COMMENT ASSASSINE LA PROVINCE : VIT
Comme une très jeune fille, impatiente d'un souriant voyage, s'y prépare très à l'avance, trouvant un avant-goût à disposer les éléments du départ, et trompe son attente à l'impression de le hâter, Istar, uniquement préoccupée de sa mort, mettait de l'ordre en ses papiers et en ses robes.
Un seul soin restait même que jadis : la toilette fanatique de sa personne; aussi pensa-t-elle longtemps à choisir pour ce qu'elle appelait sa sortie du monde, une dernière toilette. Elle la voulait de style et cependant non exotique, et s'arrêta à la robe de lin blanc et au manteau de pourpre qu'elle fit faire avec un soin extrême et qu'elle enferma dans son prie-Dieu; puis elle commença une phrase ce moment, une phrase l'autre, une sorte de testament moral.
Si Capimont eut accepté de fuir tout de suite, peut-être n'aurait-elle pas envisagé la mort si en
face; devant l'entêtement marital, elle espéra mourir bientôt; la perspective de plusieurs mois lyonnais Vépouvantant autrement que la tombe.
Sa fille la jugeait avec la sévérité des âmes sèches que la vie n'a pas instruites; elle devinait son mari caressant l'espoir d'un lointain mais possible revenez-y du devoir conjugal. Mère jugée et condamnée par l'enfant, épouse forcée de se défendre de l'époux, femme incapable de déserter le devoir et amoureuse trop abnégative pour écraser de sa maturité bientôt lourde le destin de Nergal, sans recours vers le prêtre même, qui lui aurait soutenu qu'elle devait le devoir à Capimont et lui aurait logiquement interdit de se complaire à la pensée sempiternelle de l'Aimé, 5ans une confidente possible, trop lasse pour reprendre, même en un pays nouveau, une vie mondaine, trop consciente du tempérament de Capimont pour croire que dans l'isolement et lorsqu'il n'aurait plus à lutter, sa sommation de désir ^e reviendrait pas atrocement; craignant enfin de voir Nergal se distraire de son souvenir, après avoir regardé à tous les horizons, elle conclut qu'il fallait mourir et elle désira le dénouement de sa vie désormais impossible, comme une victime des dominicains espagnols sous les jets de plomb fondu, et à chaque coin nouveau enfoncé demandait le coup de grâce.
COMMENT ASSASSINE LA PROVINCE t VIII
Capimont et sa femme étaient déjà au seuil du salon quand celle-ci se souvint de Tavertissement d'Andancette « et surtout n'acceptez pas d'invitation chez M"^^ Malibierne ». Elle recula presque et s'en voulut : la probabilité d'une insolence un peu plus forte valait-elle tant d'appréhension?
Pour cette rentrée dans le monde, elle voulut être mortuaire ; on s'attendait à un costume oriental fastueux, elle n'avait ni fleur, ni bijou; une tunique de lin et un manteau de pourpre, son vêtement de tombe.
— Sa simplicité consiste à jouer les impératrices dit Marcheprime.
— N'importe, elle est bien belle, et ce Nergal a dû passer d'heureux moments, — répondit Chosalet.
Au grand étonnement de la Juive, on l'accueillait comme si rien ne s'était passé ; il n'y eut pas même cet empressement questionneur qu'entraîne un retour de disparition mondaine.
Valentin vint la saluer.
— Quel aspic cache-t-on sous tant de fleurs ?
— Il n'y a ici que des applaudis seur s ; vous êtes merveilleuse, Madame. .
Elle alla vers M"^^ Andancette et l'interrogea des yeux sans bien comprendre le regard anxieux qui lui répondit.
On dansa : elle se retira alors dans le petit salon solitaire avec le désir qu'on l'y oubliât.
Aux modulations de la valse de Faust^ elle pense à Marguerite qui se répète les paroles de la rencontre et du jardin dans le cachot de la folie. C'était à un bal, il n'y avait guère plus de trois mois qu elle l'avait rencontré.
Le salut de Bellecour ressemblait en somme au « ne permettrez-vous pas ». Elle se redisait les paroles du penseur qui lui étaient entrées au cœur chacune comme un glaive d'amour.
«Vous avez un mari, mais non pas le vôtre. »
« Rien de ce qui me ferait joyeux ne peut être, sans vous faire triste » ; «je ne suis pas un homme, je suis Nergal. »
« ... Le grand besoin d'amour qui se tord dans vos yeux,... je crois que vous êtes ma sœur...» et cet efleuillement de roses par lequel elle lui avait demandé et accordé à la fois de rester et puis l'ivresse de Brahms, et puis l'inoubliable après-midi ; « Je crois en toi, Istar, comme au soleil. »
Un peu étalée sur le divan, appuyant ses mains écartées sur les coussins, elle semble béante, évoquer et voir le bien-aimé.
Les secousses violentes et répétées, le spectacle de Capimont désespéré, sa conviction de ne jamais revoir son frère, le martyre infligé par le monde lyonnais l'avaient amenée à des crises de sensitivité maladive où un peu de son libre-arbitre disparaissait.
Il faut bien qu'elle se l'avoue, Nergal survenant maintenant, elle se fut jetée à son cou, folle et oublieuse de tout. La douleur rompt l'équilibre moral, qui n'est le plus souvent que le bon ménage des humeurs et des pensées.
Ces deux mois vécus en communion fiévreuse avec Nergal, ces deux mois où elle a vibré à nouveau toute sa vie la prédispose à une hallucination, au moindre choc nerveux qui débordera sa fougue naturelle, aggravée de maladie.
Dans le petit salon, il lui semble que la lumière diminue, mais cette impression traverse sans la rompre la projection de sa pensée.
Soudain, en face d'elle, lentement un rideau s'écarte, et une forme se profile, d'abord vague.
Istar avance le haut du corps pour mieux voir, le rideau s'écarte tout à fait.
Pétrifiée, sans voix, sans pouls, sentant la vie comme arrêtée en elle, un flot de sang et de pensées lui bat dans le crâne. Elle ne sait plus qu'elle est chez la Malibierne, à un bal costumé ; de confuses
paroles de Nergal sur la magie, le désir créant le fantôme de l'Aimé, tourbillonnent dans son esprit désemparé.
Il est là, lui, qui la regarde avec des yeux brillants.
Il est là, avec sa chevelure noire.
Il est là, dans son manteau de prêtre.
Elle sent même venir de lui cette odeur préférée de sandal mêlé au skine.
Comment est-il là? Mystère. Pourquoi n'avance-til pas? il n'ose peut-être.., il croit effrayer... ou bien il a peur qu'on le voie... Oui, il aura fait l'impossible, des choses, comme dans ses contes : c'est un dernier adieu...
En quelques secondes, elle se dit tout cela, incapable de parler, incapable de bouger, elle se sent devenir folle.
Mais le manteau s'écarte, Nergal en veston de velours bleu, celui qu'il portait la grande après-midi, lui tend les bras.
• D'un bond de folle ou de fauve, elle franchit les quelques mètres qui la séparent de l'Aimé.
C'est bien lui qui l'entoure de ses bras et la serre sur son cœur ; elle ferme les yeux et son âme monte toute à ses lèvres qui se collent aux lèvres de l'Aimé.
Un cri strident, un cri terrible, un cri tel que musique, danse et causerie en sont coupées, vient de retentir.
Istar, d'un bras violent, repousse quelqu'un qui disparaît derrière la tentr^re et de son autre main
semble vouloir arracher de ses lèvres une souillure. Puis elle bat l'air de ses bras, et tombe raide, vêtue de lin blanc et de pourpre royale, et son souffle n'exhale qu'un nom :
— A toi; Nergal.
Le marquis de Charbonnières paraît des premiers, et devant le cadavre d'Istar qu'il sent morte, de sa tonitruante voix qui commandait la charge à ReichschofFen :
— Il y a un assassin, ici I