COMMENT ASSASSINE LA PROVINCE : II
Lyon qui ne lit pas, si ce n'est son paroissien ou ses archives, car portant Tégoïsme jusqu'à son intensité cérébrale, ce pays ne s'occupe que de son salut et de son terroir, Lyon dévora Sainte-Sehaste, La haine, plus forte que l'abrutissement, jeta mâles et femelles sur le roman : et, particularité éloquente pour montrer l'immondicité provinciale, « la jeunesse dorée de Lyon », en représailles du hautain mépris d'Istar, apporta au lupanar des phrases de la dédicace, disant aux gouges : « En vous revit ce grand rayonnement du passé oriental, et quand on vous nomme, on semble vous surnommer. »
Les Pecques à prétentions : M^^^ Poitevinière, la muse de Bellecour, la femme d'un professeur à la Faculté des lettres, M"^^ la député Salmaise, ]y[me Aynès la Parisienne éclatèrent d'envie à la pensée que jamais [pareille apothéose ne leur serait
faite. Quant aux intimes, M"^^ de Cerisolles, comme d'Anglas et Tiffauges trouvèrent que cela était absurde de mettre, au rang des déesses, une femme intéressante sans doute, mais non pas si unique. Les lettrés allèrent chercher les dédicaces vagues et respectueuseraent froides de leur bibliothèque, pour montrer qu'aucun auteur ne s'était jamais permis, à la fois, ce coup d'encensoir et de familiarité.
Au cercle, Marcheprime disait :
— Remarquez, messieurs, l'infatuation de ces écrivains de Paris. Nergal nous dit carrément : « Qui m'aime est déesse; qui ne m'aime pas, caillette. »
« Cette façon est un peu royale et Louis-Quatorzième, de faire princesse la femme qu'on aime. Oh! Nergal Soleil-Istar-Montespan. »
A l'instigation de Leclerc et à sa solde, un boursier n'appartenant pas même au Tout-Lyon, se tint une matinée, Sainte-Sebaste à la main, sur le péristyle; et, comme on lit rarement en ce lieu sale, chacun s'enquerrait au liseur de son absorption. Celui-ci souriait muet et, guignant comme s'il attendait quelqu'un.
Il attendit, et quand Berthe Capimont passa, escortée de sa gouvernante, le boursier hurla à la face blême de l'enfant :
—Exemple édifiant. . . Voilà le scandale de M"^^ Istar j Lecture pieuse ! Voilà le scandale de Mj^^ Istar.
Et ce cri : « Le scandale de M^^^ Istar», courut la
ville comme avait couru le mot : « Veuvage de M"^e Istar. »
On se tromperait de croire que Paris est un lieu d'asile inviolable, et que la méchanceté provinciale meurt à ses portes, sans que le Lutécien s'en doute, il fait souvent le jeu des Lyonnais et des Nîmois.
Par les peintres auxquels ils demandent un portrait; par les affiliés de la politique ou de la banque; par les relations de bains de mer ou de voyages, dame province prolonge ses griffes de Bellecour aux Champs-Elj^sées.
Il ne fut pas difficile de faire croire à quelques gazetiers qu'Istar était une poseuse incomprise; de sorte que les premiers articles imputèrent sur la dédicace. « M. Nergal qui nous a habitués à tant d'archaïsmes, a pensé que pour mieux se profiler dans l'imagina* tion des âmes à vague, il lui manquait une Béatrice: il l'a trouvée en son pays natal, à Lyon, et cette dame que nous respectons infiniment a, ce nous semble, un peu légèrement accepté de jouer la comtesse Hanska auprès de ce très contestable Balzac.
« Il est vrai d'aj outer , à l'honneur de M™^ Hanska 11^ que Nergal l'unique lui parle en des termes si prosternés, qu'ils sont la plus plaisante palidonie des théories professées par ledit Nergal. »
Un autre :
« Lyon se dérange ! Que sont devenues ces sacris-* ties qui abritaient jadis la haine des romans, même
chez les jeunes femmes? Nergal a paru : et, sitôt, tout le bleu de M. Guimet à peine a suffi à la métamorphose des jambes jadis vouées aux vertueux cotons blancs.
« Nergal s'est levé comme le Midi se lève à chaque occasion de banquet, mais il s'est levé pour instaurer celui de Platon; et, comme Lyon a l'insigne honneur d'avoir vu naître ce noble cœur qui renie sa patrie et sa ville, il est venu d'abord parmi nous découvrir des Béatrices. Il n'en a trouvé qu'une; il eut été mieux, pour notre honneur, qu'il n'en trouvât point. »
Saïgas vînt à Nergal avec la liasse de journaux lyonnais :
— Que faire? hurla Nergal.
— Rien, mon ami : A Paris seulement on permet l'amitié féminine aux génies et aux talents ; pour la province, la femme qui aime est salie, mais |si elle aime un écrivain, est deux fois salie, car, pour la province, il y a pis que la haine de l'amour, il y a la haine des lettres
jhomonymie compromettante
Dans son roman, Nergal qui voulait peindre à la fois la beauté et la science crucifiées par la province, avait, en un chapitre, montré une séance de l'Académie de Lyon où un découvreur, un Chabas Sumérien, réunissait en un mémoire les lumières éparses en Lenormant, Oppert et Ledrain, et le morceau de la Descente aux Enfers, le plus littéraire de ceux qui nous restent, rimait trop à son œuvre pour qu'il en fit lire un autre à son génial archéologue. D'autant qu'à cette lecture il peignait tout un jeu physiognomonique d'Tstar qui, soudain, vibrait à cette poésie de sa race, et seule, à la fin, se levait électrisée, hors d'elle-même, applaudissante avec un rayonnement de reine qu'on décidait de folle.
Puis Nergal expliquait la fatalité de bruit qui accompagne l'homme célèbre jusque dans la vie intime : et là, il insultait la province, lui crachant à la Hce, le reproche infamant de Saïgas, montrant le
maire de la ville édictant avec toute la dignité de son poste : le blâme de la bêtise contre l'enthousiasme.
Pour se venger, le Tout-Lyon passa des soirées entières à chercher des horreurs sous la version kaldéenne butordement entêtée à croire que cette étra^ geté cachait un obscène effroyable.
LA DESCENTE d'iSTAR AUX INFERIEURS
La Grande Istar a péché contre Bel; elle a péché contre Belit : et ce péché mystérieux, ce pèche indicible veut un grand dam, et le Destin ordonna : « Si tu ne veux pas être terrestrisée, tu l^èveras ton œil vers l'amour d'Istubar, le héros grossier et lourd. »
Sitôt, la fière déesse, aveuglée par un charme, oublieuse de son époux divin Tanmuz/ s'offre à Isdoubar, disant:
— « Sois mon époux, et sur un char blanc au2C essieux d'or, aux timons brillants attelés de coursiers jumeaux, tu entreras dans la maison parfumée, la maison en bois de cèdre, et les esclaves baiseront ton orteil et les rois la frange de ta tunique, t'apportant les fruits du mont et de la plaine.
— « Me lier à toi, sensuelle et fantasque et connaître la soif qu'on n'étanche pas, la faim qu'on ne rassasie pas: renier mon indépendance d'esprit et m'abandonnera l'impossible, aux démons du mystère. Non!
« Ta maison parfumée, ta maison en bois de cèdre est le tombeau du héros. Ton alcôve souffle un miasme mortel; les colonnes empoisonnent qui s'y appuient, mieux vaudrait s'appuyer aux murs qui ensanglantent.
Istar se plaignit à son père Anu, à sa mère Anunit :
— « Ma fille, tu seras terrestrisée/dit Anu,
— « Tu seras infernalisée, dit Anunit ».
Istar monta sur le rempart d'Erech, déchira son manteau et exécra :
— « Malheur dans tous les ciels, car je vais prononcer la parole de Merodack, et les testicules du Taureau céleste seront flétris. »
Et elle prononça la parole de Merodack, la parole qui inféconde la semence :
— « Vers l'Aral, la terre du bas exil, Istar, fille de Sin, je dirige mon essor et je sors de la maison d'éternité, de la demeure d'Irkalla; je sors de ce lieu où on ne peut plus rentrer. Je quitte la lumière et dans l'ombre je vais marcher. »
Istar se tient devant la porte de l'Aral. — ^« Ouvre, gardien. Si tu n'ouvres pas, je force la porte, je brise les verroux, j'émiette le seuil!» Le gardien dit :
— « Entre, déesse, ne te fâche pas, je vais t' annoncer à Allât. »
Et celle-ci se récria :
— « Que m'apporte son courroux? Que m'apporte la colère de son foie ?
— « Souveraine de l'Aral, je ne veux pas me quereller avec toi ; je n'en veux qu'à moi-même, que ne puis-je dévorer ma chair et tourmenter mon sang ! Je me déteste; j'ai livré le secret du héros. »
Allât dit :
— « Garde, ouvre-lui, et, selon le rite, dénude-la.» Le garde ouvrit le palais de l'Aral.
— « Déesse, que la volonté se fasse. » A la première porte, il la toucha.
— « Pourquoi m'enlèves-tu la grande tiare de ma tête?
— « Entre, déesse, sans tiare, car le Destin t'a découronnée de ton entendement et tu obéis aux Normes, désormais. »
A la seconde porte, il la toucha.
— « Pourquoi m'enlèves-tu mes boucles d'oreilles?
— « Entre, déesse, sans boucles d'oreilles, car tu n'entends plus les conseils de l'harmonie éternelle, et tu es livrée aux paroles menteuses et vides. »
La troisième porte, il la toucha.
— « Pourquoi m'enlèves-tu les opales de mon cou?
— « Entre, déesse, sans opales à ton cou, car tu n'as pas su te faire un collier du bras d'Isdubar, le héros grossier. »
A la quatrième porte, il la toucha.
— « Pourquoi m'enlèves-tu les tuniques de mon corps ?
— « Entre, déesse, sans tunique, car tu es sans défense contre le Destin, qui ne te respecte plus, »
A la cinquième porte, il la toucha.
— « Pourquoi m'enlèves-tu la ceinture en pierres précieuses de mes reins ?
— « Entre, déesse, sans ceinture précieuse à tes reins, car ta volonté ne se fera plus, et tes reins pâtiront comme ton esprit. »
A la sixième porte, il la toucha.
— « Pourquoi m'enlèves-tu les anneaux de mes pieds et de mes mains?
— « Entre, sans anneaux aux pieds et aux mains, car tu n'es plus qu'une mortelle, et tes pieds saigneront et tes mains resteront vides. »
A la septième porte, il la toucha.
— « Pourquoi m'enlèves-tu ce voile qui couvre ma pudeur?
— « Entre, déesse, sans aucun voile, même sur ta pudeur, car tu n'es plus androgyne, mais femme».
Après qu'Istar fut ainsi toute nue dans l'Aral, Allât se moqua d'elle et Istar, furieuse, se rua. Lors Allât à Namtar, le fixateur des destins :
— «Va, Namtar, accable Istar des soixante misères. Ses yeux, habitués à la beauté, offusqueles de toutes les laideurs; son sein, habitué à ne battre qu'orgueilleusement, agite-le de mille dégoûts ; qu'elle soit fixée en un esclavage perpétuel, et que son cœur se lamente, et que de noirs soucis sa tête craque. »
Après cela, Istar, la déesse, fut précipitée en corps mortel ; et elle fut enfant, et puis fille, et puis elle fut l'épouse d'un indigne, et en proie à la détestation des autres femmes jalouses.
Mais, pendant tout ce temps, un vent de colère et de haine souffla d'un ciel à l'autre; Merodack devint solitaire et Zarpanit acariâtre; Nebo ne fit plus son office de grand messager; les démons entre eux se battirent; et parmi les grands dieux, entre les grands dieux, du Sommeil ou de l'Injure, seulement. Adar devint si farouche qu'il n'y eut plus de printemps; et en bas, sur la terre, les mortels crurent que c'était la grande fin.
Le dieu Turda se déchira le visage devant Samas. « Vois, le ciel d'en haut a perdu son sourire et toimême, Samas de minuit, aux yeux des mortels effrayés, tu te traînes à l'horizon comme une larve rouge : car Istar ayant livré le secret des héros, est descendue sur la terre, Istar le cœur des dieux.
Alors, de la nécessité divine, jaillit Uddusnamir : Celui-là n'était pas prévu par le Destin, celui-là ne contredisait pas le Destin, et il alla vers l'Aral et, quand il parut devant Allât, celle-ci se frappa la hanche et se mordit le pouce.
Allât hurla :
— « A toi aussi, un jour, Uddusnamir, je t'infligerai la grande pénitence.
« Que îe ciment des murs soit ton. pain, l'ombre
des murs ta couverture, l'angle des mœurs ton seuil, le suint des murs ta boisson. »
Uddusnamir dit le mot de Merodack, le mot auquel on ne réplique pas, le mot auquel on ne désobéit pas' le mot qui est Dieu, et Allât, vaincue, dit :
— « Fixateur des destinées, Namtar, voile les tables de l'avenir qui forment la clé de voûte ; délivre e dieu Annunaki, assieds-le sur un trône; abreuve 7lstar des yeux de la vie, et rends-là aux grands dieux, puisqu'ils ne peuvent se passer d'elle, le sourire de leur cœur. »
Namtar obéit et, à la première porte, il lui restitua le voile qui couvre sa pudeur.
— Sors, déesse, avec le voile qui couvre ta pudeur, car tu n'es plus femme mais androgyne céleste.
A la seconde porte, il lui restitua les anneaux de ses pieds et de ses mains.
— Sors, déesse, avec les anneaux aux pieds et aux mains, car tes pieds marcheront fermes à ton but, et tes mains se rempliront des fruits de la volonté.
4 la troisième porte, il lui restitua la ceinture de pierres précieuses de ses reins.
— Sors, déesse, car tes reins sont glorieux e1 satisfaits maintenant comme ton esprit.
A la quatrième porte, il lui restitua les tuniques de son corps.
— Sors, déesse, avec tes tuniques, afin que le Destin te reconnaisse et te respecte.
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A la cinquième, il lui "restitua les opales de son cou.
— Sors, déesse, avec les opales à ton cou, car tu vas te faire un second collier des bras du céleste Tanmuz.
A la sixième porte, il lui restitua ses boucles d'oreilles.
— Sors, déesse, avec tes boucles, car tes oreilles, remplies de l'harmonie éternelle, n entendront plus les paroles menteuses et vides.
A la septième porte, il lui restitua la grande tiare de sa tête.
— Sors, déesse, avec la grande tiare, carton entendement commande aux Normes, désormais.
Istar consentit à retourner dans le ciel.
Elle remplit de pierres voyantes ses genoux et elle découvrit ainsi où était Tanmuz, et elle marcha vers l'endroit, elle marcha et rompit les charmes, et parut devant son époux et dit :
— « Aimé, j'ai revoilé le secret des héros » et il lui ouvrit les bras, et elle s'y jeta.
Alors, pendant cette étreinte, il y eut une joie qui monta au ciel et, derechef, descendit jusqu'à terre.
Merodack, incontinent, baisa Zarpanit; Nebo parcourut l'œther comme une comète joyeuse, les daïmons firent des rondes frénétiques, et, parmi les grands dieux, entre les grands dieux, la vivacité d'un doux commerce.