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WILLIAM PENN, LE QUAKER
Bientôt s’élancèrent par delà les mers, et d’un élan hardi, toutes les folies et tous les désirs. Ce continent que Christophe Colomb, en croyant aller aux Indes, avait donné à l’Europe, devenait l’espoir des mécontents; ils se l’appropriaient comme une terre prédestinée. Plus l’Angleterre leur déplaisait, plus ils se précipitaient avec joie vers ce port de salut.
On doit convenir qu’ils avaient quelque raison de prendre en pitié ou en haine les mœurs de leur temps. A droite ils voyaient les fanatiques, qui étranglaient leurs enfants pour plaire au bon Dieu et pour éviter l’enfer; à gauche, les gens de cour, livrés à une orgie perpétuelle. L’effort tenté par les Sluarts pour refouler en Angleterre et étouffer la liberté teutonique, la tradition saxonne et la révolte protestante, suscitait et avivait de l’autre côté une réaction sauvage. On était effréné de vice et de religion. La brulalit%;ynique passait pour élégance ; la barbarie farouche, pour piété. C’était un monde odieux, sans nuances, sans conciliation entre la grâce et la vertu ; ignoble ici, sanguinaire ailleurs, partout révoltant. Les gens de goût qui avaient lu Virgile, la Bible, Homère, et qui avaient comme Penn l’âme douce ou susceptible de passions nobles, ne savaient où se prendre. La littérature imitait grossièrement l’érotisme du Midi. Dryden, l’énergique ouvrier du rhythme anglais, écrivait froidement des obscénités lourdes, faites pour dégoûter du vice ceux qui seraient tentés de l’aimer. Sous des formes hideusement brutales on parodiait à l’envi les licences méridionales ou antiques, les vives saillies de l’ironie gauloise, les mignardises de la volupté italienne; tout ce qui, pour trouver grâce auprès des sévères, doit ôtre ménagé avec les délicatesses inûnies du Tasse ou de Molière, de Gua-
rini ou du romain Catulle. L’alcôve ouverte d’Alcmène montrait Jupiter donnant des coups de pied à Amphitryon. Cet affreux théâtre passait pour la quintessence du bon ton et faisait les délices des gens comme il faut; la mère et 1a sœur de Penn y allaient assidûment. Elles voyaient et applaudissaient là ce qui ne serait pas aujourd’hui supportable ou admis dans les plus mauvais lieux. C’est ce théâtre de Congreve, Farquhar, Etheredge et Vaabrugh qui s’est soutenu jusqu’à l’époque de Guillaume III et d’Addison.
Il y avait bien là de quoi révolter Guillaume Penn, qui, né en 1644, sous Charles 1" (probablement d’une race celtique, comme son nom, Penn, semble L’indiquer); chevalier rêveur. Don Quichotte enchanté de la tolérance, zélateur attendri et résigné de l’humanité; aurait voulu de tout son cœur, et aux dépens de sa vie même, l’épurer et la rendre^leu reuse. Ce n’était point une âme farouche. Le dogme calviniste de la damnation inévitable l’épouvantait. Il ne pouvait se faire à rien de cynique et de brutal. 11 chérissait la poésie, la grâce, l’élégance, moins dans la vie extérieure que dans le domaine intime, dans le profond de l’âme. Il eut contre les grossièretés de son temps des héroïsmes de colombe irritée. Il se fit quaker, pour n’ôtre ni puritain comme les amis de Cromwell, ni orgiaque comme les débauchés de Charles IL Tout bouillonnait autour de lui d’une vie confuse, triviale, ignoble, violente; il protesta par le dégoût et la négation les plus absolus et les plus dédaigneux. On le persécuta. Comme les juges étaient alors achetés ou corrompus, il leur fit la guerre avec cette terrible sérénité des âmes douces ; le peuple réprouva les juges, approuva Penn, mais ne voulut ni insulter à la loi ni la blesser. Ce fut dans cette situation qu’il tourna
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les yeux vers l’Amérique et combina lentement son plan de communauté libre, fondée sur le principe de l’humanité, de l’instinct personnel et de l’expansion divine de cet instinct.
Thomas Morus, Montaigne, Shakspeare ont-ils eu raison d’espérer beaucoup de l’homme dégagé d’entraves?
Voilà l’expérience tentée par Penn.
Entre 1660 et 1690 il la prépara; réalisée ensuite, elle a eu, comme tout ce que l’homme crée de plus beau, sa grandeur, sa décadence, sa chute, son enseignement, sa fécondité.
L’Europe, entre 1660 et 1680, paraissait livrée d’une façon définitive à la loi monarchique. L’idée de Richelieu, héritier et vainqueur de PEspagne, triomphait. Le roi de France la faisait briller comme un soleil. Les Stuarts, maladroits artisans de la môme œuvre, ne voyaient pas qu’il leur était impossible d’opérer sur les’ éléments anglais, rebelles, comme Louis XIV avait agi sur la souple et vive nationalité française. La réaction contre le mouvement unitaire allait commencer par le Nord, et c’est ce que les Stuarts n’apercevaient pas.
Pendant que l’unité française s’établissait souveraine, avec une énergie et une majesté incomparables, un courant contraire, un mouvement sourd du monde civilisé vers la liberté individuelle de la pensée et de l’être humain s’annonçait ou plutôt se continuait et s’élargissait. Richelieu avait vaincu; son idée allait être vaincue. Tout marche ainsi dans le monde, par la destruction et le combat. Le flot qui a triomphé dans une direction cache le Ilot contraire, qui triomphera tout à l’heure dans la direction opposée. Les esprits légers ne voient que les courants, les contre-courants leur échappent. Aussi en politique et en histoire, lorsqu’il semble que les choses
vont tourner d’une certaine façon et suivre une certaine roule, est-ce précisément le but contraire qu’elles atteignent. Charles I" se croît sûr d’instituer la monarchie en Angleterre; il met la main à l’œuvre et tombe. Dès l’époque de son plus beau succès, la réaction commence; Charles !•' en devient la victime sanglante.
La Hollande devient alors le premier centre de la résistance.
Ensuite l'Amérique se peuple de mécontents et d’exilés. Ceu.x-ci emportent leur patrie avec eux, c’est-àdire la vraie patrie, — la communauté des idées, des volontés et des désirs; c’est là, je l’ai dit souvent, ce qu’il faut entendre par le mot patrie.
Penn protège l’Amérique et les exilés.
Controversiste habile, écrivain un peu diffus comme tous les gens très-convaincus, Penn, habile à l’attaque et à la riposte, toujours prêt, toujours sur le qui-vive, toujours sur la brèche, — est le premier en Europe à proclamer et à défendre deux grands principes collatéraux, qui semblent s’exclure l’un l’autre, — la tolérance générale pour la pensée d’autrui, — et le droit personnel de l’examen libre. La société n’admettait alors ni l’un ni l’autre. Le pouvoir les proscrivait avec rage. Penn en fut le hérault et le proclamateur courageux.
II. avait plus d’une fois vu la prison, quand il perdit son père. L’amiral, qui touchait seulement alors à sa quarante-neuvième année, avait mené la vie artificielle, libre, légère, active, sensuelle d’un ambitieux, d’un homme du monde et d’un courtisan. Il avait tout désiré, peu obtenu, et il pouvait dire avec Salomon que tout est vanité. La tristesse l’avait saisi. Son fils, détaché de lui par les habitudes et les principes, était resté plein
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de déférence pour son père, de respect, môme d’amour. L’amiral, au lit de mort, revint à son fils; il comprenait que cette âme attendrie valait mieux que son âme dure et avide, ridée, plissée, malsaine et envieuse. « Fils William, — lui dit-il avant que ses yeux se fermassent, — je suis bien las du monde. S’il m’était permis de recommencer ma vie, vraiment je ne le voudrais pas ! »
11 recommanda vivement au roi Charles et au frère de Charles, qui en effet le protégèrent toujours et l’aidèrent même dans ses plans de république américaine, ce fils étrange, qui ne lui ressemblait guère.
La première époque, la première phase de cette vie intéressante finit à la mort du père. L’amiral Penn laisse son fils maître d’une fortune considérable, qui représenterait aujourd’hui deux cent mille livres de rente ou à peu près. William touchait aux grandes familles par le côté paternel; aux républicains par les services militaires que l’amiral avait rendus à Cromwell; aux gens de lettres et aux controversistes par ses pamphlets, scs travaux, ses longues discussions imprimées et orales; aux mystiques et aux excessifs, par sa profession de quakerisme.
Il devenait donc centre. Les quakers ne pouvaient choisir ou trouver de meilleur point d’appui. Le roi, le frère du roi, la cour le regardaient comme un innocent enthousiaste et ne le craignaient pas. Il avait ses libres entrées chez Jacques, duc d’York, son tuteur, celui qui vint mourir à Saint-Germain. L’élégance de ses manières le mettait de plain-pied avec les gens de cour; il avait le tact du monde, l’élocution facile, la voix agréable, ne demandait rien à personne et servait ses amis. Tel fut le fondateur de Philadelphie; tels furent ses moyens de
succès. C’est aussi pour cela que Macaulay et Mackintosh l’ont calomnié.
Au lieu de se maintenir dans les voies étroites de la prédestination calviniste, une portion de l’Amérique du Nord s’en est détachée à la voix de Penn. De fanatique elle est alors devenue philanthrope ; d’intolérante, tolérante; de rigide, indulgente. Du moins c’est cet élément nouveau d’amour et de pardon qui, représenté par la fondation de Philadelphie, a pris racine aux États-Unis, # au nom de la grande liberté humaine. L’idée tolérante s’y est fait jour et y a germé à côté de l’idée d’indépendance. Franklin, Washington, la plupart des créateurs de la république confédérée relèvent bien plutôt de Guillaume Penn que des premiers Puritains.
Penn n’avait point de goût pour la violence, la guerre, les révolutions proprement dites. Elles saccagent, elles massacrent, elles détruisent.
Il n’était pas enclin non plus à inaugurer le règne d’une autorité immuable, sans contre-poids et sans contrôle.
Chalfont est un joli petit village rustique du Buckinghamshire. Rien de plus solitaire et de plus coquettement agreste que cette retraite, oû l’on voit encore les débris de deux ou trois maisons historiques ; la chaumière où Milton, battu des orages politiques, jouait de l’orgue, chantait ses hymnes et dictait ses beaux vers; (t la Grange, » habitée alors par Pennington le philosophe et l’économiste; enfln la maison de briques d’Ellwood, ami et élève de Milton, auteur d’excellents Mémoires,
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■devenu sectateur de l’Inner-light , de la conscience exaltée, du sens individuel considéré comme divin, c’està-dire « quaker. »
Lorsque Guillaume Penn était las de persécutions judiciaires, d’emprisonnements subis et d’amendes payées, il venait se rafraîchir un peu à Chalfont, où ce petit groupe l’accueillait bien. Jusqu’à la dernière maladie de son père l’amiral, il avait été banni de la maison paternelle, et ses rapports avec la cour ne le rendaient point populaire. On le tolérait comme vaincu, parce que dans son pays régnait et règne encore la vieille coutume des races teutonnes ; on y aime les gens battus, les minorités. Mais c'était là tout son succès ; pupille du catholique duc d’York, adversaire de l’Église établie, controversiste maudit par Baxter, accablé par tous les orthodoxes, insulté par les magistrats, renié par son père, amèrement raillé par les gens d’esprit, conspué par les gens d’État, ne devait-il pas avoir besoin de consolation et de repos, de causeries paisibles, de regards bienveillants et de voix amies? Penn allait à Chalfont. U y trouvait tout cela, et mieux encore. Une jeune veuve, ruinée par les troubles publics, et dont le mari, général parlementaire, était mort dans ses bras au milieu des guerres civiles, achevait dans cette solitude, entre Milton et Elhvood, l’éducation de sa fille. Lady Springett avait adopté 1e costume, le genre de vie et la doctrine des quakers, par désespoir peut-être, après la mort d’un mari qu’elle avait adoré, très-assurément par mépris du monde, de ses vaines agitations et de ses vains espoirs. Le quaker Elhvood n’avait pas manqué de devenir amoureux de la fille, et elle le repoussait doucement. Comme je n’ai nulle envie de faire du roman avec ce qui est, dans la vérité, si touchant et si noble, je n’essaye pas de peindre
OU de faire revivre les soirées de Chalfont, lorsque, sous les houblons en fleur et les chôncs verts, la voix de lady Springett et celle de sa üHe Guillelmine, se mariant à la voix d’Ellwood, chantaient en partie les airs que Milton préférait et que lui-même soutenait et guidait de son orgue. Milton avait rapporté d’Italie, on le sait, le grand goût de la musique sacrée; il l’aimait passionnément, et la cultivait comme volupté et comme devoir; c’était dans sa chaumière qu’avaient lieu les concerts, auxquels assistaient le philosophe Pennington et Penn le quaker, chef d’une minorité méprisée que la cour bafouait sans • la craindre et que le peuple tolérait sans l’approuver. Penn venait donc se réfugier à Chalfont, où l’on causait, dit Ellwood, de mille choses qui intéressaient les membres de cette obscure coterie de grands esprits et d’âmes rares : liberté et prédestination; formes diverses de gouvernement; monarchie et république; vieilles espérances et nouvelles déceptions ; théories de Harrington et de Hobhes; la Bible et les anciens; le péché originel ; — et, ce qui semblera plus étrange, liberté du commerce, création des banques nationales, institution du crédit public, fondation et développement des colonies; leur avenir et leur emploi ; car tous ces points, qui semblent si profondéments distincts, se touchent et se raccordent. Il n’y a pas de vraie théorie sans pratique, pas d’utile pratique sans principes. Boisguilbert, Vauban, Catinat , Fénelon, l’abbé de Saint-Piérre s’occupaient alors en France des mêmes idées économiques^ et politiques; nos théologiens et nos jansénistes soulevaient les mêmes problèmes. Mais en France ils se partageaient la besogne, pour ainsi dire. En Angleterre, la réforme et la théologie allaient de pair. C’était autour de Milton vieillissant que se donnaient à la fois et confusément
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rendez-vous les utopies mêlées aux observations pratiques, la prose et la poésie, les nuages métaphysiques et les plans réalisables, toutes les épaves fécondes des révolutions anglaises. Milton, dans son traité dogmatique et dans son beau poème, offre un exemple prodigieux et comme le monument unique de cette concentration, de cet accord sans modèle entre les réalités et les chimères, entre l’imagination et les faits; accord inouï avant lui, et qui ne s’est pas renouvelé. Il argumente sur Yhabeas corpus et sur la prescience divine; il ouvre le paradis terrestre et prouve que la presse doit rester libre; il n’est ni pamphlétaire, ni poète, ni controversiste, ni métaphysicien; il est tout; il rêve, il voit, il calcule, il adore, il plaide, il chafnte; il est moderne et antique; et son style môme , — formé à son insu de ces éléments italiens, hébreux, grecs et latins, réunis et comme fondus sous l’influence d’une conviction ardente et d’une douleur solitaire, qui ont produit ce métal composite, — est devenu la merveille que l’on sait, merveille d’unité, de coloris et de grandeur.
Mais ce que nous voyons aujourd’hui de sublime ou d’attendrissant dans ce petit monde de Chalfont était bien plus simple, il y a deux cents et quelques années, pour ceux qui en faisaient partie; les passions humaines y remplissaient leur office ordinaire ; Milton était quelquefois de mauvaise humeur; Pennington grondait Ell- •wood; celui-ci s’était pris d’un goût trop vif pour la jeune fille; et Penn n’avait pas moins d’amour pour celte charmante Guillelmine Springett, jeune favorite de Milton. 11 la demanda et l’obtint, non-seulement de sa mère, mais d’elle-môme; ce fat une de ces unions bénies, amour et mariage, devoir et passion, choix et dévouement, qui renferment la plus grande somme de
bonheur que ce monde-ci puisse donner, (iuillelmrae ne lui apportait en dot qu’une grande et douce beauté, un cœur très-généreux et très-héroïque, un esprit simple et élevé, un beau talent de musicienne et une estime enthousiaste, Bien peu de chose, comme on le voit.
Dans la biographie dePenn, écritepar M. Dixon, on peut lire et admirer la correspondance de ces puritains. Que de sincérité! Que d’amour! Que de bienveillance ! Quelle absence de malice et d’envie, de cupidité et d’avidité! Quels naïfs personnages !
C’est à faire pitié, diront les gens civilisés !
Penninglon épousa la veuve; Penn épousa la fille. Lady Springett, devenue mistriss Penninglon, se rend compte à elle-même, dans ses Mémoires inédits, des motifs qui déterminèrent son choix : « Ce qui ni’at- « tira vers Penn, dit-elle, et fit naitre mon amour, c’est « que je reconnus en lui une Ame solitaire, dégoittée, ma- « lade dn monde, revenue de ses chimères, désabusée du « culte des apparences , ayant abjuré toutes les illusmis. « Je le voyais abandonné et languissant; il ne roulait pas « être consolé. Mon cœur s'attacha donc au sien et s'y souda U par une attache invincible {clove to him); tant j'avais « désir de lui porter quelque secours et d'alléger sa situaff tion désespérée. Seul, misérable, je donnai tout pour « être de moitié dans la souffrance qu’il endurait. »
Voilà d’admirables lignes, qui ne sont pas des lignes écrites, mais des lueurs et des éclairs jetés sur le cœur féminin, — sur ce que, laissé à sa naïveté par la liberté germanique, il a de plus grand et de plus mystérieux, de plus profond et de plus divin.
Avec le mariage de Guillelmine et de Penn commence la troisième période de sa vie; celle-là, triomphante en définitive, agitée sans doute et militante ; souvent tra-
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versée, mais glorieuse; vie d’homme de cour et d’homme d’affaires; de controversiste et de diplomate, de colonisateur et de conciliateur; vie qui n’a point sa pareille pour la singularité et la nouveauté. Le rôle que jouait Penn, médiateui entre tous les partis, avocat de tous les faibles, protecteur de toutes les minorités, et réussissant à jeter les fondements d’une ville nouvelle, destinée à servir d’asile aux minorités opprimées, était vraiment inouïe et unique. Cette création de Philadelphie fut préparée de longue main; les rêveries de Harrington y menaient tout droit; l’utopie de Thomas Morus en était le préambule. Dans les causeries de Millon, de Penuingtpn et d’Ellwood, on avait souvent remis en question ce grand problème de la divinité dans l’homme. Éveillez la conscience au point de faire taire et d’étoutfer les passions mauvaises, et le péché originel va disparaître; le sens individuel, perfection suprême, restituera l’homme et le replacera dans la pleine lumière et la sainte liberté de sa primitive candeur, divin, tel qu’il était avant la chute. Il ne restait donc qu’à faire l’épreuve, la « sainte expérience » [lioly experimcnt). Un concours extraordinaire de circonstances rares, la fortune patrimoniale de Penn, son crédit, son désintéressement, son activité, sa naissance, on peut dire aussi son génie de législateur et de fondateur; son audace à concevoir les plans, son ardeur à les propager, sa lenteur à les réaliser, son mysticisme convaincu et sa position à la cour lui permirent d’accomplir ce qui semblait impossible et de prêter un corps à la chimère. H représentait une minorité imperceptible; et, comme tel, on le laissait faire. Le cœur du pays cependant hatUiit avec le sien. C’était lui qui protégeait le catholique duc d’York, plus lard Jacques II, tuteur de Penn ; c’était le quaker qui défeii-
dait le catholique contre la haine populaire. Ici la complication est tellement neuve et bizarre, nos idées françai.ses sont si peu aptes à la comprendre, les historiens anglais, par esprit de parti, l’ont tellement obscurcie, Macaulay l’a si mal interprétée, qu’il faut s’arrêter un peu pour l’analyser et la pénétrer.
On haïssait Louis XIV en Angleterre de toutes les manières : d’une haine d’envie, de mépris, de rage, de colère, de tradition, et aussi d’une haine de peur, la pire de toutes. Il menaçait l'avenir de l’Angleterre. Les races latines et leur vieille gloire recevaient de sa politique et de ses triomphes un degré de splendeur incomparable. 11 soudoyait le lâche roi d’Angleterre Charles II, et encourageait dans sa ligne deconduite l’obstiné Jacques II, qui n’était ni lâche, ni vénal, ni traître, mais qui dans son attachement à un principe aurait volontiers brûlé le monde, abîmé le trône, et qui sut y réussir quant à ce dernier point. Les passions, — qui dominent presque toujours le caractère , — exclurent la minorité catholique anglaise de la tolérance universelle. On se montra féroce. On supposa pour perdre les catholiques les complots les plus odieux. On se permit tous les mensonges. Il naquit des monstres comme Titus Oates et Dangerfield, qui dépassèrent en horreur tout ce que la lie de la révolution française devait faire surgir plus tard d’immonde ou de sanguinaire. Le duc d’York, dei^ nière expression du dogme catholique, c’est-à-dire de la tradition et de l’autorité, se mit en travers du torrent avec un véritable courage et un entêtement acharné. Chef d’une minorité haie, redoutée, méprisée, etque l’on voulait exterminer, Jacques se rapprochait naturellement de Penn, chef d’une minorité tolérée, dernière expression de l’hérésie protestante, c’est-à-dire de la pro-
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testation contre l’autorité et la. tradition. Ces deux antagonismes se touchaient; ces deux extrêmes se rejoignaient.
Pour le duc d’York la meilleure politique à suivre et le raisonnement le plus plausible à alléguer, c’était de réclamer la tolérance universelle; de la demander pour ' celui dont il était l’ami et le tuteur, pour Penn, et de la demander en jnôthe temps pour lui-même. Ayant raison selon la logique, il avait tort devant la politique et la passion. Il fut renversé par l’intérêt et la passion coalisés. Penn, protégé par son tuteur, abrité par le protestantisme , soutenu par le caractère national dont le vif penchant pour les minorités est indélébile, triompha de tous les obstacles. Jacques ne réussit à ^ rien, qu’à prouver son courage et à se faire taxer d’inhumanité. Penn fit des prodiges, ayant pour lui, non la logique pure, mais le fonds populaire et le cours du temps, qui décident toujours des affaires.
De là son crédit à la cour, son crédit à la ville, les égards de Jacques II pour lui, la faveur du peuple, sa position si curieuse de conseiller protestant d’un prince catholique. De là son rôle de médiateur universel et même, — quand le trône fut en péril, — les attentions . •
dont le pouvoir le combla.
Le développement de cette situation complexe sous les règnes de Charles et de Jacques compose la vie du jeune homme. Les voyages de Penn en Allemagne et en HoU-, . lande, l’histoire de ses longues controverses et celle de ses amours avec Guillelmine s’y confondent. On ne sait guère où commence le mariage, où finit la cour faite à la fiancée, ni s’il est voyageur prédicant, courtisan, polémiste, diplomate ou législateur. Tout cela se mêle de la façon la plus originale. Ce qui surnage c’est la
honlé; U y a de l’idylle et de la diplomatie dans tout ce qu’il fait et dans tout ce qu’il médite. Il va chez les ministres quêter un peu d’indulgence pour celui-ci et pour celle-là. 11 écrit sur la nécessité de laisser les autres penser comme Us veulent; il achète auprès de Chalfont une propriété rurale qu’il préfère à toutes les autres, parce qu’il a vu pour la première foisGuillelmine dans la chaumière du vieux Milton. U compose si» volumes sur la tolérance et la liberté des opinions individuelles; il fait réveiller son tuteur, le duc d’York, la nuit, pour lui demander la grâce d’un vieil ennemi. Ces tendresses et ces élégies chez un théologien acharné, ami de Fox le tailleur; ces simplicités d’âme chez un homme très- riche, très-élégant, qui avait fait la guerre, composaient assurément un ensemble peu commun. Joignez à cela le plan lointain de sa colonie entrevue, le soin de sa fortune qu’il ne négligeait pas, l’aménagement de ses terres, une correspondance énorme avec tous les mystiques d’Europe; — enfin la direction de tout un parti, ou plutôt de toute une hérésie, celle des « quakers. «
Les nations du Nord et spécialement la nation anglaise semblent alors avoir recueilli l’héritage ardent des vieilles discussions métaphysiques, qui, du v' au ix' siècle, remuèrent l’Orient chrétien. Ce qui préoccupait le plus les esprits à Édimbourg et à Londres, c’étaient les paroles du prédicateur des rues, la prédestination et le libre arbitre, le don de la grâce et la divinité du Christ. La cour en riait, et elle avait tort. Fendant que le roi rendait visite à la Castelraaine, se déguisait avec Nelly Gwin la marchande d’oranges, et touchait la pension que Louis XIV lui comptait pour l’engager à soutenir' les droits monarchiques ; la cité de Londres donnait asile à d'autres acteurs et à d’autres scènes.
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D’autres drames s’y jouaient, ceux-là populaires, émanés du vieil esprit, sérieux et bizarres, d’accord avec la tradition et le fonds national. Dans le « Barbican, » par exemple, un meeting, — « rendez-vous » plutôt qu’assemblée, — réunissait six mille personnes de tous les rangs et de tous les âges, femmes et hommes, pairs et artisans, violemment émus et profondément tranquilles.
Il s’agissait de savoir qui avait raison, des quakers ou des anabaptistes. Ce duel théologique intéressait môme les ignorants et le peuple.
Les anabaptistes sévères soutenaient que leurs dou.x • adversaires n’étaient plus des chrétiens. Hicks, l’anabaptiste, prétendait avoir battu Fox le quaker, qui était en prison et ne pouvait répondre. Keith et Penn vinrent à la rescousse. Ces derniers, partisans de la «c lumière intérieure » et de l’humanité libre, soutenaient qu’ils étaient les chrétiens les meilleurs, les seuls chrétiens.
Chacun chanta son propre Te üeum.
L’interprétation du dogme chrétien différait de part et d’autre : ici humaine, là divine. 11 n’y a que deux hérésies possibles : celle qui penche du côté de l’homme, et celle qui penche du côté de Dieu. Penn donnait tout à l’homme, puisqu’il absorbait Dieu dans la conscience. Elle devenait la lumière sacrée ; elle était le Christ; elle était Dieu. Quiconque portait le Christ en soi n’avait plus besoin ni de lois, ni d’institutions, ni de prêtres. Voilà ce que sentit très-bien ce théologien du iicuple qui, dans le tumulte de l’assemblée dont nous parlons, et où Penn fut très-éloquent, s’écria : « Avec votre lumière intérieure, vous détruisez le Christ ! »
Penn l’utopiste est donc un homme du xMii* siècle venu avant l’heure ; ou plutôt, contraire au principe « divin » qui remplit le siècle de Cromwell et de
Loui-s XIV, il inaugure le principe « humain, » dont tout le XVIII' siècle a vécu. Plus Charles II se précipite vers l’intolérance, plus Guillaume Peim fait valoir ce nou* veau dogme de charité chrétienne poussée à l’extrême. Il saisit la première occasion qui sC présente de devenir arbitre pécuniaire et syndic dans les différends qui divisent les colons puritains et quakers de la nouvelle Jersey. Aussitôt il acquiert un territoire, recrute partout des émigrants, trace à leur usage un code nouveau, tout pacifique et tout humain ; et son vaisseau, le Kent, traverse l’Atlantique.
Les saintes utopies de Pennington et d’Elhvood vont donc prendre un corps; les causeries de Milton et de SCS amis sous les ombrages de Chalfont ne seront plus un rêve. Guillelmine Springett , devenue lady Penn, surveille avec joie ces transactions dont elle ordonne les moindres détails. Beaucoup de dégoûtés, de blasés, de malhcurcu.x, accourent en foule d’Allemagne, de Hollande et du fond de l’Angleterre; ils sont las de bourreaux et de tortures; l’intolérance même du langage les blesse. Ils espèrent re.spirer là-bas. La société anglaise a intérêt à ce que le promoteur de l’indulgence chrétienne réussisse. Tous les partis ne sont-ils pas fatigués de leurs luttes? Que de têtes sanglantes clouées sur les portes des villes ! Il n’y a pas deux ans, une pauvre femme a été brûlée vive, malgré les supplications du quaker Penn, pour avoir seulement ouvert sa porte à un proscrit. Tout le monde a été vaincu, proscrit, condamné à mort, et peut l’être encore, La pensée du pardon apparaît donc comme divine. Un souffle doux annonce l’adoucissement général des âmes et des mœurs.
Le roi Charles II, ce vulgaire mauvais sujet qui ne manquait ni d’esprit ni d’expérience, était assez de l’avis
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de son frère Jacques ; qu’il fallait laisser les quakers tranquilles. Il ne croyait guère à cette belle colonie future de la charité, à cette grande métropole de la tolérance, que, par delà les mers, on allait opposer à la ville florissante de la sévérité puritaine, — Boston. Mais, tout bien compté, il aimait mieux l’indulgence. Le vaisseau Kent, chargé de son équipage et de sa cargaison, allait lever l’ancre, lorsque (dit un mémorialiste du temps) un bateau léger, couvert de tentures dorées, glissa près de scs flancs et en fit le tour. C’était la chaloupe royale.
« Quel est ce vaisseau ? demanda Charles II.
« — Le Kent, Sire. Ce sont les quakers de Guillaume Penn en partance pour leur colonie.
« — Tous, quakers ?
« — Tous, Sire. »
Il se plaça debout sur la chaloupe et fit le signe d’un évéque qui bénit :
(( — Qu’ils aillent en paix. Je leur donne ma bénédiction. n
Le moqueur laissait à son frère Jacques un trône en ruine. Ceux qu’il raillait allaient compléter la civilisation moderne.
Les vastes espaces que la découverte de Christophe Colomb avait pour ainsi dire préparés comme débouchés et issues à nos vieilles sociétés d’Europe, sont loin d’être, aujourd’hui même, défrichés et colonisés. Il y reste encore bien des villes à bâtir. De nouveaux phénomènes sociaux renaissent et signalent cha-
que jour celte poursuite infatigable de l’œuvre commencée au Canada par les Français, plus loin par les puritains, au midi par les Espagnols.
L’entreprise de Penn a réussi par des moyens trèshonnêtes ; elle était désintéressée, charitable, humaine, et tout cela par un mouvement volontaire, coïncidant avec certaines théories et certains désirs. Le hasard et la cupidité n’y étaient pour rien.
Pour berceau elle avait, comme on l’a vu, la chambre d’étude de Milton le rêveur, sous les vieux chênes de Chalfont. Algernon Sidncy, qui paya de sa tôle son attachement à ses principes, et que Guillaume Pean avait pour ami principal, fut un des parrains de cette élégiaque et poétique création; œuvre unique, tout à fait moderne, née de pensées et d’espérances qui jamais encore ne s’étaient réalisées. La tolérance en était la hase. On avait fondé jusque-là les empires et les cités sur la religion, sur la conquête, sur le commerce, sur le crime, sur l’agriculture; voici un royaume ou un essai de royaume qui ne veut ressortir que de la justice innée dans l’homme.
Philadelphie a pris sa place au nombre des grands centres historiques ; sa vie politique a été réelle; elle a servi de contre-poids à la sévérité de Boston et aux traditions du Sud ; elle revendique une part considérable dans le nouveau pacte laborieusement créé par Washington et ses amis ; par elle toutes les idées de Penn sont entrées dans la circulation générale ; enfin il faut se souvenir que les premiers Européens assez braves, assez hardis, assez raisonnables pour proclamer l’illégalité de l’esclavage et l’impossibilité morale pour un chrétien et un honnête homme de faire ce trafic de marchandise humaine qu’on appelle la traite, furent les
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quakers de Philadelphie ; — Allemands et Hollandais qui, recrutés sur les hords du Zuiderzée, du Rhin et de l’Elbe, vinrent aider Guillaume Penn à ouvrir par delà les mers un asile aux âmes fatiguées des iniquités de l’Europe et de ses douleurs.
Déjà quelques Suédois, Finnois et Hollandais avaient bâti leurs cabanes et établi leurs campements dans ce territoire désert, à peu près aussi grand que l’Angleterre, dont Guillaume Penn, après beaucoup de démarches et un nombre infini de difficultés et d’obstacles, obtint la concession définitive. C’était un beau pays sauvage, que traversaient des débris nomades de tribus indigènes; au nord, la colonie catholique de lord Baltimore, le Maryland; à l’est, la Nouvelle-Jersey; plus loin, les établissements puritains. Lord Baltimore intenta d’abord à ses nouveaux voisins des querelles et des procès ; les sauvages menacèrent, les gens de cour murmurèrent. On ne voulait pas accorder la charte.
Mais une raison majeure militait en faveur de Penn ; il était créancier de l’État au nom de son père l’amiral; le mise libérait commodément par la cession d’un territoire inculte. La charte fut donc octroyée, signée, paraphée et accompagnée des saillies ordinaires et des bouffonneries spirituelles du roi Charles D. Penn voulait que sa colonie s’appelât simplement Sylvanie; Charles H exigea qu’on joignit à ce nom celui de Penn {Pennsylvania). Le jour de la signature, Penn entra le chapeau sur la tête, selon ta mode des quakers, dans la salle du conseil. Charles II se découvrit.
« Ami Charles, lui dit Penn , pourquoi ôtes-tu ton * chapeau?
« — Une seule personne ici a le droit de rester couverte, répondit Charles; c’est la coutume. »
Les clauses qui enchaînaient la nouvelle colonie à la métropole étaient rigides et compliquées. On connaissait le tempérament de Penn, ses principes, ses doctrines, ses espérances ; on n’imaginait pas qu’il pût sortir rien de solide ou de praticable de ses fantaisies champêtres dignes de VAstrée de Durfé, de l’Arcadie de Sidney ou du beau drame pastoral de Shakspeare (4s you like it). Les hommes pratiques riaient du résultat inévitable de la sainte expérience (holy experiment). Penn ne se découragea pas, fit ses préparatifs, appareilla ses navires, attira à lui de tous les coins de l’Europe les esprits analogues, les âmes sympathiques, les fatigués, les découragés, les amateurs de la paix; enfin il appliqua résolùment à l’exécution de son utopie tout le soin de détail, toute l’attention économique dont dépend le succès dans les affaires humaines.
Déjà la colonisation américaine avait été pétrie de plusieurs manières et par des mains habiles. Je ne parle pas ici des premiers colons : Raleigh, lord Baltimore, le chancelier Bacon. Les puritains calvinistes, tout en adaptant à leurs vues les vieilles institutions anglaises, avaient imprimé à chaque fragment de ce monde nouveau, formulé par eux, un caractère distinct; la féodalité, la chevalerie, la catholicité, le régime de la commune y avaient plus ou moins de part et d’autorité, selon les goûts et les penchants du législateur. Jamais, il est vrai, on n’y avait vu l’abstraction de l’État dévorer la réalité anglo-saxonne et entraver les mouvements libres; nulle part aussi l’indulgence n’était devenue la loi. Xcs Pères pèlerins {pilgrim Fathers), vrais disciples de Calvin , pendaient sans remords , tuaient sans pitié, brûlaient surtout avec une vive joie tout ce qui ne pensait pas comme eux. L’inquisition espagnole avUit
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mis dans ses barbaries une pompe moins sauvage et une pitié plus magnifique; — ici, au nom du péché originel et de la damnation nécessaire, on inaugurait brutalement la cruauté comme sainte. Cependant la conviction et la simplicité des mœurs soutenaient et enracinaient ces colonies draconiennes; comme Édimbourg et Genève, elles vivaient de sévérité organisée et de terreur morale; un petit enfant ou une fille qui n’avaient pas bien écouté le prêche étaient brûlés ou enchaînés au pilori; Claudie, pour s’être laissé embrasser au coin du feu, faisait amende honorable, pieds nus; on tuait incessamment. C’est quelque chose qui fait peur que les anciennes annales domestiques des trois grands centres calvinistes : Boston, Genève et Édimbourg; villes où la similitude frappante des mœurs atteste encore la main du redoutable semeur qui a jeté cette dure graine dans le sillon civilisé, — Calvin.
Elles florissaient par la probité, l’activité, l’intelligence, l’économie, la persévérance, par la profonde attache au pays, par l’amour des lois et celui de la famille, les austères colonies puritaines. Ces vertus les faisaient grandir, les rendaient aptes à porter des fruits âpres, durables, vigoureux, que ni les tortures, ni les bûchers, ni le changement du monde n’ont pu détruire.
' D’ailleurs, dans toute l’Europe régnait le même esprit barbare; quelques rares penseurs. Descartes, Gassendi, le grand Milton, le faible Galilée résistaient et protestaient; les uns sourdement, les autres avec une audace dont le châtiment ne se faisait pas attendre. Locke prit alors parti contre le fanatisme, un parti trèsnoble et un rôle très-grand ; c’était une intelligence sereine, une âme bonne et un peu froide, enfin un homme honnête qui savait se conduire. La netteté de son style
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éclaircissait les questions, et la patience de son analyse y jetait une lumière diffuse, mais convaincante. Adversaire de la monarchie pure que Charles U, à la remorque de Louis XIV, essayait alors de défendre lâchement; Locke avait formé des liens très-étroits avec les politiques de sa nuance, et spécialement avec le profond et subtil Shaftesbury. L’un et l’autre condamnaient comme barbares le code et les mœurs des colonies puritairtes. En face de ocs codes, ils se mirent à l’œuvre et formulèrent, à titre de contraste et de modèle, un nouveau code complet destiné à régir la Caroline du Sud.
Le cruel Calvin, le doux Penn, grands rêveurs, idéalistes tous deux, ont réussi et réalisé leur rêve. Shaftesbury, au contraire, et Locke, l’un esprit lucide, l’autre rompu aux affaires, n’ont rien accompli. Pourquoi? C’est que l’idéal des deux utopistes, Calvin et Penn, renfermait la vérité ; c’est que la pratique des deux sages, Locke et Shaftesbury, renfermait le mensonge.
Le code nouveau de ceux-ci ne tenait compte que du passé; avec eux la féodalité reparaissait; l’entrave de la vieille législation dominait tout ; rien ne répondait aux nouveaux désirs ; tout émanait des anciennes souffrances. Nos gens pratiques créaient donc une législation impossible. Personne n’a pu la mettre en usage; et elle reste encore dans les livres, impuissante, morte et ridicule, comme l’on conserve certaines machines ingénieuses et inutiles dans les cabinets des curieux.
Locke, sur toutes choses, avait des lumières saines, pures, étendues, qui ne loi donnaient pas toujours la chaleur. Penn possédait la chaleur de l’âme, qui donne la lumière. Son instinct, — il avait plus d’instinct que d’habileté et plus de génie que de talent, — lui apprenait que Locke voyait très-juste, que 1a tolérance allait
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bientôt s’installer et s’instituer à la place de l’intolérance; que la charité chrétienne s’imposerait un jour comme loi universelle ; que le moment allait venir ; mais que Locke et Shaftesbury, clairvoyants sur le but, sc trompaient quant aux moyens; que les castes immobilisées, les cadres aristocratiques, les éternels servages, les races maîtresses de races esclaves appartenaient à un autre monde et à un autre temps. Allant en avant de la liberté future, et dépassant même ce que nous voyons dans les plus libres pays de l’Europe, Penn fut d’un à-propos sublime.
La terre qu’il voulait coloniser était neuve, l’Europe était exténuée de guerres furieuses; les puritains de Boston avaient effrayé les indigènes et épuisé la coupe de leurs sévérités. Ce beau jeune homme, dont la vie était sans tache et qui livrait sa fortune à son œuvre, apparut comme l’ange de la bonté. Il traversa la mer, institua son premier parlement, fut accepté avec Joie; car il donnait tout. Ce qu’il faisait ou promettait, tout le monde l’espérait et le désirait. Il marquait avec une supériorité lumineuse un temps d’arrêt dans les folies cruelles de l’humanité. Tous les bons instincts et tous les nobles penchants s’éveillèrent, comme à certains moments du jour tous les parfums, toutes les grâces et toutes les puissances de la nature se développent, éclatent et remplissent l’atmosphère de vie et de beauté. Ce fut une heure solennelle pour l’aimable Penn, que celle où les Lenni-Lenape, indigènes conquis par sa bonté, les colons suédois, les vieux colons de la Finlande, assistèrent à l’ouverture de son parlement libre.
La ville fut bâtie ; la colonie étendit ses rameaux et ses branches; on sait qu’elle dure encore, et quel rang elle tient dans le monde.
Comment un tel homme a-t-il pu être calomnié?
11 y avait alors un certain George Penne, qui ne s’embarrassait guère de la grâce divine et des formes de gouvernement, qui n’allait pas à Chalforit voir Milton et causer avec Ellwood, mais qui jouait gros jeu et faisait tous les métiers, sinon les plus honnêtes, du moins les plus lucratifs. Son nom s’écrivait Penne, et non Penn. On le voyait dans les mauvais lieux et dans les antichambres; on le voyait aussi chez les ministres, ou dans les corridors qui conduisaient aux ministères; car il était de ces gens dont on a besoin pour les cuisines secrètes et les secrets balayages. Dans ces immondices il recueillait tout ce qu’il pouvait d’argent et le dépensait aussi vite qu’il l’avait gagné. Il était probablement espion, et certainement maquignon. Il faisait des marchés, ramenait des consciences, s’entremettait dans les alfaires, vendait des grâces, allait çà et là, obtenait des pots-de-vin et exerçait, pour ses intérêts et ses plaisirs, en homme d’esprit qu’il était, à peu près le même métier que Guillaume Penn faisait naïvement et sottement pour l’humanité seule. On vit donc George Penne, qui n’était pas « Guillaume» Penn, s’enrôler un des premiers et des plus actifs dans l’armée des courtiers de pardons {pardon-brokers)', singulière race et singulier commerce, qui appartiennent aux mœurs barbares du xviP siècle et aux vieux usages germaniques. Le « Wehrgeld , » ou mode de « composition , » s’était conservé à peu près intact en matière de haute trahison. Tout coupable de ce genre, une fois condamné, appartenait au roi, qui disposait de la vie du malheureux et la donnait ou à sa maîtresse, ou à son valet de chambre, ou à son chapelain. Ceux ci ne demandaient pas mieux que de sauver les malheureux, moyennant finance; il s’établissait
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un marché régulier, intéressant et délicat, avec « primes » et « fin courant. » Le « courtier de pardons» venait vous dire que sous deux mois vous alliez être pendu; mais que mademoiselle Jennings, à qui le roi vous avait cédé dans un accès de gaieté, voulait bien vous faire grâce; qu’elle demandait seulement mille livres sterling pour ses épingles, plus raille autres livres, réservées au courtier pour sa commission. On marchandait, et après beaucoup de diplomatie, tout le monde s’en allait content; les uns ayant la vie sauve, les autres emportant leurs écus. Il fallait de l’entregent, de l’impudence et de grandes qualités d’affaires pour mener à bien ces transactions qui n’étonnaient pas les personnes rançonnées et sauvées, qui scandalisaient à peine les vertueux. « Tirez le meilleur parti possible de cette rançon, écrivait au courtier le ministre Sunderland;Je roi s’y intéresse. » Charles II voulait que sa maîtresse gagnât une belle somme ; il entretenait ses plaisirs avec les complots de ses sujets, sans bourse délier. Admirables mœurs! Voilà où en était venue la cour de Whitehall ; la parodie de l’arbitraire de Versailles enté sur la sauvagerie germanique avait fait descendre ce monde jusqu’à un tel degré de barbarie.
Cependant Guillaume Penn soutenait son rôle de médiateur. Une des plus baroques ironies de l’histoire est le double rôle de ces deux hommes, Penn et « Penne. »
L’un dans les bas-fonds, l’autre sur les hauteurs. L’un trafiquait des grâces, l’autre exposait sa vie et son crédit pour sauver quelques malheureux I Ils ne se louchaient pas, ils ne se voyaient pas, ils n’avaient rien de commun ; l’un était l’ami d’Algcrnon Sidney, de Milton, de Pennington et des meilleurs; l’autre était le compagnon des Titus Oates, des calomniateurs, des dé-
lateurs, des misérables, des plus mauvais. L’un poursuivait et mettait en œuvre son plan favori de « colonie sacrée, » de sainte expérience; l’autre pensait à sa fortune, soignait ses voluptés et vivait bien.
Le beau drame que celui de ces deux Penn et Penne, George et Guillaume !
George le coquin allait souvent dans les tavernes et s’y faisait beaucoup de partisans; on l’aimait. Guillaume le héros ne communiait pas comme aurait voulu l’évêque Burnet: celui-ci a écrit que Guillaume était un malbonnCte homme et un intrigant.
George, à la fin de sa vie, ayant mangé ou bu tout ce que lui avaient rapporté les pardons vendus, les beaux galants et les belles dames, pétitionna pour obtenir le monopole des loteries dans les colonies américaines, ce qui était une idée de génie. Probablement il obtint la faveur qu’il sollicitait, et mourut dans son lit, au sein de la considération et de l’abondance. Guillaume, ayant tout donné à sa chère colonie, fut abandonné par elle, trahi par ses amis (comme nous le verrons), et mourut pauvre, très- déconsidéré et méprisé.
Le bon camarade et le joyeux compagnon Penne, le coquin, ayant prêté tous les serments, baisé toutes les sandales, et souri à toutes les lâchetés, passa pour un véritable agneau du bon Dieu ; c’était un drôle.
L’héroïque et doux Penn, ayant eu la fantaisie de se faire quaker et de fonder Philadelphie, déplut à cet éloquent érudit, notre contemporain, M. Macaulay, qui le barbouilla de toutes les façons dans son livre, lui créa un rôle faux, lui prêta un masque ridicule, défigura ses actes, travestit sa vie, enfin le calomnia sans pitié, parce que Guillaume Penn l’honnête homme n’était pas tout à fait u'hij/ de la nuance de Macaulay.
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Le beau de l’affaire, c’est que les billets de Penne le maquignon, écrits pour ses achats, ses rachats et ses trafics, — ayant été retrouvés, vers 1815, dans les archives de l’État par un autre whig intelligent cl laborieux, Mackintosh, — furent attribués par lui au second Penn, Guillaume, qui ne trafiquait de rien, pas même de sa conscience. Ainsi se fabriqua de toutes pièces un corps d’accusation énorme contre le doux Penn, si désintéressé, si excellent, — devenu un hypocrite, un menteur, un flatteur, un vénal, un monstre; et les esprits malfaisants, qui aiment le mal, n’en étaient pas fâchés.
a Je me suis rendu en Amérique (dit Guillaume Penn <f dans une lettre au juge Mompesson), pour y jeter les B bases d’une république libre, ouverte à tous les hommes « sam exception. Je leur ai fait concession d’une Charte « qui devait les protéger contre la violence et l'arbitraire » du gouvernement sous lequel nous gémissions. De cette « Charte même ils se font maintenant une arme contre « mot, qui Vai créée pour garantir leur sécurité. Cela V est bien indigne; c'est d’autant plus blessant et plus « injuste, que personne que moi n’a fourni à ces dépenses. .. « Mais un père ne demande pas la mort de ses enfants in- « grats; que leurs erreurs se corrigent, cela lui suffit^, n
«1.1 weut Ihithcr to iay tlie foimdaüons of a free coloiiy for ail « mankiad. The charter I granted was intended to shelter tliein against « a yiolent and arbilrary govemment, which was imposed on ^ 6tC,^ etc* )l
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Telle est la douce plainte de Guillaume Penn.
11 s’exprime ainsi, dix années après la fondation de sa colonie nouvelle. 11 a réussi, mais pour les autres. Tous les intérêts servis par lui se sont un moment disciplinés à sa voix; on a usé de son argent; on a mis ses terres en valeur; le gouvernement s’est libéré d’une dette. Voici de belles routes qui facilitent les communications; le commerce avec les Indiens s’établit; la presse libre, l’instruction populaire sont instituées par Penn; il prête et l’on emprunte; il donne des terres et on les cultive; il fait des concessions et on les accepte. Penn ne veut pas que l’on brûle devant l’église ces pauvres vieilles que la vie ennuie et qui, désolées d’être vieilles, se font sorcières; il reconnaît que les brûler ne profite à personne. On commence à trouver naturel de ne pas trop haïr et de laisser le bourreau sans emploi. Les gens qui sont bannis de Baltimore parce qu’ils ne croient pas assez au purgatoire, et ceux que l’on chasse de Boston parce qu’ils veulent y croire un peu se réfugient dans la cité des Frères; en deux années six cents maisons sont bâties. Philadelphie est inaugurée; une ville, où il est permis à chacun d’admettre le purgatoire ou de l’abolir.
Les chefs indigènes, étonnés d’être payés de leurs terres et de ne plus être traqués comme des animaux sauvages, se font les défenseurs des Frères venus d’Europe, dos Onas, ainsi nomment-ils les quakers. Pas une goutte do sang quaker n’est versée par eux. Dans toutes les autres colonies les maisons en flammes, les enfants massacrés avaient attesté la vengeance des indigènes. La paix règne à Philadelphie. C’est à cette époque même que les vains efforts de Monmouth, les redoutables tentatives de Louis XIV, la lutte européenne du proteslan-
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tisme et du catholicisme donnent au monde les plus tristes spectacles. Les bûchers se dressent à Séville. On pend à Paris les imprimeurs odieux à madame de Maintenon. Le parlement opine du bonnet; les bourgeois regardent pendre, Louvois en est heureux et les gens graves ne murmurent pas.
Probablement les passions et la cruauté humaines seront au fond toujours les mêmes; mais entre 1640 et 47-40 elles se prétendaient légitimes; elles affirmaient leur droit. La force régnait encore tyrannique, non-seulement de fait, mais comme théorie divine ; les protestants n’étaient pas, à cet égard, plus avancés que les catholiques. Seulement quelques esprits d’élite n’admettaient pas la nécessité de tuer l’hérétique, de ne laisser vivre qu’une seule doctrine.
De 1680 à 1860, d’autres idées ont fait fortune; je ne sais si elles n’ont pas trop fait fortune. L’extrême intolérance a fait place à l’extrême tolérance; à la férocité des esprits la mollesse des âmes a succédé. Ainsi va notre race; — angélique, disent les uns; démoniaque, disent les autres; médiocre, selon quelques-uns. Elle est tout cela, mais surtout elle est incomplète.
Rien ne le prouve mieux que l’Histoire, et particulièrement celle de Guillaume Penn.
Aidé par les circonstances, par la double situation contraire do l’Amérique et de l’Europe, par sa fortune, ses amis, son caractère et l’harmonie de ce caractère avec l’œuvre et le moment; il arrive jusqu’à un certain point du succès, point qu’il ne dépasse pas. 11 fonde son beau royaume de la tolérance; il donne au monde l’exemple de la bonté souveraine; il prépare ainsi aux déclamations de Raynal, aux aspirations de Jean-Jacques, aux réformes indiquées par Voltaire, à la Révolution française ellemême un texte facile et excellent. Mais avant que nos phi-
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losophes, ces éloquents commentateurs de la doctrine de Penn, ces spirituels apologistes de la nature humaine exaltée eussent pu répandre en France et confier à notre race (propagatrice active des idées par les faits) la nouvelle Bible de l’humanité, le dogme qui devait créer et renverser tant de choses, en promettre tant d’autres, puis se transformer sous nos yeux, — il était arrivé ce qui arrive toujours, c’est que l’œuvre môme de Penn avait subi déjà les chances inévitables des affaires terrestres. Elle s’était amoindrie, sinon détruite. Elle avait eu ses échees et ses misères.
Compléter un succès, réussir en tout, n’est pas de ce monde. La règle, c’est l’imparfait, rien ne s’achève. César est mort aux pieds de la statue de Pompée. Charlemagne n’a rien accompli. Alexandre, toujours sous le harnais, n’a pas eu de règne, il n’a eu que des victoires. Socrate n’a passé dans le monde que pour léguer quelques causeries vagues à ses amis et boire le poison. Chacun sait la mort exilée de Napoléon Bonaparte. Les arts qui ne s’adressent qu’à l’idéal approchent un peu davantage de l’absolu, mais ils ne font qu’en approcher. Il y a quelque chose à reprendre et à regretter dansShakspeare, Titien, Raphaël, Virgile, Homère môme et Sophocle, bien que ceuxci, Grecs merveilleux, enfermant leurs désirs et leurs vues dans de plus étroites limites et se proposant un but moins lointain, plus déterminé et moins complexe, aient pu se promettre et atteindre une perfection plus certaine, sinon plus facile.
Tout le reste de la vie de Penn est douloureuse. Cette dernière époque que nous abordons, celle qui suivit la fondation de sa colonie est 'absorbée par la lutte. Je crois que la vie du héros, sans ce couronnement divin, n’aurait pas toute sa beauté.
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Le gouvernement qui loi a vendu ce territoire inculte veut le lui reprendre, sans le lui payer, dès que ce territoire naturellement fertile s’est couvert de maisons et de moissons. L’Église anglicane, trouvant mauvais que Vlnner-light se soit établie librement par delà les mers, prétend avoir des évêques à Philadelphie. Le parlement colonial qu'il a institué veut se débarrasser de son gouverneur; on retourne contre lui les armes légales que lui-même a données, armes trempées dans l’atelier métaphysique de Harrington et de Sidney. Lord Baltimore, le voisin catholique, essaye d’attirer dans un piège les quakers pacifiques et de les forcer à se battre, sauf à les accuser ensuite de troubler la paix. La spoliation, la trahison, la fraude, la calomnie tombent sur Penn comme grêle': On l’attaque au Parlement; dans la Chambre des communes à titre d'ami du prince, dans la Chambre haute comme démocrate. 11 a permis aux colons de ne solder ses avances que fort tard, et au lieu d’exiger les impôts, il a prêté de l’argent. Personne ne veut payer un créancier si commode, qui a longtemps attendu et qui peut bien attendre encore. La prospérité même des colons les rend ingrats ; quelquesuns d’entre eux se coalisent pour le déposséder, s’ei>tendent avec le gouvernement et espèrent partager les dépouilles du bienfaiteur., Penn est contraint de repasser la mer; il va se défendre à Whitehall; puis il la repasse encore; il lui faut empêcher les colons de le dévorer, a Chère colonie (dit-il dans une de ses lettres , « écrite à bord de VEruleavour) ; — « Cité de mon cœur, baptisée avant d’être née, que de <t soins, que d’amour, que de labeur pour te préserver <ides souillures qu’on veut t'infliger I Mon âme prie U Dieu pour toit Puisse-t^il te protéger, 6 cité vierge! et
« te rendre forte aux jours de l’épreuve et du danger' !»
Il y a dans la formation de la colonie de Penn toule une partie d’affaires que je n’ai pas exposée. Penn s’y montra vigilant, clairvoyant, prévoyant. Mais le principe même de sa dbctrinc, la foi dans la bonté inaltérable de l’homme, le suivit partout. Il en subit les conséquences. Quelle est celle des affaires humaines qui n’enveloppe pas dans ses voiles et scs replis quelque bon petit lago oq"quelque monsieur Tartufe ? Penn trouva naturellement*'son Tartufe et son lago. Ce fut un quaker, bien entendu;
— homme de la meilleure réputation, si austère, si denture, de si bonnes mœurs, cuirassé d’une vertu si haute et si apte à tromper les gens; reluisant d’une si belle lumière intime {inner light); que William en fut ébloui et aveuglé, et que Fort (c’était le nom du personnage ) put, à son aise, prêter de l’argent à la colonie, poser des chiffres faux, prendre des hypothèques usuraire.s, accumuler des comptes d’intérêts, les accroître par de faux emprunts contractés en faveur de Penn, et plonger le législateur dans ce grimoire de dette et de ruine où les gens avisés ne tombent jamais, où les uto- ^ pistes et les rêveurs se laissent précipiter trop facilement, et où les bonnes âmes demeurent quelquefois ensevelies. Molière avait écrit Tartufe, qui réussissait et que l’on jouait même à Londres, grossièrement enluminé : ni le Tartufe anglais, devenu dissident ou quaker; ni l’envieux;.’, lago. Tartufe militaire, n’avaient amélioré personne etriè ^'^ corrigeaient rien. Ford ruina Penn en toule liberté; il mit la colonie dans sa poche et le législateur en prison. Penn se dégagea de son mieux de ce dédale de fraudes.