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Les églises.
A l'exception deSaiat-]\Iarc, merveille qui n'a d'analogue que la mosquée de Gonstantinople et la mosquée de Cordoue, les églises de A'enise ne sont pas trèsremarquables d'architecture, ou du moins n'ont rien qui puisse étonner le voyageur qui a visité les cathédrales de France, d'Espagne et de Belgique. Sauf quelquesunes de peu d'intérêt qui remontent plus haut, elles appartiennent toutes à la Renaissance et au genre rococo, qui a suivi très-vite en Italie le retour aux traditions classiques. Les premières sont dans le style palladien; les dernières, dans un goût particulier que nous appellerons le goût jésuite. Presque toutes les vieilles églises de la ville ont été malheureusement refaites sous l'une ou l'autre de ces influences. Certes, Palladio, comme le prouvent tant de nobles édifices, est un architecte d'un mérite supérieur; mais il n'a aucunement le sens catholique, et il est plus propre à rebâtir le temple de la Diane d'Ephèse et du Jupiter Panhellénien qu'à élever la basilique du Nazaréen ou d'un martyr quelconque de la légende dorée. Il a picoré comme une abeille le miel de l'Hymette et laissé de cùté dans son
vol les fleurs de la Passion. Quant au goût jésuite, avec ses dômes gibbeux, ses colonnes œdématiques, ses balustres pansus, ses volutes contournées comme le parafe de Joseph Prudhomme, ses cliérubins bouffis, ses anges castrats, ses cartouches à serviettes qui semblent attendre qu'on leur fasse la barbe, ses chicorées grosses comme des choux, ses afi'éteries malsaines et son ornementation fougueuse, qu'on prendrait pour des excroissances de la pierre malade, nous professons pour lui une liorreur insurmontable. Il fait plus que nous déplaire, il nous dégoûte. Rien selon nous n'est pkis opposé à l'idée chrétienne que cet immonde fatras de bimbeloteries dévotes, que ce luxe sans beauté, sans grâce, surchargé et lourd comme un luxe de traitant, qui fait ressembler la chapelle de la très-sainte Vierge à un boudoir de hlle d'Opéra. L'église des Scalzi est de ce genre, un modèle de richesse extravagante; les murailles, incrustées de marbre de couleur, représentent une immense tenture de lampas ramage de blanc et de vert; les plafonds à fresque, de Tiepoletto et de Lazzarini, d'un ton gai, léger, clair, où dominent le rose et l'azur, conviendraient merveilleusement à une salle de bal ou de théâtre. Cela devait être charmant, plein de petits abbés poudrés et de belles dames, au temps de Casanova et du cardinal de lieruis, pendant une messe en musique de Porpora, avec les violons et les chœurs de la Fenice. En effet, i-ien de plus naturel dans un pareil lieu que de céléhj'er l'Éternel sur un air de gavotte. Mais combien nous préférons les basses arcades romanes, les courts piliers de porphyre aux chapiteaux antiques, les images barbares qui se détachent sur le miroitement d'or des mosaïques byzantines, ou bien encore les longues nervures, les colonnes fuselées et les trèfles découpés à rem])orte-pièce des cathédrales gothiques!
Ces défauts d'arcliilecture, auxquels il faut se résigner en Italie, car presque toutes les églises sont bâties plus ou moins dans ce goût, sont compensés par le nombre et la beauté des objets d'art que ces édifices renferment. Si l'on n'admire pas l'écrin, il faut admirer les joyaux. Ce ne sont que Titien, que Paul Véronèse, queTintoret, que Palma jeune et vieux, que Jean Bellin, que Padouan, que Bonifazio et autres maîtres merveilleux. Chaque chapelle a son musée, dont un roi se ferait honneur. Cette église même des Scalzi, une fois le goût admis, offre de remarquables détails : son large escalier en brocatelle de Vérone, ses belles colonnes torses en marbre rouge de France, ses prophètes gigantesques, ses ])alustrades en pierre de touche, ses portes de mosaïque ont un certain style et ne manquent pas de grandeur. Elle renferme un très -beau tableau de Jean Bellin : la Vierge et l'Enfant; un magnifique bas-relief en bronze de Sansovino, représentant des traits de la vie de saint Sébastien, et un groupe d'un art moins sévère, mais charmant, de Toretti, le maître de Canova, une sainte Famille, saint Joseph, la Vierge et l'Eniant Jésus. La Vierge a une figure fine, grassouillette, un port de tête coquet et des extrémités d'une délicatesse tout aristocratique. Elle a l'air d'une duchesse de la cour de Louis XV, et l'on ne se figure pas autrement Mme de Pompadour. Des anges de ballet, élèves de Marcel, accompagnent ce joli groupe mondain. Ce n'est pas religieux, à coup sûr ; mais cette grâce maniérée et spirituelle a bien du charme, et ce sculpteur de la décadence est encore un grand artiste.
L'église de Saint-Sébastien, bâtie par S. Serlio, est en quelque sorte la pinacothèque et le panthéon de Paul Véronèse. Il y a travaillé pendant des années, il y repose éternellement dans l'auréole de ses chefs-
d'œuvre. Sa pierre tuiuulaire est là surmontée de son buste, écussonnée de ses armes, trois trèfles sur un champ que nous n'avons pu distinguer ; admirons ce Saint Sébastien de Titien : quelle belle tête de vieillard, quel port superbe et magistral, et comme l'enfant qui tient la mitre du saint évèque est d'un mouvement joli et naïf ! mais passons vite pour arriver au maître du lieu, au grand Paolo Galiari. Les trois Maries au j)ied de la croix se font remarcjuer par cette magnifique ordonnance, cette ampleur étoffée, familière au peintre que nul n'a égalé dans l'art de meubler les vides de ces grandes machines. Les brocarts, les damas se cassent en plis opulents, ondoient en ramages spleudides, et le Christ, du haut de l'arbre de douleurs, ne peut retenir un vague demi-sourire, la joie d'être si bien peint le console de sa souffrance. La Madeleine est adorablement belle, ses grands yeux sont noyés de lumière et de pleurs ; une larme encore suspendue tremble à côté de sa bouche purpurine, comme une goutte de pluie sur une rose. Le fond du paysage est malheureusement un peu trop brossé en décoration de théâtre, et ses plans mal assis jouent et chancellent à l'o'il ; la Présentation de Jésas-Clirist au Temple est aussi une toile très-remarquable, malgré l'exagération membrue des ])ersonnages ])lacés sur le devant de la com])osition ; mais la tête du saint Siinéon est d'une onction divine et d'une exécution merveilleuse, et l'Iùifaut Jésus se présente avec une audace de raccourci étonnante.
Dans le coin du tableau, un chien, le museau mélancoliquement levé on l'air, semble aboyei- à la lune. Bien ne justifie la i)r('scnce do cet animal isolé; mais l'on sait la ])rédileciion- de Paul \'éroiièse pour les chiens, surtout pour les lévriers; il en a jilacé dans tous ses tableaux, et l'église Saint-Sébaslien conlient ])réci-
sémenl la seule toile où il n'en ail pas mis, ce que l'on fait remarquer comme une curiosité unique dans l'œuvre du maître. Nous n'avons pas pu vérifier par nousmême l'exactitude de cette assertion; mais en y pensant il nous semble en effet qu'un tableau de Paul Véronèse se présente toujours à la mémoire accompagné d'un lévrier blanc, de même qu'une toile de Garofalo parait fleurie et signée de son invariable œillet. Quelque amateur libre de sou temps devrait bien s'assurer de ce détail caractéristique.
Le plus pur de ces diamants pittoresques, c'est le Martyre ('e saint, Marc et de saint Marcellin encouragés par saint Sebastien. L'art ne peut guère aller plus loin, et ce tableau doit prendre place parmi les sept merveilles du génie humain.
Quelle couleur et quel dessin dans ce groupe d'une femme et d'un enfant, (jue l'œil rencontre d'abord en pénétrant dans la toile! Quelle ineffable onction, quelle résignation céleste répandues sur les visages des deux saints déjà lumineux de l'auréole future, et comme elle est charmante cette tète de femme qui apparaît de trois quarts au-dessus de l'épaule de saint Sébastien, jeune, blonde, animée par l'émotion, l'œil plein de tristesse et de sollicitude! Cette tête, qui est tout ce qu'on voit du personnage, est d'un mouvement si juste, d'un dessin si parfait, que le reste du corps se devine sans peine derrière le groupe interposé qui le cache ; on en suit jusqu'au bout les lignes invisibles, tant l'anatomie est exacte.
Saint Sébastien est, dit-on, le portrait de Paul Véronèse, comme cette jeune fille est celui de sa femme. Ils étaient alors tous deux à la fleur de l'âge, et elle n'avait pas encore acquis cette beauté de matrone ample et lourde qui la caractérise dans les portraits qui restent
d'elle, entre autres dans celui de la galerie du palais Pitti, à Florence. Étoffes, détails, accessoires, tout est achevé avec ce soin extrême, ce fini consciencieux des premières œuvres, lorsque l'artiste ne travaille que pour contenter son génie et son cœur. C'est presque au bas de cette toile qu'est enterré le peintre. Jamais lampe plus éclatante n'illumina l'ombre d'un tombeau, et le clief-d'o:'uvre rayonne au-dessus du cercueil comme le flamboiement d'une apothéose.
Le Couronnement de Marie au ciel se passe au milieu des irradiations, des effluves et des scintillations d'une lumière qui n'a jamais existé que sur la palette de Paul Véronèse. Dans cette atmosphère d'or et d'argent en fusion qui traverse les cheveux du Christ, nage aériennement une Marie d'une beauté si célestement humaine, qu'elle vous fait battre le cœur tout en vous faisant courjjer la tète. Le Couronnement cVEsther par Assuénis est d'une grandeur et d'une opulence de ton sans pareilles. Ici Paul Véronèse a pu déployer à l'aise sa manière fastueuse; les perles, les satins, les velours, les brocarts d'or scintillent, frissonnent, miroitent et se coupent en cassures lumineuses. Quelle mâle et fière allure a le guerrier du premier plan, sous l'insouciant anachronisme de son armure! Et comme le grand chien sacramentel est campé crânement, comme il sent sa race, et comme il comprend l'honneur d'être ])eint par Paul Véronèse ! Pends-toi, Godefroy Jadin !
Dans le haut de l'église, à un endroit ])resque invisible d'en bas, il y a, de la main du maître, de grandes grisailles très-légèrement faites et d'une belle tournure; l'humidité et le temps, le manque de soins commencent à les altérer; une bombe autrichienne, en perçant la voulc, les a sillonnées d'une cicatrice.
La sacristie renferme encore des pcmlures de lui,
mais qui remontent à sa première jeunesse et où son jîénie encore timide cherche sa voie. Pour exphqiier cette prodigieuse abondance de Paul Véronèse dans cette église, la légende a plusieurs versions : d'abord une dévotion particulière de l'artiste à Saint- Sébastien ; ensuite, ce qui est plus romanesque, le meurtre d'un rival qui l'aurait obligé à chercher un refuge dans ce lieu d'asile embelli par ses loisirs reconnaissants. Selon d'autres, ce serait pour éviter la vengeance d'un sénateur dont il aurait exposé la caricature sur la place de Saint-Marc, que le peintre se serait tenu caché deux ans à Saint-Sébastien. Nous donnons ces histoires de sacristain pour ce qu'elles valent, sans prendre la peine de les critiquer.
Avant de sortir de cette radieuse église, dont nous sommes loin d'avoir indiqué toutes les richesses, si vous abaissez sur le pavé grisâtre votre œil é'ijloui des phosphorescences des plafonds, vous découvrirez à vos pieds une humble pierre qui ferme le caveau d'une dynastie de gondoliers. Le premier nom inscrit est Zorzi de Cataro, du traghet de Barnaba, sous la date de 1503. Le dernier porte le chiffre de 1785. La république n'a pas survécu de beaucoup aux Zorzi.
Santa-Maria dei Frari n'est pas dans l'aflVeux goût classique ou jésuite dont nous parlions tout à l'heure ; ses ogives, ses lancettes, sa tour romane, ses grandes murailles de briques rouges lui donnent un aspect plus religieux. Il y a au-dessus de la porte une statue de "Viltoria, représentant le Sauveur. L'église dei Frari, construite par Nicolas Pisano, remonte à 1250.
C'est là que se trouve le tombeau de Ganova : ce monument que l'artiste avait dessiné pour Titien, modifié en quelques parties, a servi à lui-même. Nous l'admirons très-médiocrement; c'est prétentieux, théâtral
et froid. A la Ijase d'une pyramide de in;ir])re vert aj)pliquée à la muraille d'rme chapelle, baille la porte noire d'un caveau, vers laquelle se dirige une procession de statues étagées sur les marches du monument : en tête marche une figure funèbre portant une urne sépulcrale ; derrière viennent des génies et des allégories tenant des flambeaux et des guirlandes de fleurs. Pour conlre-balancer cette partie de la composition, une grande figure nue, qui, sans doute, symbolise la fragilité de la vie, s'appuie sur une torche qu'elle éteint, et le lion ailé de Saint-Marc abaisse tristement son mufle sur ses pattes, dans une pose analogue au fameux lion de Thorwaldsen. Au-dessus de la porte, deux génies soutiennent le médaillon de Canova.
Ce tombeau paraît d'autant plus pauvre et plus mesquin d'idée et d'exécution, que l'église dei Frari est pleine de monuments anciens du jdus beau style, du plus ])el effet. Là reposent Alvise Pascaligo, Mar/o Zeno, Jacopo Barbaro, Jacopo Marcello, Benedetto Pesaro, dans des sarcophages ornés de statues d'une tournure et d'une lierté merveilleuses.
On y admire un triptyque de ^'ivarini qui remonte à 1482, et une Vierge de Titien drapée d'un voile blanc d'un charmant effet.
La statue équestre du général Colleoui, qui a une grande prestance sur sa monture de bronze, arrête d'abord les yeux lorsqu'on arrive par le canal à la petite place au fond de laquelle s'élève l'église de Saint- Jean-et-Paul. Quoique sa construction remonte au treizième ou au quatoi'zième siècle, elle n'a été consacrée qu'en 1430. Le tympan de la façade est joli, l'arcade circulaire qui le surplomjje est merveilleusement sculptée de fleurs et de fruits. On va à Saint-.Tcan-cl- Paul priucipalenienl jiuur voir la Mort de .sxiinl Piciix,
de Titien ; ta])leau si ])récieiix qu'il est défendu de le vendre, sous peine de mort. Nous aimons cette férocité artistique, et c'est le seul cas où la peine capitale nous paraisse devoir être conservée. Cependant d'autres ta- Lleaux du Titien nous semblent aussi dij^i^n es que celui Ih, malgré toute sa beauté, d'une pareille jalousie de la part de Venise , et nous nous en faisions, au delà des copies et des gravures, une idée différente et supérieure à la réalité. La scène se passe dans un bois; saint Pierre est renversé, le bourreau le tient par le bras et lève déjà l'épée; un prêtre s'enfuit épouvanté , el dans le ciel deux anges apparaissent, prêts à recueillir l'âme du martyr. Le bourreau est parfaitement campé; il menace et injurie bien. Une expression bestialement furieuse contracte ses traits. Ses yeux luisent sous son front bas comme ceux d'un tigre. Sa narine se dilate et flaire le sang. Mais il y a peut-être trop d'efTroi et pas assez de résignation dans la tête du saint. Il ne voit (|ue le glaive dont la froide lame va lui passer entre les vertèbres, et il oublie que là-haut, dans l'azur, planeut des messagers célestes avec des palmes el des couronnes. C'est trop un vulgaire condamné à qui l'on va couper le cou et que cela chagrine. Le moine, lui, est bien effrayé, bien crispé de terreur, mais il se sauve mal. Son corps, strapassé par les raccourcis, se dégingandé. Ses jambes sont rejetées en arrière par la course. Ses bras vont d'un coté et sa tête de l'autre.
Si la composition donne prise à la critique, on ne peut admirer qu'à genoux ce magnifique paysage, si grand, si sévère, si plein de style, ce coloris simple, mâle et robuste, ce faire large et grandiose, cette impassible souveraineté de touche, cette hautaine maestria qui révèle le dieu de la peinture. Titien, nous l'a-
Yons déjà dit, est la seule organisation d'artiste que le monde moderne puisse opposer au monde antique pour la force calme, la splendeur tranquille et l'éternelle sérénité.
Nous pourrions encore vous parler des monuments funèbres qui tapissent les murs, de l'autel Saint -Dominique, où l'histoire de ce saint est modelée dans une suite de bas-reliefs en bronze, par Joseph Mazza, de Bologne, du Christ en croix, de Tintoret, des magnifiques sculptures de la chapelle de Sainte-Marie-des- Roses, et du Couronnement de la Vierge, par Palma le A'ieux ; mais, dans une église où il y a un Titien, on ne voit que Titien. Ce soleil éteint toutes les étoiles.
Églises, scuole et palais.
Saiût-François-des-Vignes , avec son clocher blanc et rouge, mérite aussi d'être visité. Il y a près de l'église un cloître bizarre, fermé de grilles de bois noir, qui entoure une espèce de préau encombré de mauves sauvages, d'orties, de ciguës, d'asphodèles, de bardanes et autres plantes de ruines et de cimetières, au milieu desquelles s'élève une grotte en rocailles et en madrépores, assez semblable à ces petits rochers de coquillages que l'on vend au Havre et à Dieppe. Cette grotte abrite une effigie de saint François en bois ou en plâtre colorié, un joujou de di'votion, une chinoiserie jésuitique. Sous les arcades humides et verdies du cloître, au milieu de tombes usées par le frottement et d'inscriptions déjà illisibles, nous avons remarqué sur une dalle de pierre une gondole sculptée d'un relief un peu fruste, mais très-visible encore. Elle recouvrait un caveau de gondoliers , comme la tombe des Zorzi de Gataro à l'église de Saint-Sébastien ; chaque traghet avait ainsi son lieu de sépulture.
A Saint-François-des-A'ignes, nous avons vu un tableau de Negroponte, d'une beauté et d'une conser-
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vation remarquables. C'est le seul que nuus ayons i-encontré de ce peintre, dont nous n'avons jamais entendu prononcer le nom, qui pourtant mériterait d'être connu.
Nous allons en donner nue description un peu détaillée : La Vierge, assise sur un trône, revêtue d'une robe de brocart d'or et d'un manteau ramage du fini le plus précieux, dont une petite fille soutient le pan d'un air de dévotion ingénue, regarde amoureusement l'Enfant Jésus posé en travers sur ses genoux. La tète de cette Vierge, d'une délicatesse exquise, ferait honneur à Jean Bellin, à Garpaccio, à Perugin, h Durer, aux maîtres gothiques les plus suaves et les plus purs. Elle est blonde, et l'or de ses clieveux traités un à un se confond dans la splendeur d'un nimbe trilobé, incrusté de pierres précieuses à la façon byzantine; en haut, du fond de l'outremer d'un naïf paradis, le Père éternel regarde le groupe sacré dans une pose majestueuse et satisfaite; deux beaux anges tiennent des guirlandes de Heurs, et derrière le trône, couvert d'orfèvreries et d'émaux comme celui d'une impératrice du Bas-E.mj)irc, s'épanouit une floraison de roses et de lis arrangés en cabinet et qui rappellent les fraîches appellations de hi litanie.
Tout cela est traité avec cette religieuse minutie, cette ])alience inlinie qui ne semblent pas tenir compte du temps et qui accusent les longs loisirs du cloître. En effet, Negropontc était moine, comme le dit l'inscription tracée sur le tableau : Palrr Anloiiius h'cgroponte pinxil. Mais ce soin extrême n'ùte rien à la grandeur de l'aspect, à l'imposant de l'effet, et la richesse (hi coloris lutte victorieusement contre l'éclat des ors et des ornements gaufrés. C'est h la fois une image et un joyau, comme doivent l'être à notre sens les tableaux exposés à l'adoration des fidèles. I/arl, dans ces circonstances,
gagne à revêtir le lii>.e hiératique et mystérieux de l'idole. La Madone du P. Antoine de Negroponle à Saint- François-des- Vignes remplit admirablement ces conditions et soutient avec honneur le voisinage du Christ ressuscité de Paul Véronèse, du Martyre de Saint-Laurent de Santa-Croce, et de la Madone de Jean lîellin, un de ses meilleurs ouvrages, malheureusement })lacé dans une chapelle obscure.
11 ne faut pas négliger d'aller à Saint-Pantaléon, ne ITit-ce que pour le gigantesque plafond de Fumiani, représentant différents épisodes de la vie du saint, son martyre et son apothéose. Depuis la roideur monastique et la naïveté d'enluminure de missel du P. Antoine de Negroponte, il s'est écoulé bien des années, et l'art a fait bien du chemin. D'où vient cependant que ce plafond, qui égale en facilité hardie le salon d'Hercule, de Lemoine, et les fresques de l'Escurial, de Luca Giordano, vous laisse froid malgré son art de raccourci, ses trompe-l'œil, toutes ses ressources et ses roueries d'exécution? C'est que là le moyen est tout, que la main y devance la tête, et qu'il n'y a pas d'âme dans cette immense composition suspendue au-dessus de votre tête comme une Gloire d'opéra, par des ficelles visibles. Le gothique le plus sec, le plus contraint, le plus maladroit, a un charme qui manque à tous ces grands maniéristes si savants, si prestes, si habiles, et d'une pratique si expéditive.
Dans l'église de Santa-Maria-della-Salute, illustrée par la magnifique vue extérieure qu'en a tirée Ganaletto et que tout le monde a pu voir à la galerie du Louvre, on admire un superbe plafond du Titien, le meurtre d'Abel par Gain, exécuté avec une robustesse et une furie magistrales : c'est calme et violent comme toutes les œuvres bien réussies de ce peintre sans rival.
L'architecture est de Balthasar Loughena; les coupoles blanches sont d'une courbe très-gracieuse et s'arrondissent dans l'azur comme des seins pleins de lait ; cent trente statues aux draperies volantes, aux poses élégamment maniérées, en peuplent la corniche; une Eve fort jolie, en costume du temps, nous souriait tous les matins de cette corniche, lorsque nous demeurions à l'hôtel de l'Europe, sous un rayon de soleil rose qui teignait sou marbre d une rougeur pudique. La religion n'est pas farouche en Italie, et elle accepte volontiers la nudité sanctifiée par l'art. Nous avons déjà raconté, si notre mémoire ne nous trompe, la surprise que nous lit éprouver la rencontre d'une Eve semblable, encore moins vêtue si c'est possible, sur la plate-forme du dôme de Milan.
Nous pourrions continuer indéfiniment ce ])èlerinage d'église en église, car toutes renferment des ti-ésors qui nous entraîneraient à d'interminables descriptions; mais ce n'est pas un Guide que nous avons la prétention d'écrire; nous voulons seulement peindre, en quelques chapitres familiers, la vie à Venise d'un voyageur sans parti pris, curieux de tout, très-flàueur, capable d'abandonner un vieux monument ])our une jeune femme qui passe, prenant le hasard ])Our cicérone, et ne- parlant, sauf à être incomplet, que de ce (ju'il a vu. Ce sont des croquis faits d'après nature, des plaques de daguerréotype, de petits morceaux de mosaïque recueillis sur place, que nous juxtaposons sans trop nous soucier d'une correction et d'une r('gularité qu'il n'est peut-être pas possible d'obtenir dans une chose aussi diiïuse (lue le vagabondage à pied ou en gondole d'un feuilletoniste en vacance dans une ville inconnue ])uur lui, et où tant d'obj^ets tirent la curiosité de tous côtés.
Aussi, sans chercher une transition luhurieuse, nous
allons vous conduire tout droit à la Scuolade San-Rocco, élégant édifice composé de deux ordres de colonnes corinthiennes superposées, et qui sont nouées, au tiers de leur hauteur, d'un entrelacs du plus joli effet.
Saint Rocli, comme on le sait, jouit du privilège de guérir la peste : aussi est-il en grande vénération à Venise, particuhèremeut exposée aux contagions par ses rapports avec Gonstautiuople et les Échelles du Levant. Sa statue montre sur sa cuisse découverte un affreux bubon cliarbonné, car les saints sont homœopathes, et ne guérissent que les maladies dont ils sont affectés. La peste est traitée par un saint pestiféré, rophthalmie par une martyre à qui l'on a arraché les yeux, et ainsi de suite. C'est le cas de dire : SimiUa similibus. Médecine à part, on pense sans doute que ces bienheureux personnages compatissent plus tendrement aux maux qu'ils ont soufferts.
A la Scuola de Saint-Roch, on trouve une salle basse entièrement peinte j)ar le Tintoret, ce terrible abatteur de besogne, et, en montant un magnifique escalier monumental du Scarpagnino, l'on a à sa droite et à sa gauche, comme pour justifier le nom et le patronage du saint pestiféré, différents é))isodes de la grande épidémie vénitienne, qui pourraient servir aux illustrations (lu choléi'a parisien. Ces peintures cadavéreuses sont, celles de droite, d'Antonio Zanchi, celles de gauche, de Pietro Negri.
Dans le premier de ces tableaux, on voit l'arrivée de la peste à Venise. Le fléau, personnifié sous la figure d'un squelette, traverse l'air épais et malsain, porté par une femme aux mamelles flétries, hâve, décharnée et verte comme la putréfaction, qui vole à tire-d'aile, dans la pose delà Mort d'Orcagna. Sur le devant, une femme de trois quarts perdu court en fuyant ; elle est blonde et
potelée comme toute Vénitienne de race, et ce serait vraiment dommaire que le spectre hideux l'atteignit, car elle est chai'uiante dans sa frayeur et parfaitement dessinée.
De l'autre côté, un gondolier très -solidement campé, d'une proportion gigantesque et d'une musculature exagérée, démarre, avec un mouvement superbe, une barque destinée au transport des cadavres. Une femme morte, aux ombres noires, aux chairs livides, mais dont les bras charnus et la gorge puissante montrent qu'elle a été foudroyée pleine de vie parle fléau, se présente, la tête la première, en raccourci, d'une façon violente et dramatique ; près d'elle un homme (détail naïvement horrible) se bouche le nez, ne pouvant supporter la puanteur de ce beau corps à peine refroidi et déjà décomposé.
Ce lugubre poème se termine par la Fin de l(i pcslc. L'air se rassérène. Une femme développe au premier plan de fort belles épaules, d'une blanclieur vivace; plus de ces teintes bleuâtres, de ces chairs livides qui aj)pellent le chlore et la chaux vive. La santé i)ubli([ue est revenue. On peut respirer sans crainte d'avaler du poison, presser une main amie sans emporter un germe de mort. La république, par hi puissante intercession de saint Roch, a obtenu du ciel la cessation du fléau. Tout ce groupe supérieur est d'une grâce adorable. Le saint, penché aux pieds de Jésus-Christ et de la Vierge, supplie avec une inelfable ardeur, et l'on comprend (pie la bonté ct'Ieste n'a l'ien à refuser à une j)rière si fervente. La ré])ublique, symbolisée par une belle femme, dans le goût de Paul Véronèse, a une pose très-noble et d'une grande tournure; il est fâcheux que ses mains ne répondent pas à la beauté de sa télé.
C'est h la Sciiola (l(! Saiiil-Iioc.li que so trouve le
chef-d'œuvre de Tintoret, cet artisle si fécond et si inégal, qui va du sublime au détestable avec une facilité prodigieuse. Ce tableau immense représente dans un grand développement tout le drame sanglant du Calvaire. Il occupe à lui seul le fond d'une grande salle.
Le ciel, peint sans doute avec cette cendre bleue d'Egypte qui a joué de si mauvais tours aux artistes de ce temps-là, a des tons faux et louches désagréables à l'œil, qu'il ne devait pas offrir avant la carbonisation de cette couleur trompeuse, qui a si bizarrement noirci les fonds des Pèlerins iCEmmaïts, de Paul Véronèse ; mais cette imj)erfeclion est bien vite oubliée, tant les groupes des premiers plans s'emparent victorieusement du spectateur au bout de quelques minutes de contemplation. Les saintes femmes forment au])rès de la croix le trio le plus profondément désespéré ([ue puisse rêver la douleur humaine ; l'une d'elles, entièrement couverte de son manteau, git à terre et sanglote dans une prostration désolée de l'effet le jdus pathéti(jue.
Un nègre, pour dresser la croix d'un des larrons, se lient debout sur la pointe du pied, avec un mouvement contourné et strapassé qui manque de naturel ; mais il est peint, comme tout le reste du tableau, d'une brosse si véhémente et si furieuse , qu'on ne peut s'empêcher de l'admirer. Jamais Hubens, jamais Rembrandt, jamais Géricault, jamais Delacroix, dans leurs plus fiévreuses et leurs ])lus turbulentes esquisses, ne sont arrivés à cet emportement, à cette rage, à cette férocité. Cette fois, Tintoret a justifié pleinement son nom de ïlobusti; la vigueur ne saurait aller plus loin ; cela est violent, exagérée, mélodramatique, mais revêtu d'une qualité suprême : la force.
Cette toile, rayonnante d'un art souverain , doit faire 190 '20
pardonner à l'artiste bien des arpents de ces croûtes enfumées et noirâtres qu'on rencontre à chaque pas dans les palais, les églises et les galeries, et qui sont plutôt d'un teinturier que d'un peintre. Le Calvaire porte la date de 1565.
Avant de quitter la Scuola de San-Rocco, il faut regarder un très-beau Clirist du Titien, d'une expression douloureuse et profonde, et de charmantes portes d'autel, fouillées en 1765 par Philiberti , avec une délicatesse exquise et une étonnante perfection de détail. Ces sculptures, précieuses malgré leur date moderne, représentent différents traits delà vie de saint Roch, le patron du lieu. Les menuiseries de la salle supérieure sont aussi très-remarquables. Mais, si l'on voulait tout admirer, on n'en finirait pas.
En suivant cette méthode vagabonde, regagnons le grand canal et donnons quelques détails sur le jialais Vandramin Calergi, occupé maintenant par la duchesse de Berry. Il est d'une riche et noble architecture, de Pierre Lombard probablement ; de petits génies soutiennent, dans l'entablement et au-dessus des fenêtres, des écussons historiés d'ornements d'un goût exquis, et donnent beaucoup d'élégance à cette façade; un jardin de médiocre étendu fait verdoyer quelques arbres h côté de ce palais, que rien ne distinguerait des autres si les grands poteaux d'amarre blancs et bleus n'indiquaient, par les fleurs de lis dont ils sont semés, une demeure priucière et quasi l'oyale.
Quand on a obtenu la permission de visiter le jialais, des valets en livrée verte vous accueillent très-poliment au bas de l'escalier, dont l'eau baigne les marches, attachent votre gondole aux poteaux cl vous introduisent dans un vestibule où Tcm attend ({ue les formali'és d'admission soient reni])lie3.
Ce vestibule est aussi long que le palais; il aboutit à une sorte de cour semblable aux cours de nos hôtels ; on a besoin de songer qu'on est à Venise, pour ne pas s'attendre à y voir une voiture dételée et des chevaux de selle revenant du bois.
Deux gondoles remisées et quelques pots de terre garnis de sapinettes et autres pauvres plantes mourant de soif meublent seuls la nudité de cette vaste salle d'attente qu'on retrouve dans tous les palais vénitiens, anticiiambre qui est h la fois un débarcadère.
Au milieu de ce vestibule, a gauche, se présente un grand escalier entre deux murs, où pendent deux câbles de^soie rouge, et où règne la même décoration de malheureuses plantes vivaces. Un étroit tapis garnit les marches et conduit à une salle immense, pareille au vestibule, sans mobilier et sans ornement. De là on entre dans la salle k manger, dont les murs sont couverts de portraits de famille.
Cette pièce forme un carré long. Elle est très-bien éclairée par deux grandes fenêtres-balcon.
Une taljle ovale occupe le milieu, et un paravent cache la porte d'entrée. Sur la muraille de droite on remarque le portrait de la duchesse de Bourgogne, en robe de velours bleu , ceux du comte d'Artois et de Mme la princesse de Lamballe et quelques petits cadres. Sur la muraille de gauche, en face, le portrait de Louis XY, également en pied, et de chaque coté , ceux de ses filles. Mesdames de France.
Dans cette salle à manger, une porte masquée ouvre sur une chapelle obscure, et si petite que six personnes auraient peine à y tenir. On y compte quatre prie-Dieu. A droite, une grande porte donne accès dans un salon tout moderne, encombré de tableaux et d'une infinité de petits meubles : tables anglaises, coffrets parisiens,
rien n'y manque de ce channant luxe inutile qui rappelle la patrie par ses chères futilités; deux porti-aits de .Son Altesse Royale sont placés en regard : celui de Lawrence, en robe de satin hlanc, avec une rose au côté, montre le plus ravissant petit pied qu'il soit possible d'admirer dans un soulier de satin. Tout le fond de cette pièce est couvert de ces tableaux que tout le monde a vus aux expositions de 1 époque, et qui représentaient, pour la plupart, des héros de la Vendée.
En retraversant la salle à manger, on entre, par une porte à gauche, dans un salon qui parait petit relativement aux pièces précédentes, et peut-être écrasé j)ar le somptueux mobilier qu'il renferme. Là sont placés trente tableaux d'élite; c'est une espèce de Tribune, de Salon carré, où ne manque peut-être pas un seul des grands noms de la peinture. Au milieu de ces chefsd'œuvre rayonne une Vierge d'André del Sarto, d'une beauté à donner des frissons au bourgeois le moins connaisseur, au philistin le plus cuirassé de prosaïsme.
Ce salon, éclairé par un jour doux et ménagé, nous a paru la pièce préférée, le cœur même de l'édifice, et nous l'avons quitté à regret pour aller visiter le fameux salon où se trouvent ces deux colonnes de ])orphyre, dont la valeur est si grande qu'elle surpasse celle du palais tout entier. Elles sont placées devant une porte, et font aussi peu d'eifet que les lapis-lazuli du salon Serra à Gênes, qu'on croiiait volontiers j)ciuts et veinis, et qui ressemblent, à faire peur, à du moiré mi'lalliqiic bleu. Elles paraissent fausses, quoique de la véiilé la plus incoutestable.
Ce qui ajoute encore à cette maleucontrcuse pensée, c'est qu'on a jjlacé vis-à-vis de ces colonnes, dans une de ces hautes cheminées dont l'architecture va rejoindre la
voûte, un poêle qui peut être confortable, mais n'a rien d'élégant, et dont la faïence voisine mal avec le porphyre. Il y a encore un dernier salon qui n'a rien de remarquable. Aux quatre angles, quatre piédouches supportent quatre bustes, ceux du duc de Berry, de Charles X et autres personnages de la famille royale. De là, on communique dans les appartements du comte liUCchesi-Palii, et l'inspection est faite.
Ce serait tomber dans les lieux communs philosophiques que de transcrire ici les pensées que fait naître nécessairement sur la fragilité des grandeurs humaines cette visite au palais Yendramin-Galergi, modeste asile d'une si haute infortune. Mais ce n'est pas la première fois que Venise a le privilège d'abriter les royautés déchus ; Candide y soupa à l'auberge avec quatre monarques sans ouvrage, qui n'avaient pas le moyen de payer leurécot.
Nous saluâmes aussi, en allant à l'hôtel des postes chercher nos lettres de France, l'humble demeure d'une autre grandeur déchue, de Manin, ce héros sans emphase, égal aux plus grands de l'antiquité. Sur le modeste balcon de son appartement, k l'angle de la rue Paternian, se fanaient dans l'abandon quelques pots de jacinthe défleurie, et les fenêtres ternes avaient cet aspect mélancolique que prennent les maisons dont l'âme est partie ])our l'exil ou la mort , cet exil éternel.
Le Ghetto, Murano, Vicenzn.
Un jour, nous errions à l'aventure dans les recoins perclus de Venise, car nous aimons connaître des villes autre chose que la physionomie oflicielle, dessinée, déci'ite, racontée partout, et nous sommes curieux, le légitime tribut d'admiration payé, de soulever ce masque monumental que chaque cité se pose sur le visage pour dissimuler ses laideurs et ses misères. De ruelle eu ruelle, à force de passer des ponts et de nous tromper de chemin, nous étions arrivé au delà du Canarregio, dans une Venise qui ne ressemble guère à la Venise coquette des aquarelles. Des maisons k demi écroulées, aux fenêtres fermées par des jjlauclies, des places désertes, des espaces vides oii sc'ciiaient des linges sur des cordes et jouaient quelques enfants déguenillés, des plages arides sur lesquelles des calfats radoubaient des barques dans d'épais nuages de fumée, des églises abandonnées et fracassées par les bombes autrichiennes, dont quelques-unes étaient venues éclater sur cette limite extrême, des canaux à l'eau verte et lourde, oîi surnageaient des paillasses vidées et des détritus de légumes, formaient un ensemble de misère,
de solitude et d'abandon d'une impression pénible. Les villes factices et conquises sur la mer, comme Venise, ont besoin de richesse et de splendeur ; il faut tout le luxe des arts, toutes les magnificences de l'architecture, pour consoler de la nature absente. Si un palais de Scamozzi ou de Sammicheli a belle mine au bord du grand canal avec ses balcons, ses colonnes et ses escaliers de marbre, rien n'est plus triste qu'une masure qui s'effondre entre le ciel et l'eau, et qui voit sur ses pieds moisis courir les cloportes et grimper les crabes.
Nous marchions depuis quelque temps à travers un dédale de ruelles qui souvent nous ramenaient à notre point de départ. Nous remarquions avec surprise l'absence de tout emblème religieux au coin des rues ; plus de chapelles, plus de madones ornées d'ex-voto, plus de croix sculptées sur les places, plus d'effigies de saints, aucun de ces signes de dévotion extérieure si multiplit's dans les autres quartiers de la ville. Tout avait l'air étrange, farouche et mystérieux. Des figures bizarres et furtives glissaient silencieusement le long des murailles avec un air craintif. Ces figures n'avaient pas le type vénitien. Des nez recourbés, des yeux de charbon dans une pâleur verdàtre, des joues effilées, des mentons pointus, tout accusait une race différente. Les haillons qui les couvraient, étriqués, piteux, lustrés de crasse, avaient une sordidité particulière et dénotaient encore ])lus la cupidité que la pauvreté, une misère avare et plutôt voulue que subie, faite pour inspirer le mépris et non la pitié.
Les ruelles se rétrécissaient de plus en plus; les maisons se haussaient comme des Babels de taudis superposés, pour chercher un peu d'air respirable et de lumière au-dessus de l'ombre et de la fange où ram-
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jKiienl des êtres ditïormes. Plusieurs de ces maisons comptaient neuf étages, neuf zones de loques, d'ordures et d'industries immondes. Toutes les maladies oubliées des léproseries d'Orient semblaient ronger ces murailles galeuses; l'humidité les tachetait de plaques noires comme celles de la gangrène ; les efflorescences du salpêtre y simulaient dans le plâtre des rugosités, des verrues et des bubons de peste ; le crépi, s'effritant comme une peau darireuse, se détachait en pellicules furfuracées. Aucune ligne ne gardait la perpendiculaire ; tout chevauchait hors de l'aplomb ; un étage rentrait et l'autre faisait ventre; les fenêtres chassieuses, borgnes ou louches, n'avaient pas un carreau entier. Des emplâtres de papier y pansaient, tant bien que mal, les blessures des vitres; des bâtons, pareils à des bras d(''charnés, secouaient au-dessus des passants d'indesci'iptibles guenilles; des matelas hideusement souillés tâchaient de sécher au soleil sur le rebord des croisées béantes et noires.
Par places, un reste d'enduit de briques et de plâtre piles donnait à quehjues-unes de ces façades, naoins décrépites que les autres, une rougeur malsaine comme celle qui pUaqiie les pommettes d'une poitrinaire ou d'une courtisane de bas étage enluminée de fard. Ce n'étaient pas les moins laides et les moins repoussantes; on eût dit la santé sur la mort, le vice sur la misère. Lequel est le moins horrible, d'un cadavre dans toute sa lividité, ou d'un cadavre dont on a IVotté la face de cire jaune avec du vermillon ?
Des ponts en ruine, pliant leur dos voutf' comme des vieillards écrasés d'ans, et ])rès de laisser clioir leur arche dans l'eau, reliaient entre elles ces masses de masures infoi-mes, séparées par des canaux stagnants, fangeux, noirs comiiu} do l'encre, verts comme de la
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sanie, obstrués d'immondices et de dc'tritiis de toutes sortes, que la marée n'a pas la force d'emmener, impuissante qu'elle est à remuer celte eau endormie, opaque et lourde, semblable à celle d'un marais stygien ou d'un fleuve d'enfer.
Enfin, nous débouchâmes sur un cimpo assez vaste, passablement dallé, et au milieu duquel bâillait la gueule de pierre d'une citerne. A l'un des angles s'élevait un édifice d'un aspect architectural plus humain, dont la porte était surmontée d'une inscription sculptée en lettres orientales, que nous reconnûmes pour des caractères juifs. Le mystère s'expliquait. Ce quartier fétide et purulent, cette Cour des Miracles aquatiques était tout bonnement le Chetto, la juiverie de Venise, qui a conservé la sordiditc' caractéristique du moyen âge.
Probablement, si l'on pénétrait dans ces maisons pourries, lézardées, rayées de suintements immondes, on y trouverait, ainsi que dans les anciennes juiveries, des Rebecca et des Rachel d'une beauté orientalement radieuse, roides d'or et de pierreries comme des idoles hindoues, assises sur les plus précieux tapis de Smyrne, au milieu de vaisselles d'or et de richesses inappréciables entassées par l'avarice paternelle ; car la pauvreté du juif n'est qu'extérieure. Si le chrétien aie faux luxe, l'israélite a la fausse misère. Comme certains insectes, pour échapper à ces persécuteurs, il se roule dans l'ordure et se fait couleur de fange. Cette habitude prise au moyen Age, oii elle était nécessaire, il ne l'a pas encore perdue, quoique rien ne la justifie à présent, et il la continue avec l'opiniâtreté indélébile de sa race.
Cet édifice historié d'une inscription hébraïque était la synagogue. Nous y entrâmes. Un assez bel escalier nous conduisit dans une grande salle oblongue boisée