‹ Italie et Espagne [Texto impreso]Chapitre 19 sur 37 · Assassiné par Pierre d’Aragon, son frère · texte numérisé non relu

Assassiné par Pierre d’Aragon, son frère

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« bien et vous sauvez aussi que don Fadrique, mon frère, « maître de Saint-Iago, vous veut grand mal, ainsi que « vous à lui ; et à cause des diverses choses qu’il a faites « contre mon service, je veux le tuer aujourd’hui : et je « demande que vous m’aidiez à cela, en quoi vous me fe- « rez grand service. Quand il sera mort, j’ai l’intention de « partir pour la Biscaie, et d’aller tuer don Tello, mon « frère. Je vous donnerai les terres de Biscaie. »

(( L’infant don Juan répondit ainsi au roi :

a Seigneur, je vous remercie de m’avoir fait parti- « ciper à vos secrets; et il est vrai, Seigneur, que je veux (I beaucoup de mal à don Fadrique et à ses frères, de (( même qu’ils me haïssent à cause de vous : aussi me plait- « il beaucoup que vous ayez résolu de tuer le maître. « Et si tel est votre bon plaisir, moi-môme je le tuerai. » Cette réponse plut beaucoup au roi ; mais Diégo Ferez Sarmiento, qui était là, dit à l’infant : « Seigneur, qu’il « vous suffise de ce que le roi ordonnera, car les archers « ne manqueront pas pour tuer don Fadrique; » et depuis cette époque, Diégo Ferez fut durement haï du roi../

« Cependant, lorsque le maître de Saint-Iago vint à Séville avec beaucoup de chevaliers, le roi le reçut de bonne grâce en apparence, lui demandant s’il avait de bons logements, et quand il repartirait. Don Fadrique, qui ne se doutait de rien, et qui avait volonté de servir le roi et de lui faire plaisir, lui répondit bonnement qu’il partirait le lendemain, et que, quant à ses logements, il ne savait pas quels ils seraient, mais qu’il croyait bien qu’ils seraient bons. Le roi lui dit d’aller s’assurer de ses logements, et de revenir auprès de lui ; et le roi disait cela pour qu’il ramenât avec lui beaucoup de ses gens dans l’Alcazar. Le maître de Saint-Iago quitta le roi, et alla visiter dona Maria de Fadilla, qui était avec les filles du

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roi dans un autre appartement du palais qu’on nomme la chambre du Limaçon; et dona Maria savait tout ce qu’on avait résolu contre le maître, et quand ellq,Ie vit, ne pouvant lui dire le secret du roi, elle lui fit un accueil et chère si tristes et mélancolique;^^ que tout le monde aurait pu deviner ce qu’elle ne disait pas. Et elle avait les larmes dans les yeux en le regardant ; car elle était femme très-bonne et de bon sens, et de cœur gentil, et elle ne se payait pas des choses cruelles que le roi faisait.

« Le maître partit de là et s’en alla dans la cour de l’Alcazar, où l’on gardait les mules, pour s’en aller à ses logements et revenir ensuite : et il ne trouva pas les bôtes, car les portiers du roi avaient fait sortir tout le monde de la cour, et chassé les mules, et fermé les portes, ainsi qu’on leur avait commandé ; et le maître, quand il ne trouva pas les mules, ne savait ce qu’il devait faire, ni s’il retournerait vers le roi. Et un de ses chevaliers, nommé Suer Guttierrez de Navalez, Asturien, qui avait vu des mouvements dans l’Alcazar, et qui se 9 doutait de quelque chose de mal, lui dit : « La petite « porte est ouverte; sortez, sortez d’ici, les mules ne manqueront pas. » Et il le lui répétait plusieurs fois, car il pensait que, si le maître parvenait à sortir, il pourrait s’échapper, ou du moins que ses gens le défendraient et mourraient avec lui. En ce moment deux chevaliers, qui ne savaient rien de ce qui se tramait, vinrent de la part du roi dire à don Fadrique : « Seigneur, le roi vous « demande. » Et le maître s’en alla vers le roi tout effrayé, car il commençait à se douter du fait; et à mesure qu’il entrait dans les appartements du palais, il voyait qu’il était seul, car les portiers avaient reçu l’ordre de ne laisser passer personne.

« Le roi était dan& la chambre de fer, la porte fermée ;

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et le maître de Saint-Iago frappa à la porte que l’on n’ouvrit pas. Un archer du roi sortit ensuite de la chambre où était le roi, et le roi lui dit : « Pero Lopez, arrô- « tez le maître. » Et Pero Lopez dit à don Fadrique :

« Vous ôtes pris. » Et^e maître resta coi et tout étonné. Puis le roi dit à quelques-uns de ses archers qui étaient là: « Archers, tuez le maître de Saint-Iago. » Et cependant les archers n’osaient le faire ; et un homme de la chambre du roi, qui s’appelait Rui Gonzalès d’Atienaz, et qui savait tout, cria de toute sa force : «Traîtres! que « faites-vous? Ne voyez-vous pas que le roi vous ordonne « de tuer le maître? » Alors ils commencèrent à lever leurs masses pour frapper don Fadrique; et il se débarrassa des mains de Pero Lopez qui le tenait, sauta par une fenêtre dans la cour et mit la main à l’épée ; mais il ne put la tirer du fourreau parce que la croix de la poignée s’était engagée dans le cuir du ceinturon, et les archers qui le poursuivaient avec leurs masses ne pouvaient l’atteindre, parce qu’étant vigoureux et agile, il fuyait d’un côté de la cour à l’autre ; et Nugno Fernandez H< de Roa, qui le suivait plus qu’aucun autre, finit par lui donner un coup de sa masse sur la tête et le fit tomber, et les autres archers le frappèrent tous à la fois. Le roi, voyant que le maître était étendu par terre, sortit dans la cour, croyant qu’il trouverait d’autres gens et serviteurs de don Fadrique, et désirant les tuer. Et le roi ne trouva de ces gens qu’un écuyer qui se nommait Sancho . Ruiz de Vislégas, premier camérier de don Fadrique ; celui-là se réfugia dans la chambre du Limaçon, où était dona Maria de Padilla avec les filles du roi. Et le roi entra dans la chambre; et Sancho Ruiz avait pris entre ses bras dona Béatrix, la fille du roi, croyant échapper à la mort pour l’amour d’elle; et le roi, comme il vit cela, lui

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arracha des bras dona Béatrix, et le poignarda avec une dague qu’il avait à la ceinture; puis il revint dans la cour où était le cadavre du maître, et il'trouva qu’il respirait encore, et tirant sa dague, il la passa à un de ses gens qui était Maure de nation, et il lui dit de l’achever Et il fit tuer également un grand nombre de

parents et de serviteurs de don Fadrique, disant que ce dernier et tous les autres avaient pris part au soulèvement du royaume en faveur de la reine Blanche, comme nous l’avons raconté. Et bien qu’il leur eût pardonné, il n’avait jamais perdu le ressentiment de l’injure, ainsi qu’il y a bien paru par ses actions. »

Recevoir des outrages et les venger, telle est toute la vie de don Pèdre. Son opiniâtreté à punir égale l’opiniâtreté des grands à le frapper.

Ne semble-t-il pas que par leurs crimes et leurs vertus, que par leur férocité et leur courage, tous les personnages de cette scène soient plus grands que nature? Albuquerque mourant ordonne, par son testament, que son cadavre embaumé soit porté devant les bannières des grands vassaux en révolte, et qu’on ne l’enterre qu’après la victoire; dona Urraque mourut dans le bûcher, où une de ses femmes la suit « pour retenir la robe tombante de sa maîtresse, et garantir sa pudeur. » Dona Coronel, en butte à la poursuite amoureuse du roi, invente pour résister aux désirs de Pierre et à sa propre faiblesse un moyen aussi épouvantable qu’héroïque ; « ardentem libidinem (ditMariana) igné extinguens, adacto per muliebria titione. * Action si éloignée de nos mœurs que le langage moderne est incapable de l’exprimer.

Le pape, le roi de France, le roi d’Aragon déclarent la guerre à don Pèdre. Henri de Transtamare entre en Castille et se fait nommer roi. On persuade au peuple que

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don Pèdre est atlié aux musulmans; et la nation entière le poursuit avec fureur. Il fuit en versant le sang sur sa route, et revient, aidé du Prince Noir. A Najara, don Pèdre se trouve en face de Duguesclin et de Henri. Vainqueur, il pardonne à ses ennemis; « courtoisie dont ils le récompensèrent petitement. » dit Froissart.

Duguesclin, fait prisonnier par le Prince Noir, se rachète, comme tous les historiens l’ont rapporté, pour cent mille francs; les détails suivants, admirables par leur naïveté héroïque, ne se trouvent que dans Lopez Ayala.

Comment messire Bertrand Duguesclin, qui fut pris en

cette bataille, fut mis à rançon, et de ce qu’il en advint.

« En celte bataille fut fait prisonnier messire Bertrand Du Guesclin, très-grand et vaillant chevalier, qui était

de Bretagne ; et bien que le prince (de Galles) eût

mieux aimé le voir mort dans la bataille, parce que c’était un très-redoutable homme de guerre, pourtant quand il fut pris, il lui fit grand honneur et l'emmena avec lui à Bordeaux. Et un jour, en cette ville, messire Bertrand fit demander au prince qu’il fût son bon plaisir de le laisser venir à rançon, car point n’était utile à son service de le retenir ainsi en sa prison, et il valait mieux le laisser libre, en acceptant le prix qui serait convenu et stipulé. Et le prince consulta son conseil, et fut arrêté que, messire Bertrand étant très-bon chevalier, il serait bien de le retenir tant que dureraient les guerres d’Angleterre et de France, et que mieux vaudrait encore perdre la somme à laquelle pourrait s’élever sa rançon, que de lui accorder sa délivrance. Et le prince fit donner cette

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réponse audit messire Bertrand ; et quand messire Bertrand l’entendit, il parla en ces termes au chevalier qui lui apportait ce message :

« Dites à monseigneur le prince que je tiens que Dieu « et lui me font très-grande grâce, et qu’entre autres « signalés honneurs que j’ai remportés en ce monde de « chevalerie, nul ne m’est plus précieux que de voir ma n lance tant redoutée des Anglais, que pour la crainte « qu’ils ont de moi, ils n’osent me mettre hors de pri- « son ; et puisqu’il en est ainsi, je tiens ma captivité «pour honorée et glorieuse, bien plus que ne serait ma «délivrance. Et que le prince soit assuré qu’il ne pou- « vait me rendre aucun plus signalé service, car tous « ceux qui entendront et verront cela penseront que je « suis le plus honoré chevalier du monde, et que j’ai « remporté le plus grand prix et guerdon que chevalerie « puisse donner. »

« Et le chevalier rapporta au prince toutes ces raisons, et le prince y réfléchit et dit : « Cela est vrai ; allez et « retournez devers messire Bertrand, et dites-lui qu’il « me plait fort de le mettre à rançon, et qu’il ait à fixer «lui-même la quantité d’argent qu’il voudra donner;

« que cette somme sera telle qu’il la proposera ; que je « ne lui en demanderai rien davantage : voire que s’il « me promettait un seul fétu de pâillc pour sa rançon,

« je lui accorderais sa délivrance à ce seul prix. »

« Et l’intention du prince était telle, que si messire Bertrand lui eût dit que pour cinq francs il voulait sortir de prison, il ne lui en eût pas demandé plus; car moins il eût payé, moins d’honneur lui serait revenu : et ainsi il faisait entendre à messire Bertrand qu’il pouvait bien se passer de sa rançon, et que les Anglais ne redoutaient pas tant les coups de sa lance. Adonc le

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chevalier retourna vers messire Bertrand, et lui dit :

« Monseigneur le prince vous envoie dire que son bon « plaisir est que vous soyez libre de prison, et que votre « finance soit telle quantité d’argent qu’il vous plaira fixer « et promettre ; et qu’il ne vous demandera pas une obole « de plus, quand môme vous ne lui promettriez qu’une (( paille de celles qui sortent de la terre, et que cela « suffira. »

« Et messire Bertrand comprit bien l’intention du prince et dit : « Je remercie monseigneur le prince de « ce qu’il m’envoie dire, et puisqu’il en est ainsi, je vais « fixer la quantité de mes finances. » Et chacun croyait qu’il allait se mettre à petite rançon; car messire Bertrand n’avait au monde rien, sinon son corps. Et messire Bertrand dit ainsi : « Puisque monseigneur le « prince use de telle franchise envers moi, et qu’il ne « veut me demander rien, sinon la finance que j’aurai « fixée moi-même, dites-lui que malgré que je sois pau- « vre chevalier, mal pourvu d’or et de monnoie, pour- « tant, avec l’aide de mes amis, je lui donnerai cent mille « francs d’or pour la liberté de mon corps et que de cela « je lui donnerai de bonnes sûretés. »

« Et le chevalier du prince s’en retourna très-émerveillé, et dit au prince : « Seigneur, messire Bertrand s’est rendu (I à votre volonté, et il a fixé sa rançon et finance; » et le prince demanda : « Combien ; » et le chevalier dit : « Seigneur, messire Bertrand dit qu’il vous tient à cour- « toisie tout ce que vous lui avez envoyé dire touchant sa « rançon et finance, et il ajoute que, bien qu’il soit pau- « vre chevalier, mal pourvu d’or et de monnoie, cepen- « dant, avec l’aide de ses parents et amis, il vous comp- « tera cent mille francs d’or pour sa personne, et que de « ce vous donnera bonnes sûretés. » Et le prince fut tout

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émerveillé, premièrement du grand courage de messire Bertrand, et en outre comment il pourrait se procurer si grande quantité d’argent; et il dit au chevalier que, puisque cela était ainsi accordé, il fallait lui tenir parole, ni jà s’en aller arrière, mais bien accepter les sûretés pour les cent mille francs qu’il avait fixés.

« Et le chevalier retourna vers messire Bertrand, et lui dit que le prince son seigneur était satisfait de la quantité des cent raille francs qu’il avait fixés pour sa personne, et qu’il eût à donner ses garanties et qu’il serait mis hors de prison. Et messire Bertrand envoya aussitôt en Bretagne, aux grands seigneurs, barons et chevaliers ses amis, pour leur faire savoir comment il était mis à rançon pour la somme de cent mille francs, qu’il avait à donner pour sa délivrance au prince de Galles ; et qu’il leur demandait qu’ils voulussent donner caution pour lui au susdit prince, de manière à ce qu’il fût assuré du payement, et qu’il se fiait en Dieu et en la merci du roi de France son seigneur, que quand il serait libre de la prison, il s’acquitterait envers eux de ce qu’ils auraient promis ou donné.

« Et les seigneurs, barons et chevaliers de Bretagne auxquels il adressa ces lettres, lui envoyèrent aussitôt dire que tous et chacun ils se tenaient prêts à s’obliger pour la somme qu’il requerrait pour sa rançon, de manière à ce qu’il fût libre de prison. Et pour qu’il fût certain que leur volonté était telle, chacun d’eux lui envoya un de ses écuyers, avec son sceau et plein pouvoir de s’obliger en leur lieu et place. En France et en Angleterre, la plus grande obligation qu’un chevalier et homme de grand lignage puisse donner est le sceau de ses armes ; car ils disent que donner son nom et sa signature est beaucoup, mais que dans le sceau se trouvent à

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la fois le nom et les armes, qui sont l’honneur du chevalier.

« Et les écuyers des seigneurs, barons et chevaliers de Bretagne, amis de messirc Bertrand, vinrent devers lui à Bordeaux, et lui dirent comme quoi les seigneurs, barons et chevaliers de Bretagne le saluaient et lui envoyaient leur sceau, afin qu’ils s’obligeassent pour le temps et la somme requis par lui. Et messire Bertrand, quand il vit ces écuyers porteurs des sceaux de ses amis, donna ses sûretés au prince, fixa une somme d’argent pour chaque sceau et une époque pour chaque somme à donner jusqu’au payement total des cent mille francs d’or. Et alors fut messire Bertrand libre de prison, et il partit; et s’en fut devers le roi don Charles de France (Charles V) ; et quand il fut arrivé, le roi le reçut fort bien. Et un jour il lui demanda quelle finance il avait promise pour sa rançon, et messire Bertrand lui dit : « Cent mille francs d’or, » et lui raconta toutes les raisons qu’il avait eues sur ce propos avec le prince de Galles; et le roi de France lui dit : «Je « suis assuré que ces cent mille francs d’or, vous ne les « avez promis que dans le cas où je viendrais à votre «aide; et partant je veux que vos amis de Bretagne « soient quittes de toutes leurs promesses et signatures, « et je les payerai pour vous. » Et il ordonna à un de ses trésoriers, qu’il donnât à messire Bertrand pouvoir de se faire payer les cent mille francs d’or par les marchands de Paris; en outre, il ordonna à son trésorier de compter à messire Bertrand trente mille francs, pour se vôtir, équiper et armer : et ainsi fut fait et accompli.

« Et nous avons voulu mettre ce fait en ce livre ainsi qu’il s’est passé, d’abord comme étant advenu à un vaillant chevalier pris à la bataille de Najara, et ensuite afin

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de raconter les grandes et nobles promesses faites par les bons. Car le prince de Galles, en tout ce qu’il fltdans cette affaire, agit grandement : premièrement en mettant à rançon messirc Duguesclin, pour que l’on ne dît pas que les Anglais avaient crainte d’un seul chevalier français ; et en outre il üt bien, en laissant la finance à la liberté de messire Bertrand, et ne montrant pas de cupidité ni d’avarice. Et messire Bertrand agit en chevalier courtois dans ses réponses au prince, et en outre il lui fut tenu à grand honneur d’avoir fixé pour sa rançon une somme très-forte, parce qu’il voyait bien que l’intention du prince était qu’il en fixât une petite, afin de le réduire lui-même à petite valeur. En outre, il est grand’raison de ne pas oublier la noblesse et grandeur de courage * du roi de France, quant à la largesse qu’il fit en donnant à messire Bertrand cent mille francs pour sa rançon, et trente mille francs pour s’équiper. Et pour toutes ces raisons j’ai mis ici cette histoire, car les franchises et noblesses et largesses des rois, il est besoin qu’elles restent toujours gravées dans la mémoire des hommes, et ne .soient pas oubliées, non plus que les hauts faits et actions de chevalerie. »

C’est ainsi que la grave ingénuité de Lopez Ayala, après nous avoir fait assister à ce que les fureurs féodales eurent de plus atroce, nous montre cette même chevalerie sous son plus brillant point de vue, comme une lutte de générosité et d’honneur. Un autre document

1. Cette noblesse et grandeur de courage se réduisaient à faire payer cent mille francs, somme exorbitante pour l’époque, par les marchands de Paris, c’est-à-dire par le peuple.

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plus précieux encore et unique en son espèce, se rencontre chez le môme chroniqueur.

Après la victoire de Najara, don Pèdre demanda conseil à un sage Maure, nommé Benahalin, ministre du roi de Grenade. La réponse du Maure nous a été conservée par Lopez Ayala.

Lettre remplie de bons exemples et utiles conseils, adressée au roi don dièdre par le sage Maure Benahalin.

« Grâces soient rendues à Dieu créateur de toutes choses 1 à vous grand roi , très-célèbre et très-noble. Dieu veuille donner tout pouvoir sur la terre et le bonheur dans le monde éternel ! Qu’il vous récompense comme vous l’aurez honoré, et que le salut soit avec vous.

« Dieu sait que j’aime à servir votre bon droit et royale personne, autant qu’il est en mon faible pouvoir, sinon d’une manière conforme à votre haute dignité. Quant à ce que vous me demandez, si je voulais essayer d’accomplir parfaitement les choses que vous requérez de moi, il me serait fort difficile d’y parvenir, n’ayant pas le loisir d’étudier, et mon temps étant occupé par beaucoup d’autres affaires. D’ailleurs, qu’est le savoir de l’homme ? Que difficilement il arrive à pénétrer la vérité, et à rien accomplir ici -bas ! et si, dans ce monde, nous pouvons faire ou deviner une seule chose, nous sommes trompés et déçus en beaucoup d’autres. Un homme qui a égaré un objet chez lui, dans son ménage, le cherche avec sa compagne, et souvent il ne peut le trouver. Combien nos erreurs et nos vaines recherches

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doivent-elles être plus fréquentes dans les affaires de ce monde, que Dieu a faites de tant de diverses manières, et préparées dans ses jugements mystérieux, selon sa volonté et merci souveraine, donnant d’ailleurs à l’homme tant d’autres embarras et de difficultés à vaincre ! Si vous goûtez mes raisons, grand roi, et recevez mes excuses de leur peu de valeur, je m’en réjouirai : et je demande à Dieu qu’il vous donne bonheur et joie en tout ce qui lui plaît, tant dans le fait que dans le droit.

« Vous me priez de vous faire savoir ce qu’il me semble de vos actions et circonstances ! Grand roi, sachez que les malheurs ressemblent aux médecines amères, désagréables et abhorrées de ceux qui les boivent; mais quiconque peut les supporter avec patience, doit s’attendre à voir revenir son bien et sa santé ; car pour avoir cette patience, il faut être doué des qualités et vertus qui mènent l’homme au bonheur. Et je vous ai déjà fait savoir plusieurs choses telles, et l’événement vous a prouvé qu’elles étaient vraies : et quoique vous ayez dans vos palais des hommes bons et sages, auxquels ces choses ne sont pas inconnues, cependant chacun possède son esprit et jugement tels que Dieu les lui a donnés ; et votre lettre m’autorisant à vous dire ce que je pense, vous ne me tiendrez pas à faute ce qui ne mérite pas votre colère.

«Ce qui vous est advenu se i apporte à deux choses : d’abord à l’usurpation de votre héritage et de votre titre, ensuite aux désastres causés par les étrangers que vous avez amenés avec vous.

« Et je dis, quant au premier point, que si les chrétieqji ont fait contre vous chose honteuse, et qui ne peut s’effacer ni s’oublier de longtemps, ce n’est pas que

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VOUS manquiez de bonne chevalerie, de bon droit, ni de naissance, mais à cause des choses cruelles qui se sont faites, lesquelles vous savez bien, et ont eu le résultat que vous connaissez. Et maintenant que Dieu vous a secouru, et que vos sujets revenant à vous se sont reconnus coupables et pécheurs, il ne vous reste plus qu’à agir envers eux d’une manière tout opposée à celle qui les a fait vous haïr; car si vous continuiez de môme, leur éloignement serait bien plus prompt que la première fois. Cette chose est, en effet, semblable à l’action d’un homme qui s’est déjà brûlé, et qui retourne au feu avant que la brûlure soit bien guérie. Il est évident qu’il se brûlera beaucoup plus vil,p la seconde fois que la première.

« Ensuite, donnez à chaque chose et à chaque homme la place et le rang qui leur conviennent; et, d’une manière affable et populaire, ramenez les cœurs détachés de vous, et donnez à goûter aux peuples le pain de la sécurité et de la paix, et rendez-les maîtres et seigneurs de leurs biens, de leurs châteaux et de leurs familles. Toutes les actions pour lesquelles ils vous ont abhorré, effacez-les par des actions contraires, et montrez-leur du repentir de tout ce qui a eu lieu; et honorez les grands ; et gardez-vous bien de répandre le sang, et d’usurper les propriétés sans droit et sans raison; épanouissez votre visage, ouvrez votre main, et vous recouvrerez la bienveillance des peuples. Ne soyez pas plus généreux envers ceux qui ont abandonné votre parti dans la saison du danger qu’envers oeux qui ont combattu pour vous : vous vous feriez haïr, ainsi que vos partisans. Et donnez les places et offices publics à ceux qui les méritent, quand môme vous ne les aimeriez ÿas, et ne les donnez pas à ceux qui sont incapables de les

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remplir, quand même vous leur voudriez du bien ; car vous pourrez indemniser ces derniers de toute autre manière. Gardez-vous des grands et des nobles que vous avez affamés, et des gens de petit état que vous avez engraissés; et réparez, dans le royaume, tout ce qui s’est détruit, pour que les peuples oublient, et qu’ils effacent de leurs cœurs et de leur courage les raisons qui les ont courroucés contre vous. Et bâtez-vous de faire aujourd’hui vos alliances avec vos voisins, car les plaies sont toutes saignantes, et c’est maintenant qu’il vous est facile d’élever un rempart entre vous et vos ennemis.

« Et gardez maintenant avec économie vos propriétés; car les oiseaux ont soin de rester cois et de se nourrir de peu pendant l’hiver; et votre ennemi est vivant, et le cours du monde est fragile.

« La Castille est dévastée et appauvrie par les troupes élrangères : à cela il n’y a d’autres remèdes que le temps et la paix. Oubliez les injures qui vous ont été faites; car un sage disait : Si j’avais renoué avec mon ennemi, et que ma réconciliation ne tînt qu’à un cheveu, je ne le couperais pas. Les liens qui attachent un peuple à son maitre ressemblent à ce ruban que tiennent les petits enfants quand ils jouent, et si ce ruban est coupé, le jeu est détruit *. Recevez donc toujours les excuses de vos gens, quand même vous sauriez que ces excuses sont menteuses, car il vaut mieux s’en tenir là que de découvrir de fâcheuses vérités; et ceux à qui vous faites bonne mine vous en sauront toujours gré, et à l’heure du besoin, ils ne refuseront pas de servir à vos nécessités.

« Et apprenez que les occasions des pertes et des mal-

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