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NŒUD DE VIPÈRES

En se cloîtrant, I star s'était perdue; Topinion sollicite pkffois un démenti au nom des bonnes moeurs et s'il est bien donné, pardonne; le principal est sauf^

Istar aurait eu le courage de recevoir à son jour, de po^iner aux coups d'épingle, de se laisser pincer et mordre un peu au moral et de rire aux suppositions, elle se sauvait.

Innocent ou coupable devant le juge, le naïf seul avoue. Or, la réclusion d'Istar avouait plus que l'hostilité même ne supposait : une mondaine connaissant la vie, eût-elle été mourapte, aurait semillé ce jour-là. ^

Les Lyonnaises étaient volées, on leur refusait le spectacle de la torture. Cette manière farouche de l'animal blessé qui se cache est en désaccord avec l'esthétique dandye, si admirablement incarnée dans la marquise de Bauséant à son dernier bal.

Pour certains tempéraments, il y a des impossi-

bilités, et surtout à un degré excessif de détente. La Juive, en face d'un mari désespéré, d'une fille hostile, se mura chez elle; Capimont voulait qu'elle partît réellement, elle refusa, indifférente à l'opinion, déjà informée que M""^ Capimont n'était pas sortie des Gloriettes.

Nergal signalant les dangers de Leclerc n'avait pas vu, derrière l'éconduit, la béguinerie locale, tout aussi redoutable^ quoique moins immédiate, et la rancune des femmes eut un contre-coup violent dans les affaires de Capimont.

En France, les relations mondaines et commerciales sont étroitement mêlées ; les petitesses et les jalousies de l'épouse s'immiscent au négoce même. Les Boulidou, les Loriol, les Mahbierne, aigrirent leurs maris contre M. Capimont.

Leclerc gardait dans son âme de bandit bourgeois la passion presque folle de cette Juive dédaigneuse qui aimait, il n'en doutait plus, le romancier et s'enfermait pour le pleurer; l'habile avait tout prévu, sauf ses propres sentiments. L'idée que maintenant il ne pouvait voir Istar, l'idée qu'elle vivait face à face avec le souvenir de l'Aimé ameutait en lui des jalousies farouches.

Ce calculateur de l'amour tomba au monomane, il erra la nuit près des Gloriettes, cherchant à voir cette lumière si douce au cœur épris qui éclaire Taimée. Ne semble-t-il pas que le rayon qui la caresse vous apporte un peu d'elle? Des heures il contempla

une lueur et puis, en réfléchissant, il s'apercevait que son cœur avait battu vers une chandelle de. domestique.

Six semaines s'écoulèrent, personne n'avait vu Istar. M. Capimont, questionné, répondait « elle est à Cannes » et d'un tel air mauvais coucheur, comme on dit à Lyon, que les plus malins n'insistèrent pas.

Leclerc, avouant sa passion à M"^^ Malibierne, s'écriait :

— Il faut fourrager autour des Gloriettes comme au trou d'un serpent pour qu elle^sorte. Elle est en tête-à-tête avec ce Nergal ; elle ne le quitte pas.

Leclerc haussa les épaules, quand M"^^ Poitevinière lui dit :

— Vous savez aussi bien que moi que Nergal est parti réellement.

Il est présent dans son cœur et n'en partira jamais; je veux l'arracher de son souvenir, je veux

— Ah çà! mon cher, vous m'ennuyez, quel intérêt ai-je donc à collaborer à votre folie?

— Celui que vous voudrez !

— Celui que je voudrai, eh bien ! Istar sortira de son trou et de son rêve, bientôt.

Et sans plus dire, elle mit ses mitaines de soie, sa capote à fleurs vives et tout le jour visita les bonnes amies.

Le lendemain même vint un menuisier des fau-

bourgs qui fit 'dans le petit salon une porte dérobée semblant ne servir à rien et qui cependant importait >^§aucoup à M"^^ Malibierne et à Leclerc.

UN TRAITRE PROVINCIAt,

La nécessité de l'hypocrisie perpétuelle déforrre incroyablement les caractères. A Paris, Je cci;p d audace, parfois possible, empêche la pEssicn de se replier sur elle-même et de pourrir son venin, quand elle est traître.

Leclerc, depuis dix ans engagé dans une ^o\e de dissimulation machiavélique, se serait perdu au moindre éclat; les mœurs, c'est-à-dire Jes conditions de jeu de la vie ne le toléraient pas.

Et puis, l'homme de quarante-cinq ans qui a battu toujours une marche de taupe, voudrait-il bondir, qu'il ne saurait plus. Longtemps comprimé, le ressort se rouille et l'audace s'anl^ylose; mais la passion ne s'enquiert pas du possible, et l'ennemi d'Istar présentait le cas psychique d un provincial venimeux, afiblé d'amour romanesque.

Tant que nul n'avait eu le cœur de M""'*' Capimont, il se contenta de lui prendre sa réputation, il la dés-

honorait, et nul ne pouvait prétendre qu'un autre était plus heureux. Voici que l'opinion .ruinait sa politique, criait par toutes les bouches qu'Istar aimait et n'avait jamais aimé que Nergal.

Supprimer ce rival? il y pensa; aux deux sortes : le duel, il prévit que le romancier ne l'accepterait pas et lui tirerait dessus à la moindre insulte ; l'assassinat, il n'avait pas, sous la main, d'instruments sûrs, et un provincial a toujours un saint respect de ce qui écorne le code.

Mettre en mouvement tous ses aboutissants de Paris, et obtenir qu'on éreintât Técrivain, c'était beaucoup de soin pour une vengeance bien nulle.

Il s'arrêta à l'idée de transmuer son amour en haine, de mordre celle qui n'embrassait pas, et de satisfaire son amour par la cruauté.

Seulement, le patient raisonneur que Nergal avait pénétré et expliqué, devenait^ de moment en moment, plus fol. Un vertige fait de passion rageuse le poussait vers la voie des excessivités, et là, quand un positif s'y engage, il s'ébroue au premier pas.

Il se flatta qu'Istar s'était enfermée autant pour lui échapper qu'au monde lyonnais, qu'elle s'épeurait devant le froid artisan de sa compromission, et comme on se flatte de se faire craindre, lorsqu'on n'est pas aimé, il chercha à se consoler en se répétant : « Je lui fais peur, je suis l'homme terrible et fatal, le Lugano d'Eugène Suë. »

En trouvant la Malibierne prête à tout pour le don

d'une de ses maisons ou une liasse de banknotes, il reprit courage.

La maison de cette vipère lyonnaise lui était un théâtre propice et entouré de connivence, où se dresser à l'improviste devant Istar.

Qu'espérait-il ? Rien de précis, il suivait un courant de folie où d'infâmes idées luisaient, éclairs infernaux précurseurs de quelque dessein foudroyant. Souvent, il s'arrêtait à l'idée d'un narcotique livrant cette dédaigneuse femme à son assouvissement ; regardant Capimont comme un naïf, sûr de la connivence de toutes les coteries, se sentant l'instrument précieux de toutes les haines locales « je ne peux pas gagner, mais je peux jouer et écraser cet orgueil qui me repousse »,

Une anxiété coupait ces agitations : si Nergal revenait; un pressentiment indéfinissable lui faisait redouter Tœlohite, comme si, celui-là, il le devinait désigné à faire de la justice sur la ville et sur îui, Leclerci

vin

COMMENT ASSASSINE LA PROVINCE t

Après le second mois de prison où Istar se condamna, Capimont lui dit :

— Il vous faut rentrer dans le monde lyonnais, ou Berthe n'aura peut-être pas de dot.

La Juive semblait sortir d'un rêve et ne pas comprendre :

— Vous avez dit que vous restiez la compagne et l'amie.

La désespérée frémit à la pensée de la colonne d'ignominie ou elle devait s'adosser, elle n'avait pas prévu qu'il lui faudrait renouer ce bandeau d'épines autour de son front, berçant sa douleur d'un espoir de torpidité sans trouble.

Elle écrivit une folle lettre à Nergal, et, au moment où elle la fermait, Berthe en larmes entra rageuse et criant :

— Maman, je viensi d'être insultée à cause de toi. îstar se dressa sous le soufflet : au lieu de prendre

l'enfant dans ses bras et de la câliner, elle sefroidit en reine offensée.

— Cette insulte dont je suis cause?

~ Au pensionnat, Laure Andancette m'a dit : Je ne joue pas avec une demoiselle dont la mère ne cache pas ses fautes.

— Qu'as-tu répondu, Berthe?

— Je suis allée me plaindre à la supérieure ; elle m'a dit seulement :

Je vous plains, mon enfant, priez pour votre mère.

■ — Priez pour vous, Berthe, priez Dieu que jamais votre enfant ne soit aussi dure, et qu'elle ne juge pas sa mère sans la comprendre.

Du geste, elle congédia sa fille : chez cette noble créature, la tendresse elle-même avait cessé.

-— Ah ! ce Nergal m'a changé ma mère, — s'écria l'enfant en pleurant.

Istar l'attira à elle.

— Non, mon enfant : Nergal n'a pas changé ta mère ; elle donnerait sa vie pour toi, et le sacrifice n'en serait pas un ; mais ta pauvre mère a tant souffert que la force lui manque même d'être aimante avec toi'. Te souviens-tu de ce petit ânon que tu aimais tant et qui est mort l'an dernier? Il te portait allègrement et puis un jour il devint triste, tu voulus monter sur lui il s'affaissa. Tu l'embrassais, tu lui offrais du sucre, l'ânon ne te reconnaissait même plus, il allait mourir. Eh bien! je suis comme cette pauvre bête, je suis

frappée ^ sois indulgente, ma fille, sans comprendre et laisse-moi.

Quand Capimont rentra, dès qu'elle entendit son pas :

— Mon ami, je rentre dans le monde d'aujourd'hui en huit.

Silencieux, le mari vii^*^ /^^ous les yeux d'Istar, il portait dans ses bras le grand chat noir, les yeux crevés et sanglants.

Sainte-Sebastc^

Une surprise pour la Juive, et qui la fit défaillir, lorsqu'elle reçut l'exemplaire sur peau de vélin choisi feuille à feuille, ce fut la dédicace où le frère avait su allier le respect à l'enthousiasme.

(Quatre pages de prosternement laudatif, un cantique d'humilité et de ferveur, tel que, pour le public et la postérité, nul ne doutât que la Béatrice P.ortinari du romancier avait été M"^^ Istar Capimont.

Pendant plusieurs heures, elle se la récita jusqu'à ce qu'elle sût par cœur les termes de son apothéose, et puis elle se dit à elle-même, presque rassérénée : c< Je puis mourir maintenant, je suis immortelle ! »

Une douceur subite se manifesta à ses paroles, à son accueil : la femme était morte en elle, Istar gisait glorieusement au cénotaphe de Sainte-Sebaste, « Il n'y a plus maintenant que Capimont », dit-elle

à son mari, ne rêvant qu'à ressembler à l'héroïne et à s'occuper de son salut.

Sa prescience de la mort prochaine s'affirma aussitôt et rien ne donne autant de majesté que la renonciation. Aussi les domestiques eux-mêmes remarquèrent l'air royal, la douceur hautaine et la solennité calme de Madame,

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