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GIORGIONE

Fig. 118. — Giorgione. — La Tempête.

(Venise, Musée Giovanelll.)

(Cliché Alinari.)

Elevé à Venise, il y mena une

existence sentimentale ; il

chantait si bien, en s' xcom-

pagnant sur le luth, qu'on

avait souvent recours à lui

pour des concerts et des réunions de la noblesse. Très

doux, il excellait également

dans la peinture à l'huile et

à fresque à rendre la vivacité

des couleurs et le mystère des

clairs-obscurs, de sorte que

beaucoup des meilleurs artistes de son temps déclaraient

qu'il n'avait son égal ni à

Venise, ni ailleurs, pour animer les figures d'un souffle

de vie et imiter la fraîcheur

de la chair vivante. " A ses grandes qualités techniques, à une

extraordinaire souplesse d'exécution, à un sens profond de la beauté, il joignait un talent infiniment varié : il réussissait aussi bien le portrait que le paysage, les sujets sacrés ou allégoriques, le tableau de genre et les scènes historiques ; un souffle puissant de poésie, véritable enchantement de l'œil et de l'esprit, passe dans ses œuvres.

La composition du tableau de Castelfranco (fig. 1 1 9) est encore primitive, mais déjà les figures expriment la vie, et le paysage occupe une place importante, non seulement dans l'espace, mais dans le sentiment de l'ensemble. La Vierge, assise sur un trône très élevé, comme appuyée au ciel, sereine,

Fig. 119. — Giorgone. — Madone

avec l'Enfant Jésus et DES Saints.

(Castelfranco Veneto, Église paroissiale.)

(Cliché Alinari.)

LE NORD DE L'ITALIE

pleine de douceur, parfaite de lignes, est une des plus belles créations de Fart italien.

Deux autres grands artistes contribuèrent alors à la renaissance de la peinture vénitienne et l'amenèrent à une splendeur unique : Jacopo Palma Vec-

Fig. 120. — Palma Vecchio. — Le Sauveur

au milieu des apotres bénit la cananéenne.

(Venise, Académie.) (Cliché Alinari.)

chio et Tiziano Vecellio. Comme Giorgione, ils venaient de la " terre ferme ", et, comme lui, ce furent d'admirables paysagistes, capables de peindre en plein air, dans une atmosphère lumineuse, les objets et les choses.

Jacopo Negretti (né à Serinalta, sur le territoire de Bergame, vers 1 480, et appelé généralement Palma Vecchio pour le distinguer de son neveu du même nom) n'eut pas le génie de Giorgione ; pourtant on ne saurait trop admirer chez lui la lumière et le sentiment du grandiose (fig. 1 20). Il procède aussi de Giovanni Bellini, mais son goût lui fit de bonne heure aborder, en des compositions moins régulières, des sujets très variés, d'un coloris ardent et vigoureux. Parmi ses œuvres dispersées dans la moitié de l'Europe, la plus fameuse et la plus caractéristique est toujours la Sainte Barbe (fig. 121), conservée à l'église Santa Maria Formosa, à Venise. C'est une expression parfaite de la beauté vénitienne : les chairs dorées par le soleil, la séduction du regard velouté et une saine robustesse en ont fait le type de prédilection de la peinture vénitienne, d'une trempe assez forte dès ses débuts pour se perpétuer dans l'art à travers les siècles.

Ce n'est plus une sainte, mais une superbe créature, avide d'aimer et d'être aimée, épanouie au milieu des splendeurs de Venise.

Les blondes et florissantes Vénitiennes offraient aux peintres le spectacle d'une beauté souveraine, d'un luxe merveilleux, et les artistes, en fixant leurs traits en des œuvres immortelles, leur donnaient, en échange, l'éternité de l'admiration.

Sur les places, sur les canaux, dans la foule, passaient les Bellini,

APOGEE DE SPLENDEUR

Antonello da Messina, Bastiani, Carpaccio, Mansueti, les Vivarini, Crivelli, Gian Battista Cima ; plus tard, Jacopo Palma, Giorgione, Lorenzo Lotto, Sebastiano del Piombo déjà conquis aux formes nouvelles, Titien, le Tintoret, Paris Bordone, Bonifazio, Paul Véronèse et cent autres. Leur vision d'artistes se retrempait aux sources mêmes de la vie. Les goûts esthétiques de tous créaient des types où revivaient le cavalier élégant aux vêtements ajustés, les sénateurs austères drapés dans leurs toges de pourpre ; les dames si somptueusement parées qu'à se vêtir elles engloutissaient des patrimoines, les femmes du peuple dans leurs costumes traditionnels, puis les Mores achetés en Afrique, les esclaves circassiennes que les patriciennes voulaient avoir à leur service, les Turcs au large turban, les Persans coiffés de hautes toques et venus là pour vendre leurs étoffes, les Africains qui faisaient le commerce de drogues et d'animaux exotiques, les Flamands et les Hongrois qui chantaient les rhapsodies de leur terre natale.

Tout ce que la fantaisie débordante d'un poète ou le merveilleux des Mille et une Nuits peut inventer pour surprendre les imaginations, comme en un songe divin, ce peuple de marins et de soldats l'avait réalisé.

Ainsi Venise se paraît de séduction et vivait dans des rêves de gloire. Aujourd'hui, dans la lassitude et le silence où elle dort, celui qui sait regarder, penser et aimer, éprouve toujours pour elle le désir voluptueux d'une passion.

Si le regard altère de beauté, de lumière et de couleur, goûte encore en elle un

Fig. 121. — Palma

Vecchio.

Sainte Barbe.

(Venise, Santa Maria

Formosa.) (Cliché Âlinari.)

Fig. 122. — Titien.

L'Assomption.

(Venise, Académ ic.)

(Cliché Alinari.)

LE NORD DE L'ITALIE

charme infini, de quel éclat ne devait-elle pas rayonner aux yeux d'un Bellini, d'un Titien, d'un Véronèse ? Ces grands artistes recueillaient sans se lasser toutes ces impressions, et, dans la multitude de leurs œuvres, ils représentaient la vie de leur temps, historiens puissants d'un monde que la mollesse et l'insouciance conduisaient à sa ruine.

Le plus complet de tous ces artistes fut Titien ; on peut dire qu'il réunit tous les dons de l'école vénitienne et qu'il fut l'interprète des sentiments les plus variés ; aussi l'a-t-on appelé ■ l'universel confident delà nature ". Né entre 1477 et 1480, à Pieve diCadore, mort le 26 août 1 576, il vécut près de cent ans, travaillant presque sans interruption. Le sens de la vérité et de la beauté, l'amour de son art et une extraordinaire facilité d'exécution ont fait de lui un des artistes les plus prodigieux.

On a dit avec raison qu'il résume Giovanni Bellini, Giorgione et Palma, et qu'il prépare le Tintoret, Véronèse et Tiepolo. Il puise sa force dans le travail de ceux qui l'ont précédé d'un demi-siècle, et il étend son influence jusqu'aux heures suprêmes de l'art vénitien. Merveilleux dans les sujets sacrés comme dans les scènes païennes, novateur dans le paysage, incomparable dans le portrait (fig. 128), il sut apporter dans tous les domaines une note neuve et un caractère absolument personnel. Le trait essentiel du génie du Titien est qu'il réussit à donner aux êtres et aux choses une harmonie, un charme divin. Ce qui, dans la réalité, est fragmentaire et détaché, il le rassemble et en compose un tout parfait. Son esprit est simplificateur par excellence. Il sait tout exprimer avec une puissance de synthèse qui confond. Rien ne lui est difficile, ni le mirage païen, ni la vision céleste, ni la beauté idéale, ni la réalité la plus robuste et la plus individuelle ; il s'attaque à tout, il crée des contrastes vigoureux qu'il réussit à fondre harmonieusement, grâce à l'autorité fascinatrice de son art.

Fig. i23. — Giorgione ou Titien.

Le Concert.

(Florence, Musée Pitti.) (Cliché Alinari.)

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