‹ ItalieChapitre 18 sur 68 · SCENE IIL · texte numérisé non relu

SCENE IIL

PHILIPPE, TARUDAN.

PHILIPPE

Gomment vous nomme-t-on, messire.'^

TARUDAN.

On m'appelle Tarudan.

PHILIPPE

Tarudan, vous êtes brave; seul contre dix brigands, vous vous êtes élancé comme un lion.

C'est qu'un lion, monseigneur, n'a pas pour habitude de reculer devant un troupeau de brebis; et ces lazzarones, qui n'ont d'effrayant et de

DEUXlklVlK TABLEAU. 4tf

féroce (jiie leur renommée, ont tous, soyez-en sûr, une ame lâche et faible , sous une enveloppe de poignards... Terribles et braves, quand on ne se défend pas ; et lorsqu'on leur résiste , timides comme des bœufs sous le coutelas du boucher.,.. D'ailleurs , qu'y a-t-il d'étonnant là-dedans, monseigneur? Tous les jours des soldats bravent les plus grands dangers; ils se ruent sur une batterie ennemie, comme des flots sur une grève. — Rien ne les arrête. — L'enthousiasme, la gloire les possèdent : et pourquoi ?... Pour faire goûter la victoire à leur général, dans une coupe de sang... Ils combattent, eux, pour donner la mort. Mais quand on tire l'épée pour sauver la vie d'un homme, croyez-vous que l'enthousiasme ne brûle pas plus vif encore ? Votre courage devient un délire ; une voix du ciel semble vous dire : « Courage. » Ce n'est plus l'homme qui agit, c'est Dieu qui frappe, et c'est lui que vous devez remercier... Quand vous fûtes attaqué, il a voulu que ce fût moi qui se trouvât là pour vous défendre... Tarudan fut l'épée. Dieu , monseigneur, fut la main qui la dirigea.

PHILIPPE

Il est beau de parler en chrétien , messire , quand on agit, comme vous, en brave chevalier. — Je suis lier de ne devoir la vie qu a un homme de; votre trempe. — De quel pays êtes- vous?

46 ITALlt, DR A Al K.

TAKUDAN.

De la Calabre, monseigneur, ou j'ai passe ma jeunesse.

l'IlILllTL.

Que iaisiez-vous i'

ÏÀRUDAN.

Dans la saison j'allaissurlamer jeler le filet avec les pécheurs, ce qui m'apprit à connaître le danger ; j'allais poursuivre sur les montagnes le sanglier sauvage , ce qui me donna de la vigueur au corps pour supporter la fatigue ; et plus d'une fois j'ai manie la hache avec les bûcherons de la foret , ce qui me donna de la force au bras pour manier une e'pee... Que mon courage ne vous étonne pas, ce n'est qu'habitude : la mort est un hochet avec lequel j'ai joue tout enfant,

PHILIPPE

Tarudan, vos paroles annoncent une origine plus noble que ne le ferait croire cet habit.

TARUDAN.

L'habit n'est qu'un masque , monseigneur. Une ame noble et forte peut tout aussi bien battre sous les haillons du pauvre , qu'une ame traîlreuse et lâche sous le manteau d'hermine d'un cardinal... \ous me croyez de noble origine., merci,

monseigneur, merci; — car c'est aussi ma pensée,

à moi.

priiLipPK.

Votre famille?

Ma famille, je ne la connais pas... Un vieux Napolitain , du nom de Beppo , me recueillit , m'éleva et me servit de père... C'est que je l'aimais comme un père, monseigneur ; je me croyais son fils... Il y a deux ans, avant de mourir, il me dit à peu près ces mots : « Tarudan, ce nom que tu » portes n'est pas le tien.... Tu me nommes ton » père et tu n'es pas mon fils... Si je t'ai caché » ce secret aussi long-tems, c'est que j'ai voulu )> attendre que tu fusses digne de le connaître... j> A quoi t'eût servi , si , comme de jeunes insen- » ses, tu te fusses livré aux débauches, aux orgies, » au commerce des femmes qui t'eussent énervé, » que je t'apprisse que tu étais de noble race ?...» — Alors, il me raconta... — Ah! monseigneur, il paraît que mon enfance fut bercée sur une mer de feu et de sang.

PHILIPPE

Et ce qu'il vous raconta?...

TARUDAN.

Monseigneur , c'est mon secret.

'iH ITALIK, DHAME.

riiii.ii'i'i;

Je le respeele. — El depuis ce leins, que faitesvous, TarutJani'

JAUUDAN.

En mourant , ce brave homme me laissa une somme d'argent assez forte. Je quittai la Calabre; je parcourus le Tyrol , la Suisse, la France, l'Espagne; je visitai l'Italie, cherchant à découvrir ma famille.... J'ai voulu tromper cet ennui d'être seul sur la terre, j'ai couru les gais carnavals de Rome et de Yenise:... j'ai essayé des danses, de l'orgie....

PHILIPPE

Et de l'amour, sans doute?

TARUDAN.

L'amour , pour moi , monseigneur , n'a jamais été qu'un besoin de quelques instans. J'ai pressé des femmes dans mes bras, sans les aimer, comme un enfant ferait d'un hochet;... j'ai respiré le parfum de leurs lèvres, comme j'eusse respiré le parfum d'une fleur ; je leur ai dit : « Je t'aime », comme je l'eusse dit à une bouteille de Xérès, à un plat de macaroni... Chaque homme, monseigneur, à un creux dans la poitrine ; les hommes le remplissent , qui par l'amour, qui par l'étude, qui par des monceaux d'or... — Chez moi, un seul sentiment l'a comblé tout entier , sans

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laisser de place à aucun aulre.. C'est un désir de gloire, un désir d'élre quelque chose, de briller coinnie une étoile au-dessus de la vulgaire foule... c'est l'ambition de retrouver ma famille, que je rêve noble et puissante; c'est l'espérance de porter un nom, que je rêve de sonore et célèbre renommée.

PHILIPPE

Eh , bien! messire Tarudan , puisque vous de'sircz un nom , vous pouvez vous le faire vousmême; les Sarrazins commencent à reparaître en Sicile... Une ])lace de capitaine dans les troupes napolilaines —

Comment espérer, monseigneur!

PIIMJPPK.

Lorsqu'on a sauvé la vie au duc de Naples...

TARTTDAN.

Quoi ! vous seriez. ...

pmMPi>F..

Croyez -vous qu'on ne mérite pas qu'il vous accorde une place de capitaine dans ses troupes.

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