MANFREDI, ISABELLA
Isabclla vient , se dirige à pas lents auprès tle Manfrcdi , se penche nonchalamment sur son e'paulc , et d'une voix douce,
ISABELLA
Eh ! bien, Manfredi , es-tu mieux à présent ?
MANFREDI
Qui me parle? Isabella... ah! c'est toi , ïsabella... tu me demandais si j'étais mieux , n'est-ce pas?... otii , je suis mieux, mon amour... Isabella , ce soir
NEiivii:>ih tajîl?:ai'. *ior>
ii'as-lu [)as l'cmarfjiu', (juc le soleil cii se coucliaiil a pris une leinto de sanii;:*
ISARELLA.
Je n'ai remarque qu'une chose, Mandedi , la Iris! esse.
MyVNFRKDI.
Ma frisl esse... elle est passée , Isabella, puisque je suis auprès de toi... de la tristesse, et couiment en aurais-je, tu vas ni'apparlenir... je dois elre gai cl joyeux, n'est-ce pas?... Isabella, n'a-l-on pas dit que, l'autre nuit, le vent avait abattu la croix de San Géronirno et déraciné les chéries les plus robustes... n'a-t-on pas dit ejicore que le feu du sanctuaire s'était éteint , et que la statue de la Yierge avait disparu de la nef?
ISARELLA.
Manfredi, mais cela annoncerait un malheur... ne parlons plus de cela... parlons d'autre chose , de ce que tu voudras, mais pas de choses iunestcs, vois-tu Manfredi, le notaire est arrivé.
MANFIŒDl.
Le notaire... cl pourquoi ?
ISABELLA
Pourquoi !
201 MALIi:, DUAMK.
M \M l'>KI>l , pensif.
Ah! oui, nous nous niai'ioiis, n'csl ( c pas, Lsabcila ;*
isAr.i:LL\.
A minuit .
MAM-KI.DI , 60 l.vai.i.
A miiiuil î mais cela est impossible, Isabella ! pas à minuit, n'est-ce pas i^ avant, après minuit, mais pas à minuit.
ISABKLLÂ.
Qu'as-tu donc , Manfredi ? qu'est-ce que cela te fait ?
MANFREDI
Qu'est-ce que cela me fait? oh! rien, mais c'est que, vois-tu, Isabella, je suis superstitieux... c'est à minuit, que la chouette et les oiseaux funèbres , font entendre leurs sifflemens aigus... c'est à minuit que les sorciers évoquent les génies infernaux, pour leurs conjurations cabalistiques
Minuit, c'est Theure où, tournoyant autour des saules et des cyprès, les ombres des morts viennent frêles et glacées danser sur leurs tombeaux... A minuit, Isabella, le ciel est sombre comme un linceul, et je voudrais que, pour éclairer notre union, il fût clair et serein comme ce bouquet d'oranger que tu as sur le sein, (omt hcuns a ikmit sonucut.) Voici
NEUVIEMK TAliLKAU 20;;
riicun;.... L'coulc , n'ciilcnds-lu rlcii :* IN'apcr-
çois-lu pas une lueur do torclies i\.. Ne le snul)l( t-il pas ouïr dos oris lointains... ah ! lu vois l)ion , Isabolla , cjuo minuit osl une heure de inalédiollon.
ISAUF.LLA.
Manirodi, ta lete s'égare... Il n'est pas encore mi (mit.
MANFREOI , pf nsif.
Pas encore mhiuit !
ISABELLA
Quelque chose te préoccupe , Manfredi , quelque chose, sans doute, qui te rend triste et sombre... oh ! ne me cache rien , dis-moi ce qui cause ton chagrin... Eh, mon Dieu ! tous les jours on se confie à un ami , mais a-t-il le mémo cœur que nous pour comprendre, cet ami ?... sail-il comme nous les douces paroles qu'il faut dire pour consoler... Ah ! Manh'cdi, ce n'est peut-être rien que ton chagrin... il faut si peu de chose pour rendre triste... la feuille d'une rose suffit pour rider l'onde la plus calme et la plus limpide, mais elle reprend bientôt sa sérénité première... ah , parle ! dis-moi tout, tiens, je suis sûre que je te consolerai... ah ! oui, je le sens là, je te consolerai.
'20«; ITALIK, DUAMi:.
MANFUF.ni.
Je n'ai rien, Isabclla. (a i,..i.) Ali ! je soudre l'enler!
ISAIIKLLA.
Jlleii, (lis-tu, et ton visage est pale, et tu presses
ton Iront , connue si ton (ront brûlait tu n'as
rien, et ta tête tombe fatiguée surta poitrine, comme si une horrible pensée pesait comme du plomb clans Ion cerveau... ah ! Manfredi, tu as quelque chose... mais parle-moi... l'on doit se confier à sa fiancée , ce me semble... ta tristesse , c'est ma tristesse à moi... c'est que je t'aime , moi, Manfredi... Mais il ne me dira rien.
MANFREDI, d'un ion ^brusque rt sec.
Isabella , je t'ai déjà dit que je n'avais rien.
ISABELLA
Ah ! mais , vois-tu , mon Manfredi, c'est que, lorsque je te vois sombre et triste, moi aussi je deviens sombre et triste... depuis quelques mois tu m'avais rendu le bonheur... tu m'avais consolée de la mort de mon pauvre père.
MArx'FREDI, se levant.
Ton père !... ton père assassiné à l'hôtellerie de la Madone , n'est-ce pas? assassiné... (Regardant sa main- — A part.) Ah î mais, il y a du sang sur cette main.
NEUVIEME T/VliLEAU. 20 7
— Oh ! 110 iTio parle pins de Ion père , ïsabclla , ne me parle plus de ton père î
ISABELLA
Pardon , mon Maniredl, pardon... quand nous serons unis, tu me diras ton scci*et, n'est-ce [)as?
oh! dis-moi que tu m'aimes — 11 reste nniel
Manfredi , m'aimes-tu !
MÂNFREDI.
Si je t'aime, ïsabella... ah! pardon... il me semble que mon front bouillonne... je ne suispasTou, pourtant... ma raison nem'abandonne point, n'estce pas? nous allons être unis , tout ii 1 heure... ah ! je vais être heureux, j'ai besoin de te nommer mon épouse.
Il l(;ml)c sur son fauteuil.
Qu'a-t-il donc? — Manfredi !... ah! mais je ne sais ce qu'il peut avoir, moi... (Auducquicnue.) Venez, mon oncle, ahî venez... regardez Manfredi.
MANFREDI , rêvant.
Non, non, je ne veux pas, entendez-vous?
je ne veux pas... éteignez-moi ces torches , remettez-moi ces stylets dans le fourreau... je ne veux
pas... (Sc réveillant.) Oll ! nOU... (Uno païuc.) G'cSt toi, c'cSt
toi, ïsabella, c'est vous, mon oncle.
•2 or, rr\i,iK , du a me
Qu'as-lu donc, Manfrctli ?
MANFRF.ni.
Moi, je n'ai rien, mon oncle, est-ce que j'ai quelque chose ? moi... mais non, je suis content , je suis gai... je vais épouser ma bien-aimée, mon Isabella.
LK DUC
Tout le monde est rassemblé dans la salle... nous n'attendons plus qu'un témoin... le duc Henri de Ferrare veut bien nous honorer de sa présence.
MANFREDI
Le duc Henri de Ferrare , mais cela est impossible, mon oncle... le duc n'est plus... à Naples...
Il est revenu hier à minuit.
MANFREDI , à part.
Les morts ressuscitent donc aujourd'hui...
LE DUC
Tiens, le voici lui-même.
NEUVIEME TAliLEAU. 209