‹ Italie et Espagne [Texto impreso]Chapitre 11 sur 37 · XVII · texte numérisé non relu

XVII

Tout le monde à Rome et â Naples porte l’épée; et personne ne pense à s’en servir; des dynasties moribondes, des républiques inertes, pensionnaires ou satellites des puissances étrangères, réussissent à peine à se défendre contre les révoltés de l’intérieur. Les bandits deviennent maîtres. En I7G3, à Milan, une seule proclamation met hors la loi deux cent cinquante-six brigands qui courent les grands chemins; en 1765, trois cent quatre-vingts autres sont signalés à la vindicte publique. La langueur de l’Église, la torpeur des gouvernements, donnent beau jeu aux empiètements de l’Autriche et à ce nouveau régime si bizarre de Joseph II, régime que i’on a qualifié de despotisme éclairé, qui n’est ni la lumière ni la tyrannie, et que le fameux Kaunitz, Firmian, Bogino, Tanucci, du Tillot essayèrent de faire prévaloir; pédantesque effort de civilisation scolaire imposé à un peuple qui s’y refuse ou qui n’en a pas le moindre souci. On s’exile à l’envi. L’abbé Casti va chansonner à Vienne les autorités de son pays; Trapassi, qui se fait nommer Métastase, chante aussi l’amour, mais en petit collet; il jouit du repos, de bonnes pensions, d’unt gloii’e énorme et de grands honneurs. Partout le calme, nulle part la vie. Aucune activité personnelle.

BECCARU.

Point de commerce. La rigueur des lois s’amollit et se meurt sous l’ennui et l’indifierence; la sévérité devient aussi capricieuse que l’indulgence ; et les intérêts particuliers s’emparent de tout. Lucques, Gênes, Venise, fantômes; la première s’anéantit par l’inquisition; la seconde repousse avec difficulté les attaques du Piémont; cl le vieux carnaval vénitien se continue dans une sorte d’énervement byzantin, plein de séduction et d’ivresses molles. Rome n’a plus alors d’autre prétention que de se faire tolérer; la docte et turbulente Bologne perd ses vieilles franchises ;;^et les Deux-Siciles, toujours ennemies, tentent vàinement, bien qu’avec honneur et avec courage, de relever la tête et de retrouver un peu de force au milieu de douze législations superposées, de treize cent quatre-vingt-quinze sortes d’impôts, d’un millier de tenures féodales et d’un million de moines.

'C’est au Nord, vers la Lombardie et tes Alpes, que se concentre l’énergie nationale. A Milan et dans la Lombardie que les traités récents ont mutilée, vivent encore en 1730 des souvenirs de forte administration et une belle agriculture; sans aspiration, sans regret et sans désir, ce beau pays, qui sous le soleil de la Péninsule a toujours gardé tant de traces germaniques, s’endort jusqu’à la fin du siècle dans un bien-être matériel qui lui suffit. Cependant la maison de Savoie est là, sur le penchant de scs Alpes, concentrant son pouvoir, affermissant son autorité et attentive à tout. Du sommet ou des pentes du mont Cenis et du mont Blanc se répandent sur l'Europe les Alfieri , les ücnina, les Gerdil, les Lagrange, les Berlbollet; noms à deux faces, moitié français, moitié italiens, d’une étrange et double signification, d’une valeur puissante; et auxquels sont venus s’ajouter plus lard les beaux noms des deux de Maistre.

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Il faut y joindre les naturalistes, les chimistes, les ingénieurs, les physiciens; — Galvani, Spallanzani, Volta. Ce double fait est notable ; — les connaissances naturelles ou exactes se développaient avec éclat dans ramollissement des mœurs générales ; et l’industrie préparait ses ressources, sa richesse, ses triomphes, son ascendant futur.

Deux preuves de la fécondité inépuisable de l’Italie et d’une loi historique mal connue.

En Italie, les âmes tendres, ou nobles, ou généreuses, ne manquaient pas. Le vrai sens du juste était sinon aboli, du moins* effacé. L’équité consiste dans la parfaite assimilation de l’homme à l’homme, dans l’é^ galité de droits, quelle que soit la condition de chacun, enfin dans la reconnaissance d’une justice absolue, supérieure à toute considération relative et passagère. Humiliores, dit le jurisconsulte Paulus, in metallum ; honesliores in exilium mitturdur. « L’exil pour les nobles, les travaux forcés pour les roturiers. » C’est l’iniquité constituée.

Quand le jurisconsulte romain parle ainsi, il détruit l’équité, ruine toute justice; il sape par sa base la société libre, ayant le droit pour soutien, non la faveur.

Or, que l’on imagine un esprit subtil et juste, une âme très-passionnée et très-accessible à l’attendrissement; un jeune homme doux, ardent à l’intérieur, peu communicatif et peu ambitieux ; supposez-le placé dans ce milieu italien d’une société sans vie politique, soumise à l’arbitraire; société molle, indolente, fractionnée, annulée ; où les humbles sont nécessairement sacrifiés, où les forts, les intrigants, les rusés sont nécessairement maîtres; où, pour châtier les vieilles misères, on use de l’appareil extérieur des supplices;

BECCARIA

société qui ne s’embarrasse point de proportionner les châtiments aux délits, mais seulement de plaire aux favoris, de capter les puissants, d’échapper â la loi et de servir les intérêts personnels; supposez que l’influence de la philosophie française et anglaise, le souffle nouveau de la liberté d’examen, passant les Alpes, soient venus enflammer ces ardeurs secrètes et en déterminer l’explosion; — vous aurez Beccaria, son apparition, son succès, puis son silence.

Vous aurez le Traité des Délits et des Peines; une protestation et une colère.

Donner l’éveil, battre la charge, provoquer l’assaut livré à la forteresse de l’inhumanité; Beccaria n’a pas fait autre chose;

Les anciens, qui ont entrevu toutes les vérités que les modernes ont posées en principes, avaient dit ; « Proportionnez toujours aux délits les supplices » et aussi : Égalez aux fautes les châtiments; la lanière sanglante ne doit pas déchirer les flancs de l'homme qui a mérité une moindre peine.

A dsü

Régula, peccatù qum pmnat irrnget œquas,

Nec scutica dignum horribili sectere flagella

Ces mômes anciens qui reconnaissaient ayec Aristote que la loi est une volonté sans passion avaient substitué la passion à la loi. Le christianisme luimôme, dont la doctrine est fondée sur la responsabilité, et par conséquent sur la valeur propre de l’individu, avait menti à scs dogmes, installé une société tyranni-

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