XLVII
INTRODUCTION
L'art grec.
Diatlumène et l’Amazone, caractérisée essentiellement par la position des pieds, était voulue et calculée par le maître pour imprimer à son sujet comme un souffle de vie et lui donner un maintien d’une parfaite harmonie, propre à faire ressortir la robuste beauté du corps, les proportions exactes de l’ensemble avec chacune des parties, la symétrie la plus complète et l’exécution la plus achevée de tous les détails. La beauté de ces statues nous paraît à la vérité vigoureuse et même quelque peu lourde, si bien que nous comprenons le léger reproche qu’elles ont eu à subir à une époque où le goût était différent, mieux que les louanges exagérées qu’on a prodiguées à la perfection du travail et au charme captivant de la beauté. Cependant, il ne faut pas perdre de vue que l’effet voulu est impossible sans la perfection la plus complète et l’on peut conclure d’une parole attribuée à Polyclète lui-même que c’était en cela que consistait pour lui le secret proprement dit de l’art. Malheureusement, nous ne connaissons jusqu’ici aucune œuvre originale de Polyclète, ni même aucune copie d’une de ses œuvres assez excellente pour nous permettre de nous faire une idée exacte de cette perfection.
Au ive s. av. J.-C., Scopas et Praxitèle sont les plus brillants représentants de l’art grec; Lysippe de Sicyone suit leurs traces à la fin du siècle.
Scopas est au nombre des sculpteurs qui, au milieu du siècle, furent occupés au Mausolée a’Halicarnasse. Les fragments qui nous en restent (à Londres) nous renseignent sur les tendances de l’art à cette époque, comme le font pour le temps de Périclès les sculptures du Parthénon et pour les temps antérieurs les sculptures d’Olympie et d’Egine. Nous n’avons que très peu de sculptures qui puissent en toute certitude être attribuées à Scopas. A Rome, le morceau le plus important de ce genre est la superbe tête rayonnante de vie et d’esprit qu’on a rapportée sur une statue antique de la villa Médicis (p. 173) où elle se trouve et qui ressemble au Méléagre du Vatican (p. 381), tout en le surpassant de beaucoup en beauté.
Comparé aux sculptures du Mausolée, le groupe antique qu’on appelle communément Pasquin semble appartenir à la même époque. On en retrouve à Rome plusieurs répliques, mais très fragmentaires. Le Bernin déclarait le fragment affreusement mutilé du palais Braschi (p. 244) comme la meilleure antique qu’il connût. Les débris de ce groupe qui se trouvent au Vatican nous en donnent une idée plus exacte (p. 379).
La beauté douce et la grâce ont été le propre des artistes contemporains de Praxitèle. Dans le temps où les Athéniens, fatigués de leurs luttes avec les autres Grecs, aspiraient après la paix, Céphisodote l’Aîné représenta la déesse de la Paix tenant sur le bras, comme enfant, Plutus , le dieu des richesses. —
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Praxitèle lui-même appartient à la génération suivante; sa Vénus de Cnide (p. 374), son Cupidon de Thespies, son Satyre (p. 260), firent surtout l’admiration et la joie de l’antiquité. Après les fouilles récentes faites à Olympie, qui nous ont donné le Mercure de Praxitèle dans un état de conservation parfaite, nous sommes à même de comprendre l’enthousiasme de l’antiquité et nous le partageons. Cet unique original du grand maître, dont l’authenticité est au-dessus de toute contestation, nous apprend en outre qu’il ne faut pas accorder une foi trop aveugle aux médiocres copies de ses œuvres qui peuplent en si grand nombre les musées sans justifier du grand nom qu’elles portent. C’est probablement pour cette raison qu’on n’a pas encore réussi à démêler dans la provision d’antiques que nous possédons ce qui doit sûrement appartenir à l’époque de Praxitèle. Les fils de ce dernier, Céphisodote le Jeune et Timarque , furent aussi des maîtres distingués.
En même temps que Scopas fiorissait Léocharès, qui était l’auteur du groupe célèbre de Ganymède enlevé dans les airs par l’aigle de Jupiter (p. 375). C’est à cette époque qu’appartient, d’après les recherches modernes, la plus célèbre de toutes les statues de Rome, V Apollon du Belvédère (p. 380). Il est vrai que pendant longtemps on a voulu lui assigner une date postérieure, qu’on a voulu nous forcer à voir un dieu des batailles dans ce beau favori de Winckelmann qui tient à la main gauche son égide terrifiante, et à nous représenter l’original qu’il reproduit comme une statue de bronze créée à l’occasion de la victoire remportée sur les Gaulois en 278 av. J.-C. lors de leur assaut contre Delphes. La fausseté de ces suppositions est maintenant reconnue. Le dieu s’avançant avec une démarche d’une aisance héroïque tenait en main son arc d’un air menaçant. Ce qui nous trouble dans cette brillante apparition peut être, mis sur le compte du restaurateur moderne qui lui a tourné la main gauche beaucoup trop en arrière et a trop relevé la droite. Par contre, on peut reprocher tà l’artiste antique d’avoir ciselé son modèle d’une manière trop correcte et trop élégante, au lieu de lui donner une expression plus male et plus hardie. La tête d’Apollon qui se trouve à Bâle et qu’on nomme ordinairement tête Steinhciuser , a beaucoup d’analogie avec celle du Belvédère et, malgré sa restauration défectueuse, elle porte évidemment l’empreinte de l’époque de Scopas. Celui à qui l’Apollon du Belvédère ne suffit pas parviendra peut-être à se représenter l’original en étudiant les sculptures du Mausolée. Mais il n’en reste pas moins permis de prendre plaisir à ce qu’on possède et de s’abandonner sans contrainte à une admiration pleine de jouissance dans la contemplation de la statue telle qu’elle est.
Alexandre le Grand, à ce qu’on raconte, ne voulut être représenté en statue que par Lysippe de Sicyone , dans le Péloponèse. Ce statuaire peut être considéré comme le représentant d’une nou-
Bædeker. Italie centrale. 14e édition. d
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L'art grec.
velle école, le symbole de la transformation qui s’opéra dans les idées artistiques de cette époque. La magnifique copie en marbre du bronze Apoxyomène (p. 384) nous révèle extérieurement comme intérieurement l’épanouissement d’un art nouveau. Nous avons sous les yeux un jeune homme à l’allure libre, ample et dégagée, aux formes sveltes et élancées, naturelles et bien proportionnées comme il convient au sujet, la tête petite reposant sur un cou élevé, les membres allongés, les pieds solidement campés. L’effet produit repose tout entier sur la vérité et la beauté de l’être physique, sur le charme d’une vive animation qui se trahit malgré le calme apparent du corps. C’est une joie de s’imaginer le mouvement de la main gauche, le léger balancement du corps sur les hanches, le jeu séduisant de toute la musculature. La tête est d’une moulure si parfaite que même sous sa riche chevelure on peut suivre la forme du crâne; le front est proéminent, plein de vie, d’une structure riche et expressive. Cette statue marque un progrès évident dans l’histoire de l’art; on s’en rendra compte en la comparant à l’une des œuvres de Polyclète renfermée dans la même salle du Vatican. Les proportions sont devenues plus sveltes, les formes plus riches, plus variées, plus individuelles, en même temps qu’elles ont acquis plus de naturel et de noblesse. Lysippe a, comme Myron, fourni de nombreuses représentations d’animaux et, à l’opposé de Praxitèle, le nombre de ses portraits est considérable. On estime ses œuvres à plus de quinze cents; c’étaient de grands groupes, aussi bien que des figures séparées, des dieux, des héros, des hommes, des quadriges, des chasses, des lions, des chiens, en un mot des sujets de toute espèce et de hardies personnifications, telles que le Cairos , l’image de l’Occasion qu’il faut saisir aux cheveux.
Non seulement la génération d’alors, mais encore les générations suivantes furent d’avis que Lysippe et le peintre Apelle, son contemporain, avaient atteint le plus haut degré possible de conformité à la nature et avaient poussé l’habileté dans leur art jusqu’à la perfection. Bien plus que Praxitèle, le style du premier a influencé les artistes du siècle suivant. Les magnifiques colosses du Mont Cavallo (p. 193) sont peut-être le plus propres à nous donner une idée exacte de la manière dont Lysippe et ses successeurs ont créé leurs nombreuses statues colossales. Au nombre des disciples de ce grand artiste se trouvaient ses trois fils LcCippe , Boëdas et Euthycrate, dont le dernier est le plus célèbre.
Les expéditions d’Alexandre, la connaissance de l’Orient et de scs trésors, la fondation de vastes monarchies, de grandes villes riches et brillantes, les progrès faits dans la connaissance de la nature et le changement qui en résulte dans les idées religieuses, amènent pour l’architecture et la sculpture de nouvelles tâches à remplir, de nouveaux matériaux et un nouvel ordre d’idées. L’art grec rivalise à partir de ce temps avec le luxe et les choses colos-
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L'art hellénistique. INTRODUCTION. LI
sales de l’Orient. Il glorifie les actions et les victoires des rois, il sait inventer tout ce qui peut entretenir et développer le luxe et la splendeur des villes, des palais et des habitations en général; mais il s’est beaucoup éloigné de la grandeur simple du siècle de Périclès, où, fidèle à la religion des ancêtres, on ne s’appliquait qu’à servir les dieux du pays et par là les intérêts publics. La célébrité des vieux centres artistiques de la Grèce est même alors éclipsée par celle des nouvelles villes internationales et commerçantes à' Alexandrie en Egypte, iV Antioche sur l’Oronte, en Syrie, de Pergame et de Rhodes. C’est l’art grec transporté en Egypte qui produit le beau groupe du Nil couché (p. 384) et entouré de seize jolis enfants, allusion aux seize coudées qu’atteint tous les ans l’élévation du fleuve auquel l’Egypte doit sa fertilité; c’est lui qui produit les types d’/sâs (p. 382) et d 'Ilarpocrate (p. 261). — Antioche a été représentée dans un groupe gracieux (p. 376) par Eutychide, élève de Lysippe. La Ville d'Antioche est assise sur un rocher, la tête ornée d’une couronne murale et tenant des épis de la main droite. A ses pieds sort de terre (la rivière coule quelque temps sous terre) le dieu de l’Oronte, figuré par un enfant. — Les sculpteurs de Pergame célébrèrent surtout dans leurs œuvres les victoires de leurs rois sur les Celtes. La statue du Gaulois mourant , dit le Gladiateur mourant, au musée du Capitole (p. 260) et le groupe de Gaulois du musée des Thermes (p. 189), nous montrent avec quel talent ils s’acquittèrent de cette tâche. Les guerriers étrangers, différents des Grecs dans leur conformation, leur costume et leurs mœurs, étaient pour l’artiste grec des figures excessivement curieuses, qu’il rendait avec toute l’exactitude historique. C’étaient pour lui des apparitions admirables que ces hommes avec leur bravoure sauvage et chevaleresque, dans leur inflexibilité qui préférait la mort à la honte. En donnant une expression convenable à la noblesse, à la bravoure et à la beauté dans le caractère des ennemis vaincus, il en faisait paraître d’autant plus grandes et plus glorieuses les actions du prince et de l’armée de sa nation. Au ive s. de notre ère, on voyait encore à l’Acropole d’Athènes un ex-voto du roi Attale, composé d’un grand nombre de figures. Il avait pour sujets les combats des dieux contre les Géants, ceux des Athéniens contre les Amazones et. contre les Perses et ceux d’Attale lui-même contre les Celtes. On a eu dans les derniers temps le bonheur de retrouver quelques figures de ces groupes dans les collections de Venise, de Rome et de Naples. — La plus belle création des artistes de Pergame est la grande frise des Titans , ou Gigantomachie, exécutée sous le règne du successeur d’Attale Ier, Eumène II (197-159 av. J.-C.). Les restes imposants de cette frise forment le plus bel ornement du musée de Pergame à Berlin. On sait que Rome était en rapports fréquents avec Pergame et Rhodes, surtout avec cette dernière où les arts étaient cultivés avec la plus
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INTRODUCTION. L'art hellénistique.
grande intelligence, une habileté consommée, une activité infatigable. Le fameux Colosse, personnification du Soleil, Hélios , le dieu national des Rhodiens, était l’œuvre d’un disciple de Lysippe, le Rhodien Charès de Lindos (vers 285 av. J.-C.). Il avait 34 m. de haut et passait pour une des sept merveilles du monde.
C’est à Rhodes également que se trouvait l’immense groupe de marbre connu sous le nom de Taureau Farnèse qu’ Asinius Pollion fit transporter à Rome. Cette œuvre (réplique à Naples), étonnante par la hardiesse de sa structure architectonique et plastique, faite de la main d’Apollonius et de Tauriscus de Tralles, rappelle par la variété de ses détails le groupe des Titans de Pergame. C’est de Rhodes aussi que nous vient le fameux groupe de Laocooîi et de ses fils (p. 380), œuvre d’Agésandre et de ses fils Atliénodore et Polydore. Autrefois on a vivement discuté la question de savoir si ces artistes n’ont pas vécu à l’époque des successeurs d’Alexandre, ou plutôt au temps de l’empereur Titus. Cette dernière opinion est entièrement abandonnée depuis les découvertes récentes faites à Rhodes. Une troisième supposition, appuyée par des inscriptions portant le nom des artistes, fixe la date du groupe célèbre à l’an 100 av. J.-C. ou peu avant. Elle finira sans doute par prévaloir en considération du fait que la forme des lettres correspond aux caractères employés à cette époque. Il rappelle incontestablement la grande frise des Titans de Pergame, d’où l’on a tiré la conclusion souvent contestée que le Laocoon est postérieur en date au Combat des Titans.
Les artistes grecs de cette époque étaient contemporains des Romains avec lesquels ils entretenaient de fréquents rapports. Les classes riches et cultivées ne se contentaient pas d’acheter des œuvres d’art anciennes, mais en commandaient aussi de nouvelles, des pièces originales ou soi-disant originales, ou le plus souvent des copies, des imitations ou des modifications d’œuvres célèbres et recherchées. Il semble que, dans les derniers temps de la République et sous les premiers empereurs, on ait acquis une virtuosité toute particulière à copier bien et beaucoup. Il doit avoir existé à Rome même des ateliers florissants qui livraient surtout des copies et des imitations de tout genre et de toute grandeur.
Parmi les célèbres sculpteurs grecs qui ont sans aucun doute travaillé à Rome, il faut citer Pasitèle, originaire de l’Italie méridionale et -contemporain de Pompée, ainsi qu’ Archésilas. Aucune des œuvres du premier, dont l’authenticité soit prouvée par une inscription, ne nous a été conservée. Nous possédons de son élève Stéphanos la statue d’un adolescent qui se trouve à la villa Albani (p. 413) ; c’est la reproduction exacte d’un modèle grec très ancien, ou tout au moins, elle lui touche de très près. Ménélas, l’élève de Stéphanos, nous a donné le groupe d 'Oreste et Electre du musée des Thermes (p. 190).
L'art romain.
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