XY
L'arsenal, Fusine.
II faisait beau, et la fantaisie nous prit, voyant la gaieté du ciel, d'aHer déjeuner au port Franc, dans l'ile de Saint-Georges-Majeur, et par la même occasion de visiter la belle église de Palladio, dont le clocher rouge fait si bon efl'et sur lu lagune. La façade a été un peu retouchée par Scamozzi; l'intérieur renferme, outre l'accompagnement obligé d'énormes tableaux de Tintorel, ce robuste ouvrier qui a peint des arpents de chefs-d'œuvre, de colonnes de marbre grec, d'autels dorés, de statues en pierre, en bronze, un admirable chœur en menuiserie sculptée, représentant diiïérentes scènes de la vie de saint Benoit , qui nous a rappelé les merveilleuses sculptures en bois de Berruguete , dans les cathéidrales espagnoles. Ce beau morceau a été fouilli5 avec un ai't charmant et une palience inouïe par Albert de Brulc, un de ces talents (pii passent inconnus dans la superfétation de génies, produits des siècles qui nous ont précédés, et dont la mémoire humaine ne peut plus se charger. Une jolie statuette de bronze, plac('e sur la l)aluslrade du chœur, à droite en venant du porche, et représenlant saint Georges, offre
ITAIJA. 207
cette singularité d'être le jiortrait le plus ressenihlant qu'on ait jamais l'ait do lord Byrou. Cette portraiture par anticipation, et pour ainsi dire prophétique, nous a iVappé vivement. On ne saurait d'ailleurs rien voir de ])lus élégant, de# plus dédaigneusement aristocratic|ue, de plus anglais, en un mot, que cette tète de saint grec, dont la lèvre est contractée par le sucer du poëte de don Juan.
Nous ne savons .si le noble lord, qui a longtemps habité Venise et qui a dû nécessairement visiter l'église de Saint-Georges-Majeur, a remarqué comme nous cette ressemblance vraiment unique, et qui sans doute l'aurait flatté.
Derrière l'église, bâtie à la pointe de l'Ile qui regarde la Piazzetta et où les Autrichiens ont établi une batterie de canons, s'étendent les bâtiments de l'Entrepôt et les bassins du port Franc. On traverse, après qu'où a franchi une porte gardée par des douaniers , des cours entourées d'arcades assez élevées et remplies de cultures négligées, et l'on arrive h une espèce de cabaret et d'osteria, rendez-vous des marins et des gondoliers, qui savourent Ih les douceurs de boire du vin exempt de droits, à peu près comme les ouvriers de Paris vont s'enivrer hors barrière. Le cabaret est toujours encombré de monde, et les cousonmiateurs se répandent au dehors sur des bancs, autour de tables de bois à qui l'ombre de l'église sert de tonnelle. Des faquins poussant des brouettes chargées de ballots circulent au milieu des buveurs, qu'ils lorgnent d'un air d'envie et près desquels ils viendront s'asseoir lorsqu'ils auront gagné les quelques sous nécessaires à ces frugales orgies.
En face du cabaret, un grand magasin vide, voûté en casemate et blanchi à la chaux, dont les fenêtres
grillées donnent sur une ruelle déserte, sei't de refuge aux gens que fatiguerait la gaieté un peu turbulente du dehors et aux couples d'amants qui recherchent la solitude.
On vous sert là des rougets de l'Adriatique (trifjH), si appétissants, si vermeils, d'une nuance si fraîche et si vivace, qu'on les mangerait rien que poui' le plaisir de la couleur, ne fussent-ils pas, comme ils sont en effet, les meilleurs du monde; des pèches, du raisin, un pot de vin de Chypre et du café composent un déjeuner exquis dans sa simplicité, et, si le hasard vous fait mettre la main sur un bon cigare de la Havane , que vous fumez au fond de votre gondole en revenant vers la rive dei Schiavoni, nous ne voyons pas trop ce qui peut manquer h votre honlieur, pour peu que vous avez reçu la veille de bonnes lettres de France.
Il est de bonne heui-e, et, avant d'aller à Fusine, nous aurons le temps de visiter l'Arsenal, non pas à l'intérieur', curiosité défendue mainten;int; mais nous pourrons, ce qui nous intéresse plus que de voir des faisceaux de fusils et des navires en construction, admirer à l'extérieur les lions du Pirée, trophées conquis par Morosini dans la guei-re du Péloponèse.
Les deux colosses en marbre pentélique sont (h'nut's de cette vérité zoologique cpie liaiye leur eût donnée sans doute ; mais ils ont quelque chose de si fier, de si grandiose, de si divin, si ce mot peut s'appliquer à des animaux, qu'ils produisent une impression profonde. Leur blancheur dorée se détache admirablement sur k farade rouge de l'Arsenal, composée d'un porti(pie peuplé de statues de mérite ])()uilaiit, (pie ce terrible voisinage fait resseml)ler h des poupées, et de deux tourelles de ])riques rouges crénelées et ourlées de j)ierres, comme les maisons de la j)lare Royale de Paris.
ITAI.IA. 209
Trophées d'une dt'faite, inaisi,';ircl;uil loiijuiirs leur mine liautaine et superbe, ces lions ont l'air de se souvenir, dans la ville de Saint-Marc, de la Minerve antique; et le grand Goethe les a célébrés par une épigranime que nous traduisons ici, en demandant pardon do substituer nos vers chétifs aux rliythmes olympiens du Jupiter de Weimar :
Deux grands lions rapportés de l'Attique, Font sentinelle aux murs de l'Arsenal, Paisiblement, et près du couple antique, Tout est petit, porte, tour et canal.
Ils semblent faits pour le char de Cybûie, Tant ils sont fiers, et la mère des dieux Voudrait au joug ployer leur cou rebelle, Si pour la terre elle quittait les cieux.
■ Mais maintenant ils gardent la poterne. Tristes, sans gloire, et l'on entend ici Miauler partout le chat ailé moderne, Que pour patron Venise s'est choisi !
Cet Arsenal avec ses immenses bassins, ses chantiers couverts, dans lesquels une galère pouvait, dil-ou, être construite, gréée, équipée et lancée à la mer eu un jour, nous a rappelé, pour le morne abandon, celui de Carthagène en Espagne, si actif au temps de l'invincible Armada. C'était de là que parlaient les ilolles qui allaient conquérir Corfou, Zante, Chypre, Athènes, toutes ces riches et belles îles de l'Archipel ; mais alors Venise était Venise, et le lion de Saint-Marc, aujourd'hui morne et diffamé, avait ongles et dents comme les ])lus farouches monstres héraldi([ues, et, malgré l'épigramme de Goethe, faisait sur les blasons une ligure superbe et triomphante.
Notre excursion h Fusine exigeait deux ran)eurs; un compagnon d'Antonio s'adjoignit à lui. On emporta 199 14
même un bout de voile pour s'aider du veut, qui était favorable.
Nous passâmes entre Saint-Georges et la pointe de la Giudecca, que nous longeâmes extérieurement, rasant ses courtils et ses jardins pleins de vignes et d'arbres fruitiers, et nous entrâmes dans la lagune proprement dite.
Le ciel était parfaitement pur, et la lumière si vive, que l'eau resplendissait comme une nappe d'argent et que l'on ne pouvait distinguer les limites de l'horizon du côté de la mer. Les îles apparaissaient comme de petites taches brunes, et les barques éloignées semljlaient voguer en plein cieb. Il fallait réellement la puissance du raisonnement pour se persuader qu'elles ne flottaient pas en l'air. L'œil seul s'y serait trompé à coup sûr. Le viaduc du chemin de fer, gigantestjue ouvr^ige qui rejoint Venise à la terre ferme et que nous découvrions de loin sur la droite, offrait un singulier effet de mirage. Ses nombreuses arcades, répétées par l'eau bleue et •calme, avec l'exactitude de la glace la plus pure, formaient des cercles parfaits et ressemblaient à ces bizarres portes chinoises entièrement rondes, qu'on voit sur les paravents; en sorte que la fantaisie architecturale de Pékin paraissait avoir bâti cette chimérique avenue pour la ville des doges, dont la silhouette, dentelée de nombreux clochers et dominée par le Campanile surmont(! de son ange d'or, se présentait par le flanc d'une façon imprévue el pitt()res([ue.
Après avoir dépassé un ilôt fortifié ayant à sa pointe une charmante statue de madone et un factionnaire autrichien fort laid , nous suivîmes un de ces canaux tracés dans la lagune par une double allée de pieux (jui indiquent les passages où l'eau est sullisainment profonde; car la lagune est mio espèce de marais salin que
ri'Al.lA. 211
le llux el le rellux empêchent de stiigner, mais qui n'a guère plus de trois ou quatre pieds d'eau, excepté dans certaines ligues creusées par la nature ou par l'iiomiiie, et que désignent les poteaux dont nous avons parlé. Quelques-uns de ces poteaux portent à leur sommet de j)etites chapelles eu miniature, des diptyques grossiers fabriqués par la piété des matelots et qui renferment des images et des statuettes de la Madone. La gracieuse protectrice que la litanie appelle Stella Maris, l'étoile de la mer, est là au milieu de son élément. Ces madones dans l'eau ont quelque chose de touchant. Assurément la divinité est présente partout, et sa protection descend du ciel aussi vile qu'elle s'élève de la mer ; mais cette pieuse crédulité d'un secours plus immédiat, la protectrice étant transportée au milieu du péril, a quelque chose d'enfantin, de charmant et de poétitjue. Nous aimons beaucoup les madones vénitiennes rongées par la vapeur saline et fouettées par l'aile du goéland qui passe, et nous leur disons volontiers : Ave, Maria, grand plcna.
La ligne bleue des montagnes Euganéennes se dessinait vaguement devant nous sur le bleu tendre du ciel, plutôt comme une veine d'un azur plus ioncé ([ue comme une réalité terrestre.
Les arbres el les maisons de la rive, que Ton apercevait déjà, semblaient, à cause de la déclivité de la mer, plonger dans l'eau jusqu'aux genoux, et les. clochers rouges des ilôts, diminutifs du Campanile, qui a l'air du burgrave de cette génération de clochers, paraissaient jaillir immédiatement du flot comme de grandes branches de corail.
Une terre basse, couverte de végétations confuses, était devant nous. Nous sautâmes hors de la gondole. Nous étions arrivés ù Fusine.
212 ITALU.
C'est à Fusine qu'aboutissent les canaux delaBrenta, où Venise venait.chercher sa provision d'eau avant que les puits artésiens, forés par M. Deg^ousée avec un rare bonheur, lui fournissent abondamment, pour remplir ses citernes, une eau claire, limpide et quelquefois gazeuse, comme celle dont nous bûmes un verre près du couvent des pères Capucins, à la Giudecca.
Les ravages de la guerre ne sont pas encore réparés à Fusine : quelques maisons éventrées par les boulets, effondrées par les bombes, tachent de leurs pans de murs blancs la végétation luxuriante, comme des ossements oubliés sur un champ de bataille. Une petite chapelle rustique est intacte, soit qu'on l'ait respectée dans la lutte, soit que la demeure de Dieu ait été remise en état avant celle des hommes.
Cette terre grasse, humide, imprégnée de sel marin, épaissie par les détritus végétaux, chauffée par un soleil vivifiant, fait pulluler dans l'abandon et la solitude toute une ilore inculte de ces charmantes plantes qu'on appelle mauvaises herbes, parce qu'elles sont libres. C'est en petit une forêt vierge; la folle avoine balance au bord des fossés son épi barbelé, la ciguë agite au* dessus d'une touffe d'orties ses ombelles d'un blanc ver* dàlre, la mauve sauvage étale ses feuilles frisées et ses Heurs d'un rose pâle, le liseron accroche aux ])ranches des ronces sa clochette argentée; au Jiiilieu du gazon (jui vous monte aux genoux scintillent comme des étincelles mille llcurettes innommées, paillettes d'or, d'azur oude j)ourpre jetées là par le grand colorisie ponrrompre la teinte uniforme du vert. Sur le bord des canaux, le nénuphar déploie ses larges co-uis visqueux et soulève ses Heurs jaunes, la sagittaire fait irembler son for de "lance au vent, la salicaire aux feuilles de saule incline ses épis ])ourprés, l'iris In-andit ses poignards
ITAI.IA. 213
glauques, les roseaux ruhanui's, les joncs fleuris s'enchevêtrent dans un désordre toullu et pittoresque. Des sureaux, des coudriers, des arbustes et des arbres que personne n'élairue jettent leur ombre criblée de soleil sur ce plantureux fouillis.
Des lézards, vifs, alertes, frétillant de la queue, traversent comme la ilèche l'étroit sentier où la rainette se tnj)it dans l'ornière i)leine d'eau de jduie. Des chœurs de grenouilles font le i)longeon à votre passage, d'nu saut simultané, sous les herbes de la Brenla. Une belle couleuvre d'eau, pendant que nous longions le canal, s'y livrait sans frayeur aux plus gracieuses évolutions. Elle nageait rapidement, la tète haute, faisant onduler son corps souple, éclair de saphir traversant l'eau argentée; elle semblait une reine se jouant dans son domaine et s'inquiétant fort peu de notre ])résence. A peine jetat-elle sur nous un regard distrait de ses yeux de picrrerie, et ce regard signifiait : « Que vient faire ici cet intrus? » C'est la première fois de notre vie ({u'un reptile nous ait semblé joli. Peut-être cette charmante couleuvre descendait-elle en ligne courbe du serpent qui séduisit Kve par la grâce de ses spirales, l'éclat de S3S couleurs et l'éloquence de ses discours. En repassant, nous la retrouvâmes à la même jdace, paradant comme une coquette et faisant des mines de Célimène le long du rivage pour mendier un regard, ou, ce qui est plus probable, pour attirer un amoureux timide tapi sous le cresson ou dans les roseaux.
Des écluses et des barrages, motifs d'accidents pittoresques, retiennent les eaux de distance en distance. De légers arcs de brique, ([ui servent à la fois de contreforts et de ])onts, traversent ii'(''(piemment le canal, mais tout cela chancelant, à demi ruiné', envahi i)ar la vé'gi'tation qui se glisse h la place de la pierre ou de la lui-
214 ITAIJA.
que qui tombe, déjà h moitié repris par la nature, si prompte à effacer les ouvrages de l'homme, qu'elle supporte plutôt qu'elle ne l'accepte. Cet abandon est regrettable au point de vue de l'ingénieur, mais à celui du poëte et du peintre il ne l'est pas du tout ; si les mousses rongent les revêtements, si les plantes pariétaires disjoignent les murs, si les joncs finissent par encombrer les canaux, cela fait bien dans le paysage.
Ce coin inculte de Fusine nous fit un extrême plaisir et nous est resté gravé dans la tète beaucoup plus ncltement que des sites qui le méritent davantage. En fermant les yeux, nous voyons encore, dans la chambre noire du souvenir, quoique un an déjà nous sépare de cette impression, les nervures des feuilles, les ombres des arbres portées sur le chemin, les mouches à miel se roulant dans le calice des altha-as, mille jietits détails insignifiants, d'une netteté parfaite.
Probablement cet effet agréable de fraîcheur et de solitude tenait à notre séjour de quelques semaines à Venise, où l'on ne voit, comme nous l'avons déjà dit, que du marbre, du ciel et de l'eau. Las peut-être sans nous en apercevoir de glisser en gondole sur l'eau, ou, h ])ied, sur les dalles ])olies de la ])lace Saint-Mai'C, nous éprouvions une joie secrète à fouler le sein nu de la mère deCybèle. t^aturé d'art, de statues, de tableaux, de palais, ivre du gé-nie do l'honnue, nous é'tions porté, par un mouvement de réaction en faveur de la nature, h. trouver charmant ce bout de terre abandonné h la luxuriance d'une végétation folle ; nous qui respectons la vie h ce point de ne ])as cueillir une fleur, nous avions arrachée des masses de feuillage et d'énormes bouquets pour les rap])orter au canq)o San-Mosè.
En revenant, le gondolier- nous fit passer j)ar des rues d'eau que nous ne connaissions pas encore. Les
villes en décadence sont comme les corps qui mcnrent : la vie, réfugiée au cœur, abandonne peu à peu les extrt'mités; des rues se déjieupU'nt, des quartiers deviennent solitaires, le sang n'a plus la force d'aller jusqu'au ])out des veines. L'entrée de Venise, en venant de Fusine, est d'une mélancolie navrante. Quelques rares bateaux, apportant des denrées de terre ferme, glissent silencieusement sur l'eau endormie le long des maisons désertes. Des palais d'une architecture charmante n'ont plus de fenêtres, et les Baies en sont fermées par des planches grossièrement posées en travers ; le crépi des maisons abandonnées s'écaille , la mousse étend ses tapis verts sur les assises inférieures, les coquillages et les plantes marinevS s'incrustent aux escaliers d'eau, (pie le crabe monte seul aujourd'hui.
Aux fenêtres des rares maisons habitées pendent des loques , des guenilles, des linges h sécher, indi(pi<'int seuls la vie des pauvres ménages réfugiés là.
Çà et là une grille magnifiquement travaillée, un balcon h rinceaux compliqués, un blason fruste , des colonnettes de marbre, un mascaron, une corniche h sculpture dans une muraille lézard('e, noircie, ravinée par la pluie, dt'gradée par l'incurie, révèlent une ancienne splendeur, le palais d'une famille jiatricienne éteinte ou tombée dans la misère.
A mesure qu'on avance, celte impression fâcheuse se dissipe , la vie renaît peu à peu, et l'on se retrouve avec plaisir dans l'animation du grand canal ou de la place Saint-Marc.
Le temps nous avait semblé court à Fusine; il ('fait d('jà l'heure du dincr. Les crabes, qui pullulent dans les canaux, commençaient h élever au-dessus de la ligne tracée par l'eau au pied des maisons leurs corps hideux et leurs pinces crochues, manœuvre qu'ils exécutent
tous les jours, à six lieures du soir, avec une ponctualité de chronomètre.
Nous allâmes diner ce jour-là au campo S;m-(ia11o, place située derrière la Plazza, dans un ^asllioiî allemand, où nous nous rejiosions des vini nos1rai)i, noirs comme du jus de mûre, par une choppe de bière do Munich.
Nous prenions là notre réfection en plein air, sous une tente rayée de bandes blanches et safranées, côte à côte avec des peintres français, des artistes allemands et des officiers autrichiens, petits jeunes gens blonds, minces, bien sanglés dans d'élégauls uniformes, très-polis, très-bien élevés , à la physionomie de Werther, cl n'ayant nulleinent les manières soldatesques; la conversation était généralement esthétique , interrompue ça et là par une de ces plaisanteries compliquées cl laborieuses, souvenirs d'Iéna, de lîonn ou d'Heidelberg. La casquette penchée de la maison-moussue reparaissait sous le shako du militaire.
Au milieu du campo s'élevait une margelle de citerne, où les femmes du voisinage et les porteuses d'eau styriennes venaient ])niser à de certaines heures ; au fond, il y avait une petite église blasonnée aux armes du patriarche de Venise, et dont la porte, fermée par un rideau rouge, mêlait de vagues ])arfums d'encens aux fumé.es de la cuisine du gasthoff, et des rumeurs de prière et d'oi'gue^uix discussions d'ai't et de ])hilosophie. De temps à autre, quelques vieilles, la tète ensevelie dans une haute noire, comme des chauves-souris enca- ])uchonn('es de leurs ailes, s'y engoullraienl en soulevant la portière.
De jeunes filles coillées en cheveux, drapées de ch;\les à bariolage éclatant, passaient, l'éventail à la main, le sourire aux lèvres, repoussant gentiment du pied les
ITAFJA. 217
volants festonnés de leur jupe,, et, au lieu d'enlrer dans l't'i^dise, prenaient la ])etite ruelle qui conduit du canipo San-Gallo à la Piazza. Elles entreront à l'é^dise plus tard, lorsqu'il ne leur restera plus que Dieu à aimer, Dieu, cette dernière passion des femmes.
Il passait aussi do bons gros ecclt'siasliquos à figure honnête et réjouie, se rendant nu siilut ou à (]uel({ue office du soir. Ils portaient des bas violets comme des évè({ues et des ceintures rouges comme des cardinaux, ce qui est, dit-on, un privilège du clergé de Saint-Marc, métropole patriarcale.
En face du gasthoiï, une maison de modeste apparence se faisait remarquer par une ])]aque de marbre chargée d'une inscription latine. C'est dans cette maison qu'est mort Ganova. L'inscription est belle et touchante, et nous ne pouvons résister au plaisir de la rapj)ortei; ici : Has .rdcs Franccsconiorum, quas lautioribus hospitiis ob vêler is amicitiœ candirem prxtulerat, Canova, scnlptune facile princeps, siipremo lialilu consccravit. Ce qui peut se traduire ainsi en faveur des femmes (|ui ne savent pas le latin et des hommes qui l'ont oublié : a Cette maison des Francesconi, qu'il avait préférée à des hospitalités plus somptueuses, à cause de la candeur d'une ancienne amitié, Canova, facilement prince de la sculpture, l'a consacrée par son dernier sonjiir. »
Pardon de ce français un peu barbare, mais ([ui du moins rend avec exactitude la forme lapidaire de l'inscrij)tion. Ce n'est pas ici le lieu' de parler plus au long de Canova, qui débuta à ^'enise par l'exposition de son groupe de Dédale et d'Icare à la Sensa (fête de l'Ascension), élève encore obscur du sculpteur Toretti. Nous aurons occasion de revenir sur ses ouvrages à liome et k Florence.
A cette maison Francesconi , si noblement préférée
à des palais, se rattache -jjour nous un souvenir puéril ; dans la vie vraie, le comique côtoie le touchant. Le petit chien du logis, qui allait prendre ses ébats sur le campo ou dans les ruelles voisines, revenait à cette heure, celle du repas probablement, et trouvait souvent la porte fermée. Il aboyait piteusement sur le seuil, mais parfois ou ne lui ouvrait pas, soit que les servantes, distraites, ne l'entendissent pas, soit qu'on voulût ainsi le mettre en pénitence. Un jour, touché de sa peine, nous allâmes tirer pour lui le cordon de la sonnette, et nous rassîmes à notre table. Une fille parut fort étonnée de ne voir personne, et le chien rentra, la queue basse, rampant à demi sur le ventre, comme un chien en faute qu'il était.
Il n'oul)lia pas ce service, et, chaque fois qu'il se trouvait dans le même cas, il nous regardait d'un air mélancolique et suppliant, auquel il n'était pas possible de résister. Un accord tacite s'établit entre le <|uadrupèdc et le bipède. Il nous gratifiait d'un regard aimable et d'un frétillement de queue , moyennant une redevance d'un coup de sonnette. C'est ainsi que nous nous trouvâmes lié avec l'honuête chien de la maison Francesconi, et que son souvenir s'embrouille dans notre tête avec celui de Ganova.
Après avoir dépêché notre modeste rcjias, composé d'mie soupe aux poux de mer, d'un bifteck de veau , l'on n'en mange pas d'autres en Italie, d'un pasticcio de polenta et de zucchette farcies, pris notre lasse de café h Florian et lu le Journal des Débats, le seul journal français permis dans les Etats desjiolirpios, ne voynnt lien d'intéressant sur les afiiches de th('àtrc qui tnj)issent les arcades des Procuraties, nous nous mimes h. courir les rues au hasard, ce qui est la nicillcui'e manière d'entrer dans la vie familière des peu])les; car
le? livres no piirlont guère que des monuments et des choses remarquables, laissant de côté tous les détails caractéristiques et ces mille et une différences presque imperceptibles, mais qui vous avertissent h. cliaipie instant qu'on a chani,'é de pays.
Une grande pancarte placée au fond de la place Saint-jMarc et sur l'angle du palais ducal, près du pont de la Paille , où tout \'enise passe pour s'aller promener sur la rive des Esclavons, pi-omettait avec des lettres gigantesques et des enluminures féroces un spectacle incroyable et mirifique. L'affiche seule afi'riandait! (l'i'tait un grand jnimodrame dans le genre de ceux que l'on joue chez nous au Cirque-Olympique, et que composent ces illustres annalistes Laloue etLabrousse, les historiogi-aphes h poudre et à canon de l'épopi'e impériale : Napoh'ou en Egypte! Mais le pi'odigioux du s])ectacle consistait en une danse pyrrhique dans('c ])ar toute l'année française autour du premier consul. ^'oycz-vous d'ici l'armée française et l'Institut dansant une pyrrhique autour du Bonaparte d'Auguste Barbier !
0 Corse h clieveux plats....
Un dessin d'un goût barbare accompagnait l'affiche, lîonaparte, dans le rigide costume des guides, recevait les ulémas du Caire, humblement prosternés dans leurs cafetans , et des Turcs en pelisses sibériennes lui offraient, selon l'usage anticjue, les clefs du Caire sur des plats à barbe; un état-major, culot ti' de pantalons soutacliés d'agréments en or fin et chaussé de boites h la Souvarow, se tenait derrière le général en chef. Entre les créneaux des tours, on voyait passer des nègres faisant sentinelle, l'œil hagard. Cette enluminure rappelait vaguement, par la sauvagerie du dessin et la
crudité gothique de la couleur, les imageries d'Epinal et les planches des quatre fils Aymon dans les éditions de la bibliothèque bleue.
Nous ne manquâmes pas, bien entendu, de nous rendre à ce spectacle. A huit heures du soir, heure annoncée pour la représentation, nous primes notre gondole, La gondole est, on le sait, la voiture de ^'enise, où l'on marche non à pied, mais à eau. La chose se jouait au Théàtre-Malibran. Étendu sur les coussins de cuir noir frisé de notre gondole, nous étions emporté sur les canaux par deux rames vigoureuses, agréable façon de voyager. Le soleîl était couché, nous allions sur une eau noire comme une eau de liéthé. De temps à autre, au passage des ponts, des lanternes à gaz lançaient de l)rusques éclairs qui moiraient le canal de lumière; puis, le passage tourné, le noir recommençait et nous nous replongions dans l'ombre, ombre de la nuit, ombre de l'eau, fiùlant les palais d'où tant de sombres histoires se sont envolées, d'où les grandes familles inscrites sur le livre d'or de la sérénissime république sont parties pour l'éternel et dernier voyage de la tombe.
Enfin notre gondole aborda. Les barcarols levèrent la rame, et on nous amarra ù un anneau scellé dans la berge. Une longue file de gondoles, processionuellement rangées, attendait les spectateurs. Nous sortîmes et traversâmes le pont qui conduit auThéâlre-Malibran. Ces voitures d'eau remisées sous un pont, font un singulier effet, car ce n'est pas l'habitude que nous allions h. l'Opéra ou au Cirque en bateau.
On pénètre au théâtre ])ar un long corridor voûti';, qui ressemble, pour la splendeur, au p;issage Uad/.iuill. Des quin(juets naïfs accrochés à la muraille donnent quelque jour à cet étroit Ijoyau. Nous prîmes
ITAI.IA. 221
une entrée et Ton nous renvoya à un autre bureau; car prendre sa place est une lonç^ue opération, et l'on passe par ])lu?ieurs étamines de bureaux avant d'entrer ilans sa loge. Le ju-eniier bureau donne un droit brut, le second bureau fournit la désignation spéciale. Muni du suprême et sacramentel billet, nous entrâmes dans notre loge. En Italie, la disposition des loges est autre (jue cbez nous. Les baufpiettes, au lieu d'être en face, sont de côté, à peu près comme dans les omnibus, la gauche réservée aux femmes ou aux gens considérables h qui l'on veut faire honneur ou politesse.
La salle était fort obscure, et nous voyions s'agiter au-dessous de nous, au parterre et h l'orchestre, un tumulte de têtes dont on discernait vaguement la silhouette. Une chambre noire avec son microcosme bizarre eu peut donner l'idée. Cette obscurité provenait de l'absence de lustre, le plafond étant vide et le parterre voyant la pièce à la 'pure lueur des étoiles et .v(//; Juvc crudo. Nous avons déjà raconté cette disposition à propos du tliéàti'e de Milan, et nous n'y reviendrons pas. La rampe suffit pour éclairer les acteurs, et de fait, pourvu que la scène soit éclairée, c'est assez. L'ne salle obscure a en soi quelque chose de plus mys^ térieux et de plus fantastique, et empêche l'attention de s'égarer sur les femmes, sur les toilettes et sur les incidents de la salle. Moins, on voit dans la salle, jjIus ou est sj)ectateur de la scène.
Un officier français est tombé au pouvoir des gens de ^lourad-Bey et enfermé dans le sérail; mais comme il est français, qu'il est officier et qu'il a vingt ans, il a bientôt mis à la brochette le cfpur de toutes les femmes. Les Zoraïde et les Zulmé' le jiroté-gent. Cependant la discorde est au camp d'Agramant : les uns veulent vendre la ville, les autres veulent guerroyer.
Grande dispute au sérail. Des drôles coiffés de turbans, et qui semblent avoir plongé leurs têtes dans des moules .à pâtisserie, paradent et jurent de venger Mahomet., Les muftis, les bras croisés sur la poitrine, viennent prêcher la guerre sainte. La perte du général en chef de l'armée française est arrêtée : c'est un musulman de la plus belle espèce, la ceinture chargée de yatagans et de candjiars, qui prend sur lui la sinistre besogne. Un idiot d'eunuque, goinfre, voluptueux et i)oltron , traverse l'action.
A l'acte suivant, nous sommes dans le camp français. Bonaparte parait avec un formidable état-major. C'est le premier consul déguisé en empereur, par un anachronisme permis à A'enise. Il est encadré dans de hautes bottes, les mains derrière le dos, le gilet transformé en tabatière historique. Il donne des oi'dres, déploie des cartes et pince familièrement l'oreille des vélites. Là-dessus arrive le musulman avec sa longue barbe pour lui remettre un placet ; mais voilà qu'il lève sur le général un couteau de trois jjieds pour l'assassiner, comme on fit au vainqueur de Ptolémais, à Kléber. Heureusement qu'on arrête l'assassin. Bonaparte lui pardonne et se l'attache par une longue harangue en charabia, dt'bilée d'un ton pindari([ue. Le musulman moustachu et Ijarbu jure de mourir pour le général en chef, et la bataille commence.
Les faul)ourgs brûlent, la ville brûle, le sérail brûle, jamais on ne vit un tel incendie. .Les muftis pleurent les bras toujours croisés, et les soldats quittant les urines pleurent sous leurs moules à j)âlisserie. Il n'y a que les femmes vêtues d'écharpes légères qui ne pleurent pas. Eu Lgypte, ce sont les fcjumes qui sont les lumunes. L'ofhcier finançais sort d'une malle où l'a- Uiuur l'avait caché, il jtrend le séiail, il combat le
sultan Mourad-Bey, et il Irioinphe sur loulc la lif^ne à trauchaut et à ])oiute et dans la f,M-aude lutte du drapeau. Enfin, lionaparte arrive, suivi de l'inévitable état-major, il j)ardonne à tout le monde, lève les yeux au ciel et prend une prise de tabac, ])ensaut au ^^rand Frédéric qui n'est plus et au 18 bnmiaire qui n'est pas encore.
Là-dessus, l'année française ne se sent pas de joie, et danse, ainsi que le dit le programme, une j)yrrliique flamboyante autour de son général. Le tambour bat la diane, les fusils se fleurissent de bouquets, et tout le monde exulte de joie. Pour terminer la fête, des tambours goguenards chantent un refrain patriotique que l'enthousiasme de la salle fait bisser, et la toile tombe.
Nous avons oublié de dire que ce sont les soldats hongrois , en veste blanche et eu pantalon l)leu, qui ligurent l'armée franraise, pour plus de fidélité historique.
Nous regagnâmes notre gondole et nous allâmes faire un tour sur la Piazzelta au clair de la lune.
Le théâtre San-JJenettoou San-Gallo promettait une troupe lyrique pour la saison d'automne, mais nous étions parti de Venise avant l'arrivée de la troupe. La Fenice était fermée comme la Scala de Milan,
Les Beaux-Arts.
A l'entrée du grand canal, h côté de la Llanclie église de la Sainte et en face des maisons rouges du campo de Saint-Yilal, point de vue illustré par le chef-d'œuvre de Ganalelto, s'élève l'Académie des Beaux-Arts, où, par les soins du feu comte Léopold Cicognara, ont été réunis un grand nomjjre de trésors de l'école vénitienne.
L'architecture de la façade est de Giorgio Massari, et le statuaire Giacarelli a sculpté la Minerve assise sur un lion qui décore l'attique. Ce morceau nous plait médiocrement. La Minerve est une grosse iille plastronnée d'appas robustes, qui ne ressemble nullement à l'idéale ligure sortie tout armée du cerveau de Jupiter. Sa monture, traitée dans le style bonasse des lions en j)erruques à la Louis XIV et tenant une boule BOUS la patte, qu'on voit sur la terrasse des Tuileries, a l'air un peu caniche parmi cette foule de lions lampassés, ongles, ailés, arnn's, nimbés, de tournure farouche et de prestance héraldique, qui accomj)aguent saint Marc sur tous les édifices de ^'enise. Peut-être cet honnête lion ne veut-il pas effrayer les visiteurs par une mine trop truculente et se fait-il bénin de j)arti pris.
Quand ou pense à racole vénilionne, trois noms se présentent invinciblement h l'esprit : Tilien, l^uil A'éronèse, Tintoret. Ils semMent l'tre éclos subitement de l'azur des mers sous un cliaud rayon de soleil, comme des Heurs spontanées. A côté d'eux viennent se placer Jean liellin et Gioririone, et c'est tout. Nous j)ai'lons ici du jHiblic et des amateurs ordinaires qui n'ont point vu l'Italie et fait une étude spéciale des peintures de ^'enise. Il existe pourtant td\ite une série d'artistes presque inconnus, mais admirables, qui ont précédé les f,M'ands noms que nous avons cités, comme l'aurore devance le jour, moins brillante, mais plus tendre, plus fraîche. Ces gothiques Vénitiens , à toute la finesse naïve, à toute l'onction, à toute la suavité de Giotto, de Perugin ou d'PIemling, joignent une élégance, une beauté et une richesse de couleur que ceux-ci n'adeignirent jamais. Chose singulière, les ta])leaux des coloristes ont presque tous poussé au noir, l'harmonie des teintes s'est perdue sous des vernis fameux ; les glacis se sont envolés, les préparations de l'ébauche ont passé ù travers les couches supérieures, taudis que les œu- VI es des dessinateurs, avec leur faire timide et minutieux, leur absence d'empâtement, leur ton local tout simple, gardent un éclat et une jeunesse incomparal)les. Ces panneaux et ces toiles, antérieurs, souvent de ])lus de cent ans, aux cadres célèbres, semblent, n'était leur style qui les date, achevés d'iiier ; ils ont encore toute la ileur de leur nouveauté : les siècles y ont passé sans laisser de traces. Pas une seule retouche, pas un re|)eint. Cela vient-il de ce que les couleurs employées étaient plus pures, la chimie n'étant pas assez avancée pour les sophistiquer ou en inventer de nouvelles d'un effet incertain et d'une durt-c probli'matifiue? ou bien les tons, laissés pj-esque vierges comme dans l'cnlumi- 100 . 15
nure, ont-ils gardé la même valeur que sur la palette? C'est ce que nous ue déciderons pas ; mais cette remarque, plus sensible ici, peut s'appliquer à toutes les écoles qui ont précédé ce qu'on appelle la renaissance de l'art. Plus un tableau est ancien, mieux il est conservé ; un ^'an Eyck est plus frais qu'un Van Dyck, un André ^Nlantegua qu'un Rapliaél, et un Antoine de Murano qu'un Tintoret. La môme différence a lieu aussi pour les fresques : les plus modernes sont les plus délabrées.
Nous étions préparé, en quelque sorte, par les chefsd'œuvre répandus dans les galeries de France, d'Espagne, d'Angleterre, de Belgique et de Hollande, aux merveilles de Titien, de Paul ^'éronèse et de Tintoret. Ces grands hommes ne nous ont pas trompé. Ils ont tenu fidèlement toutes les promesses de leur génie, mais nous nous y attendions ; au lieu que nous avons éprouvé une surprise délicieuse en voyant les œuvres , peu connues hors de ^'enise, de Jean et de Gentil Bcllin, de Basaiti, de Marco Roccone, de Mansueti, de Carpaccio et d'autres dont la liste dégénérerait en catalogue. C'était tout un monde nouveau : trouver l'éclat vénitien dans la naïveté gothi([ue, la beauté du Midi dans la forme un peu roide du Nord, des Holbein aussi colorés que des Giorgione, des Lucas Cranach aussi élégants que des Raphaël, c'est une bonne fortune rare, et nous y avons été plus sensible peut-être qu'il ne le fallait ; car, dans le premier feu de l'enthousiasme, nous n'étions pas éloigné de regarder les maîtres illustres, gloire éterternelle de l'i-cole vénitienne, comme des corrupteurs du goût et des grands hommes de décadence, à peu ])n''S comme ces Allemands néo-chrétiens ipii proscrivent Raphaël du paradis des peintres callioli(|ues, comme trop sensuel et trop païen.
Pendant quelcjuos jours, nous n'avons eu que ces noms à la bouche ; car, lorsqu'on a fait en art quelcjue (UV'Ouverle, on ne peut s'empêcher triraiter La Fon laine et d'arrêter les f:;ens dans la rue en leur demandant : a Avez-vous lu Baruch? »
Si nous écrivions une histoire de la peinture vénitienne, et non un voyage, nous commencerions ])ar Nicolas Semitecolo, le plus ancien de la collection, qui remonte à 1370, et nous descendrions chronologiquement jusqu'à Francesco Zucharelli, le dernier en date, mort en 1790; mais la galerie n'est pas disposée ainsi, et cet arrangement, qui devrait être suivi partout, ne concorderait pas avec les places réelles qu'occupent les tableaux, accrochés d'après les seules convenances de dimension. Nous procéderons salle par salle, et les yeux pourront suivre nos descriptions sur la muraille connue sur la page.
L'Académie des Beaux-Arts, comme on sait, occupe l'ancienne Scuola de la Charité. Il reste, de la décoration primitive, un très-beau plafond dans la première salle. Ce plafond, partagé en caissons étoiles de chérubins faisant la roue au milieu de leurs ailes, a .«;a petite légende : un membre de la confrérie s'était chargé de le faire dorer h ses frais, demandant pour récompense que son nom fût inscrit comme donateur. Cette satisfaction lui fut refusée. Le confrère Chérubin Ottale n'en accomplit pas moins sa promesse ; mais il eut, soin de signer sa donation par un ingénieux rébus ornemental. Ottale, en vénitien, veut dire huit ailes. Une tête de chérubin, cravatée de huit ailes, représentait donc liiéroglyphiquement le prénom et le nom du vaniteux bourgeois qui a réussi à se faire connaître de la postérité, gloriole bien pardonnable, car le plafond est trèsriche, d'un goût exquis, et a dû faire sortir de la
bourse du coufière nue notable quantité de sequius d'or.
Cette salle est le salon carré, la tribune de l'Académie des Beaux- Arts; c'est l'écriu où sont disposés, sous le jour le plus favorable, les plus purs diamants, les Kohinoor , les Grand-Mo|j:ol , les Béireut et les Sancy de cette riche mine vénitienne, dont les veines ont fourni tant de précieux joyaux pittoresques.
Chaque grand maître de A'enise a là un échantillon supérieur de sou talent, le chef-d'œuvre des ses chefsd'œuvre, une de ces pages suprêmes où le génie et le talent, l'inspiration et l'habileté, se fondent dans une proportion difhcilement retrouvable ; conjonction rare, même dans la vie des artistes souverains. Ce jour-là, la main a pu tout ce que la tête a voulu, comme dans cet endroit dont parle Dante: « Où l'on peut ce qu'on veut.»
La Vocation à l'apostolot des fils de Zébèdèe, par Marco Basaiti, se rapproche beaucoup de l'école allemande pour la naïveté des détails, la douceur un peu triste du ton et une certaine mélancolie peu habituelle à l'école italienne. Le maître de Nuremberg ne désavouerait pas ce paysage, à la fois fantastique et réel, ces châteaux gothiques à tourelles en poivrières, avec pontlevis et barbacaues sur le bord du lac de Tibériade, et un pêcheur de Chioggia ou des Murazzi ne trouverait rien à redire à cette Péote et à ces lilets, humblement et fidèlement étudiés; le Christ a de l'onction et de la suavité , les figures des deux futurs apôtres, qui quittent la pêche des j)oissons pour la ])êchc des hommes, respirent la foi la plus vive.
Il faut s'arrêter aussi devant le Saint François recevant les stigmates, de Francesco Beccarucci de Couegliano. C'est une fort belle chose. La composition se divise eu deux zones : la zone supérieure, où l'on voille
saint tendant les mains aux divines cni])rein1es,p:loriGuse ressemblance avec le Sauveur^ que lui a valu sa dévotion; et la zone inférieure, peuplée de saints et de bienheureux, la plupart faisant partie de l'ordre et paraissant se réjouir du miracle. Il y a là de belles tètes ascétiques, un profond sentiment religieux et une exécution parfaite, quoiqu'un peu sèche. Quand on les regarde attentivement, ces tableaux gothiques d'un aspect froid et gêné, ils s'animent peu h peu et finissent par prendre une puissance de vie extraordinaire ; ils n'offrent cependant ni grande science anatomique ni redondance de muscles et de chair. Leurs personnages , embarrassés, ont l'air de gens timides qui voudraient bien vous parler, mais qui n'osent, et révent au moyen de dire ce ({u'ils ont sur le cœur : leurs gestes, souvent, sont gauches ; mais leur physionomie est si bienveillante, si douce et si enfautinement sincère, qu'on les comprend h demi-mot et qu'ils vous restent invinciblement dans le souvenir. C'est que, sous leur allure maladroite, ils possèdent une petite chose qui manque à des chefs-d'cpuvre d'habileté : l'àmc.
ÎS^ous avouons avec simplicité avoir horreur des Bassans grands et petits. Les éternels tableaux d'animaux sortis de leur manufacture et répandus dans toute l'Europe , ennuyeuse pcinturô de pacotille , reproduite machinalement, légitiment et au delk cette aversion. Cependant, nous devons convenir que la lirsurrection (le Lazare, de Léandre Eassan, vaut mieux que les entrées et les sorties de l'Arche, les bergeries et les parcs rustiques, avec le chaudron, la croujie de brebis et la femme penchée en jupon rouge, qui font le désespoir de tous les visiteurs de galerie.
Mentionnons aussi les Noces deCona, du Padouan, grande et belle ordonnance, exécution large et sage,
toile louable de tous points et qui, partout ailleurs, paraîtrait uu chef d'œuvre, et arrivons h, un tableau singulier de Paris Bordone, dont tout le monde a pu admirer le maçrnilique portrait d'homme vêtu de noir dans la galerie du Louvre, non loin de l'homme h. barbe rousse et à gant de buflle, qui, après avoir été attribué à plusieurs grands maîtres, semble devoir revenir définitivement à Calchar.
Ce tableau, qui représente nu barcarol rendant l'anneau de saint Marc au doge, a trait à une légende dont Giorgione, comme nous le verrons dans la salle suivante, a peint assez bizarrement un épisode. Voici l'histoire en peu de mots : Une nuit que le barcarol dormait dans sa barque , attendant pratique le long du traghet de Saint-Greorges-Majeur, trois individus mystérieux sautèrent dans sa gondole en lui commandant de les conduire au Lido; l'un des trois personnages, autant qu'on pouvait le distinguer à travers l'ombre, avait une barbe d'apôtre et une tournure de haut "dignitaire de l'Église; les deux autres, à uu certain chaplis d'armures froissées sous leur manteau, se révélaient honniies d'épée. Le barcarol tourna le fer de sa gondole du côté du Lido et commença à ramer; mais la lagune tranquille au départ se mit h clapoter et h. bouler étrangement : les vagues brillaient de lueurs sinistres, des apparitions monstrueuses se dessinaient menaçantes autour de la barque, au grand efl'roi du gondolier ; des larves hideuses, des diables moitié hommes, moitié ])oissons, semblaient nager du Lido vers Venise, faisant jailHr des Ilots des milliers d'étincelles, excitant la tempête, silllanl et ricanant dans l'orage; mais l'aspect de réj)ée ilamboyante des deux chevaliers et delà main étendue du saint personnage les faisait reculer et s'évanouir eu explosions sulfureuses.
(Jette bataille dura lon^'leiups; de Jiuuveaux démons i>uccédaient toujours aux jireniiers; cependant la victoire resta aux personiKiires du bateau, qui se firent reconduire au débarcadère de la Pia/.zetta. Le i^ondolier ne savait trop que peuserxle ses étranges pratiques, lorsque, au moment de se séparer, le ])lus vieux de la bande, luisant reluire tout h coup son nimbe d'or, dit au barcarol : « Je suis saint Marc, le patron de Venise. J'ai appris cette nuit que les diables, rassemblés en conciliabule au Lido, dans le cimetière des Juifs, avaient formé la résolution d'exciter une efl'royablc tempête et de renverser ma ville bien-aimée, sous prétexte qu'il s'y commet beaucoup de dissolutions qui donnent pouvoir aux malins esprits sur ses habitants; mais, comme Venise est bonne catholique et se confessera de ses ])échés dans la belle cathédrale qu'elle m'a élevée, j'ai résolu de la défendre de ce péril qu'elle ignorait, avec l'aide de ces deux braves compagnons, saint Georges et saint Théodore,, et je t'ai emprunté ta barque; or, comme toute peine mérite salaire et que tu as passé une rude nuit, voici mon anneau; porle-Ie au doge et raconte-lui ce que tuas vu. Tl te donnera des setpiins d'or plein ton bonnet. »
Cela dit, le saint reprit sa place sur la pointe du porche de Saint-Marc, saint Théodore grimpa au haut de sa colonne, où grommelait son crocodile de mauvaise humeur, et saint Georges alla se blottir au fond de sa niche h colonnetles,dans la grande fenêtre du palaisducal.
Le barcarol, passablement étonné, et il y avait de f[Uoi, aurait cru (pi'il avait rêvé après avoir bu le soir quelques coups de trop de vin de Samos, si le gros et lourd anneau d'or, constellé de pierreries, qu'il tenait à la main, ne l'eût empêché de douter de la réalité des événements de la nuit.
232 ITAI.IA,
Il alla donc trouver le doijfe, qui, sa corne siirla tête, présidait le sénat, et, s'aireuouillant respectueusement, il raconta riiisloire de la bataille des -diables et des patrons de ^"enise. Cette histoire parut d'abord incroyable; mais la remise de l'anneau, qui était bien véritablement celui de saint Marc, et dont l'absence au trésor de l'église fut constatée, prouvait la véracité dubarcarol. Cet anneau, enfermé sous triples clefs dans un trésor soigneusement gardé, et dont les serrures ne présentaient aucune trace d'etïraction, ne pouvait en avoir été tiré que })arun ])ouvoirsu|)érieur. CUi remplit de pièces d'or le bonnet du gondolier, et l'on célébra une messe d'action de grâces pour le ])éril évité. Ce qui n'empêcha pas les Vénitiens de continuer leur train de vie dissolu, de passer les nuits dans les redoutes à jouer, à souper, à faire l'amour, de se masquer pour les intrigues et de prolonger pendant six mois de l'année la longue orgie de leur carnaval. I^es A'énitiens comptent sur la ])i'oteclion de saint Marc pour aller en paradis et ne s'occu- ])ent pas autrement de leur salut. La chose regarde saint Marc; ils lui ont élevé une assez belle église pour cela, elle saint est encore leur obligé.
Le moment choisi par Paris Bordone est celui où le barcarol s'agenouille devant le doge. La composition de la scène est très-pittoresque ; on voit en ])ers|)ective une longue file de tètes de sénateurs brunes ou chenues, du caractère le ])lus magistral. Des curieux s'étagent sur les marches et forment des groupes habilement contrastés ; le beau costume vénitien s'étale là dans toute sa splendeur. Comme dans presque toutes les toiles de cette école, l'arcliitecture tient ici une grande place. De beaux portiques dans le style de Palladio, animés de personnages qui vont et viennent, remplissent les derniers plans.
ITATJA. 233
(le lableau a le mérite, assez rare dans l'école ilalieiiiie, presque exclusivement occupi'e à reproduire des sujets reliiiieux ou uiylliolof,d(iues, de repn'seuter uue léf^eude j)opulaii'e, une scène de mceurs, un sujet romantique enfin, tel ([ue Delacroix ou Louis Boulanger l'auraient pu choisir et l'auraient traité dans la nuance de leur talent; et cela lui donne une physionomie à part et un attrait tout particulier.
Un jeune peintre français, M. Garcin, était eu train de faire de cette belle toile une copie que nous espérons bientôt voir h Paris.
Il nous semble qu'un musée composé de copies bien faites des chefs-d'œuvre de toutes les écoles serait une chose très-intéressante et fort profitable pour l'art. Il doit exister déjà beaucoup d'éléments d'une telle galerie. On consacrerait une salle à chaque grand maître dont on copierait l'œuvre tout entier éparpillé dans les musées et les églises d'Europe; on ferait un choix parmi les maîtres de second ordre, si originaux, si sjjiriluels et, à défaut de génie, si pleins de talent. Kl l'on réunirait dans ce seul palais ce ipii est disséminé sur toute la terre et exige, pour être vu, de longs et coûteux voyages, souvent impossibles. Le palais des Beaux-Arts ou les galeries d'achèvement du Louvre pourraient donner asile à cette collection, qui, outre l'enseignement qu'elle offrirait aux artistes, aurait l'avantage de prolonger de quelques siècles la vie ou du moins la méinoire des chefs-d'œuvre près de disj)arailre.
Les Beaux-Arts.
La perle du Musée de Madrid est uu Raphaël : celle de Venise est un Titien, merveilleuse loile oubliée, puis retrouvée, qui a aussi sa légende. Pendant de longues années Venise a possédé ce chei-d'œuvre sans le savoir. Relégué dans une vieille église peu fréquentée, il avait disparu sous une lente couche de poussière et derrière un réseau de toiles d'araignées. A peine si le sujet pouvait vaguement se discerner. Un jour, le comte Gicognora, fin connaisseur, trouvant un certain air à ces figures encrassées et flairant le maître sous cette livrée d'abandon et de misère, mouilla de salive une ])lace de la toile et la frotta avec le doigt, action qui n'est ])iis d'une propreté exquise, mais ({u'un amateur du tableaux ne peut s'empêcher de faire lorscpi'il est face h face avec une croûte enfumée, fût-il vingt fuis comte et mille fois dandy. La noble toile, conservée intacte sous cette couche de poudre, connue Pomj)eï sous son manteau de cendre, apparut si jeune et si fraîche, ([ue le comte ne douta pas qu'il n'eût retrouvé \me toile de grand maiti'o, un chel-d'd'uvi'e inconnu. 11 eut la foi'ce de maîtriser son émotion et proposa au curé d'échanger
cette grande ])eiiiture délabrée contre un beau tableau tout neuf, bien jiropre, bien luisant, bien encadré, qui ferait honneur à Téglise et plaisir aux iidèles. Le curé accepta avec joie, souriant eu lui-même de la bizarrerie du comte, qui donnait du neuf pour du vieux et ne demandait pas de retour.
Débarbouillée de la crasse qui la souillait, VAssunta du Titien apparut radieuse comme le soleil vainqueur des nuages. Les lecteurs parisiens peuvent se faire une idée de l'importance de cette découverte en allant voir aux Beaux-Arts la belle copie de Serrur , récemment exécutée et placée.
L'Assunla est une des plus grandes machines du Titien, et celle oîi il s'est élevé à la plus grande hauteur : la composition est équilibrée et distribuée avec un art infini. La portion supérieure , qui est cintrée, représente le paradis, la gloire, pour parler comme les Espagnols dans leur langage ascétique : des collerettes d'anges, noyés et perdus dans un flot de lumière à d'incalculal)les profondeurs , étoiles scintillantes sur la flamme, pétillements plus vifs du jour éternel, forment l'auréole du Père, qui arrive du fond de l'infini avec un mouvement d'aigle planant, accompagné d'un archange et d'un séraphin dont les mains soutiennent la couronne et le nimbe.
Ce Jéhovah, pareil à un oiseau divin, se présentant par la tète et le corps fuyant en raccourci horizontal sous un flot de draperies volantes ouvertes comme des ailes, étonne par sa sublime hardiesse ; s'il est possible au pinceau humain de donner une figure à la Divinité, certes Titien y a réussi. Une puissance sans bornes, une jeunesse impérissable font rayonner cette faee à barbe blanche, qui n'a qu'à se secouer pour en faire tomber la neige des éternités : depuis le Jupiter Ulymjùen de
Phidias, jamais le maître du ciel et de la terre n'a été représenté ])lus dii;nement.
Le milieu du tableau est occupé par la vierge Marie, que soulève, ou plutôt qu'entoure une guirlande d'anges et d'àmes bienheureuses : car elle n'a pas besoin d'aides pour monter au ciel ; elle s'enlève par le jaillissement de sa foi robuste, par la pureté de son âme, plus légère que l'éther le plus lumineux. 11 y a vraiment dans cette figure une force d'ascension inouïe, et, pour olUenircet effet, Titien n'a pas eu recours à des formes grêles, h des draperies fuselées, à des couleurs transparentes. Sa Madone est une femme très-vraie, très-vivante, trèsréelle, d'une beauté «olide comme la Vénus de ÎNIilo ou la Femme couchée de la Tribune de P'iorence. Une draperie ample, étoffée, voltige autour d'elle à plis nombreux ; ses larges flancs ont pu contenir un Dieu, et, si elle n'était pas sur un nuage, le marquis du Guasl pourrait porter la main sur son beau sein, comme dans le tableau de notre A'Iusée. Et pourtant rien n'est plus célestement beau que celte grande et forte figure dans sa tunique rose et son manteau d'azur; malgré la volupté puissante du corps, le regard étincellede la plus pure virginité.
Dans le bas du tableau, les apôtres se groupent en diverses attitudes de ravissement et de surprise habilement contrastées. Deux ou trois petits anges, qui les relient h la zone intermédiaire de la composition, semblent leur expliquer le miracle qui se ])asse. Les tètes d'apôtres, d'âges et de caractères variés, sont peintes avec une force de vie et une r('alité sur])renantes. Les draperies ont cette largeur et (;c jet abondant qui caractérise en 'j'itien le peintre à la fois le ])lus l'ichc et le plus simjjle.
En regardant celte ^'ieI•gc et en la couijjaranl en idée à d'autres ^'ierges de maîtres difféi'enls, nous songions
ITAI.IA. 237
combien l'art est une cliose merveilleuse et toujours nouvelle. Ce que la peinture catholique a brodé de variations sur ce thème de la Madone, sans l'^jiniser jamais, étonne et confond l'imaginalion; mais en l'élléchissant, l'on comprend que, sous le type convenu, chaque peintre plisse à la fois son rêve d'amour el la personnilicalion de S(jn talent.
La Madone d'.Vlbert Durer, dans sa grâce douloureuse et un peu contraiiite, avec ses traits fatigués, plus intéressants que beaux, son air de matrone plutôt que de vierge, sa candeur allemande et bourgeoise, ses vêtements serrés et ses plis à cassure symétrique, ])resque toujours accompagnée d'un lapin , d'un hibou on d'un singe, par un vague ressouvenir du panthéisme germanique, ne devait-elle pas être la femme qu'il eût aimée et préférée, et ne représente-t-elle pas très-bien le génie même de l'artiste? Gomme elle est sa madone, elle serait aisément sa muse.
La même ressemblance existe ])our l\aj)haèl. Le type de sa Madone, où, mêlés à des souvenirs auti([ues, se retrouvent toujoui's les traits de la Fui'nariiie, tantôt pressentis, tantôt copii's, le plus souvent idt'alisés, n'estil pas la syinbolisation la jdus exacte de son talent élégant, gracieux et tout pénétré d'une volupté chaste? Le chrétien nourri de Platon et d'art grec, l'ami de Léon X le pape dilettante, l'artiste qui mourut d'amour en peignant la Transfiguration, ne vit-il jjas tout entier dans ces ^'énus modestes, tenant sur leurs genoux un enfant qui n'est pas l'Amour? Si l'on voulait, dans un tableau allégori(pie, symboliser le génie de clnupie peintre, figurerait-on autrement celui de l'ange d'Urbin?
La \'ierge de VAssunta, grande, forte, colorée, avec sa grâce robuste et saine, son beau port, sa beauté simple et naturelle, n'est-elle pas la peinture du Titien
avec toutes ses qualités? On pourrait pousser les recherches plus loin ; mais nous en avons dit assez pour indiquer la nuance.
Grâce au linceul poudreux qui l'a recouverte pendant si longtemps, YAssunla brille d'un éclat tout jeune, les siècles n'ont pas coulé pour elle, et nous jouissons de ce suprême plaisir de voir un tableau du Titien tel qu'il sortit de sa palette.
En face de YAssunta du Titien, comme le tableau le plus robuste et le plus capable d'affronter un chefd'œuvre si splendide, on a mis le Sdint Marc dclivi-aiU un esclave, de Tintoret.
Tintoret est le roi des violents. Il a une fougue de composition , une furie de brosse , une audace de raccourcis incroyables, et le Saint Marc peut passer ])our une de ses toiles les plus hardies et les plus féroces.
Ce tableau a pour sujet le saint jiatron de Venise venant à l'aide d'un pauvre esclave (pi'un maitre barbare faisait tourmenter et géhenner à cause de l'obstinée dévotion que ce pauvre diable avait h ce saint. L'esclave est étendu k terre sur une croix entourée de bourreau.x affairés, qui font de vains elforts pour l'attacher au bois infâme. Les clous rebroussent, les maillets se rompent, les haches volent en éclats; plus miséricordieux que les hommes, les instruments de supplice s'énu)ussent aux mains des tortionnaires : les curieux se i-egardent et chuchotent étonnés, le juge se penche du haut du ti'ibunal j)uur voir poui-quoi l'on n'exécute ])as ses ordres, tandis que saint Marc, dans un des raccourcis les plus violemment strapassésque la peinture ait jamais risipiés, ])ique une tête du ciel et fait un ])longeon sur la terre, sans nuages, sans ailes, sans chiu'ubins, sans aucun des moyens aérostatiques employés ordinairement dans les
TTAr.TA. 239
lalileaux de saiuletr, et vient délivrer celui qui a eu foi en lui. Cette fi^'ure vigoureuse, athlétiquement musclée, de proportion colossale, fendant l'air comme le rocher lancé par une catapulte, produit relVet le plus sinp;ulier. Le dessin a une telle puissance de jet, que le saint massif se soutient à l'œil et ne tombe pas; c'est un vrai lourde force. Ajoutez à cela que la peinture est si montée de ton, si bru.sque dans ses oppositions de noir et de clair, si vigoureuse dans ses localités, si âpre et turbulente de touche, que les Garavage et les Espagnolet les. plus farouches, mis à côté, sembleraient de l'eau de rose, et vous aurez une idée de ce tal)leau qui , malgré ses barbaries, conserve toujours, par ses accessoires, cet aspect architectural, abondant et somptueux, particulier à l'école vénitienne.
Il y a aussi, dans cette même salle, un Adam et Èvc, un Abel et Gain du même peintre, deux magnifiques toiles traitées en étude, et peut-être ce que le peintre a produit de plus accomi)li au point de vue de l'exécution. Sur un fond d'un vert étouffé et mystérieux, le lointain leuillage de l'Éden, ou plutôt le mur de l'atelier, se détachent deux corps superbes, d'un éclat blanc et chaud, d'une carnation vivace, d'une réalité puissante : il est probable qu'Kve tend à A^am cette pomme fatale qui lui est restée à la gorge, ce qui légitime suffisamment deux personnages nus en plein air; mais cela n'y fait rien. Croyez que jamais plus beau torse, chair ]dus blanche et. plus souple ne sont sortis de la brosse d'un coloriste. Le Tintoret, qui avait écrit sur ce mur : a Le dessin de Michel- Ange et la couleur de Titien, » a, dans ce tableau, rempli au moins la moitié de son programme. Le tableau àWhcl et Gain, qui fait pendant, respire toute la fureur sauvage qu'on pouvait attendre d'im tel sujet et d'uu tel peintre. La mort, conséquence
de la faute de nos premiers parents, fait son enli't'e sur le jeune globe, dans une ombre formidable, où se roulent l'assassin et la victime. Au coin de la toile, drtail horrible, saigne une tète de mouton coupée. Est-ce l'hostie offerte par Abel ou un syml)ole signiliant que les animaux innocents doivent aussi porter la peine de la curiosité d'Eve ? c'est ce que nous n'oserions affirmer; Tintoret n'y a probablement pas pensé. Il avait bien d'autres affaires que de songer à ces finesses, lui, le plus grand remueur de machines, le plus intrépide brosseur qui ait jamais existé, et qui eût gagné de vitesse Luca fa Presto.
Le Bonifazio, -dont notre Musée ne possède qu'im échantillon insuffisant, est un admirable artiste. Son Mauvais ricJie, de l'Académie des Beaux-Arts, trèsintelligemment copié par M. Serrur, à qui l'on doit déjà le beau fac-similé de VAssunki, est un tableau profondément vénitien. Il n'y manque ni les belles femmes aux tresses enroulées, aux fils de perles, aux robes de velours et de brocart, ni les seigneurs magnifiques aux poses galantes et courtoises, ni les musiciens, ni les pages, ni les nègres, ni la nappe damassée richement couverte de vaisselle d'or et d'argent, ni les chiens s'ébattant sur les pavés de mosaïque, et cette fois flairant les haillons du Lazare avec la défiance de chiens bien élevés; ni les terrasses à balustres, où le vin rafraîchit dans des cratères antiques; ni les blanches colonnades entre lesquelles le ciel fait voir son bleu pommelé. Seulement, le gris argenté de Paul Yéronèse prend ici une teinte d'ambre, l'argent se dore et devient vermeil, Bonifazio, qui peignait le portrait, a doimé à ses tètes quelfjue chose de plus intime (jue ne le faisait l'auteur des quatre grands festins et des plafonds du palais ducal, habitué de regarder les choses au point de vue de la dé-
coralion. Les physionomies du Bonifazio, étudiées et individuellement caractéristiques, rappellent avec fidélité les types patriciens de Venise, qui ont si souvent posé devant l'artiste. L'anachronisme du costume fait voir que Lazare n'est qu'un prétexte et que le véritable sujet du tableau est un repas de seigneurs avec des courtisanes, leurs maîtresses, au fond d'un de ces beaux ])alais qui baignent leurs pieds de marbre dans l'eau verte du grand canal.
Ne passez pas trop vite devant ces apôtres d'une si belle tournure, d'une couleur si riche et d'une gravité religieuse que n'a pas toujours l'école vénitienne, surtout à partir de la moitié du seizième siècle, lorsque les idées païennes de la Renaissance se sont introduites dans l'art et ont encore augmenté les tendances sensualistes de ces maîtres fastueux. L'Académie des Beaux- Arts possède un grand nombre d'ouvrages du Bonifazio. Cette seule salle, outre le Mauvais riche et les ajiotres, dont nous venons de parler, contient une Adoration des mages, le Christ et la femme adulte) e, Saint Jérôme et sainte Catherine, Saint Marc, Jésus sur le trône entouré de saints personnages, toiles du plus grand mérite et qui supportent vaillamment le voisinage de Titien, de Tintoret et de Paul Yéronèse,
Un grand peintre, peu connu en France, c'est Rocco Marcone, artiste d'un style pur et d'un sentiment profond, espèce d'Albert Durer italien, moins fantasque et moins chimérique ({ue l'allemand, mais ayant une espèce de tranquillité archaïque dans sa manière, qui le fait paraître plus ancien que ses contemporains, comme un Ingres parmi des Delacroix, des Decamps, des (bouture, des Muller et des Diaz. Son Christ entre saint Jean et saint Paul rappelle un sujet analogue du peintre du plafuud d'Homère, qui était autrefois dans l'ém 10
giise de la Triuité-du-Mont, à Rome, et qu'on peut voir maintenant à la galerie du Luxembourg. Les têtes ont beaucoup de caractère et de noblesse, les draperies sont plissées dans un grand goût, et le groupe, fermement coloré, se détache sur un petit ciel floconné de nuages moutonneux. Nous avons parlé tout à l'heure, à propos de Rocco jNIarcone, d'Albert Diïrer et d'Ingres : une troisième ressemblance, plus exacte encore, nous vient en mémoire, celle du peintre espagnol Juan de Juanes, dans son admirable Vie de saint Etienne; c'est la même pureté, la même couleur tranquille et sobre.
Voici, sur im pan de muraille, toute une bande de ces gothiques Vénitiens dont nous avons dit quelques mots en entrant à l'Acadihnie des Beaux-Arts, si suaves, si purs, si ingénus, si doux et si charmants.
Jean Bellin, Gima da Conegliano et Vittore Garpaccio se présentent à nous tous trois avec le même sujet, sujet qui a suffi à tout le moyen âge et a fait prodvnre des milliers de chefs-d'œuvre : la Madone et l'Enfant sur un trône entourés de saints, ordinairement les patrons du donataire, usage qui fait crier les pédants à l'anachronisme, sous le prétexte qu'il n'est ])as naturel que saint François d'Assise, saint Sébastien et sainte Catherine ou toute autre sainte se trouvent dans le même cadre que la sainte Vierge, mêlant les costumes du moyen âge aux draperies antiques.
Ces critiques n'ont pas compris que pour une foi vive il n'existe ni temps ni lieu, et qu'il n'y a rien de plus touciiant que ce rapprochement de l'idole et du dévot, rapj)rochement réel, car la Madone était alors un être vivant, contemporain, actuel ; elle prenait part à l'existence de chacun ; elle a servi d'idéal h tous les amoureux timides et de. mère à tous les aiïligés. On ne la
reléguait pas au fin fond du ciel, comme on fait des dieux dans les âges incrédules, sous prétexte de respect; on vivait familièrement avec elle, on lui confiait ses chagrins, ses es])oirs, et l'on n'eût pas été surpris de la voir parât tie dans la rue en la compagnie d'un moine, d'un cardinal, d'une religieuse ou de tout autre saint personnage. A plus forte raison on admettait sans peine, dans un tableau, ce mélange qui choque les puristes et qui est profondément catholique.
Pour notre part, nous aimons infiniment ces trônes et ces baldaquins d'une ornementation précieuse et délicate, ces Madones tenant leur fils sur leurs genoux et naïvement nimbées d'or, comme si la couleur n'était pas assez brillante pour elles, ces petits anges jouant de la viole d'amour, du rebec ou de l'angélique.
Oui, malgré tout notre penchant pour l'art païen, nous les aimons, ces naïfs tableaux gothiques, ces pores de l'Eglise portant de grands missels sous le bras et coiffés de leur barrette de cardinal, ces saint Georges en armure de chevalier, ces saint Sébastien chastement nus, espèce d'ApoUons chrétiens qui, au lieu de lancer des flèches, en reçoivent ; ces prêtres, ces saints et ces moines dans leurs belles dalmatiques à ramages et leurs frocs blancs et noirs, aux plis minutieux et fins; ces jeunes saintes s'appuyant sur une roue et tenant une palme, dames d'honneur de la Reine céleste ; tout cet amoureux et dévot cortège qui se groupe humblement au bas de l'apotliéoso de la ^'ierge mèi'e; Nous trouvons que cet arrangement, en quelque sorte hiératique, satisfait bien plus aux exigences du tableau d'église, tel qu'il doit être compris, que les compositions savantes et conçues au point de vue de la réalité. Il y a, dans cette composition, un rhythme sacré qui doit saisir l'œil du fidèle. L'aspect de Timage, si nécessaire
à notre sens dans les sujets de dévotion, est conservé, et l'art n'y perd l'ien : car, limitée d'un côté, l'individualité reprend ses droits de l'autre; chaque 'artiste signe sou originalité dans l'exécution, et ces tableaux, faits des mêmes éléments, sont peut-être les plus personnels. Les musiciens emplumés de Garpaccio ne ressemblent pas à ceux de Jean liellin, quoiqu'ils accordent leurs guitares aux pieds de la Vierge sur les marches d'un baldaquin presque pareil. Les virtuoses ailés de Garpaccio sont plus élégants, d'une grâce plus adolescente, ils ont l'air de i)ages de bonne maison; ceux de Jean Eellin sont ])lus naïfs, plus enfantius, plus poupons; ils exécutent leur musique avec le zèle d'enfants de chœur de campagne sous l'œil de leur curé. Tous sont charmants, mais d'une grâce diverse, empreinte du caractère du peintre.
OSgX)
Les Beaux-Arts.
La Sainte Fainillc, de Paul W'ronèse, est composée dans le goût abondant et fastueux familier au peintre. Certes, les amateurs de la vérité vraie ne retrouveront pas là l'humble intérieur du pauvre charpentier. Cette colonne en brocatelle rose de Vérone, cet opulent rideau ramage, dont les plis à riche cassure forment le fond du tableau, annoncent une habitation princière ; mais la sainte famille est plutôt une apothéose que la représentation exacte du ])auvre ménage de Joseph. La présence de ce saint François portant une palme, de ce ])rètre en camail et de cette sainte sur la nuque de laquelle s'enroule, comme une corne d'Ammon, une brillante torsade de cheveux d'or à la mode vénitienne, l'estrade quasi royale où trnne la IMère divine, présentant sou bambin à l'adoration, le prouvent surabondamment.
Dans la seconde salle se déploie, sur une toile immense, le Picpas chez Lêvi, l'un des quatre grands festins de Paul Véronèse. Notre Musée en possède deux : les Noces de Cana et le Soiipei' chez Madeleine, de même dimension que le repas de Venise, C'est la même or-
donuance, ample, riche et facile ; le même t'clat arj^enté, le même air de festin et de joie. Ce sont toujours ces hommes basanés dans leurs opulentes dalmatiques de damas ou de brocart, ces femmes blondes ruisselantes de perles, ces esclaves nègres portant des plats et des aiguières, ces enfants jouant sur les marches des rampes à balustres avec de grands lévriers blancs, ces colonnes et ces statues de marbre, ce beau ciel léger d'un bleu de turquoise, qui fait illusion lorsqu'on se reculant on le regarde encadré par la porte de la salle voisine, comme une vue de diorama. Paul Yéronèse, sans en excepter Titien, Rubens et Rembrandt, est peut-être le plus grand coloriste qui ait jamais existé. Il n'est ni jaune comme Titien, ni rouge comme Rubens, ni bitumineux comme Rembrandt. Il j)eint dans le clair avec une étonnante justesse de localité; nul n'a connu mieux que lui le rapport des tons et leur valeur relative ; il en sait la-dessus jdus que M. Ghevreul et obtient, par iuxta])Osition, des nuances d'une fraîcheur exquise qui, séparées, sembleraient grises et terreuses. Pei'sonne ne possède au même degré ce velouté, celte fleur de lumière.
La composilion de VAnnoncialicn, du même ])eintre, est singulière. La vierge Marie, agenouillée dans le coin d'une longue toile transversale, dont le vide est occupé par une élégante architecture, attend d'un air modeste l'arrivée de l'ange relégué à l'autre bout du tableau et qui, les ailes ouvertes, semble glisser vers elle pour lui faiie la salutation ang('n(|ue. Celte disposition, contraire à la loi, qui place au centre de la toile le groupe sur lequel on veut attirer les yeux, est un brillant caprice (jui n'aurait pas ('té si heureux, exécuté par un auti'c que Paul Véronèse.
Les Vénitiens remjjortant la victoire sur les Turcs,
grâce à l'intervention de sainte Justine, sont nn de ces sujets qui plaisaient à l'amour- propre national et que l'on trouve souvent répétés. Nous avons déjà dû décrire une composition semblable dans le palais ducal ; ce mélange d'armures et de costumes, de casques et de turbans, de chrétiens et d'infidèles, était un heureux thème pour l'artiste, et il en a usé habilement. Nous ne poiivons décrire particulièrement tous les Paul Yéronèse que renferme l'Académie des Beaux-Arts. Il faudrait un volume spécial; car tous ces grands génies ont été d'une fécondité prodigieuse.
Les Beaux-Arts renferment le dernier tableau de Titien, trésor inestimable! Les années, si pesantes pour tous, glissèrent sans appuyer sur ce patriarche de la peinture, qui traversa tout un siècle et que la peste surprit à quatre-vingt-dix-neuf ans travaillant encore.
Ce tableau, grave et mélancolique d'aspect, dont le sujet funèbre semble un ])ressentiment, représente un Christ déposé de la croix; le ciel est sombre, un jour livide éclaire le cadavre pieusement soutenu par Joseph d'Arimathie et sainte Marie-Madeleine. Tous deux sont tristes, sombres, et paraissent, à leur morne attitude, désespérer de la résurrection de leur maître. On voit qu'ils se demandent avec une anxiété secrète si ce corps, oint de baumes, qu'ils vont confier au sépulcre, en pourra jamais sortir; en effet, jamais Titien n'a fait de cadavre si mort. Sous cette peau verte et dans ces veines bleuâtres il n'y a plus une goutte de sang, la pourpre de la vie s'en est retirée pour toujours. Le Christ aux Oliviers, de Saint-Paul, la Pieta de Saint- Deuis-du-Saint-Sacrement, d'Eugène Delacroix, peuvent seuls donner une idée de cette peinture sinistre et douloureuse ofi, pour la première fois, le grand Véni-
tien a été abandonné par son anti<|ue et inaltérable sérénité. L'ombre de l;i mort prochaine semble lutter avec la lumière du peintre qui eut toujours le soleil sur sa palette, et enveloppe le tableau d'un froid crépuscule. La inain de l'artiste se enlaça avnut d'avoir achevé sa tâche, comme le témoigne l'inscription en lettres noires tracée dans le coin de la toile : Quod Tizicums inchoatum reliquii Palma rcvercntcr absolvit Deorjue dicavU opits. « L'œuvre que Titien laissa inachevée, Palma l'acheva respectueusement et l'offrit à Dieu.» Cette noble, touchante et religieuse inscription fait de ce tableau un monument. Certes, Palma, grand peintre lui-même, ne dut approcher qu'avec tremblement de l'œuvre du maître, et son pinceau, quelque habile qu'il fut, hésita et vacilla sans doute plus d'une fois en se posant sur les touches du Titien.
Si l'on trouve aux Beaux-Arts Vomcga de la vie pittoresque du Titien, Valpha s'y rencontre aussi sous la forme d'un grand tableau dont le sujet est la Prcsenlation de Marie au Temple. Cette toile a été peinte ])ar Titien presque enfant. La tradition dit à quatorze ans, ce qui nous semljle un peu bien précoce, vu la beauté de l'œuvre, ¥a\ réduisant la chose à de justes proportions, la Présentation de Marie remonte assurément à l'extrême jeunesse du peintre. On peut donc juger de rimmense intervalle parcouru. Toutes les qualités de l'artiste sont en germe dans celte œuvre juv('nile. Elles se sont développées plus richement par la suite, mais elles y existent d('jk d'une façon visii)le. Le faste de l'architecture, la tournure grandiose des vieillards, le jet abondant et lier des draperies, les grandes localités de ton, la simplicité mâle du faire, tout révèle le maître dans l'enfant. Le coloris lumineux et clair, que le soleil haut monté de l'âge viril dorera d"un rcllet plus
chaud, a déjà cette solidité mule, cette consistance robuste, caractères distinctifs de l'auteur de l'Amour sacré et V Amour profane, du palais Borphèse , de la Femme couchée de la Tribune de Florence et de la Maîtresse cV Alphonse (VAvalos, viarquis de Guast, du Musée- du Louvre.
Titien est, à notre avis, le seul artiste entièrement sain qui ait paru depuis l'antiquité. Il a la sérénité puissante et forte de Phidias. Chez lui rien de fiévreux, rien de tourmenté, rien d'inquiet. La maladie moderne ne l'a pas touché. Il est beau, robuste et tranquille comme un artiste païen du meilleur temps. Sa superbe nature s'épanouit à l'aise dans un tiède azur, sous un chaud soleil, et son coloris fait penser à ces beaux marbres antiques dorés par la blonde lumière de la Grèce; nul tâtonnement, nul' efl'ort, nulle violence. Il atteint l'idéal du premier coup sans y soncrer. Une joie calme et vivace éclaire son œuvre immense. Seul il semble ne pas se douter de la mort, excepté peut-être daus son dernier tableau. Sans ardeur sensuelle, sans enivrement voluptueux, il étale aux regards, daus la pourpre et dans l'or, la beauté, la jeunesse, toutes les amoureuses poésies du corps féminin avec l'impassibilité de Dieu montrant Lve toute nue à Adam. Il sanctifie la nudité par cette expression de repos suprême, de beauté à jamais fixée, d'absolu réalisé qui fait la chasteté des œuvres antiques les plus libres. Lui seul a fait une femme qui pourrait, sans paraître mièvre et chélive, s'allonger à coté de la femme couchée du Partliénon.
En parlant du pêcheur rapportant au doge l'anneau de saint jMarc, nous avons raconté la légende qui s'y rattache. Giorgione a traité un autre épisode de cette iiistoire merveilleuse : c'est le combat de saiut Georges el de saiut Théodore contre les démous. Quelque adiui-
ration que nous ayons pour le Giorgioue, chaud, vivace et coloré, du Concert champêtre, nous avouons aimer très-médiocrement le tableau des Beaux-Arts de Venise. Ces athlétiques démons rougeâtres, gambadant au milieu de l'eau verte, ce fantastique arrêté et musculeux, ce mélange des formes de l'homme et de celles du poisson, soudées sans mystère, ne répondent en aucune façon à l'idée chimérique qu'on se fait d'un pareil combat. Le ciel clair de l'art vénitien n'a pas assez de brume pour que les monstrueuses imaginations des rêves légendaires puissent y grouiller à l'aise. Le jour gêne ces créatures biscornues et ces larves informes qui ont besoin, pour se cacher, de l'ombre du poêle de Faust, de l'escalier en spirale de Rembrandt ou de la caverne des tentations, de Téniers; un peintre vénitien du seizième siècle est fantasque, mais non fantastique.
La Descente de croix de Rocco Marcone a toutes les qualités sérieuses, toute l'onction des gothiques et leur tranquille symétrie, avec une richesse de ton et une fleur de colons que n'éteignent pas de dangereux voisinages. Le Christ mort, et rappelant par sa chair exsangue la pâleur mate de l'hostie, glisse doucement sur le sein de la Vierge, soutenue par une Madeleine d'une beauté tendre et délicate, dont les immenses cheveux blonds descendent comme des cascades d'or sur une magnifique robe de damas ramage d'une pourpre opulente et sombre comme le rubis. Est-ce dans le sang du Sauveur adoré que cette robe est trempée, ô Madeleine ! ou dans les gouttes tombant de ton cœur?
Le Padouan a une Vierge en gloire à la manière espagnole. Le Saint-Lsprit descend dans un torrent de lumière. Un chaud ])rouillard doré rcm])lit cette toile qui rappelle les apothéoses ou plutôt les ascensions do
Murillo, pour ne pas employer un mot profane eu parlant du plus catholique de tous les peintres.
Nous ne sommes pas très-émerveillé, malgré le grand talent qu'il y a déployé, de la vaste toile apocalyptique de Palma le Jeune, le Triomphe de la Mort. Saint Jean, assis sur un rocher de Pathmos, regarde, la plume levée et prêt à la fixer sur son rouleau, la formidable vision qui défile devant lui : la Justice et la Guerre chevauchent de sombres coursiers, et la Mort, montée sur son grand cheval pâle, fauche dans la moisson humaine des épis qui retombent en gerbes de cadavres sur les bords du chemin.
Excepté Tintoret qui, par sa couleur fauve et sa violence de brosse, peut arriver à la terreur et à la tragédie, ces sujets lugubres conviennent en général très-peu aux peintres vénitiens, natures heureuses à qui reviennent l'azur du ciel et de la mer, la blancheur des marbres et des chairs, l'or des clieveux et des brocarts, les ramages éclatants des fleurs et des étoffes. Ils ne peuvent garder leur sérieux longtemps, et, derrière le masque effrayant ^lont ils tâchent de couvrir leurs joues vermeilles, on entend leur peinture rire d'un rire étouffé.
Un très-curieux tableau de Gentil Bellin, c'est la procession sur la place Saint-Marc des reliques gardées dans la confrérie de Saint-Jean au moment où Jacopo Salis fait son vœu à la croix. On ne saurait imaginer une collection plus complète des costumes de l'époque; le faire patient et minutieux de l'artiste ne laisse perdre aucun détail. Rien n'est sacrifié, tout est rendu avec la conscience gothique. Chaque tète doit être un portrait, et un portrait ressemblant comme un daguerréotype, plus la couleur. L'aspect de la place Saint-Marc telle qu'elle était alors a Texactitude d'un plan architectural. Les anciennes mosaïques byzantines, refaites plus tard,
ornent encore les portails de la vieille liasilique, et, singularité remarquable, les clochetons sont entièrement dorés, ce qui n'a jamais eu lieu dans la réalité. Mais un peintre comme Geutil Bellin n'aurait pas pris cette fantaisie sous son bonnet. Les clochetons durent être dorés, en eftet ; mais le doge Loredano eut besoin pour une guerre des sequins destinés à la dorure, et le projet ne s'accomplit pas ; il n'en reste de trace que dans le tableau de Gentil Bellin, qui avait doré son Saint- Marc par provision.
Un certain miracle d'une croix tombée dans l'eau du haut d'un pont de ^'enise, le pont de Saint-Léon ou de Saint-Laurent, nous ne savons pas trop lequel, a beaucoup occupé les peintres de cette période; les Beaux- Arts ne renferment pas moins de trois tableaux importants sur ce sujet bizarre : un de Lazzaro Sebastiani, un de Gentil Bellin, un autre de Giovanne Mansueti. Ces toiles sont du jilus haut intérêt ; elles sortent des 1y])es habituels de la peinture italienne, qui tourne dans un cercle étroit de sujets de dévotion ou de mythologie, et se mêle rarement aux familiarités de la vie lîéelle. Ces moines de toute robe, ces patriciens, ces gens du peuple se jetant à l'eau, nageant et plongeant, tirant leur coupe pour retrouver le saiut crucifix tombé au fond du canal, présentent la physionomie la j)lus Inzarre. Sur les berges se tient la foule en prière, attendant le irsultat des recherches. Il y a surtout une fde de dames agenouillées, les mains jointes, toutes couvei'tes de joyaux et de perles, en robes k taille courte, comme sous l'Empire, qui présente une suite de profds se détachant les uns sur les autres avec une bonhomie gothique, d'une finesse, d'une beauté, d'une dé'licalesse et d'nne vai'iélé extraordinaires : c'est étrange et charmant.
On voit dans ces toiles les anciennes maisons de "\'e-
lïALIA. 253
nise avec leurs murs rouges, leurs fenêtres aux trèfles lombards, leurs terrasses surmontées de piquets, leurs cheminées évasées, les vieux ponts suspendus par des cliaines, et les gondoles d'autrefois, qui n'ont pas la forme qu'elles affectent aujourd'hui : il n'y a pas de felce, mais un drap tendu sur des cerceaux; comme aux galiotes de Saint-Cloud; aucune ne porte cette espèce de manche de violon en fer poli qui sert de contre-poids au rameur placé à la poupe; elles sont aussi beaucoup moins efhlées.
Rien n'est plus élégant, plus juvéuilement gracieux (jue la suite de peintures où Vittore Garpaccio a représenté la vie de sainte Ursule. Ce Garpaccio a le charme idéal, la sveltesse adolescente de Raphaël dans le )larkuje de la Vierge, un de ses premiers et peut-être le ])lus charmant de ses tableaux; on ne saurait imaginer des airs de tête plus naïvement adorables, des tournures d'une plus angélique coquetterie. Il y a surtout un jeune homme à longs cheveux vu de dos, laissant glisser à demi sur son épaule sa cape au collet de velours, {[ui est d'une beauté si fière, si jeune et si séduisante, qu'on croirait voir le Gupidon de Praxitèle vêtu d'un costume moyen âge, ou plutôt un ange qui aurait eu la fantaisie de se travestir en maijni/iquc de A'enise.
Nous sommes étonné que le nom de Garpaccio ne soit pas plus généralement connu; il a toute la pureté adolescente, toute la séduction gracieuse du peintre d'Urbin dans sa première manière, et de plus cet admirable coloris vénilien qu'aucune école n'a pu atteindre.
La Piuacoteca Gontariui, legs de ce praticien amateur des arts, qui a donné au Musée sa galerie avec des armes, des statues , des vases, des meubles sculptés et autres objets précieux, contient des morceaux de choix de l'école vénitienne et d'autres écoles. Nous citerons
les Pèlerins d'Emmaiis, de Marco Marziale, toile traitée avec une sécheresse miDutieuse presque allemaude, où l'on remarque un nègre bizarre drapé d'un manteau rayé de couleurs vives comme une capa de muestra valencienne; la Madone, V Enfant Jésus, Saint Jean, Sainte Catherine, d'Andréa Cordegliaghi, dont les têtes blondes se détachent sur un fond vert de paysage entrevu par la fenêtre; une Vierge, avec le groupe enfantin de Jésus et de saint Jean, de Gatena; un sujet identique de Giovanne Battista Cima, un peu sec et tranchant trop durement sur une perspective de montagnes d'outremer; un Mariage de sainte Catherine, auquel assistent comme témoins saint Pierre et saint Jean, de Boccacino Cremonense ; la stiinte fiancée a les cheveux de cet or roux si cher aux anciens maîtres, et sa belle robe historiée et ramagée reluit au milieu d'un pîiysage de montagnes et de mer d'une douceur azurée; la Madonna col Bambino, de Francisco Bissolo, très-doux, très-joli, très-frais, d'une morbidesse charmante, etc., etc.
La Fortune triptyque, de Jean Bellin, se distingue par de singulières inventions allégoriques. Dans le panneau du milieu, une femme nue se tient debout sur un autel, accompagnée d'Anges ou de Gupidons jouant du tambour. Sur les volets, un jeune homme nu, couronne en tête, manteau sur l'éjiaule, offre des préseuls à un guerrier qui fuit ; une femme tenant une boule, et les cheveux nattés en forme de casque, vogue sur une nef, tandis que de petits Amours jouent parmi les vagues comme des Triions.
Les eaux-fortes de Callot nous plaisent plus que ses peintures d'une authenticiti' plus ou moins douteuse. Il y a à la Pinacothèque Conlariui un Champ de foire du graveur de Nancy, fourmillant de bohémiens, de char-
latans, de gueux, de lansquenets, volant, faisant des tours, mendiant, buvant, jouant aux cartes ou aux dés, un raccourci de ce monde picaresque qu'il connaît si bien ; mais le pinceau ne sert pas si lieureusemeut l'artiste que la pointe.
Terminons par le joyau, la perle, l'étoile de ce musée : une Madone avec f enfant Jésus, de Jean Bellin, Voilà un sujet bien usé, bien rebattu, traité mille fois, et qui refleurit d'une jeunesse éternelle sous le pinceau du vieux maître! Qu'y a-t-il? Une femme qui tient un enfant sur ses genoux, mais quelle femme ! Cette tète vous poursuit comme un rêve, et qui l'a vue une fois la voit toujours; c'est une beauté impossible, et cependant d'une vérité étrange, d'une virginité immaculée et d'une volupté pénétrante ; un dédain suprême dans une douceur infinie. Il nous semblait, devant cette toile, contempler le portrait de notre rêve inavoué, surpris dans notre âme par l'artiste. Chaque jour, nous allions passer une heure de muette adoration aux pieds de cette céleste idole, et nous n'aurions jamais pu j)artir de Venise, si un jeune peintre français, nous prenant en pitié, ne nous avait fait une copie de cette tête si chère.
XK
Les rues. — La fote de l'empereur.
On parle rarement des rues de Venise. Il y en a cependant et beaucou]), mais les canaux et les gondoles absorbent les descriptions par leur étrangeté. L'absence de clievaux et de voitures donne aux rues vénitiennes nne physionomie particulière. Leur étroitesse les rapproche de celle des villes orientales. Gomme le terrain des îlots est limité et les maisons en général très-hautes, les minces coupures qui les séparent ont l'air de traits de scie dans d'énormes blocs de pierre. Certaines calles de Grenade, certains alleys de Londres, peuvent en donner une idée assez juste.
La Frezzaria est une des rues les plus animées de la ville ; elle a bien six ou huit \nc(h de large : ce qui représente la rue de la Paix, à Paris, proportion gardée. C'est principalcuieut daus cette rue que se ticnuent les orfèvres ([ui l'abriqueul ces iiuj)erceplihlcs ])etitcs chaînettes d'or, ténues comme des cheveux, ([u'on appelle jascron, et qui sont une des curiosités caractéristi(iues de Venise. A l'exception de ces chaînes et de quelques grossiers bijoux en argent à l'usage des gens de la campagne, et qu'un artiste peut trouver pittoresques, ces
Jiouliques ne contiennent rien de remarquable. Celles des fruitiers olïrent les plus splendides étala^^es ; rien n'est plus frais, mieux groupé, plus appétissant que ces entassements de pêches vermeilles rangées comme des boulets dans des parcs d'artillerie, que ces masses de raisins dorés, ambrés, transparents, coloriés des plus riches couleurs, ardents comme des pierres précieuses, et dont les grains, enfilés en colliers et en bracelets, ])areraient admirablement le cou et les bras de quehpie jeune Ménade antique.
Les tomates viennent mêler leur rouge violent à ces teintes blondissantes, et la pastèque, fendant son corset vert, laisse voir sa blessure rose. Tous ces beaux fruits, vivement éclairés par le gaz, ressortent merveilleusement sur leurs couches de feuilles de vigne. On ne peut pas régaler les yeux plus agréablement, et souvent, sans la moindre faim, il nous est arrivé d'acheter de ces pêches et de ces raisins par pur amour du coloris. Nous nous souvenons aussi de certains étalages de poissonnerie couverts de petits poissons si blincs, si argentins, si nacrés, que nous aurions voulu les avaler crus, à la manière des ichlhyophages de la mer du Sud, de peur de gâter leurs nuances, et qui nous faisaient comprendre cette barbarie des festins antiques, qui consistait à voir mourir des murènes dans des vases de cristal, pour jouir des teintes opalines dont l'agonie les diaprait.
Le soir, le spectacle de ces rues est extrêmement animé et brillant. Les étalages sont illuminés à giorno, et le peu de largeur de la voie fait que la clarté ne se dissipe pas. Les boutiques de friture et de pâtisserie, les osteries, les cabarets, les cafés très-nombreux, flamboient et fourmillent. C'est un va-et-vient perpétuel.
Chaque boutique, sans exception, a sa chapelle en miniature, ornée d'une madone devant laquelle brûlent 199 17
des lampes ou des bougies et sont placés des pots de fleurs artificielles ou vraies. Tantôt c'est une statuette en plâtre colorié, tantôt une peinture enfumée ; quelquefois une image grecque au fond d'or byzantin, ou bien une simple gravure moderne. Cette madone remplace pour la dévote Italie les dieux lares antiques. Ce culte de la Vierge , culte touchant et poétique , a bien peu de schismatiques à Venise, s'il en a, et les voltairiens seraient sous ce rapport peu satisfaits « du progrès des lumières » dans l'ancienne ville des doges. Presque à tous les angles de rue, presque à toutes les descentes de pont se présente dans une niche, derrière un grillage ou une verrière, une madone sur un autel, enjolivée de couronnes en moelle de roseau, de colliers de verroterie, de fleurs en papier, de robes en dentelle d'argent et de tous ces pieux oripeaux dont la naïve foi méridionale surcharge avec une coquetterie enfantine les objets de son adoration. Des cierges et des lampes éclairent perpétuellement ces reposoirs encombrés d'ex-voto, de cœurs d'argent, de jambes de cire, de seins de femme, de tableaux de naufrages sillonnés par la foudre, de maisons brûlées et autres catastrophes où intervient à propos la Vierge miraculeuse. Autour de ces chapelles il y a toujours quelque vieille femme en j)rière, ([uelque jeune fille agenouillée, quelque marin qui lait un vœu ou l'accomplit, et aussi parfois des gens que leur mise annonce appartenir à une classe qui, chez nous, n'a pas cette simplicité dans la foi, et laisse la religion du Christ au peuple et aux domesti(j[ues. Nous avons trouvé, contrairement à l'idée préconçue, l'Italie plus dévote que l'Espagne.
Une de ces chapelles près du j)ont de la Paille, sur le quai des Esclavons, a toujours de nombreux fidèles, soit parce qu'elle se trouve sur une voie fréquentée,
soit parce qu'elle possède quelque privilège et quelque immunité que nous ignorons. Il y a aussi çà et là des troncs pour les âmes du purgatoire. Les menues pièces de monnaie qu'on y jette servent à faire dire des messes pour les pauvres morts oublic's.
Après- la Frezzaria, la rue qui mène du campo San- Mosè à la place de Santa-Maria-Zobenigo est une de celles qui offrent à l'étranger le plus de sujets d'observation j beaucoup de ruelles s'y dégorgent comme dans une artère, car elle met les bords du grand Canal en communication avec la place Saint-Marc; les boutiques y restent {)lus longtemps ouvertes qu'ailleurs, et, comme elle est h peu près droite, les forestieri la parcourent sans craindre de se perdre, ce qui est très-facile à Venise, où le tracé des rues^ compliqué de canaux et d'imjiasses, est si embrouillé qu'on a été obligé de' marquer par une ligne de pierre, qu'accompagnent de distance en distance des flèches indiquant la direction, le chemin de la Piazza au débarcadère du railway, situé à l'autre bout de la ville, près de l'église des Scalzi.
Que de fois nous nous sommes donné la nuit l'amusement de nous égarer dans ce dédale inextricable pour tout autre qu'un Vénitien ! Après avoir suivi vingt rues, parcouru trente ruelles, passé dix canaux, monté et descendu autant de ponts, nous être enfoncé au hasard dans les sotto-portici. il nous est arrivé souvent de nous retrouver à notre point de départ. Ces courses, pour lesquelles nous choisissions les nuits de lune, nous faisaient surprendre Venise dans ses secrètes attitudes, sous une foule de points de vue inattendus et pittoresques.
Tantôt c'était un grand palais à moitié en ruines, ébauché dans l'ombfe par un rayon argenté, et faisant uriller subitement comme des écailles ou des miroirs
260 lïALlA.
les vitres qui restaient à ses fenêtres effondrées : tantôt un pont traçant son arc noir sur une perspective d'eau bleuâtre légèrement embrumée; plus loin une traînée de feu rouge tombant d'vme maison éclairée sur l'Jniile sombre d'un canal endormi; d'autres fois un campo désert où se découpait bizarrement un faite d'église peuplé de statues qui, dans l'obscurité, prenaient des airs de spectres, ou bien une taverne où gesticulaient, comme des démoniaques, des gondoliers et des faquins projetés contre la vitre en ombres chinoises, ou encore une porte d'eau entr'ouverte, par laquelle sautaient dans une gondole des figures mystérieuses.
Une fois , nous arrivâmes ainsi derrière le grand Canal, dans une ruelle vraiment sinistre. Ses hautes maisons, primitivement crépies de ce rouge qui colore ordinairement les vieilles bâtisses vénitiennes, avaient un aspect féroce et truculent. La pluie, l'humidité, l'abandon et l'absence de lumière au fond de cette étroite coupure, avaient ])eu à peu fait déteindre les façades et couler le badigeon; une vague teinte rougeâtre teignait encore les murailles et ressemblait à du sang mal lavé après un crime. L'ennui, le froid, la terreur suintaient de ces parois sanguinolentes; une fade odeur de salpêtre et d"cau de puits, un relent de moisissure rappelant la prison, le cloître et le caveau, vous y ])renaient au nez. Du reste, aux fenêtres aveugles, nul rayon, nulle ai)pareuce de vie. Les ])ortes basses, étoilées de clous rouilles et garnies de marteaux do fer rongés par le temps, semblaient ne s'ouvrir jamais; les orties et les herbes pariétaires poussaient sur les seuils et ne paraissaient pas avoir été foulées de longtemps par un pied humain. Un maigre chien noii-, qui jaillit subitement de l'ombre comme un diable d'un joujou à sur- ])rise, se mit en nous voyant à ])ousscr des aboiements
ITxVLIA. 261
furieux et plaintifs, comme déshabitué de l'aspect de l'homme. Il nous suivit cjuelque temps, traçant autour de nous des lacets à la façon du barbet dans la promenade de Faust et de Wagner. Mais le regardant fixement, nous lui dimes comme^Goethe :« Animal immonde, tu as beau brailler et ouvrir ta gueule, tu n'avaleras jamais notre monade. » Ce discours parut l'étonner, et, se voyanL découvert, il disparut en poussant un hurlement douloureux. Etait-ce un chien, était-ce une larve? C'est un point que nous aimons mieux laisser dans un vague prudent.
Nous regrettons beaucoup de n'avoir pas le talent d'Hoffmann pour faire de cette rue sinistre le théâtre d'un de ces contes elfrayants et bizarres , comme V Homme au sable, la Maison déserte, la Nuit de Saint- Sijlvestre, où des alciiimistes se disputent le corps d'un mannequin et se battent à coups de microscopes dans un tourbillon de visions monstrueuses. Les têtes chauves, ridées, grimaçantes et décomposées par une perpétuelle mélamorphose, de maître Tabracchio, de Spallanzani , do Leuvenhoék, de Swammerdam, du conseiller Tusman, de l'archiviste Lindhorst, s'encadreraient à merveille dans ces noires fenêtres.
Si Gozzi, l'auteur des Conlralempi, qui se croyait en butte à la rancune des enchanteurs et des farfadets, dont il avait découvert les manigances et trahi les secrets dans ses pièces féeriques, a jamais traversé cette ruelle solitaire, il a du lui arriver là quelques-unes de ces mésaventures inconcevables qui semblaient réservées pour le poète de Turandot, de VAmour des trois oranges et du Monstre bleu. Mais Gozzi, qui avait le sentiment du monde invisible, a toujours dû éviter la rue des Avocats à l'heure du cn'puscule.
En rentrant d'une de ces tournées fantastiques, per.-
daiit laquelle la ville nous avait paru plus déserte que de coutume, nous nous couchâmes mélancoliquement, après avoir soutenu contre un zinzare monstrueux, hourdonnant comme une guêpe, agitant ses aigrettes de tambour-major, déroulant sa trompe comme le dieu Ganesa, faisant grincer sa scie avec la plus audacieuse férocité, un combat terrible où nous eûmes le dessous, et d'où nous sortîmes criblés de blessures empoisonnées.
Nous commencions à nous enfoncer dans ce noir océan du sonmieil, si semblable à la mort, dont les anciens l'avaient fait le frère, quand, à travers l'épaisseur de notre engourdissement, nous entendîmes bruire des rumeurs sourdes, gronder des tonnerres lointains, grommeler des voix eiïrayantes. Etait-ce une tempête, une bataille, un cataclysme de la nature, une lutte de démons et d'àmes? Telle était la question que se posait notre esprit à demi éveillé.
Bientôt une clameur étourdissante déchira le crêpe de notre sommeil, comme le zigzag d'un éclair qui fend une nuée noire. Les cymbales froissaient leurs disques de cuivre et résonnaient comme des armures entre-choquées ; les tam-tams et les gongs vibraient caverneusement sous des percussions forcenées; la grosse caisse mugissait comme une mêlée de cent taureaux; les ophicléides et les trombones déchaînaient des ouragans métalliques; les cornets à piston piaulaient dé'sespérément; la petite flûte faisait, ])our escalader ce bruit et le dominer, des efforts désespérés; tous les instruments luttaient de vacarme et de tintamarre. On aurait dit un festival d'Hector Berlioz flottant à la dt'rive, la nuit, sur l'eau. Lorsque la trombe musicale passa sous notre balcon , nous crûmes entendre sonner ù la fois les clairons de .b'richo et les
ITMJA. 263
trompettes du jugement dernier. Une tempête de cloches à toutes volées formait l'accompagnement.
Ce tumulte se dirigeait vers le grand Canal, à la lueur rouge de beaucoup de torches. Nous trouvâmes la sérénade un peu violente, et nous plaignîmes de tout notre cœur la Lelle à qui cet énorme tapage nocturne, ce charivari colossal était destiné, a L'amant n'est guère discret, pensions-nous, et il ne craint pas de compromettre sa beauté. Quelque guitare, quelque violon, quelque théorbe aurait suffi, ce nous semble, k Puis, le bruit s'éloiguant, nous commencions à nous rendormir, lorsqu'une lueur blanche, aveuglante, pénétra sous nos i)aupières fermées, comme un de ces éclairs blafards pour qui les nuits les plus opaques n'ont pas de ténèbres, et une détonation épouvantable, qui fit danser les vitres et trembler la maison de fond en comble, éclata au milieu du silence. Nous en fimes un saut çle carpe de trois pieds sur notre lit : était-ce le tonnerre qui tombait au milieu de la chambre ? le siège de Venise recommençait-il sans dire gare, et une bombe crevant tous les planchers arrivait-elle sur nous au milieu de notre sommeil ?
Ces assourdissantes détonations se répétèrent de quart d'heure en quart d'heure, jusqu'au matin, au grand dam de nos vitres et de nos nerfs. Elles semblaient partir d'un point très-voisin, et chaque fois un éblouissement livide nous les annonçait ; entre les décharges, un silence profond, un silence de mort, aucun de ces bruits nocturnes qui sont comme la respiration des villes endormies. Au milieu de ce vacarme, \'enise, muette, semblait s'être abîmée et noyée dans les lagunes. Toutes les fenêtres étaient éteintes; pas un falot de gondole n'étoilait la mate obscurité.
Le matin, le mot de l'énigme nous fut révélé. C'était
la tête de l'empereur d'Autriche. Tout ce bacchanal avait lieu en l'honneur du César allemand. Les. batteries de la Giudecca et de Saint-Georges nous envoyaient eu plein leurs volées, et bien des vitres avaient été brisées dans le voisinage. Avec le jour le tapage recommença de plus belle. Les frégates tiraient et alternaient avec les batteries; les cloches tintaient dans les mille clochers de la ville; des feux de fde et des feux de peloton crépitaient sur le tout à intervalles réguliers. Cette poudre bridée, montant de toutes parts en gros nuages, était l'encens destiné à réjouir le nez du maître, si du haut de son trône de Vienne il tournait la tête du cùté de l'Adriatique. Il nous sembla que, dans ces hommages à l'empereur, il y avait une certaine ostentation d'artillerie, un certain luxe de fusillades h double entente. Ce compliment de fête à coups de canon était à deux fins, et il ne fallait pas grande malice pour le comprendre.
Nous courûmes à la Piazza. On chantait un Te Deuni dans la cathédrale. La garnison , en grande tenue, formait le carré sur la place, s'agenouillant et se relevant au signe des officiers, suivant les ])hases de l'office divin. Un brillant état-major, tout chamarré de dorures et de décorations, occupait le centre et scintillait orgueilleusement au soleil; puis, k de certains moments, les fusils s'(^levaient avec ensemble, et un feu de file admirablement nourri faisait envoler dans l'azur de blancs t(jurbillous de colombes elfarées. Les pauvres pigeons de Saint-Marc, épouvantés de ce tumulte, et croyant qu'au mépns de leurs immunités il s'agissait pour eux d'une immense crapaudine, ne savaient où se fourrer ; ils se heurtaient dans l'air, fous de terreur, se cognaient aux corniches, et fuyaient k tire-d'aile à travers les dômes et les cheminées; puis, le silence se rétablissant, ils i-e-
venaient bccqneter familièrement à leurs places ordinaires, aux pieds mêmes des soldats, tant est grande la force de l'habitude.
Tout cela se passait dans la solitude la plus complète. La Piazza, toujours si fourmillante, était déserte. A peine quelques étrangers glissaient par petits groupes isolés sous les arcades des Procuraties. Les rares spectateurs qui n'étaient pas étrangers trahissaient par leur chevelure blonde, leur figure carrée, leur origine tudesque. Aucun visage de femme ne paraissait aux fenêtres, et cependant le spectacle des beaux uniformes portés par de jolis officiers est apprécié dans tous les pays du monde par la portion la plus gracieuse du genre humain. Venise, dépeuph'e subitement, ressemblait à ces villes orientales des contes arabes ravagées par la colère d'un magicien.
Ce vacarme dans ce silence, cette agitation dans ce vide, cet immense déploiement de forces dans cet isolement avaient quelque chose d'étrange, de pc-nible, d'alarmant, de surnaturel. Ce peuple qui faisait le mort tandis que ses oppresseurs exultaient de joie, cette ville qui se supprimait pour ne pas assister à ce triomphe, nous firent une impression profonde et singulière. Le non-cire élevé à l'état de manifestation, le mutisme changé en menace , l'absence ayant signification de révolte, sont une de ces ressources du désespoir où le despotisme ])ousse l'esclavage. Assurément une huée universelle, un cri général de malédiction contre l'empereur d'Autriche n'eût pas été plus énergique.
Ne pouvant protester autrement, Venise avait fait le vide autour de la fête et placé la solennité sous une machine pneumatique.
Les décharges d'artillerie continuèrent toute la journée, et les régiments firent des évolutions sur la
266 ITALTA.
Piazza et la Piazzetta , nous ayant pour spectateur presque uni(fue. Lassé de ce divertissement monotone, nous allâmes faire notre promenade favorite à la riva dei Schiavoni, sur laquelle flânaient quelques Grecs et quelques Arméniens, Là, nous eûmes encore le tympan déchiré par le canon de la frégate de guerre ancrée dans le port. Un pauvre petit chien attaché à une corde après le mât d'un argosil de Zante ou de Corfou, à chaque détonation^ s'élançait ivre de peur et se sauvait en décrivant un cercle aussi loin que le cordage le lui permettait, protestant de son mieux contre ce bruit stupide et glapissant, comme s'il avait été blessé par le son. Nous étions de l'avis du chien, et, comme nous n'étions pas attaché par une ficelle , nous nous sauvâmes à Quintavalle, oii nous dinâmes sous la tonnelle chez Ser-Zuane, à une distance supportable de cet odieux fracas militaire.
Le soir, il n'y avait personne au café Florian ! Ceux qui ont habité A'enise peuvent seuls se faire ime idée dé la signification immense de ce petit fuit. Les marchandes de bouquets, les vendeurs de caramel, les ténors, les montreurs d'ombres chinoises et môme les ruffians avaient disparu. Personne sur les chaises, personne sur les bancs, personne sous les galeries ; personne même à l'église, comme s'il était inutile de prier un Dieu qui laisse un peuple dans l'oppression. Nous ne savons même ])as si ce soir-là on alluma les petits cierges aux madones des carrefours.
La musique de la' retraite joua in de^erto une magnifique ouverture, une musique allemande pourtant ! et une ouverture de ^^'eber, s'il nous ou souvient bien !
Ne sachant (pic l'aii'o de la fin tli; celle lugubre soirée, nous entrâmes au théâtre Apollo ; la salle avait
l'air de l'intérieur d'un columbarium. Les loges vides et noires semblaient les niches dont on avait retiré les cercueils; quelques escouades de Hongrois garnissaient à demi les banquettes nues. Une douzaine de fonctionnaires allemands, flanqués de leurs femmes et de leurs petits, tâchaient de se multiplier et de simuler le public absent; mais, les soldats défalqués, l'énorme salle ne contenait pas cinquante spectateurs. Une pauvre troupe jouait tristement et à contre-cœur une insipide traduction de pièce française devant une rampe fumeuse. Une tristesse froide, un ennui mortel vous tombait de la voûte sur les épaules, comme un manteau humide et glacé. Cette salle sombre, à la barbe des Autrichiens, portait le deuil de la liberté de Venise.
Le lendemain, la brise de la mer avait emporté l'odeur de la poudre. Les colombes, rassurées, neigeaient par vols sur la place Saint-Marc, et tous les Vénitiens se bourraient de glaces avec affectation au café Florian.
L'iiôpiial des fous.
L'ilc de San-Servolo se trouve au delà de Saint- Georges, sur la grande lagune, en allant au Lido. Cette île a peu d'étendue, comme ])resque toutes celles qui entourent ^'enise, perles détachées de cet écrin des mers. Elle est presque entièrement couverte de bâtisses, et son ancien couvent, où se sont succédé j)]nsieurs ordres de moines, est devenu un hôpital de fous sous la direction des frères de Saint-Jcan-de- Dieu, qui se consacrent particulièrement à soigner les malades.
Quand nous pai'times du traghet de la ]ilace Saint- Marc, le vent était contraire ; l'eau ordinairement si calme de la lagune se (lonnail des ;iii's d'océan, et ses petites rides tâchaient de se gonller en lames; l'écume jaillissait sous le bec denticulé de la gondole, et les vagues clapotaient assez bi'uyamment contre le bordage de rembarcation, poussée cependant par deux vigoureux rameurs; car notre petit Antonio n'aurait ])as suffi p(»iir lutter seul contre le temps. Nous dansions assez pour qu'un estomac ])cu aguerri sentît les nausées du niai i\r. uicv , iiL'urcnscmCiil, un giand uouibre de ti'U-
versées nous out rendu moins sensible à cet cndroil, et nous admirions tranquillement l'adresse avec laquelle nos gondoliers se tenaient debout à la proue et à la poupe, en équilibre sur leur plancher cliancelanl.
Nous aurions sans doute pu remettre notre visite à une autre fois, mais nous n'avious encore vu ^'enise que sous son aspect rose et bleu, avec sa mer plane scintillant eu petits carreaux verts, comme Mans les tableaux de Canaletto, et nous ne voulions pas perdre celte occasion delà voir par un effet d'ora^'e. Certes, l'azur est le fond naturel sur lequel doivent s'arrondir les coupoles laiteuses de Santa-Maria-della-Salute et les casques d'ar- (irent de Saint-Marc ; cependant de ^^'undes masses de nuages grisâtres déchirées par quehjues coupures de lumière, une nier d'un Ion glau{{ue et festonnée d'écume encadrant des édifices glacés de teintes froides, produisent une grande aquarelle anglaise dans le goût de Bonnington, de Gallow ou de Williams Wyld, ([\\i n'est nullement à dédaigner.
Tel était le spectacle que nous voyions en nous retournant; eu face nous avions San-Servolo, avec son clocher rougeàtre et ses bâtiments à toits de tuiles à demi cachés par le moutonnement des vagues; plus loin la ligne noire et basse du Lido, séparant la higune de la haute mer.
Auprès de nous fdaient rapidement, comme de noires hirondelles rasant les ilôts, des gondoles qui rentraient à la ville, fuyant devant le temps et chassées par le vent qui nous était contraire.
Enfin, nous arrivâmes au traghet de San-Servolo, et la mer faisait tellement vaciller notre frêle barque que nous eûmes quelque peine à prendre terre.
L'intérieur du couvent-hospice n'a rien de bien curieux ; ce sont de longs corridors blanchis à la chaux,
des salles d'une propreté froide et d'une régularité monotone, comme dans tous les édifices de ce genre. II n'a ,pas fallu grand travail pour convertir les cellules des moines en cabanons de fous. Dans la chapelle, un retable doré," quelques toiles enfumées et noirâtres que rien n'empêche d'être des Tintoret, et c'est tout. Aussi n'était-ce pas un prétexte à descriptions d'art et d'architecture que nous venions chercher dans ce Bedlam vénitien.
Ija folie nous a toujours étrangement préoccupé. Qu'un organe matériel souffre, s'altère et se détruise, cela se conçoit aisément; mais que l'idée, une a])stiaction impalpable, soit atteinte dans son essence, cela ne se comprend guère. Les lésions du cerveau n'expliquent pas la folie. Par (juel point la pensée touche-t-ellc à cette pulpe enflammée ou ramollie contenue dans la boîte osseuse? Dans les cas ordinaires, le corps meurt et Fâme s'envole ; mais ici l'âme meurt et le corps subsiste, liien n'est plus sinistre et plus mystérieux. Le vaisseau va sans boussole, la flamme a quitté la lampe, et la vie n'a plus de moi. L'âme obscurcie du fou reprend-elle sa lucidit(' après la mort, ou bien y a-t-ildes âmes folles pendant toute l'éternité? L'âme ne seraitelle ni immatérielle ni immortelle, puisqu'elle peut être malade et mourir? Doutes terribles, abimes profonds sur lesquels on se penche en tremblant, mais qui vous attirent comme tous les abimes.
Aussi est-ce avec une curiosité anxieuse mêlée d'une secrète terreur que nous regardons ces cadavres, chez qui ce qui leur reste d'âme sert seulement à empêcher la putréfaction, se j)romener le long des murailles, l'u'il morne, les joues affaissées, la lèvre tombante, traînant des pieds auxquels la volonté n'envoie plus son iluide, faisant des gestes sans cause, comme des animaux ou
comme des machines détraquées, insensibles au soleil brûlant, à la pluie glacée, n'ayant plus la notion d'euxmêmes ou se croyant d'autres, n'apercevant plus les objets sous leurs apparences réelles, et entourés d'un monde d'hallucinations bizarres. Que de fois nous avons visité Charenton, Bicêtre et les différentes maisons d'aliénés, inquiet de ce grand problème insoluble, et causé, comme Hamlet, avec le crâne vide d'Yorick, cherchant la fêlure par où l'âme avait fui comme l'eau d'un vase. Mais là, chose plus horrible, le crâne était vivant ! Que de fois nous nous sommes arrêté rêveur devant la superbe gravure psychologique de Kaulbach, ce saisissant et douloureux j)oëme de la démence !
Dans les corridors rampaient confusément, sous des capotes grisâtres et comme des larves informes qui se traînent sur les murs après la pluie, les fous paisibles qu'on pouvait laisser vaguer sans danger pour eux ni pour les autres. Ils nous regardaient d'un œil hébété, ricanaient et essayaient une sorte de salut machinal.
La folie, qui creuse de si énormes lacunes, ne suspend pas toujours toutes les facultés. Des fous ont fait des vers et des peintures où le souvenir de certaines lois de l'art avait survécu au naufrage de la raison. La quantité est souvent fort bien observée dans des poésies d'une démence complète. Domenico TheotocopuH, le peintre grec qu'on admire dans les églises et les musées d'Espagne-, a fait des chefs-d'œuvre fous. Nous avons vu en Angleterre des combats de lions et d'étalons en fureur, exécutés par un aliéné sur une planche qu'il brûlait avec une pointe de fer rougie au feu , et qui avaient l'air d'une esquisse de Géricault frottée au bitume.
l'n des aliénés de San-Servolo, quoiqu'il ne fût pas artiste de profession, avait la manie de ])eindre, et les bons frères de Saint-Jean-de-Dieu, qui ont pour prin-
272 ITAr.IA.
cipe de ne pas coiilrarier leurs malades lorsque cela est possible, avaient livré à ses fantaisies une jj;rande niuradle qu'il s'était plu à barbouiller des plus étranges chimères.
Cette fresque insensée représentait une espèce de façade de briques, divisée en arcades, dont les vides formaient des loges où se démenait une ménagerie de l'extravagance la plus effrénée.
Les toiles les ])lus sauvages des Ijaraques foraines que les pitres frappent de leur baguette devant la loule ébahie, les animaux liéraldiques le plus chiméri(|uement en dehors du possible, les monsti'es chinois ou japonais le plus bizarrement difformes, sont des êtres d'une plausibilité plate et bourgeoise en comparaison des créations de cet esprit délirant. La fantaisie des songes drolatiques de Rabelais apj)liquécau règne animal, l'Apocalypse transportée dans la ménagerie, j)euvent seules en donner une idée. Ajoutez à cela une exécution d'une ignorance féroce et d'une barbarie truculente ; il y avait là des aigles à (]uatre têtes (jui auraient déchiré d'un coup de bec l'aigle à deux cous de l'Autriche; des lions couronnés, lampassés de gueules et endentés comme des requins, si farouches d'aspect, qii'ils eussent fait reculer d'effroi le lion de Saint-Marc et le lion de Northumberland ; des pythons si compliqués dans leurs replis et dardant des langues si fourchues, que toutes les ilèches de l'Apollon du ])lafond d'Eugène Delacroix n'eussent pas suffi à les pei-cer; des bêtes sans forme et sans nom, dont l'équivalent ne se trouve guère que dans le monde microscopique ou les cavernes des déjjùts diluviens.
L'artiste de cette fresque en démence croyait fermement à l'existence de ces chimères difformes et préieudait les avoir peintes d'après nature.
San-Servolû renfermait un autre fou singulier. C'était un homme du peuple qui avait perdu la raison à la suite d'un excès de rage jalouse. Sa femme était courtisée par un gondolier, et il les avait, dit-on, surpris ensemble. Toutes les fois que ce souvenir lui revenait, il poussait des cris affreux, se roulait par terre ou se dévorait les bras à belles dents, croyant dévorer son rival, sans être averti par la douleur ([u'il s'ensanglantait la bouche de son sang et mâchait sa propre chair.
Une seule chose avait pu le distraire de cette manie enragée : le percement d'un puits artésien que M. Dégousée pratiquait dans l'Ile qui manque d'eau et où l'on en apporte de Fusine, du canal de la Brenta. Il s'intéressait au progrès de l'opération et se joignait aux travailleurs avec beaucoup d'adresse et d'énergie. Quand il était content de lui, il se récompensait do ses services par des croix d'honneur, des plaques en papier d'or ou d'argent, des cordons do couleurs dift'érentes, qu'il ])ortait de l'air le plus digne et le plus majestueux, comme un diplomate sa brochette de croix dans un salon d'ambassadeur. S'il avait été paresseux, distrait ou maladroit, il se dégradait lui-même, s'ôtait ses insignes et s'adressait des reproches, prenant tour à tour un ton humble ou irrité, selon l'interlocuteur qu'il figurait. Les moines nous dirent que ses jugements étaient très-justes, et qu'il était vis-à-vis de lui d'une sévérité rigoureuse. Une seule fois il s'était fait grâce, ne pouvant résister à l'éloquence des supplications qu'il s'adressait.
D'autres fous jouaient tranquillement aux boules dans une espèce de jardin aride, entouré de murs formant la corne de l'Ile, du côté du Lido ; deux ou trois se promenaient à pas précipités, poursuivis par quelque hallucination effrayante. Un autre, maigre, sec, la tète nue au vent, restait immobile comme un héron au bord li9 . 18
274 ÎTAI.IA.
d'iin marais, se croyant sans doute l'oiseau dont il imitait l'attitude.
Mais ce qui nous impressionna le plus vivement, ce fut un jeune moine qui, adossé contre un mur, surveillait de loin leur promenade. Jamais cette figure ne sortira de notre méiiioire, où elle est restée comme l'idéal de l'ascétisme. Tout à l'heure- nous nous étonnions de ces corps qui vivent sans âme ; nous avions devant les veux une âme qui vivait sans corps. Ici l'esprit brillait seul, la mortification avait supprimé la matière ; l'être humain était anéanti.
Son crâne, entouré d'une couronne de cheveux et rasé à sa partie supérieure, sem'blait verdi de teintes cadavériques. On eût dit que la moisissure du sépulcre l'avait déjà recouvert de son duvet l)leuâtre; ses yeux ivres de foi brillaient au fond d'une large meurtrissure bistrée, et ses joues avalées se rejoignaient à son menton par deux lignes aussi droites que celles d'un triangle ; quand il baissait la tète, entre sa nuque et le capuchon de son froc saillait un cordon de vertèbres sur lequel le maigre esprit des cloîtres eût pu dire son chapelet. Ses mains fluettes, couleur de cire jaune, n'étaient qu'un lacis de veines, de nerfs et d'osselets. Le jeûne les avait disséquées toutes vives sur la froide table de la cellule. La manche flottait sur le bras décharné, comme un drapeau sur un bâton. Son froc tombait de ses épaules à ses talons, tout droit, d'un seul pli, aussi roide qu'une draperie de Gimabué ou d'Orcagna, ne faisant deviner les formes par aucune inflexion, comme tomberait le linceul d'un mort ou d'un spectre. Notre regard eflVayé cherchait h. trouver un homme sous ce suaire brun; il n'y avait qu'une ombre. Les cadavres agenouillés de Zurbaran, avec leurs bouches violettes, leur teint plombé et leurs yeux noyés sous l'ombre de
la cagoule, les pâles fantômes de Lesueur dans leurs linges blafards, eussent paru des Silènes et des Falstaff à côté de ce moine de San-Servolo; jamais Tétique émaciation de l'art du moyen âge, jamais le féroce ascétisme de la peinture espagnole, n'ont osé aller aussi loin. Le Saint Bonaventure de Murillo, revenant achever ses mémoires après sa mort, peut seul donner une idée de cette effrayante figure; encore est-il moins hâve, moins creusé, moins verl et plus vivant, quoique enterré depuis quinze jours.
Nous n'avons jamais aimé les moines rabelaisiens, . gros, courts, ventrus, mangeant bien, buvant mieux • et frère Jean des Entommeures ne nous plaît que dans Gargantua et dans Pantagruel. Aussi celui-là nous ravit-il ; et nous ne savons trop quelle aimable plaisanterie de goguette et de fdlette les voltairiens eussent pu hasarder sur son compte.
Ce pauvre moine était le confesseur des fous. Quel emploi terrible et sinistre! écouter les aveux incohérents de ces âmes troublées, élucider les cas de conscience du délire, recevoir les confidences de l'hallucination, voir grimacer à travers la grille de bois des masques convulsés, au rire idiot, au larmoiement imbécile, confesser la ménagerie ! Nous ne nous étonnâmes plus alors de son air étrange, de sa maigreur de squelette et de sa pâleur morte.
Comment s'y prenait-il pour introduire l'idée de Dieu dans ces rabàcheries de la démence, dans ces garrulations de l'idiotisme? que pouvait-il dire à ces malheureux qui n'ont plus d'âme, plus de liberté, qui ne peuvent pas pêcher et chez qui le crime même est innocent?
Fait-il flamboyer devant ces pauvres imaginations ..détraquées les brasiers rouges de l'enfer, pour en cou-
tenir par la terreur les fantaisies dépravées? ou bien ouvre-t-il à leurs espérances quelque paradis enfantin aux lointains d'outremer, aux pelouses émaillées de fleurettes, oii paissent des biches blanches, où les paons traînent leurs queues étoilées, où des ruisseaux do crème coulent de rocailles de meringues ; un ciel de pâtisserie et de confitures?'
Pendant notre visite le temps s'était calmé, en sorte que nous résolûmes de profiter de ce qui restait de jour pour aller au Lido. Il y a au Lido quelques guinguettes où le menu peuple va diner et danser les jours de fête. Ce n'est pas la terre ferme; cependant il y pousse quelques arbres, de maigres toulTes d'herbe y font des essais mal réussis de gazon ; mais la bonne intention est réputée pour le fait, et le pied qui a glissé toute la semaine sur les dalles de Venise n'est pas fâché de s'y enfoncer jusqu'à la cheville dans les saljles mouvants que la mer amoncelle. On peut s'imaginer ainsi qu'on marche sur un véritable sol.
Gomme nous étions dans la semaine, le Lido était désert et d'un aspect peu gai. Mais le tumulte d'une joie populaire nous eût importuné en ce moment, et la solitude de cette grève aride convenait à la nature sérieuse de notre pensée. Nous marchions le long de cette plage où le grand liyron faisait galoper ses ciievaux, et où les Vénitiens viennent se baigner par bandes. Les belles compatriotes de Titien et de Paul Véronèse s'abritent, puur se déshabiller, derrière de frêles toiles soutenues par des bâtons; car la cabine roulante de Dieppe et de Biarritz n'a heureusement ])as ])énétré jusque-là.
Comme le tenq)S ('lait alfreux, nous ne finies aucune rencontre anacréonlifjuo, ctremonlaut en gondole, nous revînmes à la jdacc Saint-Marc, où, après avoir en-
tendu la retraite en musique, nous rentrâmes à notre campo Sau-Mosè,- pour nous endormir d'un sommeil agité, où le moine de San-Servolo, les figures des fous et les monstres fantastiques de la fresque se combinaient dans un cauchemar extravagant et sombre comme un roman de Lewis ou de Mathurin.
Gmsb
Saint-Biaise, les Capucins.
Il n'est personne qui au moins une fois en sa vie n'ait été obsédé par un motif musical, un fragment de])oésie, un lambeau de conversation, entendu par hasard et qui vous poursuit partout avec une invisible opiniâtreté de spectre. Une voix monotone chuchote à votre oreille le thème maudit, un orchestre muet le joue au fond de votre cervelle, votre oreiller vous le répète, vos rêves vous le murmurent, une puissance invincible vous force à le marmotter imbécilement du matin au soir, comme un dévot sa litanie somnolente.
Depuis huit jours, une chanson d'Alfred de Musset, imitée sans doute de quelque vieille poésie populaire vénitienne, nous voltigeait follement sur les lèvres en pépiant comme un oiseau, sans que nous pussions le i'aii'e envoler. Malgré nous, nous fredonnions à mi-voix dans les situations les plus disparates :
A Saint-Biaise, à la Zuecca Vous 6tiez, vous étiez bien aise A Saint-Biaise.
A Saint-Biaise, à la Zuecca, Nous étions bien là.
Mais de vous en souvenir
Prendiez-vous la peine?
Mais de vous en souvenir
Et d'y revenir.
A Saint- Biaise, à la Zuecca Dans les prés fleuris cueillir la verveine: A Saint-Biaise, à la Zuecca, Vivre et mourir là.
La Zuecca (abréviation de la Giudecca) était devant nous, séparée seulement par la largeur du canal, et rien n'était plus facile que d'aller à ce Sainl-Bhiise dont la chanson fait une espèce d'ile de Cylhère, d'Eldorado langoureux, de paradis terrestre de l'amour, où il serait doux de vivre et de mourir. Quelques coups de rames nous y auraient conduit ; mais nous résistions à la tentation, sachant qu'il ne faut pas aborder aux rives enchantées, si l'on ne veut voir le mirage se fondre en vapeur, et nous continuions à être insupportable avec notre refrain :
A Saint-Biaise, à la Zuecca,
qui commençait à devenir ce qu'on appelle une scie en argot d'atelier ; scie à dents aiguës, quoique sans malice de notre part. Aussi notre compagnon de voyage, notre cher Louis, qui avait toléré plus de huit jours cette canfilène, importune comme un susurrement de zinzare, avec cette placidité charmante et cet imperceptible sourire d'ironie qui donne à sa tête barbue de Ka])yle une expression si fine et si sympathique, n'y pouvant plus tenir, dit-il un matin, d'autorité, au jeune Antonio en mettant le pied dans la gondole : « A Saint- Biaise, à la Zuecca. t> Pour nous en dégoûter, il nous faisait conduire au milieu de notre rêve et de notre refrain, excellent remède homœopathique.
Nous n'avons trouvé à Saint-Biaise aucim pré lleuri^
et nous n'avons pas pu, à notre grand regret, y cueillir la verveine. Autour de l'église, s'étendent des cultures, des jardins maraîchers où les légumes remplacent les fleurs. Notre désappointement ne nous put empêcher d'y admirer de très-beaux raisins et de superbes citrouilles. Il est probable qu'au temps où la chanson a été faite la poinle de l'ile était occupée par des terrains vagues, dont l'herbe fraîche s'émaillait de fleurettes au printemps, et où les couples amoureux allaient se promener la main dans la main, en regardant la lune. Un ancien Guide vénitien qualifie la Zuecca d'endroit plein de jardins, de vergers, et de lieu de délices.
Au heu d'une fleur mignonne, aux tendres couleurs, aux parfums pénétrants, s'épanouissant sous le vert gazon, rencontrer des cucui'bitacées ventrues jaunissant sous de larges feuilles, cela calme l'enthousiasme poélique, et, à dater de ce moment, nous ne chantâmes plus :
A Saint-Dlaise, .'i la Zuecca,
Pour utiliser notre course, nous allâmes, en longeant iMe, jusqu'à l'église du Rédempteur, située près d'un couvent de capucins.
Cette église a une de ces belles façades grecques de style élégant et de proportions harmonieuses, comme savait les tracer Palladio. Ces sortes d'architectures plaisent fort aux gens de goût. C'est sobre, pur et classique. Dût-on nous taxer de barbarie, nous avouons qu'elles nous charment médiocrement. Nous ne connaiss(jns guère, pour les églises catholiques, que le style byzantin, roman ou gothicpie. L'art grec é'iait tellement appropi'ié' au polythéisme, (pi'il se plie Irès-diiïicilement à exprimer une autre pensée. Aussi les églises bâties d'après ses dounées n'ont-elles aucunement le
cachet religieux, dans le sens que nous attachons à ce mot; la lumineuse sérénité antique, avec son rhythme parfait et sa logifjue de formes, ne peut rendre les sens vagues, infinis, profonds , mystérieux du christianisme. L'inaltérable gaieté du paganisme ne comprend pas l'incurahle mélancolie chrétienne , et l'architecture grecque ne produit, en fait de temples, que des palais, des bourses, des salles de bal et des galeries plus ou moins ornées, où Jupiter se trouverait à l'aise, mais où le Christ a de la peine à se loger.
Une fois le genre admis, l'église du Rédempteur fait assez belle figure au bord du canal, où elle se mire avec son grand escalier monumental de dix-sept marches de marbre, son fronton triangulaire, ses colonnes corinthiennes, sa porte et ses statues de bronze, ses deux pyramidions et sa coupole blanche, qui fait un si. bel eifet dans les couchers de soleil, quand on se promène au large en gondole entre les jardins publics et Saint- Georges.
Cette église fut bâtie pour accomplir le vnni fait par le sénat pour conjurer la peste de 1576, qui causa une effroyable mortalité dans la ville, et emporta, entre autres personnages illustres, le Titien, ce patriarche de la peinture, chargé d'ans et de gloire.
L'intérieur est très-simple et même un peu nu. Soit que l'argent ait manqué, soit toute autre cause, les statues qui paraissent garnir les niches pratiquées le long de la nef ne sont que des trompe-l'œil habilement exécutés en grrsaille par le P. Piazza, capucin. Les niches sont réelles ; mais les statues peintes sur des planches de bois découpées trahissent leur secret par le manque d'épaisseur lorsqu'on les voit de profil, car de face elles font une illusion complète. Ce même Piazza a ])eint dans le réfectoire du couvent une scène qu'il eut
le caprice de signer de la lettre P., répétée six fois, qu'on interprète de la sorte , Pietro Paolo Piazza Per Poco Prezzo (Pierre-Paul Piazza pour petit prix) : il avait sans doute été maigrement récompensé de son labeur, et s'en vengeait.
Pour les tableaux, il faudrait recommencer la litanie ordinaire, Tintoret, Bassan, Paul Véronèse, et nous fi'avons pas la prétention de vous les décrire les uns après les autres. Il y a dans A'enise nue telle abondance de bonnes peinture l'ones qu finit presque par s'en rebuter et croire qu'en ce temps-là il n'était pas plus ditficile de brosser un superbe tableau d'église qu'aujourd'hui de griffonner un feuilleton au courant de la plume. Mais cependant nous recommandons au voyageur un Jean Bellin de première beauté, qui orne la sacristie.
Le sujet est la sainte Vierge et l'enfant Jésus entre saint Jérôme et saint François : la divine Mère regarde avec un air d'adoration profonde le bambin endoi'mi dans son giron. De petits anges souriants voltigent sur un fond d'outremer en jouant de la guitare. On sait avec quelle délicatesse, quelle Heur de sentiment, quelle virginité d'âme, Jean Bellin traite ces scènes familières à son pinceau; mais ici, outre lé charme naïf delà composition, la fidélité gothique du dessin, la finesse un ])eu sèche du modelé, il y a un éclat de coloris, une blonde chaleur de ton qui fait pressentir le Giorgion. Aussi quelques connaisseurs attribuent ce tableau h Palma le Vieux. Nous le ci'oyous de JeanBe'lliu; l'éclat inusité de la couleur vient seulement de la plus parfaite conservation de la peinture. Venise est si naturellement coloriste, que le gris y est impossible, même pour les dessinateurs, et que les gothiques les plus sévères y dorent leur ascétisme de l'ambre gioi'gioncsque.
iJeux ou trois caj)ucins en prière auraient donné
cette église, si elle eût été éclairée d'une lumière plus avare, l'air d'un de ces tableaux de Granet admirés il y a quelque vingt ans ; les bous pères étaient parfaitement posés, et il. ne leur man(|uait que la touche de rouge vif dans les oreilles. L'un deux balayait humblement le chœur, et nous lui demandâmes à visiter le monastère ; il accéda avec beaucoup de politesse à notre requête et nous fit entrer par une petite porte latérale de Téglise dans le cloître.
Il y avait longtemps que nous nourrissions ce désir de voir un intérieur de couvent habité.
En Espagne, nous n'avions pu nous passer cette envie religieuse et pittoresque. Les moines venaient d'être sécularisés, et les couvents, comme en France après la Révolution, étaient devenus des propriétés nationales. Nous nous étions promené méIancoli([uement daus la Chartreuse de Miraflorès, près de Burgos, où nous n'avions trouvé qu'un pauvre vieux, accoutré de vêtements noirâtres tenant le milieu entre le costume de paysan et celui du prêtre, qui fumait sa cigarette auprès d'un brasero, et qui nous guida le long des couloirs déserts et des cloîtres abandonnés, sur lesquels s'ouvraient les cellules vides. A Tolède, le couvent de Saint-Jean des Rois, admirable édifice effondré, ne contenait que quelques lézards peureux et quelques couleuvres furtives, que le bruit de nos pas faisait disparaître sous les orties et sous les décombres. Le réfectoire était encore presque entier, et, au-dessus de la porte, une effroyable peinture montrait un cadavre en putréfaction, dont le ventre vert laissait échapper, parmi la sanie, les hôtes immondes du sépulcre; ce mor- .ceau avait pour but de mater la sensualité du repas, servi cependant avec une austérité érémitique. La Chartreuse de Grenade ne contenait plus que des tortues qui
sautaient pesamment à l'taii du bord des viviers à l'approche du visiteur, el le magnifique couvent de San- Domiugo, sur le versant de l'Ante-Querula, écoutait, dans la solitude la plus profonde, le babil de ses fontaines et le bruissement de ses bois de lauriers.
La capucinière de la Zuecca ne ressemblait guère à ces admirables édifices, avec leurs longs cloîtres de marbre blanc, leurs arcades élégamment découpées, merveilles du moyen âge ou de la Renaissance, leurs cours plantées de jasmins, de myrtes et de lauriers-roses, leurs fontaines jaillissantes, leurs cellules laissant apercevoir par leur fenêtre le velours bleu glacé d'argeut de la Sierra-Nevada. Ce n"était pas un de ces splendides asiles où l'austérité n'est qu'un charme de plus pour l'àme et dont le jiliilosophe s'accommoderait aussi l)ien (pie le chrétien. Le cloître n'était relevé d'aucun ornement architectural : des arcades basses, des piliers courts, un préau de prison plutôt qu'un promenoir pour la rêverie. Un vilain toit de tuiles d'un rouge criard couvrait le tout. Pas même cette nudité sévère et triste, ces tons gris et froids, cette sobriété de jour favorables . à la pensée; une lumière dure, papillotante, éclairait crûment ces pauvres détails et en faisait ressortir la prosaïcpie et triviale misère. Dans le jardin qu'on entrevoyait de là, des lignes de choux et de légumes d'un vert âpre. Pas un arbuste, pas une fleur : tout était sacrifié h la stricte utilité.
Nous pénétrâmes ensuite dans l'intérieur du couvent, traversé de couloirs se coupant à angles droits; au bout de ces corridors, il y avait de petites cha})elles pratiquées dans le mur et coloriées de frescpies grossières en l'houiieur de la ÎNIadone ou de (piel([U(; saint de l'ordre.
Les fenêtres à vitrages maillés de plomb leur don-
naieut du jour, mais sans produire de ces effets d'ombre et de lumière dont les peintres savent tirer si bon parti. On eût dit que dans cette construction tout était calculé pour produire le plus de laideur possible dans le moindre espace. Çà et là étaient pendues des gravures collées sur toile, représentant, dans une infinité de petits médaillons, tous les saints , tous les cardinaux, tous les prélats, tous les personnages illustres fournis par l'ordre, espèce d'arbre généalogique de cette famille impersonnelle et sans cesse renouvelée.
Des portes basses tachaient à intervalles réguliers les longues lignes blanches des murailles. Sur chacune d'elles on lisait une pensée religieuse, une prière, une de ces brèves maximes latines qui renferment un monde d'idées. A l'inscription se joignait une image de la Vierge, ou le portrait d'un saint ou d'une sainte , objet d'une dévotion particulière pour Tluibitant de la cellule.
Un vaste toit de tuiles, supporté par une charpente visible, recouvrait, sans les toucher , les alvéoles de ces abeilles monastiques, comme un couvercle posé sur des rangées de boites.
Un son de cloche se fit entendre, indiquant soit le repas, soit la prière, ou tout autre exercice ascétique ; les portes des cellules s'ouvrirent, et les couloirs, tout à l'heure déserts, se remplirent d'un essaim de moines qui se mirent en marche deux à deux, la tête baissée, leur large barbe s'étalant sur leur poitrine, leurs mains croisées dans leurs manches, vers la partie du couvent où le tintement les appelait. Quand ils levaient le pied, la sandale, en quittant leur talon, faisait une espèce de clappement très-monastique et très-lugubre, qui rhythmait tristement leur démarche de spectre.
Il en passa bien devant nous une quarantaine, et nous
ne vîmes que des têtes lourdes, hébétées, abruties, sans caractère, malgré la barbe et le crâne rasé. Ah ! quelle différence avec le moine de San-Servolo, si consumé d'ardeur, si calciné de foi, si ravagé de macérations, et dont l'œil fiévreux brillait déjà de la lumière de l'autre vie, extase confessant le délire ! Daniel au milieu des lions!
. Certes, nous étions entré dans ce couvent avec des dispositions sinon pieuses, du moins respectueuses. Si nous n'avons pas la foi, nous l'admirons chez les autres, et si nous ne pouvons croire, au moins nous pouvons comprendre. Nous nous étions préparé à sentir toutes les austères poésies du cloître, et qous fûmes assez cruellement désappointé.
Le couvent nous 'fit l'effet d'une maladrerie, d'un hôpital de fous ou d'une caserne. Une fauve odeur de ménagerie humaine nous prenait au nez et nous écœurait. Si l'on a pu dire de quehiues saints personnages qu'ils avaient la folie de la croix, slultitlam cntcis, il nous semblait que ces moines en avaient l'idiotisme; et, malgré nous, notre esprit se rebellait, et nous rougissions pour Dieu d'une pareille dégradation de la créature faite à son image. Nous étions honteux qu'une centaine d'hommes se réunît dans un semblable bouge, pour être sales et puer d'après certaines règles en l'honneur de celui qui a créé quatre-vingt mille espèces de fieurs. Cet encens iiauséal)ond nous révoltait, et nous ('])rouvions, pour ces pauvres ])ôres capucins, une horreur involontaire et secrète.
Nous avions beau nous regarder nous-même, nous appeler ancien abonné dn Consliiulionml, possesseur des bustes de .1. J. Rousseau et de Voltaire en biscuit, porteur d'une tabatière Touquet , libt'ral de la Reslauration, tout ce que l'on peut imaginer de plus humiliant;
nous faisions à part nous des raisonnements imbéciles, dans le genre de celui-ci : « Ne vaudrait-il pas mieux que ces robustes gaillards, faits pour la charrue, jetassent le froc aux orties, rentrassent dans la vie humaine et fissent leur salut en travaillant, au lieu de ne pas porter de chemise et de traîner leurs sandales le long du cloître, dans l'oisiveté et l'abrutissement? »
Quand nous sortîmes du couvent, deux des pères qui avaient affaire h A'enise nous prièrent de les prendre dans notre gondole pour leur faire traverser le canal de la Giudecca. Par humilité, ils ne voulurent pas accepter la place d'honneur sous la felce que nous leur offrions, et ils se tinrent debout près de la proue; ils avaient assez bonne façon ainsi : leurs frocs de bure brune formaient deux ou trois grands plis que n'aurait pas dédaignés fra Bartolomé pour la robe de saint François d'Assise. Leurs pieds nus dans leurs sandales étaient très-beaux; l'orteil séparé, les doigts longs comme aux pieds de statues antiques.
Nous leur donnâmes quelques zwantzigs pour dire des messes à notre intention. Les idées voltairiennes qui nous avaient travaillé tout le temps de notre visite méritaient bien cette soumission chrétienne de notre part, et si c'était le diable qui les avait suscitées , il dut être attrapé et se mordre la queue comme un singe en colère.
Les bons prêtres prirent l'argent, le glissèrent dans le pli de leur manche, et, nous voyant si bon catholique, nous donnèrent quelques petites images en tailledouce que nous avons précieusement conservées : saint Moïse, prophète, saint François, quelques autres saints barbus et une certaine YeronicaGiuliani, abbesse capucine (abadcssa cappuccijia) dont la tête se renverse et doDt les yeux nagent dans l'extase comme ceux de
sainte Thérèse l'Espagnole, qui plaignait le diable de ne pouvoir aimer, et n'a pas été mise à l'index comme nous pour une idée de même nature.
Nous déposâmes les bons pères au traghet de San- Mosè, et ils eurent bientôt disparu dans les ruelles étroites.
La journée n'a pas été favoral)le aux illusions : à Saint-Biaise, à la Zuecca, la citrouille rejnplaçait la verveine, et où nous comptions trouver un cloître féroce avec des moines livides à la manière de Zurbaran, nous avions rencontré une capucinière ignoble, avec des frocards pareils à ceux des lithographies coloriées de Schlesinger. Cette déception nous fut particulièrement cruelle; car depuis longtemps nous caressions le rêve d'aller finir nos jours sous le froc de moine dans ({uelque beau couvent d'Italie oîi de Portugal, au Mont- Cassin ou à Maff'ra, et maintenant nous n'en avons plus envie du tout.