IDÉALITÉ
De l'instant ou Nergal annonça Sainte-Sebaste jusqu'au moment de la parution il n'y avait plus eu de correspondance entre les Œlohites. Même plusieurs jours, Nergal, dans l'hébétude d'une œuvre où son cœur avait plus battu que son calame n'avait écrit, resta prostré comme une accouchée.
Il y a, après les mises bas de l'esprit, une période de fatigue obtuse et sans pensée, toute une détente de la sensibilité, et l'impression d'un vide cérébral. Il ne manda rien d'abord.
Istar, malgré son avidité de l'écriture aimée, respecta cette fatigue qu'elle devinait, et du reste, qu'eût-elle écrit : la vérité, c'est-à-dire la ruine, la déconsidération et son impression que la mort s'avançait.
Ainsi une semaine s'écoula sans un mot échangé.
Le chat de Nergal, aveugle maintenant, ne sortait plus de la chambre d'Istar, et les prunelles éteintes semblaient veiller sur la Juive.
« Pauvre Daïmon, disait-elle en le caressant, tu souffres pour lui, comme moi. C'est à lui qu'on aurait
voulu crever les yeux; ces beaux yeux, mon vrai ciel que je ne verrai pas plus que toi, hélas! désormais. »
L'héroïne du roman lyrique de Nergal prévoyait sa mort et s'y préparait avec un moine admirable de cœur et de génie.
Istar voulut obéir au. poème et le vivre aussi exactement que la vie le permettrait.
Mon frère bien-aimé,
J'ai respecté vos relevailles d'entendement : je souhaiterais, maintenant que vous m'avez fait immortelle, que vous me fissiez sainte. Ce père Alta (i)^ votre ami, dont vous avez parlé en ces termes : « Celuilà est de taille à recevoir la confession du diable et à consoler Préméthée celui-là, s il vous est assez lié d'amitié pour le décider à venir me catholiciser tout à fait, me serait la seule joie, puisque je ne peux souhaiter votre venue.
Je vous ai trouvé Un titre : Les Petites Babylones, et note pour vous des horreurs provinciales inédites.
Ne me remerciez pas : le seul soleil vivifiant ne sera jamais sur mon cœur ou sur ma tombe que le rayonnement de votre gloire.
Votre sœur qui ne vous aime pas, qui vous
adore.
(i) V. La Vie suprême, chaDÎtres XX, XIII, XV, XII, XXLX.
COMMENT ASSASSINE LA PROVINCE : Vf
: — Il nous faut prendre une résolution, — disait Istar à son mari ; — vous n'avez plus vos raisons commerciales de m'imposer les humiliations sans nombre et sans nom que la société lyonnaise me veut infliger. Vendons les Gloriettes et allons vers Cannes; j'aimerais finir ma vie où je l'ai commencée.
— Accorde à mon amour-propre, à mes idées d'honneur bourgeois un peu de temps encore ; je ne veux pas que notre départ paraisse une fuite.
— Amen ! mon ami : je n'en suis plus à me mesurer le fiel : mais je vous avertis que la fatalité est sur nous, et que seule la fuite conjurerait peut être
— Mais certainement nous partirons, et tôt, et pour toujours; mais vous êtes devenue dun superstitieux et d'un fatalisme...
Le domestique apporta une lettre : elle était de Nergal ; il annonçait Farrivée prochaine du dominicain qu'il avait relancé jusqu'à Soreyse, à qui il avait ouvert son âme, obtenant cette belle parole :
« Dites à Istar que je quitterais le salut d une légion pour l'honneur de faire le sien, et qu'avant trois jour s je serai auprès d'elle ».
Ce fut une vraie joie pour la Juive : ce prêtre si fier, si dédaigneux, dont le refus à la princesse d'Esté avait transpiré dans les potms du monae, qui se montrait si empressé pour elle, la bourgeoise de Lvon : elle comprit, que la femme aimée par Nergal devenait plus que princesse pour le moine.
Elle monta dans sa chambre, se mit au prie-dieu pour rendre une action de grâces et remarqua Tabsence du félin. /
Elle le fit chercher par le domestique vainement.
Son cœur se serra, et à la rentrée de son mari, son premier mot fut de s'informer.
Capimont hésita ; la première parole qu'il eût entendu dire sous son toit par le romancier : « Le jour où il serait blessé, mettez-vous en garde; le jour où il mourrait de mort violente, appelez-moi, vousl seriez en péril ». Et il craignait plus que la foudre la venue du romancier à Lyon.
Elle répéta fiévreusement son interrogation.
— Le chat est mort, — avoua Capimont, — je Tai trouvé poignardé dans le parc.
— Ah ! fit-elle, — mon heure va sonner.
— Allons, Istar, pas d'enfantillages; sois courageuse. Voici une invitation de M"^^ Malibierne à sa soirée costumée de demain ; il y faut aller.