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LE VEUVAGE DE MADAME ISTAB

Le jour de M'^'' Capimont tombait le surlendemain du départ de Nergal ; on y vint comme en partie; des dames se rencontrant : « Vous ne venez pas voir la tète qu'elle fait? »

Jamais tant de visiteuses ne sonnèrent aux Gloriettes : elles y allaient comme le Nîmois va voir un. taureau dévider les entrailles d'un cheval, comme les gouges vont à la Roquette et les femmes de chambre au musée Grévin; elles allaient voir souffrir et guetter sur un visage ce qui jaillit d'un cœur déchiré.

Les bonnes âmes en état de grâce, les dévotes impeccables, s'attardaient sur le cours d'Herbouville.

— Voyons ! que pourrait-on lui dire qui la pince, qui la cingle !

— Il faut qu elle expie.

— Et si elle se fâche ?

— Nous ne la recevrons plus.

— Oui.

Les bonnes âmes préparaient une brimade plus sauvage encore que celle des militaires.

On s'était aimé à Lyon ; les bonnes hyènes avaient senti cela et elles venaient, Erynnies édifiantes, purifier une âme tendre avec tout leur fiel.

Aussi les premières qui reçurent au visage ces mots du domestique :

« Madame est partie en voyage pour sa santé et ne reviendra qu'après son rétablissement. » Piaillèrent de rage. Dans une dévote de province il y a la moitié d'un inquisiteur, et la hyène vertueuse grogne quand on lui retire le cœur saignant qu'elle s'était promis de déchirer. Elles s'attroupèrent sur le cours d'Herbouville, arrêtant les survenantes en criant de dix pas :

— Madame est en voyage; madame ne reviendra que rétablie.

— Elle n'ose pas paraître devant nous, — s'écria ]Yjiae Poitevinière.

A la place Morand, ces dames étaient près de quarante ; elles rentraient dans Lyon en troupe manifestante.

Sur la place des Jacobins, la cohorte rencontra M""'' Ceuse, d'Anglas, de Grisolles, les intimes qui, venues les premières, s'étaient vu refuser la porte avec la même consigne.

— Elle se fait iustice à elle-même — pontifia M^^^Vioreau.

A Bellecour, on aperçut M. Leclerc, on le hêla; il

avait déjà annoncé sa sortie de la maison Capimont; le caractère du mari, intolérable dès qu*on parlait d'affaires, et le troupeau des dévotes lui souriait, avec des finesses de regard.

Au bout de la place, la désinvolture du marquis de Charbonnières en hussard, cravachant Tair dandyement, arrêta les rires.

L'animal de province, comme le Peau-Rouge, a des instinctivités très développées,

— Dites au marquis un mot contre Nergal, monsieur Leclerc, pour voir ce qull pense.

— Les rassemblements de plus de cinquante dévotes sont défendus : Ah çà! d'où venez-vous en troupe, d'un pèlerinage, mesdames?

— Nous venons des Gloriettes; M"'*' Istar a fait dire qu'elle voyageait.

— Sans doute sur Paris, — fit l'une.

~ Ce M. Nergal est un bien triste sire, — hasarda Leclerc.

Le marquis de Charbonnières, d'un joli mouvement de front qui lui était familier, renversa son képi et, de son regard vert de Celte, fixant Leclerc :

— Je donnerai des gifles à quiconque se permettra de nommer triste sire un homme qui a l'honneur d'être mon ami.

— Votre ami, monsieur de Charbonnières, mais vous me connaissez sans doute depuis longtemps?

— Oui, mais je ne vous ai jamais donné la main à vous, — et sur ce dire le capitaine de hussards salua.

Mme Malibierne trouva le mot de la matinée; à •jVIme TifFauges, survenant et interrogeant :

— Istar, ma chère, pleure le départ de son idéal. Elle est veuve de Nergal.

Cela fit fureur et avant le couvre-feu de dix heures, le tout Lyon se demandait combien allait durer le veuvage d' Istar.

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