeccable Istar, et il faut vous résigner à nouveau et surtout ne plus compter sur ma présente mansuétude, attribuable à l'hébétude d'une mauvaise nuit ; je suis si fatiguée que je ne peux pas m'indigner.

— Ma chère Istar, vos nerfs sont malades, je renvoie ma requête à un plus favorable moment : mais une question?

Pourquoi m'avoir rappelé, au partir même de Nergal, n'était-ce pas me faire espérer sa succession ou bien, serait-ce pas lui qui vous aurait conseillé en habile homme de ne pas vous brouiller avec moi maintenant? On ignore à peu près que j'étais ici hier soir, et le calcul pourrait être déjoué-..

Istar ne répondit pas : sa dolence lui servit à dissimuler.

— Je n'ai pas le goût de répliquer, continuez, si cela vous amuse, j'ai l'oreille si distraite qu'elle sera patiente.

Avec un absolu dédain du soupirant, elle s'étendit entièrement sur le divan et ferma à demi les yeux.

Elle était belle ainsi ; le souple peignoir plaquait plus qu'elle n'en avait conscience à ses formes nobles et fines, l'œil de Leclerc par instants s'allumait de concupiscentes lueurs, il approcha un peu le tabouret où il était assis :

— Ne m'en veuillez pas, Istar, de quelques violences d'humeur, bien excusables de la part d'un homme que vous avez tant maltraité. La passion fait dire souvent plus qu'on ne pense... Non, je ne crois pas que vous vous soyiez donnée à Nergal et il m'est doux de ne pas le croire; malgré soi, on garde une religion pour l'être aimé. Je ne vous demande que de me laisser soupirer

— Et compromettre, — dit Istar.

— Ce mot n'est pas de vous ; et décidément Nergal vous a stylée.

Elle se tut, et brusquement :

— Leclerc, pensez-vous n'avoir pas assez des satisfactions de vanité; et que je vais subir vos importunités? Langoureux vous déplaisez plus encore qu'insolent.

Il avait la larme facile et pleura un peu.

Isiar

— Ne voudriez-vous pas me laisser reposer, Leclerc? Je me sens d'humeur qui ne vous vaudra rien de bon aujourd'hui, je vous jure.

— Pas avant de vous avoir embrassée, car lui, il vous a au moins embrassée.

Comme il s'approchait, s'emparant des mains repoussantes et hostiles de la Juive, un juron partit de la serre et Capimont furieux bondit sur son associé.

11 n'avait pas entendu les paroles, mais le geste lui avait fait voir rouge ; Istar put à peine s'élancet entre les deux hommes.

— Capimont, je vous supplie, point de violence — qu'il sorte.

— Misérable ! criait le mari.

— Des insultes, — dit Leclerc très pâle. — Remboursez-moi d'abord, monsieur.

Et il sortit pendant qulstar maintenait Capimont du regard et des mains.

— Le monstre, le rembourser!... En un jour, je perds ma femme adorée et ma fortune.

Et le malheureux sanglota.

— Non, Capimont, — dit la Juive apitoyée, — la femme n'est pas toute perdue ni la fortune : il vous reste une amie qui n'aime plus le luxe et puisque vous ne teniez à l'or que pour elle, elle ne s'y plaît plus.

Berthe entra, et resta sut* le seuil.

Puis, brusquement, elle jeta ses jeunes bras au cou de son père, et l'embrassant, elle se détourna vers Istar et d'une voix de colère:

— Père, je suis sûre que c'est ce M. Nergal qui te fait pleurer.

On ne lui répondit pas, elle reprit.

— C'est lui aussi qui fait partir si en colère M. Leclerc.

— Mon enfant, — dit la Juive, — M. Nergal est parti ce matin même.

— Il ne sera jamais parti; ça sentira lui toujours

Tragique, Tentant éprouvait la haine de cet inconnu qui avait pris le cœur de sa mère ; et son instinct Tavertissait que la venue de l'OEloliite seule avait pu attirer tant de malheurs si successifs sur la maison.

Istar, glacée par l'attitude de Berthe, ne dit plus un mot à son mari ; tous les trois mornes, oppressés virent les ombres du soir entrer d^ns le boudoir ; ombres soulageantes car elles semblaient cacher la désharmonie irrémédiable de cette famille si calme un mois auparavant, désormais vouée à une progression de fatalité mauvaise sans salut ni espoir.

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