‹ IstarChapitre 49 sur 51 · JF, RENDEZ-VOUS DE MORT · texte numérisé non relu

JF, RENDEZ-VOUS DE MORT

Le quart de six heures du soir sonnait, Capimont gémissant à genoux, baisait ]a main de la morte, quand un bruit de meubles renversés une montée fiévreuse des marches, et Nergal, hérissé, fantomatique en son costume théâtral, tombait dans les bras tendus de Capimont.

— Mon ami, sauvez-la! vous pouvez tout sur elle. Nergal se dégagea, d*un élan fut au lit, mais il

recula aùssitôt, flageolant et tomba à genoux; une telle épouvante l'envahit qu'il cria lui aussi.

— Vous ne savez donc que gémir comme moi, s'écria Capimont.

Cette parole le releva comme un galvanisme.

— Tenez, voici son testament.

Nergal lut avec de brusques regards vers le lit comme s'il eût craint de perdre de vue un instant la' morte.

Islar

— Capimont, — dit rCElohite, — il y a trois choses à faire : essayer de la ressusciter et réussir à la venger, je prends cela ; enfin si elle est vraiment morte, que ses funérailles la réhabilitent.

« Écoutez, le célèbre P. ,41ta sera ici demain matin; aidez-vous de Valentin qui est en bas et offre ses services, faites annoncer à prix d'or, dans tous les journaux de Lyon, que l'oraison funèbre de M^^ Capimont sera prononcée par le P. Alta â la cathédrale de Saint-Jean et que l'orchestre du Grand^Théâtre exécutera la messe en ré de Beethoven; mon ami Sauer, le premier pianiste d'Allemagne, tiendra î'or^ue.

Et comme Capimont, étourdi, ne bougeait pas. Voulez-vous que la dernière heure d'Istar soit honorée ; quel soufflet à ce monde méchant mais dévot que celui que le P. Alta lui donnera du haut de la chaire : C'est au nom de la dévotion et de la vertu chrétienne qu'Istar a été martyrisée, c'est dans la cathédrale qu'elle sera exaltée et vengée. Quant à la messe solennelle, elle attirera le plus grand nombre possible de témoins à l'exaltation de sa mémoire.

— Oui, oui, — balbutia Capimont, — mais je ne la verrai pas pendant que...

— Je la garderax plus qu'on ne fait d'ordinaire.

— La loi, — dit le soirier.

— La loi, est-ce que ça existe quand j'aime et que le souffre? La loi, cette billevesée, vous osez m'en

parler, quand je dois... nous devons faire deux actes appelés crimes.

— Ah ! — fit Capimont, subjugué par la violence du jeune homme.

— « Dès que je serai morte, on appellera mon frère et on le laissera seul toute une nuit avec mon cadavre. »

— Pourquoi toute la nuit ?

— Voulez- vous désobéir à la morte ?

— Non, non... mais vous la sauverez ?

— Je ne sais pas... mais chaque minute perdue est une chance diminuée.

— Mon Dieu ! — dit Capimont, — je ne demande qu'à croire, expliquez-moi un peu.

— Eh bien! — dit Nergal, — les liens animiques tiennent encore à l'être organique après la mort, comme le nouveau-né reste ombiliqué, et quand ïi y a eu un grand amour entre la défunte et le veilleur, celui-ci peut, avec beaucoup de science et au risque de sa raison, rappeler parfois Tâme qui n'est pas encore tout à fait détachée du corps.

— Je vous laisse, Nergal, j'aurais trop de remords si... mais ce que je souffre...

— Pas avant Faube, demain, — dit FŒlohite ; et quand le mari eut baisé encore la main de sa femme, le jeune homme referma la porte et poussa les verrous, tourna les clefs ; et ayant fait le signe de la croix :

— Maintenant, ô Mort ! à nous deux.

Istor

Ce n'était plus le même qui tout à l'heure s'était affaissé. Il marcha vers le lit, posa ses mains q ji ne tremblaient plus, l'une sur le front, Fautre sur le cœur dlstar, et sa voix sonore s'éleva inlassable longtemps, tantôt suppliante en ferveurs à celui qui rappela Lazare du tombeau, tantôt impérative à la femme aimée. Quand il crut sentir qu un peu de la chaleur de ses mains s'était communiquée, il se pencha sur la bouche froide et y colla ses lèvres.

A un symptôme, il tressaillit de joie ; prenant le poignard qui pendait encore à sa ceinture, il fendit la robe et le linge d'Istar et la dénuda toute. Avec une hâte lacérante, il rejeta lui-même tout vêtement et l'incubation commença (1).

Un grand frisson le secoua pendant quelques minutes : Istar était morte depuis près de vingt heures, et au lieu qu'il communiquât sa chaleur, la frigidité du cadavre Tenvahissait.

Il voulait avec une telle intensité qu'il résistât à rimpression et la domina. En sa terrible tension nerveuse, il lui sembla enfin que les lèvres de la Bien- Aimée mollissaient sous les siennes, que tout son corps assoupli renaissait.

Nergal savait que le seul signe pathognomonique

(i) Le rituel de l'incubation magique est ici supprimé pour la même raison qui a fait couper le traitement psycopathique dans A Cœur perdu.

de la mort est la putréfaction, et il espérait ; mais ce qu'il prit pour un faible retour à la vie n'étaif que la cessation de la rigidité cadavérique. Son erréur augmenta sa confiance et ses forces, il électrisa kerveusement le corps inerte, transfusant son calorique à cette lampe éteinte, et parce qu'il brûlait, il la crut défroidie.

Les keures sonnèrent sans qu'il se dégirottnât ; se sentant lié à la morle lî n^eùt pu décoller ses lèvres.

Bientôt les vertiges d'une congestion le secwèrent, ridée de s'inoculer le trépas, de s'en aller avec elle, le hanta, et comme il reserrait son étreinte, cette chair qu'il avait tant désirée parut frémir et le désir se dressa devant lui.

Un flot de pensées bouillonna dans la tête ée Timaginatif ; il avait respecté le devoir de la feiaSme vivante ; morte, lui seul était criminel, et comÉ)ien la passioci est éloquente à tout fausser, ce seràft peutêtre dans les transports de l'amour qu'il la rappellerait à la vie. Encore un peu de temps, et îes vers eux-mêmes oseraient bien posséder ce corps admi^ rable...

O l'atroce, l'effroyable lutte ; un éclair de foi traversa »a folie, à cette catholique lueur il revit Te crime il en ôiat peur et d'un effort surhumain, il s'arracha du ca^vîe et roula par terre comme mort.

POMANTISMJR

La passion est romantique dans la portée banale ée ce mot; si la modernité consiste en un boutonnement moral équivalant à la bienséance du dix-septiême siècle, elle ne maintient pas chez l'homme ti'imagination comme dans la princesse du sang; quand ia passion soulève un être, elle le sort de l'alignement humain, l'isole de l'opinion ; lors, de fantasques desseins naissent et parfois s'effectuent.

Nergai méditant un châtiment exactement semblable au crime, sortait moins de son siècle, lui qui n'en était pas, que Capimont répétant :

— Celui qui l'a tuée et sa complice, la Malibierne, je veux l-es exterminer sur la tombe même d'ïstar et que leur sang coule sur la dalle... Voyez comme je suis avec vous, Nergai, je partage la douleur, je souffre que nous menions à deux ce grand deuil; mais préparez-moi la vengeance. . . comme je la veux. . .

Les assassins mourront sur la tombe de la victime. Nergal objectait la difficulté de l'exécution.

— Je donne ma vie, vous prêtez votre génie et nous ne réussirions pas!... Est-ce vous, vous l'Aimé, qui manquez de courage pour la venger, ou bien estce que le soirier effraye U ^ète de sa pensée dramatique et hors de la coutume?...

Capimont en proie à une irritation fébrile ricanait.

— Obéissez-moi, Capimont, comme vous lui obéiriez à elle! Je jure sur ce cher cadavre que vous aurez votre vengeance.

. — Sur la tombe.

— Sur la tombe, oui, mon ami. Mais ne troublons pas d'un scandale les funérailles qu'il faut magnifiques et imposantes.

— Savez-vous mon vœu secret, Nergal? C'est, du même coup, de le tuer et d'être tué; la venger et mourir sur sa tombe!... Vous me mettrez à côté d'elle tout de suite, vous me le jurez?

— Je vous le jure !

— Eh! si après m'avoir tué, il vous tuait aussi, Nergal, qui donc serait le vengeur?

— On tue un homme^ on ne tue pas un Verbe ; on tue un individu on ne tue une mission. Il faudrait être Nergal pour tuer Nergal !

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