t7e de Beccaria. Florence
ITALIE
D’abord la roue et le bûcher furent abolis; ensuite des instructions secrètes furent données pour que la question, ostensiblement conservée comme moyen d’intimidation, cessât d’ôtre en usage réel,
L’Italie du xviii' siècle eut donc, grâce à Beccaria et à Kaunitz, l’honneur d’inaugurer les réformes d’humanité.
La justice est-elle une vengeance ?
Est-elle une utilité?
Est-elle un det'ofr?
Les Platoniciens, Socrate et les théosophes reconnaissent une justice absolue, que le châtiment satisfait. Kant, le cardinal Pallavicino Sforza; puis, avec des modifications, Rosmini, Tapparelli,Mamiani, Rossi soutiennent celte dernière thèse.
Les utilitaires, et à leur tète Bentham, suivi de Feuerbach, affirment que l’utile et le juste sont identiques. La peine est donc nécessaire ; elle est juste, étant utile.
Les défenseurs du droit naturel attribuent à la société en masse l’instinct de conservation que tout être vivant apporte avec lui. La société frappe avec raison celui qui la met en péril; l’instinct conservateur crée le droit. Telle est la doctrine de Carmignani, de Schulze et de Romagnosi.
Les partisans du système de réparation, Welcker, Klein, Schneider, soutiennent que le coupable est un débiteur social, et qu’ayant fait le dommage il est tenu de le réparer.
Celle théorie très-insufflsanle conduit à celle de la vindicte sociale, qui ne l’est pas moins. L’hypothèse
BECCARIA
d’un a contrat social, » hypothèse tout à fait gratuite, crée le droit, selon Puffendortf, Burraalaqui, Pastoret, Beccaria, Jean-Jacques Rousseau, Valtel et même Fichte. Luden invente ce qu’il appelle la vengeance épurée ; enfin l’Écossais Hume, dans la brutale naïveté de sa doctrine, revendique pour la société collective ce droit de vengeance et cette loi du talion qu’il regarde comme le privilège de l’homme. ‘ *'
Depuis que Beccaria publia son livre, ces diverses théories ont été approfondies et discutées dans des volumes nombreux.
Avant de les discuter et de les comparer, relisez le Gorgias, chef-d’œuvre du vieux Platon.
• Là sont insinués et enveloppés des plus délicates beautés du style et des formes les plus élégamment subtiles, les principes éternels, mais alors nouveaux, du juste et du droit.
Il y a parmi ses personnages attiques un certain Kalliklès. Il est de Paris ou bien d’Athènes; il sait les affaires ; il estime peu les hommes ; il ne hait personne ; ne s 3 compromet pas; parle %ien; pense modérément; agit avec probité; respecte les convenances, les aime, les pratique; et rien n’est plus agréable que son commerce. Il sait tout dire ; il sait tout faire ; il comprend toutes choses; il a des finesses et des rélicences; il a des éloquences et des lumières; en un mot, c’est un fort honnête homme; s’il n’était pas Grec il serait Parisien; et nous le connaissons. «Quand un Français marche vers la cinquantaine (dit quelque part M. Bulwer, le romancier anglais), et « qu’il a vécu de la vie pratique, c’est un modèle et un « spécimen achevé de 1 a civilisation raffinée et du bon « goût; rien chez lui d’excessif ou d’aventureux, deridi-
i GiHïglc
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«Cille OU de blessant; chez lui l’iiarmonic de la forme « et du fond est complète. C’est un Athénien. »
Tel est le Kalliklès de Platon.
Dans cet adorable dialogue l’humoriste Socrate prouve doucement au chef d’école Gorgias, redrésenté par Polus, son emphatique disciple, — qu’il y a une équité suprême; — que souffrir n’est pas un mal; qu’il*' est meilleur d’ôtre juste que d’être injuste. Ces maximes ont un peu dérangé les idées et les habitudes du bourgeois d’Athènes Kalliklès; — homme spirituel, praticfue, « positif, » comme on dit aujourd’hui, Kalliklès consent à s’amuser de la philosophie , à l’effleurer, mais non pas à s’y soumettre. Kalliklès a bien autre chose à faire. ^
La notion du « juste, » qui préoccupe Socrate, estelle' donc une réalité? Il n’en sait trop rien. Ce qu’il sait et ce qu’il a vu, de ses yeux vu, c’est que la vie sociale est difficile; — c’est que demain matin on peut lui intenter un procès injuste et qu’il peut très-bien le perdre; c’est que dans ce monde la ruse et la force l’emportent souvent, c’est que les billevesées relatives au droit, à la justice absolue et aù bien suprême ne sont d’aucun poids dans les affaires; il demande donc à Socrate des secours, non des discours. « Si je vois un «jeune homme, lui dit-il à peu près, aimer la logique, la « métaphysique, la lecture, la littérature et toutes ces « fantaisics-là, j’ai bonne opinion de lui ; c’est un esprit « ouvert et qui pourra devenir applicable. Mais s’il « continue après vingt ans sonnés à s’enamourer et à se « repaître de ce genre d’études, je le blâme, je le mé- « prise, et je dis qu’il faut lui donner le fouet. Oui, je <1 vous demande bien pardon, mon cher Socrate, c’est la « punition enfantine dont je parle qu’il faut infliger aux
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« hommes mûrs et de voire âge qui s’obstinent à ces « inutiles recherches. Après tout, le plus fort fait la loi;
(I la nature le veut ainsi : kata phusin. Je sais bien que « Ton a inventé des moyens coërcitifs pour que la société « dure et se soutienne; moyens factices, artificiels et « utiles. Il y a des lois, des conventions, des convcnan- « ces, des entraves, des règlements. C’est bon pour les « faibles. Us s’y soumellent. On les dompte et on les O pétrit au profit de tous; on a raison. Pour eu.x, il y a t( une justice. L’homme fort, croyez-moi, ne s’y trompe « pas. On a beau le captiver ejt le transformer; il brise « ses chaînes, et, au lieu d’être e^lave, il fait des escla- (( ves. On l’enivre de belles paroles, on lui fait lire de «beaux livres menteurs, on le force à^subir toutc.sles {( incantations et toutes les magies sociales. S’il est sage,
« il s’en débarrasse de bonne heure, dépouille cfcs prête jugés, se dégage de ces enchantements, renonce aux « extravagances de la philosophie, aux puériles rêveries <t du droit et du jusle, et pense à faire ses affaires. 11 sait - « qu’il faut se défendre contre tous, naviguer dans le « monde, devenir homme comme il faut, en un mot se « créer de la considération et une bonne maison. Y par- « viendras-tu, Socrate? J’en doute fort. Je vois d’ici ton U foyer désert cl ton avenir assez triste. »
Tout cela est très-adouci dans l’original. Homme de bonne compagnie , Kalliklès use des formules alhé- * nicnnes les plus aimables; la molle draperie de la phrase grecque et la grâce semi-asiatique des tours et des paroles déguisent cl dissimulent le fond de sa pensée; mais q lie l’on veuille bien suivre dans leur contexte cl leurs détails les suaves périodes de l’interlocuteur; on restera convaincu que son expérience lui dicte une doctrine mondaine, assez analogue au système de Machia-
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vel : la morale mise en réserve comme le trésor d’im musée des antiques ; l’utilité cherchée par tous les moyens, soit nécessaires, soit possibles.
Socrate ne le combat pas de front, il s’en garde bien; avec une délicatesse incomparable et une aménité merveilleuse, employant une succession interminable de toutes petites questions qui font peur à Kalliklès, il le conduit par degrés à cette idée nouvelle ; — que l’individu a soif de justice, comme le corps humain a besoin d’aliments; qu’il y a donc une justice nécessaire, tout individuelle, personnelle à l’homme, d’accord avec la vérité absolue, avec l’essence des choses, et dont l’ôtrc humain ne peut se passer. Nécessité du juste pour l’individu. Voilà le principe nouveau. C’est la base que pose solidement le grand humoriste de l’antiquité.
Quel principe ! C’est tout un monde !
De môme que la Grèce, rompant les chaînes de l’Orient, venait par sa guerre contre le despotique roi Xerxès d’inaugurer la libre activité et de consacrer à jamais l'énergie individuelle de l’humanité agrandie et ennoblie; — de môme Socrate, charmant et nouveau symbole de la Grèce libre, fonde sur la personnalité reconnue toute une philosophie nouvelle et pratique. Cette personnalité ne peut subsister sans justice. La liberté est donc le droit; le droit est donc la liberté.
Ces principes de Socrate seront ceux de Beccaria.
Et, chose étrange, Beccaria les comprendra au xvni® siècle moins nettement que Socrate ne les avait compris de son temps; car Beccaria, plein de timidité et d’ardeur, n’est, il feut le dire, ni un héros qui accepte le martyre ou la douleur avec joie, ni un philosophe de la trempe la plus haute; — c’est une Ame tendre,
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excellente et émue; c’est un esprit sympathique et juste, lumineux et droit.
Fondant, après Socrate, sur des bases chrétiennes, la môme indestructible théorie de la personnalité humaine, saint Thomas d’Aquin dit : L’homme qui a fait une faute s’abjure; il redescend jusqu' à la bête; il abaisse sa noble personnalité; il déchoit. «Existons per se, » comme il existe par lui-même, il est puni déjà; la dégradation de son être suit sa faute, le frappe et le diminue. De là des conséquences prodigieusement fécondes.
Le délinquant a péché à la fois contre la justice suprême et contre sa propre existence. Le droit commun est de le punir. Il faut alors rechercher s’il a commis l’acte coupable ; mais avant tout on doit respecter comme innocent, aimer comme homme, protéger comme faible celui qui n’est pas convaincu du crime.
Dans ce système excellent, point de répression pré-ventive, de cachot préalable, de supplices antérieurs à la preuve définitive. Si au nom de la société l’injustice était accomplie, tous les individus qui la composent, coupables à la fois, criminels ensemble, s’abaisseraient, descendraient, se fiétriraient à la fois. Le juge non-seulement interprète la loi, dont il est l’organe;
• mais il est le juste môme, le droit qui se fait homme. Il défend l’individu, l’encourage, le soutient; l’empôche de SC livrer aux pièges ou de succomber aux attaques frauduleuses; a compassion de lui, l’entoure de soins; et précisément parce qu’il abhorre le crime et le mal, ne veut pas que cette tache et cette misère tombent sur l’innocent. Pour le juge tout accusé est sans souillure. Môme le criminel convaincu, étant dégradé par sa faute, mérite pitié; il s’est puni lui-môme; on n’ajoutera pas au châtiment nécessaire l’horreur, le dégoût et la cruauté
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des supplices. Ce serait h\ être injuste au nom de tous, c’est-à-dirc atténuer la puissance morale de tous, dé.shonorer la dignité de tous, diminuer la valeur de tous. Ilespeclez donc l’homme dans le prévenu, et même dans le coupable; quand le crime est prouvé, proportionnez la peine à la faute; établissez ainsi une juste mesure qui apprenne à ceux qui l’ignorent quelles sont les gra'dations de leur indignité subie, et de combien s’est avilie en eux et ruinée celle belle personnalité humaine, l’honneur du monde, base de tout l’édifice moral, ou, si l’on veut, social.
Ce respect de l’homme en lui-même {exisiens per se), plus conforme à la nature {kata phiisin) que la violence préconisée par Kalliklès, s’accorde avec la religion, avec la morale privée, avec la liberté politique, avec le droit de tous, avec le maintien de l’ordre. Je suppose que la loi reste impuissante; elle n’a pas frappé le coupable; un crime a été commis et ce coupable a échappé ; rien alors n’est perdu, le principe reste debout, sauf et ferme sur sa base. Tout au contraire, arrive-t-il que le châtiment tombe sur celui qui n’a pas commis le crime, — et ce malheur est arrivé mille fois, — aussitôt la société est affaiblie, si ce n’est déshonorée. Elle perd quelque chose; elle se diminue. Sa prétention à l’infaillibilité disparaît; son sceptre se brise. Découronnée et détrônée, comment désormais oserat-elle représenter la justice? C’est peut-être le plus grand des malheurs pour un peuple.
Le prévenu, c’est-à-dire l’homme auquel un délit, un crime, une contravention sont imputés, peut donc être considéré de deux manières : ou vous le préjugez coupable selon la loi antique, ou vous le présumez innocent selon la pensée moderne. L’interprétation de la loi en
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faveur de la société penche contre l’homme;, en iaveur de l’individu, elle le défend contre rcrrciir de la société. Tout l’Orient est fidèle encore à la première interprétation inexorable; et l’Orient c’est le passé. Tout l’Occident germanique, nouveau, civilisé, récemment chrétien, mainlicnt, avec diverses nuances, le respect de la personnalité libre qui a créé le jury et modifié toute la pénalité muderne. 11 est impossible de ne pas voir que la j)cute et le courant général nous poussent et nous entraînent dans cette même route jadis ouverte par Socrate, sanctifiée par la loi chrétienne, adoptée par les q>euples nouveaux et favorable au droit, à. la culture de l’homme, à son perfectionnement progressif, au bien-être matériel do celte aggrégation d’individus plus ou moins libres, plus ou moins honnêtes qu’on appelle « société. »
Les réformes sur le papier ne suffisent plus. Le témoignage de l’histoire milite contre elles; l’Etat ne se laissera pas transformer tant que l’on ne réformera pas l’individu.
Beccaria n’expose point avec méthode une théorie dont il est loin de posséder l’ensemble. M. Stuart Mill, dans ces derniers temps, est de tous les philosophes et économistes modernes celui qui a élaboré le plus complètement et conduit aux conséquences les plus logiques ces vieux principes longtemps en germe, et comme ensevelis dans les mystères de l’antiquité ; rayons épars dont la lueur s’est élargie, concentrée et développée par intervalles avec des lenteurs et des intermittences pénibles. Elle se dégage enfin des 'nuages qui l’envelop- * paient.
Il s’en faut bien que l’autorité de ce sy.stème soit admise ou reconnue de tous. A.vec un noble instinct de jeunesse et de droiture, Beccaria convoqua son siècle à
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la réforme, sans trouver et môme sans chercher les formules complètes de son œuvre. Son siècle le suivit, nonseulement sans efforts, mais avec enthousiasme et avec joie. Les princes et les savants du Nord se mirent en rapport avec lui, le reconnurent pour maître et pour guide, et combattirent en son nom les résistances qui toutes vinrent du Midi. Kaunitz, Firmian, Sperges de Pallenz, Sonnenhds, Marie-Thérèse, le monde germanique tout entier, le prince de Brunswick, sans parler de lord Manslield et de tous les jurisconsultes septentrionaux, s’armèrent pour sa cause. Contre lui marchèrent les grands criminalistes du droit romain, les soutiens puissants du monde méridional, le conseil de Mantüuc, le sénat de Milan. Il eut pour adversaires son propre père et le comte Gabriel Verri, régent du sénat milanais, père de ce môme Pierre Verri dont j’ai parlé, de cet ardent philanthrope, collaborateur de Beccaria, auquel Pierre communiqua, dit-on, les matériaux nécessaires à son œuvre sur les Délits et les Peines. Quand j’ai résumé l’histoire des deux mariages successifs contractés par Beccaria, j’ai rappelé ce Verri et les circonstances singulières qui brouillèrent les deux amis. Les deux pères défendaient l’ancienne pénalité, que les deux lils attaquaient à la fois; et, sans vouloir forcer les conséquences d’une observation fondée sur les faits les plus incontestables, je me contenterai de noter en passant cette curieuse et double marche des deux armées criminalistes: l’une antique et protégeant la discipline; l’autre individuelle et réclamant la personnalité; d’un côté la tradition, le droit romain, les pères, le sénat, la société défendue, Ulpien, les Pandectes et la loi antique; d’un autre le jury, le droit germanique, la torture abolie, l’humanité revendiquée, enfin le monde nouveau repré-
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senté par les deux jeunes révoltés, — par Beccaria et Verri.
Il faut lire les discussions soulevées par l’apparition de l’œuvre de Beccaria, les controverses des philosophes légistes et théologiens ; les débats du sénat de Milan et du grand conseil de Mantoue, les réformes décrétées par Marie-Thérèse, Joseph II, Catherine II de Russie. Un envahissement progressif de l’esprit de tolérance à travers l’Europe se fait sentir. On voit les réformes adoptées et proclamées par les ministres du Nord et les fonctionnaires allemands, mais contrariées par l’habitude et la tradition du Midi qui conserve la pratique romaine, le métayage^ le régime dotal dans leur intégrité presque absolue. Bientôt le Code de Joseph II {Codice Giiiseppino) continua ces réformes, toutes dans le sens de l’indulgence et de l’adoucissement des lois. C’était en 1785. La France suivit le mouvement ; la torture, encore appliquée à Paris en septembre 1788, disparut. C’était trop tard ; la Révolution allait venger et punir la lenteur de nos initiatives. Si, dès 1689, la vieillesse de Louis XIV avait écouté Fénelon et ses amis, la jeunesse de Louis XVI n’aurait pas été forcée d’opérer violemment des réformes trop tardives. En France nous agissons toujours et trop vite et trop tard.
De Vienne et de Milan la réforme judiciaire se propagea dans les Deux-Siciles, puis en Russie, puis en Danemark et en Suède, de là en Toscane et en Piémont; incessamment détournée de son but par les catastrophes de la guerre, les réactions des fureurs civiles et les passions humaines ; — toujours laissant derrière elle, môme après mille défaites, l’intégrité des principes que j’ai signalés; — ceux de Socrate, de Platon, de Jésus, de saint Thomas d’Aquin, de Beccaria ; — le droit égal
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pour tous, l’incontestable justice, et la lorce soumise au droit.
Oui, dit le vieux Pindare, la grande loi du monde, la lègle unique de ce qui est mortel et immortel, c’est.k juste; — le juste fait la loi. î. '
ESPAGNE
ESPAGN E
LE POÈME DU CID
Il n’y a pas de nom historique plus obscur et plus discuté que le Cid.
Les erreurs, les contradictions auxquelles ce grand nom a donné prétexte formeraient un volume.
Qu’est-ce, après tout, que le Cid? A-t-il épousé Chimène? mis en fuite cinq rois maures? Et quand a-t-il vécu ?
Est-ce un personnage tout à fait historique, comme te veut Müller, qui a écrit sans aucune critique « le Cid d’après les sources {Der Cid nach den Quellen)? »
Non. « Rien n’est si déraisonnable que l’opinion de Millier,» affirment M.Lockhart, M. Aschbach, M. Huber, qui s’appuient sur l’éloquent historien espagnol Mariana. « Je ne répéterai ces contes de vieilles femmes, s’écrie te dernier, que sous bénéfice d’inventaire {aniles fabu-
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las).n Les autres historiens cspagnoLs, Zurita, Sandoval, riiistorien local de San-Juan de la l*ena, Briz> ont les mômes scrupules. « Voilà un prodigieux chevalier, dit « le topographe llriz. Il a étô l’objet de tant de récits « l'abulcux et de narrations diverses qu’il faudrait ôtre « bien crédule pour les accepter toutes; les gens de bon « sens ne savent à quoi s’en tenir au milieu de tout « cela. Beaucoup se refusent à écouter une partie des « histoires que l’on en a faites. »
Les uns établissent avec preuves que Sid, Saïd, Cid, étant un mot arabe, ce guerrier a été un émir arabe, couronné par les musulmans et régnant sur eux, quoique chrétien. C’est un chrétien, s’écrient d’autres juges; on ne peut en douter. Ni Kasiri, ni Condé, ni les annalistes arabes ne l’appellent Cid ; Ruy Diaz, ou Rodrigue, ou Rodericus Didacus, est pour ces orientaux le champion {El Kambithour ou El Kampithour), l’homme du champ de bataille, le terrible conducteur des batailles; dans le latin des chroniqueurs, cainpeator, campiator. Sur ce mot campeador une nouvelle discussion s’élève. Campi-doctor, disent ceux-ci, le docteur du champ de bataille ! — Campi-doctus, le savant en exploits guerriers ! — Campi-dator, celui qui sait choisir le lieu de bataille ! — Campi-ductor, « guide des batailles ! »
Je supprime les querelles sur l’année de naissance, sur la généalogie, l’état des parents, le degré de noblesse du Cid, ses deux mariages, son mariage avec Chiraène ; sur Chimène elle-même, sur les deux Chimène; sur la moralité, la loyauté, la beauté physique, la puissance, les malheurs et les vertus ou les crimes du héros. On ne s’entend sur aucun de ces points.
La Chimène d’un ancien auteur, presque contemporain, vient dire au roi : «Le Cid a tué mon père, je n’ai
LE POÈME DU CID. ' U7
pas de quoi vivre, il me faut un mari. Donnez-moi le Cid.» Les ballades qui datent du xiv' siècle présentent Chimène héroïque, celte de Corneille.
Les historiens arabes attribuent au Cid des crimes odieux; ils racontent comme quoi il a volé ce juif, brûlé ce musulman, faussé sa parole et moniré autant de perfidie que de barbarie. M. de Sismondi, qui veut plaire aux « fils du Cid, » los hijos del Cid, et déplaire à Napoléon Bonaparte, fait un saint de ce héros du moyen âge. Le Cid, dit-il, déploya toutes les qualités héroïques ; « la tradition d’un peuple, ajoute ce critique, « est une suffisante autorité.»
M. de Sismondi est un guide peu sûr. Il prétend que notre Pierre Corneille a traduit ou imité l’Espagnol Diamante, lequel tout au contraire a traduit en espagnol le Cid de Corneille. Le chapitre que, dans le troisième volume de son Histoire littéraire du Midi de l’Europe, M. de Sismondi consacre au poëme du Cid, renferme une foule d’erreurs.
Masdeu, vivant au commencement de notre siècle, a consacré au Cid près d’un volume. Le Cid, dit-il, n’a jamais existé. « Je ne trouve ni un seul document, ni « un seul souvenir qui me semblent fondés en raison et « qui méritent de lui assigner une place dans la mé- « moire de notre nation. Nous ne savons absolument rien « de probable sur la vie du Cid ; nous n’avons aucune « donnée sur son e.xislence. On ne peut pas même affir- <i mer qu’il ait vécu [ni aun si misino ser su existencia). » C’est pousser à ses dernières limites le scepticisme de Vollaire.
Le Cid a-t-il existé ?
Quel a été son rôle dans l’histoire espagnole?
Quelle portion de vérité peut-on extraire des'docu-
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menls romanesques et des poëmes populaires qui nous restent et parlent de lui?
M. Damas-Hinard, esprit juste et critique habile, a très-bien résolu oes questions dans l’introduction de sa traduction du poeme du Cid. Il établit contre Masdeu et les sceptiques l’existence historique du Cid; il lui assigne une place considérable dans les annales de son pays, et analyse les documents qui nous restent. La date du poëme, les probabilités qui touchent à la vie de l’auteur, ü sa profession, à son pays, sont discutées avec beaucoup de clarté et d’impartialité; le rhythme et le mètre du poëme, l’état de l'idiome castillan, à peine sorti alors de ses langes romains, servent de texte à des dissertations remarquables, pre.sque toujours convaincantes.
Ici mille questions surgissent, et la querelle philologique apparaît. Le roman a-t-il constitué une langue commune, universelle, propre à toute l’Europe latine? M. Damas-Hinard ne le pense pas. Il ne veut pas se soumettre à l’autorité de M. Raynouard, et accepter aveuglément son système, relatif à la primogéniture et à ^a souveraineté absolue d’une seule langue romane méridionale; il crée un autre système qu’il soutient avec beaucoup d’art; il établit l’influence prépondérante de la France sur l’Espagne, sur la littérature, les arts, la religion, la politique de la Péninsule, et il attribue en grande partie à pette influence le poëme du Cid, le ton et la composition de cette œuvre, qui se rapproche fort de nos chansons de geste; enfin la première éclosion du génie poétique espagnol.
La F rance , dans le mouvement de l'Europepost-romaine, est en effet le porte-étendard ; elle marche la première.
Héritière de Rome, la Provence donne l’éveil au reste
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LE POEME DU CID
de la Gaule. Bientôt la France centrale suit la Provence ; cette belle provincia romana sert de guide. On imite l’idiome provençal, on donne aux vocables une âpreté plus septentrionale; — et la Gaule du centre a entraîné sur la même pente le nord extrême de la Gaule, puis la Belgique, enfin les bords du Bbin.
Les historiens littéraires oublient trop que le monde est une machine passionnée et vivante. Ces mouvements électriques de la civilisation humaine, qui a ses centres d’action, ses parties actives, ses pôles négatif et positif, ses révulsions, et qui subit les mêmes lois et les mêmes nécessités auxquelles est soumise la nature physique, offrent un sujet d’études difficiles, plein de charmes et sujet à mille erreurs.
M. Raynouard, Provençal systématique, veut qu’une langue nouvelle et intermédiaire se soit formée des débris de l’idiome latin et ait envahi le monde romain. D’autres font éclore en même temps mille nouveaux idiomes, fils de la corruption latine.. Ces points de vue sont inexacts.
Maîtresse de la Gaule du Midi, Rome mourante se , réfugie d’abord à Toulouse et à Marseille; l’initiative des nouvelles destinées appartient à cette civilisation. La plus active, la première née des langues romanes est évidemment la langue de Toulouse, de cette « autre Rome. » Ensuite se développent et grandissent le picard, le wallon, le rouchi (rusticum), qui suivent le provençal; M. Paulin Paris a eu raison de revendiquer les droits du Nord. Enfin tous les peuples de la Gaule s’attirant l’un l’autre, se réunissant, se concentrant peu à peu, essayant de se grouper en un ensemble harmonique, opèrent à graud’peine et en quinze siècles le travail colossal de la formation française. Dès que ce labeur
KSIWGNE.
s’annonce, la barbarie tremble. La France acquiert et exerce sur les autres nations une action considérable ; action servié au Midi par les arts et l’élégance de la vie, au Centre par le commerce, la religion et l’industrie, au Nord par les armes et la vigueur de l’esprit guerrier.
La France a trois moyens d’action et comme les trois bras des divinités hindoues. Du côté du raidi elle atteint l’Espagne sa voisine, pressée et étouffée dans son héroïsme môme, dans son âpre grandeur, dans sa résistance chevaleresque, entre le glaive arabe et la barbarie des serviteurs de Pélage. L’Espagne, beaucoup moins avancée alors que l’Italie et la France; — à demi musulmane; — se laisse emporter avec joie par le grand courant de la civilisation chrétienne et française. 11 était impossible à l’Espagne de se soustraire à cette conquérante et progressive marche de la France qui faisait la conquête intellectuelle et assumait rapidement la domination morale de l’Europe. M. Damas-Hinard apporte mille preuves frappantes et curieuses de l’influence française exercée sur l’Espagne.
Je reviens au Cid.
C’est un héros évidemment réel, aussi peu Français, aussi Espagnol, aussi national que possible.
Une ballade populaire latine, composée peu de temps après la mort du Cid, découverte récemment par la rare sagacité de M. Édelestand-Duméril, commentée par lui avec sa modestie et son érudition habituelles, le prouve assez.
Ce héros de bronze représente l’antiquité espagnole ; elle apparaît et se dresse dans le Cid comme l’antiquité
LE POÈME DU CID
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franque dans la chanson de Roland, comme le vieux germanisme dans les Nibelungen, remaniés en allemand du xiii“ siècle d’après les Eddas et les Sagas.
Üe ces trois poèmes, le plus terrible et le plus sauvage est celui que M. Daraas-Hinard a traduit. Quand on l’étudie, on éprouve un sentiment analogue à celui du voyageur qui rencontre sur sa route la Pena del Cid, si bien décrite parM. Romey.
Après avoir traversé l’Aragon, si vous remontez le Rio- Martine jusqu’à sa source, vous voyez s’ouvrir sur les confins de Villaroya et de Montalvan, à seize lieues d’Alcahiz, non loin de ïeruel, une petite vallée profonde et sombre que domine un rocher conique et isolé. C’est la Pena del Cid, le Rocher du Cid. La crête pelée du roc soutient les ruines du vieux château, d’où le Cidcampeador partait avec ses hommes" pour aller faire le ravage {ad vastandam terram), et où se réfugient encore les bêles et les oiseaux de proie. Profonde solitude; profond silence. Les seuls habitants de la Pena del Cid, la plupart du temps endormis sur les flancs du rocher, au grand soleil, sont des pâtres couverts de leurs peaux de chèvre qui les enveloppent des pieds à la tête; sauvages comme leur désert, bronzés et brûlés comme lui; l’escopclteau côté, la houlette à la main. Ils restent debout des heures entières, couchés des jours entiers; indifférents à tout le mouvement de la civilisation moderne, inaccessibles à toute idée renouvelée.
Ce sont les hommes du Cid. Symboles expressifs et immobiles de ces civilisations éteintes, qui ne vivent plus que d’une vie spectrale; ce sont les contemporains de Chimène et de Rodrigue.
ESPAGNE
A proprement parler, le poëme du Cid, que très-peu de Français ont lu, n’est pas un poBme; ce sont trois ou quatre fragments historiques, mal rimés, à moitié rimés, et soumis au système des assonances. Vassonance espagnole n’est pas l’accent du vers non rimé, du vers blanc de Millon; ce n’est pas non plus la mesure des syllabes brèves et longues; ce n’est pas le mètre antique, importé dans les langues modernes du Nord par Chapman et par Gœlhe. Les peuples du midi de l’Europe ont inventé Vassonance, rime imparfaite, mode intermédiaire offrant à l’oreille un écho vague et lointain de syllabes analogues, qui l’amuse en la reposant, et la guide sans la fatiguer. Corazoïi au bout d’un vers fait assonance avec nasco, qui dans le vers suivant trouve murio pour nouvelle assonance. Quelquefois le vers de la chanson de geste espagnole a vingt-huit syllabes; d’autres fois il en a douze. Toujours il est partagé en deux hémistiches, dont le dernier porte avec lui son assonance. Quand la rime complète se présente et qu’elle affermit l’idée et renforce la couleur, elle produit alors un grand effet. Au milieu de ces assonances incomplètes la sonorité puissante de la rime retentit comme le clairon que répètent les échos. Ainsi la rime finale mêlée aux assonances donne le dernier relief à cette belle peinture des hommes d’armes allant au combat :
Embraznn los escudos \ deiani loi curazOSES, Abnxan Ins lanzus | apuestas de los ^>e«DONES : Enelinuron lus cavas ] de suso de los «rzoNES.
LE POÈME DU CID
Ibnn los ferir \ da fuertes awaioNES.
A grandes voces lama | el que en huen ora nasco,
Fen'dles, caballei'os, \ por arnor de caritkD',
l'o soy Ruy Diaz el Cid \ Campeador de BiuAii, ete.
Les trois derniers vers sont en assonances, nasco étant l’assonance de corazones, elcaritad faisant écho àfiû’flr.
Les quatre premiers sont en rimes plates et composent un tableau simple el superbe. La suppression latine de l’article et celle du pronom possessif ajoutent à la vigueur de la touche. Voici ce passage avec ses inversions et ses ellipses :
Embrassent les écus devant les poitrines;
Baissent les lances armées de banderolles ;
Inclinèrent les têtes vers les arçons;
Allaient frappant avec leurs vigoureux cœurs.
A haute voix il crie, lui, le héros de la bonne étoile : n Frappez-les, chevaliers, par amour de charité!
« Je suis Rodrich, fils de Diego, le Cid des champs de
{bataille, celui de Bivar ! »
Je décalque. On voit ici,' comme dans une glace très- ' fidèle, le vrai mouvement^ la passion ardente et retenue, la sombre puissance, la concentration, le génie même de ce langage, a Certaines races ont pour caractère lit- ' « téraire la recherche de'' la beauté : la Grèce, par «e.vcraple, aime le" beau par-dessus toutes choses;
« après elle viennent, mais seulement après elle, l’Italie (I moderne, puis la France. D’autres races préfèrent l'm- « tensité : l’Espagne, par e.xemple, que Strabon accuse U de ne pas être sensible à la grâce et à la beauté « (açdoxaXt*) «.Dans les fragments du poème sur le Cid,
lot ESPAGNE.
fragments barbares, ou frusles, ou d’une extrême simplicité, la beauté, la grêce, l’élégance disparaissent, absorbées par «l’intensité. » Quelle rudesse, quelle puissance dans ces âpres ellipses! quelles vives tournures! quel mouvement! Ces verbes solides qui ouvrent la période s’y jettent comme le guerrier dans la mêlée. C’est eneore aujourd’hui une des formes favorites de la belle langue espagnole. Allaient, dit Cervantes, ces hommes résolus, etc. (Iban aquestos, etc.) La phrase se campe fièrement sur ses rudes inversions, comme le toréador andaloux, le front haut, l’œil provocant, le fer au poing, le poing sur la hanche, s’appuie sur ses muscles tendus et sur ses jarrets d’acier.
A côté des vers espagnols il est bon de placer l’imitation excellente que M. Hookham Frere en a faite. Il a su reproduire le mouvement pittoresque, le sens, la forme vigoureuse, et comme en saisir l’âme essentielle.
Il Their xfiiehls ùefore their breusls, « Forth fit once thei/ go.
« Their lances in the rest,
« Lerdled fnir and low.
« Their banners and their crests « Waving in a row,
« Their heads ail stooping down,
« Taward the saddle-bow... n, etc.
Voilà traduire. J’aime qu’en fait de poésie on se préoccupe moins du mot que de l’idée, moins de la phrase que de l’image, moius de l’image que du mouvement, moins de celui-ci que de la passion môme et du génie qui l’exprime.
Les vers de M. Hookham Frere sont de petits vers; il en faut deux pour rendre une seule ligne espagnole. J’ai
LE POÈME DU CID
pris la liberté de couper en deux les vers anglais, afin de bien marquer le rhythme dans lequel est écrite la chanson de geste du Cid :
K Emhruzun los escudos « delant los corazoncs ;
V Abaxnn las lanzns « upuestas de los pendones ;
« Ënclinaron las caras « de suso de los arzones », etc., etc.
Ces petits vers de sept, huit ou six pieds qui courent l’un après l’autre nous mènent droit ^ l’hémistiche alexandrin. Cet hémistiche, cet arrêt après la sixième syllabe, ce repos de la césure, dont il n’est pas facile de varier la monotonie et d’user sans en abuser, date donc du christianisme et du moyen âge. On retrouve ce point d’arrêt dans les parallélismes ûesEddas, dans les stances du poëine germanique des Nibelimgen, dans les Cantates du Cid, chez Racine lui-même :
Il était sur son char; Ses gardes affligés Imitaient son silence, Autour de lui rangés.
Portant librement la césure soit au septième, soit au cinquième ou au huitième pied, le chantre des Nibelungen et d’Atlila affecte la même forme :
Vus ist in allen Ma;ren Wunders fil ijeseii.
(A nous dans les contes antiques Beaucoup de faits merveilleux, etc., etc.J
ESPAGNE
Ce Skalde danois, qui a chanté la victoire d’un Hercule mythique sur les bétes féroces et les éléments, sur le dragon ou le Grœndel des glaces polaires, commence et achève par l’hémistiche son beau récit épique intitulé Beowulf. La vieille tradition du père et du fils qui s’entr’égorgent sur 1e champ de bataille, tradition que Voltaire a remise en hexamètres dans la Henriade, était déjà écrite par un poëte barbare du viii' siècle en hexamètres irréguliers, en petits vers, de cinq, six et sept syllabes chacun, et qui procèdent par couples :
Hiltibrand (jimahultu:
Er »ra.v herora man.
(Hiltibraiiil parla :
il était le plus fier homme.)
Ces vers, presque hexamètres avec hémistiche, appartiennent au Chant de Hiltibrand et Hadubrand, le monument le plus antique de ces littératures du Nord. L’humanité, dans scs plaisirs comme dans ses besoins, est régie par peu de lois.
Les chantres du peuple aiment le petit vers qui se double; les p>Dëtes élégants cherchent la rime. Comme terme moyen il y a l’assonance.
Les chansons sur le Cid se rapprochent de la vul- . gaire forme; le héros de la Castille était populaire; et rien de plus facile, de plus élémentaire, de plus grossièrement naïf, de plus commode, de plus accessible aux poètes inhabiles que ce mètre brutal qui se coupe en deux et se termine par une rime approximative, souvent à peine perceptible, quelquefois absente, quand le poëte ne peut pas la trouver. Trouver la rime, c’est une affaire dont Boileau et Racine se préoccu-
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paient. Se contenter d’un à peu près, admettre Vassonance comme suffisante, c’est avouer qu’on est barbare.
La rime, raffinement extrême, est moderne, toute méridionale, chrétienne, par conséquent romaine et civilisée. Elle date de saint Augustin et de ses sermons, elle est entrée comme une délicate invention dans la littérature du moyen âge; on l’a vue s’emparer même de la prose des églises, même de l’histoire, môme des odes saphiques.
Unde per cimctas Hispanùe pnri-e», Célébré nomen ejus inter om«-es Reges liabetur, pariter timent-es Munus solveni-e9.
Voilà ce qu'on lit dans le chant gothique latin sur le Cid : « Tous les rois le craignent, lui payent tribut (au « Cid) à cet homme célèbre dans l’Espagne entière. » Le jongleur, armé de son instrument criard, se contente du double vers et l’enrichit d’assonances. Les écrivains élégants et raffinés, les évêques, les clercs, les savants, les historiens, les dramaturges emploient la rime autant qu’ils peuvent. Tel chroniqueur du moyen âge veut écrire l’histoire, et rime son récit. Il poursuit la même rime avec fureur pendant cinq ou six pages de mauvaise prose. J’ai compté soixante-cinq rimes de suite dans la Chronique de ce vieil évêque de Badajoz , que l’on veut absolument appeler Isidore de Beja, et qui vivait au VIII* siècle :
Abderrhaman Eudonem </«c-em Insegnens, dum 0<ro«e«s-EM '
Ecclesiam, palatin diruen-Dn Et ecclesias ustulatirüo, etc.
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Kl ainsi pendant toute l’œuvre.
Quant aux poëtes de bas étage, ils emploient le petit vers redoublé. Us en amusent le bas peuple, chantent ou plutôt gémissent leur chanson {gemido prolongado, dit Duran), s’accompagnent de la rote ou de la vielle, et &e contentent de séparer leur ligne en deux fractions inégales, comme notre auteur du Roland français au xr siècle :
Un jour fut Karleun ni Saint-Dpiiis nmftrr, etc.
Ce qui signifie :
L'a jour s’cn alla Cliarles au mouslier Sainl-Deuis.
Le poème provençal la. Noble Leyczon (la Leçon noble), procède de môme, populairement :
Qiip pI Ipge.s e garda pt an.'teignp dregfura.
On distinguait donc de la rime savante le grossier rhythme populaire; versification imparfaite, inexacte, boiteuse ; celle des Cantares du Cid ; « Il faut regarder « comme les plus infimes de tous les poètes (dit le « marquis de Santillane au xv* siècle) ces vulgaires jon- « glcurs qui, sans aucun ordre, règle ni compte, font les « romances cl chansons, dont la gent basse et de ser- « vile condition se réjouit. » {Infimos... que sin ningun orden, régla, ni cuento facen estos romances y cantares de que la gente baja e de serril condicion se alegra. }Toul au contraire, la consonnance sévère, le rhythme exact, le
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quatrain à rimes plates, enfin les syllabes bien comptées étaient la dernière perfection de l’art : rimer le quatrain, peser et compter les syllabes, c’est œuvre de maître, dit le poëme d’Alexandre (gran maestria).
Fablns curso riiiiatlo pur la ([ituderna via, A sillabas cuntadafi, ca es gran maestria.
Les jongleurs populaires, premiers rapsodes du Cid, ne savent que coudre quelques assonances à leurs hémistiches inégaux et mal coupés. Leur langue se dénoue vigoureusement et confusément en essais sauvages, en rudes tâtonnements , en improvisations bégayées. C’est sous quelque âpre rocber, peut-être sur la Pena del Cid, qu’ils ont réuni leur auditoire. Nos Jongleurs chantent les actes du Cid â ciel ouvert, près de quelque Alameda rustique. Quand ils sont fatigués, ils s’arrêtent pour dire au peuple : Id mes couplets finissent ; — là ils recommencent :
« Las copias deste cantar a qui s van acabando...
« A qui s compienzan, etc...
Ou bien :
a Mon Cid Buy Diaz parla, vous l’entendrez tout à l'heure. » (Mio Cid Ruy Diazodredes lo que dixo.)
Ou bien encore, s’adressant aux idées religieuses de l’auditoire, le chantre s’écrie :
« Voyez quel péché c'était, mes chers auditeurs! »
Quelquefois il émeut leur sensibilité :
« Savez-vous que voir mourir sa femme, son père et ses enfants sans leur donner du pain, cela est bien triste, bien triste, chers amis ! »
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Aucune des qualités, des barbaries, des crédulités, des sottises, des crudités de l’esprit populaire à cette époque n’est omise ou absente. Cette énergie féroce, Vapfrilocalie ibérienne, s’y trouve partout. Jamais d’élégance; le sublime toujours; le suave et le doux, le gracieux et le raffiné manquent; le terrible, le grandiose, le, tragique et le rustique abondent.
Nous ne sommes plus chez Homère.
Castillans et Catalans du viii' au xii' siècle n’avaient ni les mœurs, ni le soleil, ni l’heureux développement social des Doriens et des Ioniens. Tous les chroniqueurs, depuis Isidore de Beja jusqu’à Luc de Tuy, nous les montrent farouches, indomptables, le harnais sur le dos, bataillant sans cesse pour reconquérir un ou deux pouces de la terre chrétienne; étrangers à tous les arts, même à l’élégance, même simple, môme à la propreté. Un , Arabe du ix' siècle les accuse de ne jamais se baigner:
U Ce sont les plus braves des hommes, dit-il, ces gens « d’Afrank; mais ils vivent comme des bêtes dans leurs « tanières ; ils ne lavent jamais leur corps; leurs vêtements « sont sales; ils ne quittent ces vêtements que lorsqu'ils,
« tombent en lambeaux. »
Un aimable écrivain, homme politique et longtemps ambassadeur en France et en Angleterre, M. Martinez de la llosa, est de môme opinion : « Pendant huit siècles entiers, dit-il, nos Castillans, toujours le glaive en main, toujours en selle, la cuirasse au dos, n’ont pas dormi tranquilles une seule nuit. » Dans la Cronica general de Espana, on lit que les chevaliers « faisaient entrer leurs che- « vaux, la nuit, dans leurs chambres à coucher, à côté a de leurs femmes; afin de pouvoir trouver plus facilc- « ment sous leur main chevaux et armes quand le cri de « guerre se ferait entendre. » Après ce dur apprentis-
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sage, ils chassèrent les Orientaux du sol européen et commencèrent la grande croisade moderne qui s’achève aujourd'hui et force l’Asie barbare de reculer.
L’idéal héroïque de ces temps âpres et de ces hommes terribles se résume dans le nom et l’histoire du Cid. C’est cet idéal qui remplit les Cantares ou chansons, au nombre de trois ou quatre, qui passent dans le public sous le nom de poëme du Cid.
Du milieu de ces récits incomplets et barbares, tragiques et souvent sublimes, dégageons la figure vraie du Cid.
Ce héros du xi® siècle en Espagne, ce campeador, ce paladin chrétien n’est ni un moine obéissant au prieur, ni un soldat obéissant à son capitaine. Ce n’est pas non plus un grand vassal armé pour son seigneur.
Indépendance et loyauté : ces deux traits particuliers marquent vivement la physionomie du Cid. Il sert le roi Alphonse de Castille. Les favoris le mettent mal avec le rbaître; celui-ci, de méchante humeur, facile aux flatteries comme tous les maîtres, accessible aux calomnies comme tous ceux que l’usage du pouvoir a gâtés, traite légèrement le guerrier hardi qui n’appartient ni aux ricos homes et aux grandes familles, ni au groupe puissant des évêques et du clergé. Non de potentioribus, dit clairement l’annaliste, sed de prudentioribus. (On le comptait parmi les prud’hommes, non parmi les courtisans.) Voilà le mot du poëme. C’est la clef historique qui en découvre le sens caché.
Le Cid est un parvenu en guerre contre ceux que son
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.ictivité et son talent irritent. Le vieii.'c combat que la vertu soutient contre l’envie intéressera les hommes jusqu’à la fin du monde, parce que le monde à cet égard sera toujours le môme.
Hodrigue le parvenu, Rodrigue le soldat de fortune, miles strenuus, dit Luc de Tuy (j’ai grande foi au poëme quand il s’accorde avec la chronique, et je ne discute plus la chronique alors qu’elle est identique au poëme), — ce Rodrigue, dont le nom est teutouique (Roth-reich), ce Goth fils de Didacus ou Diaz, est donc attaqué par l’envie. Il se défend et se défend bien. Les barons ne l’aiment guère; ils l’insultent, courent sur ses terres pour les ravager et font du butin sur lui. Notre homme, peu endurant, se venge; le roi, qui a besoin de tels guerriers, le protège d’abord et lui fait épouser Chimène. La colère des rivaux s’en accroît; on continue à desservir le Cid, qui ne s’appelle encore que 'Roth-reich, fils de Diaz, bellator fortis, le fort batailleur. S’il voulait bien s’humilier un peu, tout s’arrangerait; mais il aime mieux marcher que ramper, et s’avancer le front haut qu’à genoux ; — on le chasse.
Il devient alors un personnage à part, quelque chose comme le Robin Hood des Anglais; un indépendant, un banni; un personnage original, snijuris, n’appartenant qu’à soi. Les nations néo-romaines ont en horreur cette manière d’ôlre, parce qu’elle établit en dehors de la vie de tous une vie particulière. On aime cela en Espagne, en Angleterre, en Hollande, en Scandinavie, en Germanie, dans l’Amérique du Nord, partout où l’âpre individualité teutonique l’a emporté sur l’idée romaine de l’État et sur le goût civilisé de la règle. Roth-reich s’en va donc à la montagne, al monte; il embrasse la vie de partisan dont les Espagnols sont encore fort épris. Il lève l’éten-