‹ Italie et Espagne [Texto impreso]Chapitre 16 sur 37 · ES PA G N K · texte numérisé non relu

ES PA G N K

Ce n’est ni l’homme dn trône ni l’homme des grands; c’est l’homme de hd-môme, de l’époque et du peuple. On le voit à travers les scènes de la vie domestique et publique, — sur le champ de bataille et dans la famille, en face du roi, des évêques, des grands, des guerriers, des Israélites, des Africains et des Arabes, — marcher seul, le glaive nu, le front haut, terrible aux grands, redoutable aux Arabes, la tête levée devant le roi, la main ouverte au peuple.

Cette sublime figure a vécu; elle a su passionner l’âme nationale, qui s’est souvenue de son cher Cid, « mio Cid,» et qui l’a transformée en l’immortalisant. La passion adore dans l’objet choisi la perfection rêvée. Cette merveilleuse aspiration vers un absolu désiré n’est pas une faiblesse de l’humanité; c’est une de ses plus grandes forces. Vivant, le Cid ne fut sans doute que l’ébauche de cet idéal populaire. Mort, 11 en est devenu l’expression complète et le mythe radieux.

Approchez un peu et écoutez, comme dit le jongleur, les gestes del mio Cid. Je me figure ce poète, assis, la vielle à la main, au pied d’une sierra pelée, non loin peut-être des flots de la mer murmurante (polyphloïsbdio), quelque soixantaine d’années après la mort du Cid, dans une de ces régions brûlées de l’Andalousie, oùCalderon aime à faire jouer les poignards et les passions de ses drames. Le rapsode vagabond a déjà bien des fois redit au peuple ses vers en assonances, qui sont à peine des vers, et dont il découpe et offre à ses auditeurs tantôt un morceau, tantôt un autre, — le Cid exilé, — le Cid vainqueur des Maures, — le Cid et le Juif, — le Cid aux cortès, — autant de petits tableaux.

Ainsi procédèrent les homérides et Homère lui-même, aux bords de la mer Egée. Celui-ci, peut-être un jeune

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LE rOÉME DU cm.

pâtre, peut-être un vieux soldat blessé comme Cervantes, porte fièrement sa dague, sa rondache et sa rota (vielle). Vigoureux encore sous les canas (cheveux blancs, ellipse espagnole d’un admirable effetj, il vient de jeter par terre le sombrero noir qui recevra l’aumône du public; c’est un Andalou à la fière allure, qui ceint encore le fer et peut en jouer dans l’occasion. Bohémiens, soldats, femmes, pâtres et prêtres accourent, se groupent, l’entourent, et déjà l’écoutent avant même qu’il ait chanté. Les femmes font taire leurs enfants , les moines disent leur chapelet, les Andalouses relèvent leur voile, les pâtres s’accroupissent sur leur peau de mouton et attendent; chacun veut jouir de la chanson populaire, — et le chantre commence.

Il va chanter l’histoire du Cid exilé. Le peuple, qui fait quelquefois des victimes, s’attendrit volontiers sur elles. L’injustice ne. nous plaît point en théorie; considérée d’une manière abstraite, elle nous est odieuse. « Monsieur (disait en 1820, au bal, une jeune Écossaise qui se piquait de métaphysique et de valse), dans l'abstrait et subjectivement, les sentiments sérieux dont vous m’honorez me semblent très-réels ; mais la valse m’appelle... » Et elle se rejetait dans le tourbillon, oubliant V abstrait pour le concret et l'idéal pour le réel. Ainsi nous faisons tous, ainsi fait le peuple. Il venge volontiers la victime quand elle est égorgée; — et flétrit l’injustice quand elle est commise. Il est heureux ainsi de se racheter par une pilié tardive.

Ce que l’on va lui chanter, c’est Mio Cid en butte à ses rivaux et proscrit; — « l'Alcade ciudadano » (Alcade citadin, dit le i)oête), — poursuivi par les grands et les nobles; protecteur des petits; bravant le roi comme Achille bravait Agamemnon ; objet d’envie

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ESPAGNE

comme Roland que tue Ganelon le traître ; sacrifié par la haine comme le Sigfrid des Nibelungen. Le peuple aime à s’attendrir sur ces héros victimes de la rivalité et de la haine; — sur ce hrave Cid l’indépendant, le populaire, qui est en outre propriétaire rural; car il possède des moulins dans le pays, suivant la tradition que le jongleur rapporte.

Quelques vers nous manquent, dans lesquels le poète vient de raconter les causes de la disgrâce subie par le Cid. On l’a desservi près du maître. On l’a chassé; les envieux l’emportent; l’intrigue reste victorieuse. Ilfautque le Cid quitte sa maison. Le poète le fait voir, s’en allant à pas lents, résolu, le courage ferme, les yeux pleins de larmes, le cœur navré, sans colère d’ailleurs et sans trouble. Il se retourne pour jeter un dernier coup d’œil sur le cher toit domestique. Voici les grandes salles vides; voici les cours désertes ; plus de serrures aux portes ; plus de gonds aux fenêtres ; les beaux faucons et les vautours ont disparu des perchoirs; plus de petits manteaux et d’œillères pour les couvrir. 11 tourne encore une fois la tôte, le héros banni, et ses yeux pleurent «fortement, et il soupire mon Cid ; grandes en effet sont ses peines. »

Sosptro niio Cid; eu mucho uvie grandes cuidados.

« — Puis il parle en homme qui sait mesurer ses dis- « cours ; Créateur suprême, dit-il. Père qui résides dans « les hauts deux! A toi je remets ma cause ! Voilà où « m’ont mis mes ennemis mauvais ! »

Et il s’en va escorté d’une compagnie de soixante bannières et se dirige du côté de Burgos. Pour voir le brave guerrier exilé, hommes et femmes sortent de leurs maisons; chacun veut le contempler; bourgeoises et bour -

LE POÈME DU CID

geois se meltent aux fenôtres. On le plaint, onle pleure, on le nomme, on voudrait le retenir et l’inviter chez soi, mais on n’ose le faire, tant on craint le roi. Et tous cependant avaient l’âme affligée ; et toutes les bouches disaient à la fois : « Salut, mio Cid!»

Cette belle et grande Simplicité du inonde naissant àonl Fénelon était épris ainsi que Bossuet me charme dans sa rudesse. Cet exorde du poëme indique toute la préférence des bourgeois pour le Cid, toutes leurs sympathies pour le héros exilé ; c’est une introduction harmonieuse, rude, mais énergique et bien inventée; dès les premiers vers votre cœur est à mio Cid ; à ce guerrier qui pleure en quittant le toit domestique et la famille.

L’inspiration est donc admirable, quoique la forme soit rude.

Notre poêle a l’âme énergique, le génie vif, ferme, ardent et net; c’est un artiste; malheureusement la langue lui fait défaut. Il se sert d’un idiome barbare, plus latin qu’espagnol, plus catalan que latin; il se soutient par un rhythme brutal emprunté aux Golhs et par une rime monotone, assourdissante et incomplète, rime empruntée aux proses des églises.

L’auteur du second Cantar est moins rude. Il réussi à faire valoir, à mettre en relief et en saillie, sans les outrer, toutes les qualités particulières, les vertus domestiques, l’amour paternel, l’amour conjugal, l’esprit de famille du vieux Cid : ce bon rapsode, guidé par le seul instinct, nous émeut.

Quand mio Cid revoit Chimène, le vieux Campeador s’attendrit; les larmes du Cid coulent sur sa cuirasse de fer noir; il embrasse tendrement Chimène et ses filles; il les presse sur sa virile poitrine et leur montre les tentes africaines dont il est prêt à s’emparer.

KSPA(iNE.

Le mérite de ce jongleur sauvage est d’aimer la grftce profonde des sentiments vrais, la touchante majesté de la vie domestique; il exprime avec un bonheur singulier, avec une transparence et une finesse de touche qui ravissent, ces beautés morales que la civilisation oublie et néglige souvent.

Voyez Cid dans ses rapports avec Chiméne et ses filles : il n’y a rien de plus touchant.

Cid règne à Valence. Estimé des chrétiens et des Arabes, il s’est réconcilié avec le roi; depuis que le Cid est puissant, le Cid est en faveur : — Cid reçoit donc la nouvelle que sa femme et ses filles vont venir le trouver dans sa ville conquise. Il en est très-joyeux (dit le poëte) et s’écrie :

« Vite ! que l’on arme deux cents hommes; que toutes « les portes soient bien gardées. Qu’on amène Babieça, « le cheval que je viens de gagner; je ne sais pas encore « s’il fait un arrêt net et ferme, ni s’il court bien; je l’es- « sayerai. Je veux me trouver en armes à la porte de Va- « lence, pour y recevoir ma femme et mes filles. »

Le Père de famille se revêt de ses plus beaux habits. T^e patriarchat sévère de l’Orient, la douceur chrétienne, la compassion du fort pour le faible, sentiment naturel aux âmes héroïques et chaudes, la volupté virile du bienait répandu sur ce qu’on aime, se montrent ici dans un mélange charmant. Je vois déjà paraître ici la Dona espagnole, la Hère esclave qui s’agenouille sans s’avilir, la compagne soumise, non au maître, mais à l’amour et au devoir. Je traduis très-fidèlement :

« Dès que Chimène vit son cher Cid, clic se mit à genoux :

« — Merci, homme des batailles! L’heure où vous « avez ceint l’épée était heureuse. Par vous j’ai été sauvée « de grandes et terribles infamies! Voici, seigneur, vos « deux filles que je vous amène; elles sont élevées,’ elles « sont bonnes, grâce à Dieu et à vous. »

« Mais le Cid embrassait tendrement la mère et les filles ; et de la joie qu’ils avaient, tous leurs yeux pleuraient à la fois.

Écoutez alors ce que leur dit le Cid :

« — O vous, chérie et vénérée épousel et vous deux, mes filles ! mon cœur et mon âme ! entrez avec moi dans Valence la ville; c’est votre bien, c’est votre héritage ; je l’ai gagnée. »

Mère et filles lui baisaient les mains. Us entrèrent tous au milieu de grands honneurs, et Cid fit monter les femmes sur la tour la plus haute. De là ces beaux yeux contemplaient la ville avec enchantement; ici les maisons, au loin la mer ; à gauche, un vaste et épais verger. Et elles admiraient cette conquête belle et grande, et se mettaient à prier Dieu.

A cette époque même, Youssouf l’Africain passa la mer. U venait rétablir, il l’espérait du moins, le pouvoir chancelant des Arabes. Cid, qui en est instruit, se prépare à combattre; ses filles et sa femme sont près de lui ; son courage en est plus ferme. « Ah ! ma femme et « mes filles ! dit-il ; elles me verront me battre. Elles ver- « ront comment se dressent les tentes étrangères; elles « verront de leurs yeux comment le pain se gagne! n

Et de nouveau il les fit monter à l’Alcazar. Elles virent de là les tentes africaines qui entouraient la ville.

ESPAGNE

Ainsi chez le vieax poëte respire la sainteté des liens de famille; la femme honorée, — l’amour dans le mariage; — la virilité dans la tendresse; — les Allés protégées; — le groupe de la famille maintenu et devenu sacré, servent de bases à la société môme.

« Qu’est ceci, mon Cid ! dirent-elles. Que Dieu vous protège !» — « Il nous protégera , femme honorée ; n’ayez nulle crainte. Richesse nous arrive, grande et merveilleuse. A peine êtes-vous ici, voilà des présents que l’on vous apporte. Vos Ailes sont à marier ! eh bien, voici leur dot! Femme, restez paisible dans le palais, et si vous l’aimez mieux, dans l’Alcazar. Avec la grâce de Dieu et de la sainte vierge Marie, je vaincrai dans le combat. Mon cœur en est plus fort; vous êtes près de moi ! »

Tous ces sentiments puissants, profonds, tendres, ardents, sont exprimés avec une simplicité, avec une rapidité homérique.

Del gozo que avien de los dos ojos lornhnn . . .

De la joie qu’ils avaient de leure yeux ils pleuraient;

Ojos velidos cafan a todas partes...

Les yeux si beaux regardaient de toutes parts ;

Crecem’el cnrnzon por que eslades delnni ;

Grandit en moi le cœur parce que vous êtes présente.

Vers la An du poëme, quand s’est formée la grande ligue des nobles contre l’alcade populaire, quand les féodaux frappent le parvenu, lorsque les courtisans insultent l’homme « aux moulins, » lorsque l’indépendance du héros soutient sa lutte suprême, — les plus

belles qualités du dernier chantre sauvage éclatent vivement. Quel ton insolent le poète prête aux nobles qui ne veulent pas même des filles du Cid pour barraganas, pour « moitiés d’épouses ! » Comme le poète est noblement courroucé contre leur stupide orgueil, contre l’idée sotte de la mésalliance qui crée les castes, détruit la fusion des rangs, avive les haines, amène les vengeances éternelles et rend les révolutions implacables ! De leur côté, les Cidiens, « les hommes novi, » les représentants de la seconde noblesse, accourus aux cortès, se moquent vertement des premières familles, de leurs parures et de leur faux luxe, de leurs prétentions et de leurs grands discours, de leurs habitudes gastronomiques et de leur mollesse. « Tu as trop déjeuné, langue sans mains, » dit un partisan du Cid à certain gentilhomme qui arrive tout vermeil aux cortès, rouge du vin qu’il a bu et l’insulte à la bouche !

L’attitude du Cid au milieu de ce mouvement des deux partis, son calme, sa profonde et muette douleur quand on a insulté ses filles, sa détermination passionnée, sa vengeance résolue, implacable, majestueuse; cette figure tragique s’élevant par degrés et planant enfin sur toute la scène ; enfin la force de sa volonté lentement déployée — méritent toute admiration.

Le déploiement d’une volonté puissante est la première condition du héros épique. Mio Cid du poème montre au plus haut degré cette volonté libre, ferme, patiente, déterminée, attentive, qui manque à Enée, mais que possèdent Sigfrid, plus mystérieux et plus mythique; Achille, plus jeune et plus impétueux; Roland, dont le rôle est plus obscur et beaucoup moins bien tracé.

On diraitque l’intention dupoëte cspagnola été de divi-

ESPAGNE

niser la volonté humaine, de glorifier la liberté de l’âme dans une de ses luttes les plus actives et de ses phases les plus mémorables. Il s’agit en effet, non de laver l'injure d’un seul homme, mais de faire reculer l’orgueil de caste; — œuvre dont le mythe du Cid perpétue le souvenir dans ses beaux et rudes fragments.

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PIERRE LE CRUEL *

La rigueur du jugement dont Pierre le Cruel a été l’objet, les malheurs de sa -vie et l’horreur de sa mort, ont inspiré à quelques historiens des scrupules et des doutes sur la justice de la sentence qui l’a voué à la haine de l’avenir. Roi de quinze ans, il passe les vingt années de son règne à défendre contre sepl frères bâtards sa couronne chancelante, s’entoure des cadavres de ses ennemis comme d’un rempart, et, frappé de l’anathème du pape et (fe l’exécration des peuples, meurt enfin sous le poignard de son propre frère, dans la tente de Duguesclin.

Un intérêt puissant s’attache, il faut l’avouer, à ces caractères maudits par l’histoire, à ces noms qu’elle

1. Don Pèdre, fils d’Alphonse XI, né à Burgos le 13 août 1334, fut proclamé successeur de son père, à Séville, en 1350. Son règne n’offre iju’un long carnage dont il est lui-même la dernière victime. Après avoir lait poignarder sous ses yeu.t cinq de ses frères et la plupart de ses grands vassaui révoltés contre leur suzerain, il se vit obligé de fuir devant les compagnies de Duguesclin et les troupes de son frère bâtard, Henri, comte de Transtamare, aussi cruel et plus adroit que lui. Replacé sur le trône par le secours du Prince Noir en 1367, et vaincu en 1369 par son frère, il mourut poignardé par ce dernier, le 16 mars 1369, devant le château de Montiel.

isioogle

ESPAGNE

excommunie. On voudrait approfondir ces âmes terribles, en connaître les mouvements intimes, savoir par quels degrés elles sont descendues dans le mal, et les suivre pas à pas, comme Dante pénètre de cercle en cercle jusqu’aux derniers abîmes de l’enfer. Ensuite, une sentence si rigoureuse est-elle parfaitement juste? N’auraient-elles pas des excuses à présenter, des erreurs à réfuter, des calomnies à effacer? Nous qui avons vu l’histoire se faire, ne savons-nous pas quelle légèreté dicte ses oracles? et ne l’a-t-on pas toujours trouvée prompte à caresser le succès et à s’écrier : Malheur aux vaincus?

Les annalistes contemporains sont unanimes contre Pierre le Cruel. S’il faut les en croire, c’est une hyène couronnée, versant par volupté le sang humain, impie, inexorable. «Bestiale re, dit Matteo Villani, forsetano re, perverso tirano, non degno d’ essere nomato re *. » Lodovic Sanchez, évêque de Palencia, le nomme le Nahuchodonosor moderne *. L’éloquent Mariana et l’élégant Ferrera ont adopté cette opinion que leur avaient léguée, avec tant d’autres contes, le dévot évêque de Palencia, le crédule évêque de Girona, et Pierre d’Aragon ennemi personnel de Pierre de Castille. Froissart est du môme avis; mais celui-ci, plus naïf et plus sagace, avoue que Pierre le Cruel lui est surtout odieux comme hérétique, en qualité de païen et d’infidèle; — ayant refusé la dîme au clergé, ayant protégé les juifs, contrarié les vues du pape, et recherché, l’alliance des Maures.

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