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WILLIAM PENN, LE QUAKER. lOii
de persécutions et de procès; son activité et sa sagacité le sauvèrent, mais seulement à moitié.
Voilà bien des leçons pour Penn. Ses fils concoururent à cet enseignement qui se fait tous les jours. L’un, élégiaque et doux comme William, fut enlevé par une mort rapide et prématurée ; l’autre , fidèle à l’habitude des fils qui ne ressemblent point aux pères^ devint le plus mauvais sujet des colonies et de la métropole. Il donna un démenti formel à la sainte expérience, erra ivre dans les rues, battit le guet, enleva les filles et se permit toutes les licences que la cour de Charles II lui avait recommandées. Il fit ainsi des brèches considérables à la fortune paternelle, s’endetta, greva d’hypothèques anticipées le patrimoine que son père ne lui avait pas encore laissé, et mit Penn au désespoir.
On louchait à une grande époque, très- désavantageuse pour Penn, très-importante pour l’Europe, dont bien peu de personnes en France comprenaient alors la portée et la valeur, mais que Fénelon et Saint-Simon appréciaient nettement. Relisez la petite page où ce dernier parle de Guillaume d’Orange et de 1088; vous admirerez sa pénétration, vous reconnaîtrez que ce n’est pas seulement un satirique, comme on l’a dit. II comprend son temps, ce qui est rare.
La haute figure, pàle et sombre, du protestant hollandais Guillaume, chef politique d’une hérésie, adversaire religieux du monde catholique, est là debout dans sa triste grandeur. Le soleil de Louis XIV brille encore, et d’un éclat tragique, presque lugubre. La monarchie et Jacques II se réfugient à Saint Germain, où le roi de France les accueille et conduit cette pompe funèbre de la royauté. L’ère représentative commence ; à Londres les grandes familles U'higs saisissent le pouvoir. Elles
se concentrent pour mieux régner; et les dissidents, les quakers, les utopistes, repoussés par elles, ont à souffrir. Le protecteur de Guillaume Penn, son tuteur catholique, Jacques IT, disparaît de la scène; les ministres et la cour deviennent hostiles à Penn, dont le combat devient plus rude. Autrefois on raillait Penn, on l’enviait; on ne le méprisait pas. Maintenant que son grand appui est tombé, c'est le dédain qui le frappe. Contre le mépris, la haine, l’envie, contre ses colons, son parlement, ses propres lois, la métropole, les faussaires et sa famille, quelle guerre à soutenir! La Pennsylvanie ne lui donne pas cinq cents livres sterling de revenu; cependant le défrichement des bois, la culture des plaines, le commerce naissant, la coexistence paisible et la juxtaposition des sectes ennemies ont donné raison au fondateur.
L’œuvre est achevée, autant qu’elle peut l’être.
Penn triomphe. Entre Boston calviniste et Baltimore catholique la tolérance s’est installée. Philadelphie existe ; et le xviii" siècle s’annonce.
La ville de la tolérance a seule rendu possible la formation des États-Unis.
Ce sont là (dira-t-on) de vains paradoxes I C’est de l’histoire et du sens commun. Les paradoxes du bon sens sont les lieux communs do l’avenir.
De l’Amérique septentrionale jusqu’en France; et de cette France philosophique du xviir siècle aux autres régions de l’Europe, le rayon philanthropique émané de Guillaume Penn et de la création philadelphienne n’a pas cessé de s’étendre et de briller en s’élargissant. '
Il faudrait un livre spécial pour indiquer la marche continue de cet esprit philanthropique.
Cet esprit pénètre jusqu’au fond des régions les plus invinciblement attachées à la tradition inhumaine.
Vers la fin du xvm* siècle, un Italien le recueille ; c'est Beccaria, propagateur méridional des idées dont Guillaume Penn a été l’initiafeur.
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« 0 puissante, 6 toute-puissante main de la loi ! ô iVo- 0 mo5, souverain de toutes les choses qui ont la vie et « de celles qui n’ont pas la vie ! » — Ainsi parle le vieux Pindare; et d’une façon sublime. Dans ces vers il montre, — inaccessible, — trônant au delà des mondes et des phénomènes passagers, l’équité, la loi égale, — c’est-àdire Dieu.
Les hommes, leurs passions et leurs cruautés avaient enseveli la loi suprême. La torture, l’arbitraire des jugements secrets dominaient l’Europe entière, une seule lie exceptée, l’Angleterre, qui n’avait jamais toléré la question judiciaire que comme une exception scandaleuse et une monstruosité coupable. Vers le milieu du XVIII* siècle, le Milanais Beccaria écrivit son livre Des Dé~ lits et des Peines: protestation d’un ingénieux esprit, cri douloureux d’une âme blessée.
On voit alors s’opérer le développement inattendu des sentiments de tolérance, des principes qui établissent la charité politique, le respect des minorités et l’équité
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égale pour tous. Ce beau spectacle, inauguré vers 1680 par Guillaume Penn cl par sa fondation, se continue dans les livres et les actes au milieu de bien des folies. Partout le môme souffle, la môme impulsion, le môme rumb de vent. Howard visite les prisons d’Europe; Léopold et Joseph 11 proclament du haut du trône la philanthropie; dès l’année 1703 le pape Clément institue une prison pénitentiaire; l’Italie catholique donne l’exemple de la réforme des prisons ; et au moment où Penn jette les premiers fondements de Philadelphie, ville future des frères quakers, — la vieille Rome papale et Milan la cité lombarde préludent par leurs créations charitables au Panopticon de Jérémie Bentham et aux essais de prisons américaines.
Ni Beccaria ni Guillaume Penn ne peuvent être rangés parmi les génies supérieurs. Ceux qui pétrissent leur siècle, qui le modifient, le dirigent ou agissent sur lui ne sont pas toujours les plus grands esprits, mais ceux dont l’instinct individuel s’accorde le mieux avec les instincts de leur temps. Sous Héliogabale, le mysticisme obscène prend faveur; sousTrajan, le lettré bienveillant et pacifique devient quelque chose; du temps de Commode, il faut être gladiateur et mépriser les lettres. Ici Penn et Beccaria sympathisent avec le mouvement'contemporain; l’un réalise dans une colonie, l'autre dans un livre, ce qui est l’idéal caché et le secret espoir. Ils dégagent du sein des nuages l’étincelle électrique. Ce sont des divinateurs plutôt que des talents; des âmes plutôt que des génies; des interprètes plutôt que des novateurs.
La règle civile et religieuse était devenue dure, pédantesque, insupportable, souvent atroce. D’une part le calvinisme avait déduit du principe de la grâce, interprété violemment, le dogme de VinutilUé des bonnes œuvres;
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d’une autre, le catholicisme, altéré au Midi et en Espagne surtout, avait transformé la foi en symbole, le culte en formule, et atteint ce résultat extraordinaire de la damnation imméritée et de la vertu sans récompense, dont les deux drames de Galderon et de Tellez (\aDevocion de la Cruz et le Condenado por desconfiado) offrent l’exemple populaire et épouvantable. Les supplices les plus odieux étaient acceptés; le bourreau régnait partout. Non-seulement le vulgaire favorisait les tortures, mais les savants, les habiles et les honnêtes applaudissaient. A Rome, les exécutions amusaient le car^val. A Paris, M. de Machault, dans l’antichambre de Louis XV, rougissait au feu lej’er des pincettes que luimême appliquait et maintenait sur les jambes nues du misérable Damiens. Avec un seul petit volume, éloquent et assez confus, Beccaria changea tout cela; il flétrit la cruauté; il restitua la loi; la nuée s’ouvrit; le a Nomos» reparut; la Force brutale fut contrainte à reculer.
Certes le bienfait est grand.
La vie de cet homme singulier fut égale, simple, aimante, sans intrigue et sans accidents. Sa famille, comme celle de Penn, avait exercé des charges politiques et des magistratures civiles. Comme Penn, rl avait reçu une’ éducation lettrée, élégante et supérieure- Mais éloigné des affaires par la constitution du pays, par l’habitude et la tradition, il demeura toujours timide, replié sur luimômej étranger au mouvement du monde, qu’il ébranla sans le vouloir. Le tourbillon parisien qu’il entrevit, et où il fut attiré par l’explosion de, sa nouvelle gloire, l’éblouit un moment et l’effraya. Ce doux rebelle, qui prêchait l’instinct, la spontanéité, l’originalité, l’humanité universelle, rentra vite dans son asile, s’y fit oublier toujours et y mourut paisiblement.
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Il ne s’entendait pas mieux avec son père, dès sa jeunesse, que Guillaume Penn avec le sien. L’amiral Penn était un ambitieux mondain ; et son fils un idéaliste ardent. Le père du jeune quaker voulait que Guillaume portât l’épée, soutînt l’honneur de sa maison et fit bonne contenance à la cour; Guillaume, au contraire, adorait la solitude et la rêverie, la prédication populaire et le bien à faire aux hommes, môme ingrats. Gomme ces penchants étaient sincères chez lui, et passionnés, l’obstacle qu’on leur opposa les irrita, les fit grandir, et, en les exaltant, les rendit invincibles.
Quant à Beccaria, une circonstance particulière décida de sa vie. A vingt ans, il aimait une beauté sicilienne-espagnole, Teresa de Blasco, fille du lieutenant-colonel d’ingénieurs de ce nom. Non-seulement le père de Beccaria refusa aux amoureux son consentement, mais, ne jugeant pas la dot de la jeune personne suffisante, il s’adressa aux autorités administratives et supérieures, obtint d’elles l’emprisonnement de son fils, ne réussit à rien, augmenta le feu qu’il voulait éteindre, enfin, furieux d’une résistance à laquelle il aurait dû s’attendre, remonta jusqu’au trône même, et supplia l’impératrice Marie-Thérèse, par l’intermédiaire du célèbre comte de Kaunitz, de mettre son fils à la raison. L’impératrice essaya; le marquis Stompa Soncino et le comte Amor di Soria s’en mêlèrent, le tout en vain; notre jeune homme garda les arrêts, lassa la persévérance de ses adversaires, sortit de prison et se hâta d’épouser celle qu’il aimait.
Le jeune homme avait raison, il usait de son droit et le père abusait du sien. On a beau nous dire que ces méthodes étaient alors habituelles, légitimes, approuvées; — consono al governo patriarchale guesto intromettersi
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nnche agli interessi casalinghi ; — c’est là précisément ce que je blâme. Quoi ! cette patriarcale intrusion du gouvernement et de l’État dans la famille, et (ce qui est pis) cette barbare usurpation des droits et des privilèges les plus sacrés de l’individu et de son libre arbitre ne vous révolteraient pas!
Toute moralité disparaît devant la Force; pour avoir méconnu cette vérité, pour avoir préféré la société à l’homme, l’espèce à l’individu, nos races romaines, ont subi de cruels châtiments. « Les espèces (disent certains philosophes) sont les seuls êtres de la nature. » Erreur énorme, 1^e l’Assemblée constituante consacra lorsqu’elle proclama le peuple un grand individu. Au nom de cet individu-État, la Terreur a sévi; pour défendre le dogme faux de la masse-reine, la loi des suspects a été portée; pour honorer celte terrible idole, des milliers de victimes ont^péri. L'opinion du profond Leibnitz, du noble Schiller, (hi grand Pascal favorisait l’individu, non la masse : celui-ci disait qu’il n’y a au monde «que des exceptions ; » et le mot est sublime autant que vrai.
La sévérité du père de Beccaria, iniquité flagrante, et l’immixtion ridicule des puissances politiques dans le drame domestique de sa jeunesse ont dû le frapper au cœur et influer singulièrement sur le cours de ses idées et sur la tournure de son esprit.
C’était en 1701. Le père refusait obstinément l’accès de sa maison aux jeunes mariés; il fallut que le régent du sénat interposât son autorité -pour obtenir du vieux Beccaria une pension insuffisante; enfin, l’on ne peut s’étonner que certains chapitres des Délits et des Peines soient peu favorables à l’autorité paternelle. Les idées françaises et anglaises pénétraient en Italie; le Spectateur d’Addison y était lu avec avidité;
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certes, il y avait chez le jeune homme le ferment d’une rébellion secrète, assez légitime, sourde et violente. De concert avec quelques amis, il rédigea et publia, non pas à Milan, mais à Brescia, une revue intitulée le Café, imitation médiocre du Spectateur d’Addison, et dont toutes les vues étaient libérales. L’un de ses jeunes collaborateurs, Alexandre Verri , exerçait alors la charge chrétienne de protettore de’ carcerati, « protecteur des prisonniers,*)) c’est-à-dire qu’il avait mission officielle de visiter les cachots, d’entendre et de recueillir les réclamations des condamnés ou des prévenus, de presser ou d’activer leur procès, enfin de solliciter leur grâce, s’il y avait lieu, près des autorité» compétentes. Les spectacles odieux qui s’offrirent à Verri dans ces basfonds d’une justice mal répartie et mal réglée, d’une criminalité mal définie et d’une dépravation empirée par de longues habitudes de vice et de mauvais gouvernement, lui firent horreur; il écrivit un bon article, qui fut inséré dans le Café, sur les défauts des lois civiles et sur les erreur-s de la jurisprudence italienne. Non content d’avoir rempli ainsi son devoir, mais avec des restrictions et une certaine réserve, il entretenait souvent ses amis, Beccaria surtout, des désordres dont il avait été témoin. Ce fut pour le jeune Beccaria, ardent, irrité, blessé, naguère victime, une révélation et une inspiration. Il composa d’un trait, non pas sous la dictée, mais au souffle convaincu et attendri de son ami , avec toute l’ardeur, la confusion, l’impétuosité, mais aussi la verve et la puissance d’une amertume et d’une improvisation vives, le petit volume célèbre dont le retentissement fit frémir l’Europe, et qui, sous ce litre : Des Délits et des Peines, frappait, dans ses œuvres vives, l’excès de la force.
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Ce fut un événement considérable. Non-seulement on • parla du livre — sans le lire beaucoup pcut-ôtre; mais il servit de bannière, d’étendard et de point de ralliement. Ému, éloquent, souvent habile, assez irrégulier, manquant de profondeur métaphysique et de bases philosophiques et juridiques, c’était néanmoins une œuvre attendue, un coup de force, un magniûque pamphlet. Toutes les nations s’éveillèrent. Toutes les magistratures furent émues. Le jeune homme, sans y penser, avait jeté sa pierre dans la profonde caverne de la cruauté humaine, et les échos retentissaient avec un fracas de répercussion qui l’étonnait lui-même. Les encyclopédistes proclamaient Beccaria le nouveau Lycurgue et le seul législateur moderne. Les rois, les princes, la grande Catherine appelaient à l’cnvi auprès d’eux le modeste amant de Tercsa, qui se contentait de son bonheur et se niussait dans le nid conjugal.
Le sénat de Venise fut épouvanté. Il chercha des avocats pour le vieux Code et la vieille jurisprudence. Le principal fut le moine Fachinei.
Celui-ci préconisa dans un beau pamphlet la vieille inquisition, le Conseil des Dix, les délations secrètes et les tortures accréditées. « Je ne crains pas d’afür- (t mer, dit cet avocat compromettant, que le juge italien,
« lorsqu’il commence par se servir de la torture et «exige d’abord la confession des coupables, est plus « favorable aux accusés, plus prudent, plus sûr, moins « exposé errer que ce juge anglais qui procède à la « condhmnation sans autres preuves que la déposition « des témoins et la simple vérification du corps de dé- « lit... Je liens pour zéro les convulsions que peuvent « souffrir quelques scélérats (ot/ même quelquesinnocenls),
« auprès de l’avantage qui résulte — \)our toute la société,
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‘ « pour tous les coupables dignes de mort, môme pour « ceux qui sont mis à la torture et qui y résistent, — do « la méthode italienne de condamner. »
Le barbare !
Le pédantisme est une forme diminutive de la cruauté. Ici se manifeste l’étroite liaison qui soude la doctrine de la société-reine et celle de l’inhumanité triomphante. Notre pédant Fachinei s’embarrasse peu des conmlsions ou des souffrances de quelques innocents. L'homme, comme personne, n’a pas de droits; la société seule en a. L’individu, qui existe, qui aime, pense, souffre, naît et meurt, est compté pour rien. La société, qui n'est qu’une entité philosophique, qui n’a de réalité que par les individus, ou plutôt qui sans eux n’en a pas; — celte abstraction peut au contraire tuer, blesser, torturer, commettre l’injustice, verser le sang, se souiller de cruautés! Tout lui est permis; elle est sacrée! tandis que l’homme, réalité de Dieu, on le foule aux pieds! « De tous les tribunaux (dit Fachinei), le plus utile et le « plus bienfaisant pour tous les États, c’est le plus cruel. « Le chef-d’œuvre de la politique humaine est l’Inquisi- « lion de Venise; — belle magistrature instituée pour recevoir les accusations secrètes de délits contre l’État; 01 ne révélant jamais le nom des accusateurs, les récom- « pensant môme, au risque de trouver quelques calorn- (I niateurs et de causer la ruine de quelques innocents !.
Le « Nomos » n’existe pas pour Fachinei; la loi divine de Pindare a disparu devant la Force.
Gel Ange Fachinei, moine de Vallombrosa, pousse à bout, on le voit, la théorie du pouvoir. 11 adore l’annihilation de l’homme. La société abstraite représentée par le pouvoir le ravit. « On n’aura jamais (dit-il ailt( leurs) de bon traité d’éducation si le pouvoir ne se
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« résout à en écrire un. Là où la main du pouvoir n’in- (( tcrvient pas, rien n’est parfait {non si fa mai niente di « perfelto). »
Ce que je trouve parfait, c’est Fachinei; seulement il oublie que les hommes ont un esprit, une âme, une volonté.
Donnez-lui à régir une race de brutes; ce sera pour elle un législateur accompli.
Je veux achever la biographie de Beccaria avant de chercher quelle a été l’influence du livre de Beccaria sur son siècle, et comment toutes les législations européennes se sont transformées et modiflées depuis sa mort. Sa biographie sentimentale est curieuse en ce qu’elle explique l’obscurité de sa vie dans l’éclat de son succès.
Né en 1738, marié en 1761 malgré l’aulorité paternelle qu’il brave, — âgé par conséquent de vingt-trois ans au momentoùil épouse labelleTeresa de Blasco, etde vingtcinq ans lorsqu’il publie (en 1764) son petit livre Des Délits et des Peines, — Beccaria se rejoint aux philosophes français de son époque.
Tous s’émeuventà sa voix. Tous l’invitent, l’appellent; le supplient de venir à Paris s’y faire connaître. Il faut qu’il prenne part à la levée de boucliers philosophique dont Voltaire est le chef, dont Marmontel et Laharpe sont les capitaines, que l’Europe admire, que les rois eux-mêmes essayent d’imiter ou de suivre, et que Montesquieu par ses études anglaises, Diderot par ses audaces, Rousseau par ses éloquentes folies, soutiennent avec tant d’éclat.
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On prépare à Beccaria un accueil triomphal. Il cède il grand’pcinc ; « Le plus légitime obstacle l’arrête (dit il ce sujet son ami Pierre Verri , que certains contemporains ont regardé comme son collaborateur, d’autres même comme l’auteur véritable de l’ouvrage auquel Beccaria doit sa renommée). Cet obstacle est une belle femme. » La passion du jeune homme , la profondeur et la tendresse de cet attachement pour Tercsa ne peuvent être l’objet d’un doute; toutes les lettres qu’il lui écrit pendant son vojage, par leur accent, leur style cl leur mouvement, prouvent que Beccaria s’occupait bien moins de sa gloire que de son amour, moins des applaudissements de Raynal ou des éloges de Diderot que de la fidélité de Teresa. Longtemps il hésite; Pierre Verri lève ses scrupules. Beccaria SC décide. Il part, le cœur désolé. A peine s’éloigne-t-il de Milan, la vie lui manque. Il a donc quitté tout ce qui le faisait exister! Il pleure. Pas un jour ne s’écoule sans qu’il donne de ses nouvelles à sa chère et adorable épouse ; ses lettres sont pleines de tendres et charmants enfantillages. Dans le mouvement dur et métallique de notre horloge contemporaine qui bat les journées de chacun à coups précipités et violents sur son enclume de fer, rien ne peut paraître plus étrange que ces douceurs d'ùme et ces attendrissements éternels de Beccaria : « Pour toi, non pour la gloire, dit-il, je fais toutes mes (f œuvres. Je veux conserver ton estime ; je veux donner « sans cesse des aliments nouveaux à notre amitié; c’est « cela qui m’anime et qui me fait sortir de mon indo- « lence naturelle. »
Cependant il traverse Lyon ; là il admire fort la déclamation juste des acteurs tragiques. A l’Opéra-Comique, dot e abhmmo tanto compatito la nazione, « il a pitié d’une
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nation » qui supporte de telle musique. Arrivé à Paris, assailli par l’adoration, porté aux nues par l’engouement parisien, caressé par les gens à la mode, flatté par les femmes, il ne pense qu’àTeresa; Morellet, Diderot, d’Holbach le fatiguent. On le promène comme Hume, de fête en fête et de dîners en dîners; il ne songe qu’à sa chère jeune femme, restée à Milan. Il trouve tout ce monde-Ià bien aimable; mais il voudrait vivre plus tranquille près de Teresa.
11 ne va pas môme voir M. de Voltaire qui l’appelle à grands cris; après deux mois d’absence, il s’échappe et retourne près de Teresa.
Paris ne pouvait ni lui plaire ni s’accommoder de lui. « On le prenait pour une espèce de butor sans éclat et sans grâce.» Point de trait, nul à-propos. Cet esprit subtil, ingénieux et môme vaste, si ce n’est profond, qui a su apercevoir et deviner quelques-uns des principes les plus utiles et les plus féconds de l’économie politique moderne, ne voyait clair ni dans les hommes ni dans les mœurs. Je
crois qu’il aurait volontiers confondu les turbulents essors de Diderot avec les méticuleuses flnesses de d’Alerabert. Ses lettres ne brillent ni par la vivacité ni par la nouveauté. « P.aris, dit-il, est une cité immense qui « ferait bien trois villes comme Milan : un demi-million (( d’hommes y bout et y fermente; le fracas des carrosses « et des charrettes, la coquetterie et la splendeur des « boutiques, tout dans ce pays éveille d’abord l’idée du « travail et de l’industrie. Vous croiriez tout le monde « occupé. Mais allez aux Tuileries, au Luxembourg, au « Palais-Uoyal, aux boulevards ; là se trouvent des jeux, « des loteries, dos théâtres en plein vent, des concerts, « des marionnettes; le soir vous avez trois théâtres ou- « verts; enfin il semble que la ville entière soit vouée
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<c aux divertissements et aux voluptés. Mieux construite « en général que Milan, la ville est moins irrégulière que « la nôtre ; néanmoins les édifices publics sont d’un goût O petit et mesquin. La manière italienne, au contraire, c est grande et mâle. » Il répète souvent que ceux qui l’entourent possèdent toutes les vertus : que M. Helvétius vaut Socrate, que M. le baron d’Holbach dépasse en générosité et en grandeur Mécène ou Miltiade ; au fond cependant il s’ennuie, admire en bâillant, rêve à Tercsa, et veut revenir au bercail. En vain Pierre Verri lui conseille de mettre à profit sa gloire, de ne pas perdre une occasion si bonne, de jouir de son triomphe. Teresa se joint à l’ami Verri ; elle exhorte son mari à ne pas revenir trop tôt, à patienter, à rester à Paris. Ces discours et ces conseils produisent un effet tout contraire à celui que Verri et Teresa peuvent se promettre. A Paris, Beccaria devient chaque jour plus sombre et plus taciturne. Les beaux esprits du sanhédrin philosophique s’en aperçoivent, le raillent, lui disent qu’il est jaloux, que la littérature et les soupers délicats valent mieux que ce qu’il regrette, et qu’il n’a pas le sens commun de quitter Paris. L’abbé Morellet lui tient à ce propos quelques sermons plus curieux qu’édifiants.
Vains essais. Rien ne peut le retenir. SoLxantc et onze jours d’absence l’ont excédé.
11 se hâte donc, regagne Milan bride abattue, termine son voyage en quatre jours, célérité prodigieuse alors, et revoit enfin sa bien-aimée Teresa, dont la correspondance indique l’amitié grave que l’on a pour les hommes supérieurs; — grave, remarquez la nuance; — puis il se brouille complètement avec l’ami Verri. Ne soulevons, surtout ne déchirons aucun voile de la vie domestique, et ne nous permettons pas de rempla-
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cer la certitude des faits avérés par quelques conjectures oiseuses ou aventurées.
Nous sommes en 17G7. Teresa tombe malade. Conduite aux bains de Pise par son mari, elle y meurt à la fleur de l’âge; et, très-peu de semaines après, Beccaria, qui ne la pleure pas longtemps, épouse en secondes noces Anna Barbo.
Qu’il ne se cache pas sous ces dates et ces événements privés quelque fragment du drame triste et passionné qui est la vie, je ne puis me le persuader. Des son second mariage, l’ardent polémiste perd sa verve et sa \ flamme, sa révolte et son espoir. Il devient alors morose, indilférent à tout, taciturne, paresseux, se néglige, voit peu de monde, à peine quelques amis, s’enferme dans sa petite villa de Jessate, ne voyage plus, ne demande rien à l’ambilion ou à la renommée, se contente de faire quelques cours d’économie politique, se laisse aller à une indolence absolue; enfin s’abandonne à une extrême incurie; puis il disparaît oublié, se souciant peu du bruit qu’il a fait dans le monde.
Cependant son œuvre était accomplie. Au moment où, en professeur modeste et en solitaire triste, il vivait à Milan et se perdait dans ses ténèbres; — toutes les législations de l’Europe subissaient des modifications analogues à celles qu’il avait conseillées. L’impulsion donnée par lui et les philosophes français était suivie par les rois; — par Catherine II, Joseph II et Louis XVI; — impulsion calomniée par beaucoup d’historiens, spécialement par les étrangers qui ne rendent pas justice au génie de la France.
Il n’est point facile de pénétrer ce singulier et variable génie. L’esprit français ne marche pas, il bondit. Élastique, il n’a jamais de fanatisme; il a toujours des en-
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{'unemeiits. Demain agenouillé, courbé, confit en douceurs, prosterné devant le premier sot de littérature, il se laissera imposer l’admiration de Scudery; après-demain il vilipendera Pierre Corneille. L’esprit français ne formule pas de sentences, il a des colères; il n’a pas d’approbations, il a des idolâtries. Social, obéissant à tous, amoureux du suflrage des autres, rebelle à ce que les autres n’approuvent pas; prêt à écraser le vaincu, prêt à se donner au vainqueur; allant par masses, se précipitant par flots, s’élançant par boutades, se jetant par bonds, et, comme dit Montaigne, par larges ondées; il équilibre ses contradictions par le contraste de leur légèreté. Qui veut profiler de lui n’a qu’à le suivre'; qui veut le dominer n’a qu’à le devancer.
Au XYiii' siècle l’engouement français se dirigeait avec son impétuosité aveugle vers la réforme des lois, vers la tolérance, vers l’humanité. Grand siècle. Sans doute on a surfait alors des talents, exagéré des mérites, donné à l’intrigue la gloire dont elle était indigne, rejeté dans l’ombre, par exemple, le noble, spirituel et indépendant président De Brosses; sans doute ce n’est point par la pureté des mœurs que brillent les contemporains de Rétif. Mais quel siècle et quel pays que ceux qui, par l’impétuosité de leur mouvenîcnt même, appelaient d’un côté Franklin, d’un autre Casanova, c’est-à-dire les deux extrêmes de la morale et de la licence ! Foyer ardent et gigantesque, où toutes les armes de la civilisation future devaient se tremper et se forger.
Beccaria n’a fait que paraître sur la scène française de nos salons. Assis dans quelque embrasure de croisée, sous les rideaux épais ou dans un coin du salon de M“* Geoffrin, écoutant Gluck avec surprise, pensant à sa femme, ennuyé d’éloges, fatigué du tapage, l’air dis-
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trait et abstrait, serré entre le grand Morellet et le gros Hume qui s’est endormi en tournant ses deux pouces sur son ventre ; — il produit peu d’effet. Il y a là-bas Gibbon, qui n’a pas de nez et qui, étant très-laid, est d’une fatuité excessive; le borgne Wilkes; le blasé W’alpole; et Goldoni, et Piccini, et Mesmer, et Salieri, et Cagliostro : que d’étrangers ! Voici Sterne en habit noir et en culotte courte; voici deux ou trois Américains du Nord; enfin l’Espagnol de Mora, qui continue à jouer sa partie dans le trio sentimental de M“® de Lespinasse.
Ce n’est donc pas seulement FEorope qui afflue chez nous ; ce sont tous les espritj^t Jte rayons de l’Europe; flammes, étincelles, clartés, p^ons, désirs, lueurs, espérances qui d’un commun essor ont volé vers Paris et tourbillonnent dans ses salons.
Tout ce qui a vie est là.
L’homme qui représente le mieux ce mouvement et ce tourbillon, ce n’est pas notre légiste" milanais, mais un autre Italien de Naples, qui se trémousse là-bas; le petit Galiani, économiste très-sensé. En contraste parfait avec Beccaria, ce personnage, qui n’a pas de femme puisqu’il est abbé, sait pénétrer d’un coup* d’œil tous les caractères dont Beccaria ne décljiffre pas une ligne.’’'
' 'C’est lui qui dit à M”* Geoffrin : « Je suis votre petit abbé, assis sur votre bon fauteuil, remuant des pieds et des mains, comme un fou, la perruque de '‘travers, parlant beaucoup, et disant des choses qu’on répète, qu’on .trouve sublimes! Ah! quelle erreur, c’est mon fauteuil^
’ qui parle! 0 C’est lui qui d’un mot peint M"' Geoffrin l’égoïste : devais tâcher d’être heureux pour qu’elle ' m’aime; et la sévère M™* Necker : Je lui répondrai, pla- . tement et décemment, fort tard, par ma chancellerie,
Siècle bizarre^ sot^lé, téméraire;' mêlé, qui a ses ,
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taches et scs folles misères. Mais que de ferveur et de vie!
L’Italie du xviii*' siècle n’est plus cette région indomptable et violente du moyen âge; ni celte Italie du xvi® siècle, vouée au.x arts et à la poésie; ni môme la région efféminée, passionnée, émue et dramatique du