‹ IstarChapitre 37 sur 51 · LETTRES · texte numérisé non relu

LETTRES

« Mon cœur est si plein, que je préfère ne rien te dire. Ton départ m'a brisée : je me débats dans le vide, et le souvenir avive ma douleur d'avant.

« Je voudrais au moins fuir ces lieux où tu n'es plus. Quand je m'assieds à ce pupitre d'ébène où je t'ai vu si souvent, les larmes brûlent mes yeux, ma pauvre âme esseulée t'appelle, mon pauvre cœur se tord d'angoisse. Oh! qu'il me tarde d'avoir de tes chères nouvelles.

« Je sens que tu souffres : quelles paroles de consolatipn t'envoyer? Quelles?

« Une revient sans cesse à mes lèvres, chère hanteuse « je t'aime ».

« Qu'elle soit notre symbole, le précieux talisman de toute notre vie.

« A toi, et pour l'éternité, »

Is tar

« Le temps porte mes couleurs : il est sombre. Vous avez emporté la lumière; tout mon petit panthéon se lainente : le grand dieu est parti, et le pupitre d'ébène s'hébête, solitaire. Les choses ellesmêmes vous pleurent et la sœur, combien endolorie par la tristesse de l'adieu.

« Le printemps daigne sourire depuis quelques jours : le brumeux Lyon s'ensoleille! Le soir, sur mes terrasses, dans l'air tiède, je dis à un fin croissant votre prière à la lune : écrite pour moi.

« Au revoir, cher Bien- Aimé, mon cœur est plein de votre souvenir, mon âme est en communion avec la vôtre et mon esprit vous désire plus que le ciel.

« Cher Aimé, moi aussi je souffre et je t'adore, et je trouve la séparation navrante. Il n'y a pas huit jours, Nergal, que vous êtes parti et il me semble que des siècles se sont écoulés depuis que je n'ai vu votre cher visage et entendu votre voix aimée.

« Il me tarde d'avoir des détails sur votre état d'âme, d'esprit, vos travaux. A quel ami plus tendre et plus sûr que moi, écririez-vous?

« Ma vie s'écoule, toujours la même, claustrée et agitée. Vous y avez laissé un tel vide, que je n'essaie même pas de le combler.

« Et dire que l'heure joyeuse du revoir ne sonnera jamais.

« J'aurai vécu un mois en toute ma vie! Je pleure. A toujours mon Aimé.

P. S. — Qu'écrivez-vous? Vous savez que je vqus veux beaucoup de gloire.

« Nergal, j'ai trente-huit ans, encore deux ans, et je serai une très vieille femme : quel changement, grand Dieu! entre la filleule du Rabbi Ben Isdubar et M"^^ Capimont.

« Je me revois en blanche parure, long voilée, vraiment belle et rayonnante, et je pleure ces trésors perdus pour vous, à qui ils étaient destinés, et je me dis avec des sanglots : Tu es une morte devant l'amour, comme femme, tu es finie...

« Vingt ans aujourd'hui que je suis M"^® Capimont; j'ai peur quand je regarde en arrière; j'ai peur quand je regarde en avant...

« Au bout de ces luttes amères et stériles, me voici bientôt vieillie sans avoir vécu autrement que par la souffrance, et le cœur, hélas ! me débordant de jeunes et vives aspirations.

« J'hésite à vous dire tout ce qu'il y a en mon cœur de tendre et d'enflammé pour vous ; j'hésite plus encore à répondre aux questions que vous me faites sur ce quévous appelez mon martyre mondain? A quoi bon vous peindre une vie lasse,;où seul, votre cher souvenir règne radieux. »

« Aimé, les jours passent et l'heure d'un revoir ne sonnera jamais : cette unique pensée me ronge...

« Que ne puis-jem'associerà toute ta vie, l'adoucir, l'embellir, l'envelopper d'une atmosphère d'ardente tendresse. Je voudrais être près de toi quand tu travailles, près de toi aux heures sombres comme aux heures riantes; me fondre en toi, n'exister que par toi et pour toi.

« Et avec le cœur plein de cet unique vœu, il me faut faire front au monde lyonnais, et attendre quoi? de l'avenir. La mort!

« Car, jamais je ne te serrerai dans mes bras, jamais je ne te dirai, dans une longue et ardente caresse, tout ce que je sens d'amour; jamais 1

« Enfin, le courrier d'hier soir m'a apporté de vos nouvelles : je comprends très bien que vous soyez

trop pris par votre œuvre pour beaucoup m 'écrire, mais, moi qui ne vis plus que par vous, je quémande. Oh! je voudrais voir le monde entier s'incliner devant votre génie, et on vient de vous vitupérer dans le Courrier de Lyon, évidemment pour me blesser.

« Tout Lyon me croit absente; que ne puis-je t'écrire d'arriver nuitamment et de te cacher. Comme le revoir serait doux ! Cette pensée me hante et me navre.

« Ce billet a été interrompu par l'arrivée de mon mari, qui a recueilli le bruit que vous êtes caché à Lyon, ô mon frère bien-aimé; quelles effrayantes nuits je passe! je ne sais plus si je vis, je ne sens plus rien qu'une souffrance monotone et assourdissante, comme le bruit de la mer, et qui m'anéantit.

« Oh! comment supporter l'existence! Tout mon être hurle de douleur ; ta lettre d'hier soir m'a fait venir des larmes brûlantes ; mon cœur est à vif, mon âme est en sang; mon corps se traîne misérablement.

«. En vain je me mure; le front plissé de mon mari reflète toutes les baves dont on me souille; je me replie au fond de moi-même pour t'y chercher. Oh ! Nergal, c'en est trop; la coupe est pleine, et pleine d'une telle amertume, que mes lèvres ne peuvent plus s'y tremper*

« Oui, mon Ami, vos paroles me réconfortent, et je veux donner à Dieu ce qui ne peut pas vous être donné; je veux assompter en serrant bien fort la main de mon frère Nergal, qui est toute ma force... Votre amour est pour moi une armure de diamant.

« Passer un jour sans t'écrire et sans te lire, ce m'est long et triste...

« Plus un mot de vous, et je suis dans un enfer de tourments. Je crains que vous ne soyez malade, et mon imagination bat la campagne lugubrement.

« Ohî c[uelle horrible chose que de savoir où est le bonheur et d. être clouée loin de lui.

« Je suis comme perdue dans un brouillard de malheur, je ne vois plus ma route et n'aspire qu'à la tombe. »

« Vous aussi, triste et esseulé, vous êtes désorbité. Votre pauvre sœur vous tend la main à travers la distance, et vous supplie de ne pas oublier que rien ne peut rompre la communion des cœurs et de la pensée; c'est là sa con olation, que ce soit la; vôtre.

« Vous me demandez le détail de ce qu'on me tait, — rien en face, puisque je suis invisible et censée à Cannes, — on parle et ce serait lourd à raconter impossible à écrire.

« N'était Capimont que je plains, et ma fille qu'on excite contre moi, par mille affronts, je suis trop détachée du monde pour être personnellement blessée par l'opinion, quelque calomnieuse qu'elle soit. Vous avez dressé en moi un orgueil qui défie l'humiliation... »

« Toujours calomnie, scandale, lutte, mépris, concession. Que sera-ce lorsqu'il me faudra être en présence de ce monde infâme. La pauvre Istar prévoit un inénarrable martyre et perd ses forces à redouter. Ah! si elle avait à lutter pour un résultat qui lui fût cher, son ardeur serait invincible.

« Donnez-moi votre bénédiction, mon frère, pour me protéger contre le monde exécré. »

Nergal avait senti impossible une reprise de sa vie d'avant, avec le quotidien rappel douloureux d'Istar; ce poignant amour qui lui navrait même sa pensée, il n'en pouvait porter la douleur qu'en l'analysant. L'unique remède à la violence des impressions de l'artiste réside en sa faculté de muer en œuvre son obsession. Gœthe serait mort, s'il n'avait écrit Werther.

Nergal serait revenu à I^yon, s'il ne s'était pas ordonné à lui-même d'écrire Sainte-Sehaste.

« Ma Bien- Aimée Sœur, — écrivit -il, — je ne saurais me distraire de vous ; tout m'est odieux et lassant, même l'admiration, même l'amitié. Voyager, j'emporterais mon mortel regret partout : m'étourdir, je suis trop étourdi de douleur. Vous écrire, la seule chose qui me pousse, ce sera aviver notre désespoir. Voulez-vous que je ne vous mande rien de deux mois, je m'enfermerai ; seules pénétreront chez moi les épreuves de Sainte-Sehaste. Chaque jour vous recevrez ce que j'aurai écrit la veille, vous l'annoterez la nuit et me le renverrez au matin : je jure de ne pas voir face humaine avant d'avoir élevé ce monument de votre immortalité. »

Istar répondit enthousiaste :

« Mon frère, mon frère bien-aimé, vos paroles presque divines sont gravées dans mon âme, elles y trouvent un écho, dont les vibrations sont éternelles. Oui, nous sommes œlohites; oui, nos cœurs saignent le même sang, célestes exilés dans ce monde vulgaire et répugnant.

« Immortelle, je souffrirai moins; que ma réputation soit perdue, qu'importe, si j'ai la gloire.

« Depuis votre départ, un grand changement s'est fait en moi, je me suis singulièrement élevée, et c'est à vous, mon seigneur et mon frère, que je le dois

« Faites^moi une apothéose, cela m'aidera à bien mourir; ni la famille, ni le devoir ne me soutiennent.

et le pilori lyonnais, je dédaigne de m'y soustraire; mais pour ressembler à l'œuvre inspirée de moi, je puis tout dans le courage.

« Oui, il me sera doux d'être votre étoile, je veux luire, revenante lumineuse dans votre œuvre : faitesmoi éternelle, puisque vous ne pouvez me faire heureuse.»

Elle ne se serait pas cloîtrée par défaillance morale, que son mysticisme amoureux lui eût fait souhaiter la même retraite.

Tout le temps que Nergal écrivait son livre^ elle ^ eut une joie singulière à vivre recueillie et comme posant, à travers l'espace, l'héroïne qui devait l'immortaliser.

Cette période eut été presque enivrante, d'une ivresse amère, mais violente; car son imagination revivait le passé, pour le servir en matériaux à l'Aimé, sans le heurt conjugal, toujours imminent.

Par une de ces brusques démences que produit la passion souffrante, un soir, Capimont voulut monter l'escalier de la chambre d'amour : la clef d'or manquait, il fit céder la grille, mais quand il colla son visage à la porte cuivre, en haut des marches, il vit sa femme un pied sur le rebord de la fenêtre ouverte : et il redescendit sans qu'un mot eut été prononcé. Seulement, au matin, on remarqua qu'il grisonnait vers les tempes.

A part la terribilité du face-à-face conjugal, ïstat

vécut deux mois étranges d'une énervation dange-« reuse ; elle n'écrivait pas à Nergal, mais elle lui envoyait, jetée sans ordre, une confession morcelée de toute son âme, à toutes les heures de sa vie, et ces raorceaux de cœur saignants devenaient, sous Fart de l'écrivain, d'admirables lyrismes. Elle sentait que, par elle, le Bien-ÀÎmé faisait son cnef-d'œuvre, et la collaboration de son cœur et du cerveau de Nergal, c'était une union dans l'immortalité.

Page 1