‹ Italie et Espagne [Texto impreso]Chapitre 3 sur 37 · VENISE AU XVIII' SIÈCLE · texte numérisé non relu

VENISE AU XVIII' SIÈCLE

Éludier le xviii' siècle, auquel nous ressemblons si peu, c’est un vif plaisir pour les esprits philosophiques, pour les intelligences passionnées et les âmes méditatives.

La seconde moitié surtout de cette époque mystérieuse et féconde est d’un irrésistible attrait. Ce n’est pas de la France qu’il s’agit alors, mais du monde; — ni du monde matériel, mais du monde moral; ni d’une institution qui s’écroule ou d’une religion qui se transforme, mais de l’ensemble des destinées humaines. C’est un nouveau « tour de roue », comme dit Montaigne, Une impulsion inattendue est donnée à la civilisation prête à changer de voie et à s’agrandir. Depuis 1750 tout est ardeur, mouvement, utopie, espoir, désir, violence, lutte, folie, excès, fureur; l’homme qui n’osait rien ose tout et ne recule devant rien. Les forces les plus secrètes de la nature sont interrogées. Volta et Franklin, avec Galvani et Priestley, manipulent l’électricité; l’Australie apparaît, la Tasmanie se découvre, Cook fait le tour du monde. La soif du renouveau dévore tous les esprits, Les

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durs puritains des États-Unis la partagent; ils se battent en braves pour leur fière indépendance. L’Angleterre, vaincue sur ce point, ne perd pas courage et poursuit sa destinée politique. Le foyer intellectuel que possède la France s’embrase encore et étincelle en se couvrant de fumée. L’atelier des richesses et du pouvoir, dont la Grande-Bretagne est maîtresse, continue son travail. Qui demanderait h une telle époque la calme douceur d’une bénigne vertu? Assurément elle n’est pas sage ; elle est pleine de fautes. L’ivresse a envahi toutes les âmes; les rois eux-mômes en sont pénétrés. Joseph II travaille à l’œuvre générale en philosophe imprudent, Frédéric II en habile philosophe. Catherine de Russie marche dans la môme voie. Reprochez à ce siècle, si vous voulez, ses erreurs, scs fausses vertus, son érotisme mal dirigé; la liberté mal cherchée et mal comprise; l’homme réhabilité par un fanatisme nouveau; toutes les bornes dépassées ou déplacées ; la sensualité portée dans l’esthétique ; l’idylle mêlée à la débauche; la crudité des mots et des peintures unie à une sentimentalité lamentable; la rouerie des mœurs annonçant la rouerie politique; l’Espagne tombée dans l’extrême ignorance; l’Italie dans une profonde apathie; l’Allemagne endormie; l’Angleterre livrée à des iniquités criantes! Aucun de ces reproches n’effacera le caractère propre de cet actif et magniOque xvm* siècle. Il élargit le monde social et le monde physique ; il complète la carte du globe ; les cadres se brisent, l’humanité sc fraye violemment un passage; la force de l’expansion se fait sentir aux dernières limites des nations civilisées et aux plus timides natures. On voit le doux Bernardin de Saint-Pierre et le modeste Anquetil-Duperron prendre le bâton du pèlerin, et, la bourse vide, le cœur enflammé d’espoir, l’esprit illuminé de

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splendeurs futures, s'acheminer à pied, l’un pour fonder des républiques sur les bords du Volga, l’autre pour reconquérir la science et l’idiome de Zoroastre ; une troisième âme naïve, Forster, Allemand, s’embarque sur le navire du capitaine Cook, dont il sera le Plutarque. De la richesse et même d’une certaine considération morale, d’une certaine gravité solennelle personne n’a cure. Le libertin borgne et le cynique démocrate Jean Wilkes s’assied aux meilleures tables parisiennes, entre Mirabeau et Sterne; Diderot peut laisser tomber sur ses souliers mal cirés des bas de laine attachés négligemment; le salon de la princesse d’Henin ne lui sera point fermé pour cela. Benjamin Franklin devra à sa rustique chaussure et à sa chevelure naturelle une bonne partie de son succès. Vive l’aventure! L’ancienne étiquette'* et le vieil artifice ont accompli leur œuvre. Aventuriers, Mesmer, Cagliostro, Casanova, accourez ! vous êtes les bienvenus. C’est Dorât dans son brillant costume qui est arriéré; ce n’est pas Jean-Jacques avec son habit marron et sa grande canne. Le vieux bonnet de soie du mélancolique poète Cowper n’elTarouche point ses admirateurs. Que le poète -paysan Burns enfonce dans le sillon le soc de sa charrue, on l’en estimera davantage. Enfin le xvin* siècle a sa nouvelle « folie de la croix ». Il veut bien pardonner à l’auteur de Figaro ses hardiesses, ses impertinences et ses obscénités, mais non ce désir effréné de s’enrichir qui semble à tous une marque de réprobation, le symptôme d’une âme froide et sordide, d’un esprit calculateur indigne de son époque, incapable de ces beaux élans et de cette fièvre sentimentale dont elle s’honore.

Voilà l’étrange caractète de ce xviii* siècle.

Un Vénitien, homme de talent et d’esprit, Scudo, l’a

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très-bien saisi et analysé dans son livre intitulé le Chevalier Sarli.

Ce n’esl qu’un côté, une fraction de ce siècle, mais une fraction délicate, intéressante, — dont il s’occupe; — c’est Venise!

Toute la décadence vénitienne est dépeinte avec une finesse de touche et une science accomplies. Le chevalier Sarti et M. Scudo sont gens du meilleur monde, de bonne compagnie, d’une trempe d’esprit ferme et déliée. Laissez-vous conduire. Ils mêleront la jihilosophie à l'histoire, la chronique musicale aux portraits contemporains, m',,'uc le symbole platonique à l'épigramme et l’érudition à l’enthousiasme. Ils sont bien de Venise; on s’en aperçoit, tant ils ont le brio, le gusto, la saveur et l’arome de ce pays enchanté; tant leurs teintes sont fondues avec art.

On est en 1785. La défaillante et joyeuse Venise va se laisser absorber et engloutir par la Révolution française. Ce monde d’enfants va disparaître; les talents ne lui manquent pas, mais seulement la vie politique et la force morale. La vieille aristocratie est debout, le gondolier chante, le campanile de Saint-Marc brille au ciel, les femmes sont belles, Murano reçoit dans ses « camerini » la société galante, l’or roule sur les tables de jeu, le carnaval est brillant, la musique adorable, et le trille sonore, lumineux, emperlé de la cantatrice trouve des juges et des admirateurs tels que nul autre pays n’en fournirait de semblables. Cependant tout va crouler. Ni le spirituel Charles Gozzi, ni Baretti le critique éloquent, ni Gaspard Gozzi l’observateur, ni Guldoni devenu Français, ni les jolies femmes ou les vieux sénateurs n’y pourront rien faire. Venise est vieille! Venise a vécu!

Venise, qui apparaît déjà vivante au temps de Char-

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lemagne, a marché durant neuf siècles à la tête de la civilisation. Un voyageur flamand « Jacques Lesaige », signale nettement cette supériorité triomphante des Vénitiens dès le XV' siècle ; il s’émerveille de leur luxe et de leurs repas, de leurs richesses et de leur politesse raffinée. « Le plafond de la salle où nous soupâmes (dit-il dans « son vieux français-wallon que je traduis en langue mo- « derne) était couvert d’or fin, et pas un espace n’était « vide ; les grandes fenêtres ouvraient sur la mer; rien (! de plus agréable et de plus charmant. Un écuyer tran- « chant découpait les viandes pour quatre personnes as- « sises. Ce qui me sembla surtout très-honnéle, ce fut « la coutume (ignorée on France) de se servir de four- <( chettes en argent pour saisir les viandes. Pendant que « nous mangions, la musique, clairons et trompettes,

ne cessaient de se faire entendre. Quatre hommes et « quatre femmes masqués entrèrent ensuite et dansèrent « à merveille. » Il se rappelle aussi, mais avec pudeur, certain épisode de deux « jeunes veuves » que les Italiens hospitaliers lui dépêchèrent. Elles dansaient comme des anges, et «je crois, continue Lêsaige, qu’elles auraient « bien voulu tâter de nos ducats.» Sa chasteté flamande résiste. « Ah ! si nous avions cédé, dit le vertueux I.e- « saige, nous aurions été bien méchants ! » Il ajoute : (( Dieu n’aurait pas manque de nous noyer avant le rc- <( tour ! »

Ce caractère voluptueux de Venise, qui se retrouve dans le rhythme languissant de ses mélodies nationales, dans la lumière blonde de scs meilleurs peintres, dans l’accent naïf de son dialecte, apparaît encore dans le

i. Voyage de Jacques Lesaige... à Jérusalem, etc. 1855, Douai.

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livre savant et ingénieux de ce dernier Vénitien Scudo C’est une volupté discrète et douce, esthétique et voilée, mêlée d’une mélancolie n friande. » Livrez-vous à ce savant, romancier et musicien. Bien qu’il ait à vous parler de ce qui, dans l’érudition archaïque, olTre le plus d’épines et le moins de fleurs, du discant et du plain~ chant, de la musique grégorienne, des transformations de l’harmonie au moyen âge, de la tonalité chez les Grecs, des neumes et du tétracorde, il restera Vénitien. Vous vous promènerez, en sa compagnie et avec beaucoup d’intérêt, sur la Piazetta, sur la rive des Esclavons, etâ Murano. Tous les personnages qu’il connaît et qu’il aime vous coudoieront, et il les commentera finement; il vous les expliquera, en vrai Vénitien qu’il est, non sans enthousiasme et sans ironie, mais avec une prudente sagacité d’homme du monde, de politique et d’homme de plaisir. Les femmes ne seront pas oubliées, vous le pensez bien. Elles tiennent tant de pl.ace dans la vie vénitienne ! Il notera leurs moindres gestes et les nuances de leur parler et de leur marcher, comme faisait son compatriote Gaspard Gozzi, cet homme d’esprit, cet écrivain de bon goût, qui vivait au milieu d’une décadence, et qui est aujourd’hui fort oublié.

Indi rimiro

Gli atti vai'ii di chinschedunu. Or veggo Brevi e presti passi ; üna, incordata i nervi.

Va tenta e sopra da se :

Dimena F allra, corne anitrino,

GH ondeggianti lomhi.,,.

1. Mort il y a quelques années, et, je crois, dans un hospice de Vendôme. Honteuse marque de notre époque, si la chose est vraie.

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« Je contemple les attitudes variées de chacune; les « pas rapides de celle-ci , la majestueuse lenteur de « celle-là... » Mais je renonce à traduire le reste. Quel autre qu’un fils de la cité de Vénus s’exprimerait ainsi? Quelle langue reproduirait ces couleurs sans les exagérer ou sans les afiaiblir? J’aime le t)arfum vénitien qui s’exhale du livre de M. Scudo comme des vers de Gozzi. Il n’y avait certes qu’un Vénitien trempé dans la civilisation française et familier avec l’esthétique allemande qui fût capable de nous montrer la A^enise des derniers jours, et d’écrire certaines pages dont le rhythme et la modulation, la langueur charmante et la « morbidesse » sont des nouveautés pour nous. "

Parcourez donc Venise avec le chevalier Sarti. Elle est là tout entière, sous les voiles de plusieurs symboles, la vieille Venise. Quelques types la résument. Ici c’est l’abbé Zamaria, un tout petit homme portant sa bosse avec élégance, supportant la vieillesse avec joie, heureux de la musique et de l’archéologie musicale, profond dans la science enharmonique et dans les mystères du tétracorde, gai comme un oiseau, buvant la vie à petites gouttes ; et quand le chagrin ou la maladie s’abattent sur lui, secouant ses petites ailes brillantes pour faire tomber la pluie et s’envoler ailleurs. Poète sans véhémence, érudit gracieux, léger disciple des derniers disciples d’Horace, aimable, fin et indifférent, ce délicat produit de l’énervement civilisé ne peut effrayer ni le conseil des Dix ni la république, tant il laisse mollement couler ses jours comme la gondole sur les lagunes, sans horizon lointain et sans tristes pensées.

Plus loin voici la vraie fille de Venise, une Orientale, à demi Grecque, mitigée par un reflet du christianisme. C’est un portfi^t qui rappelle Véronèse ou le Giorgione.

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Des mains potelées terminent des bras superbes, dignes du sculpteur par la finesse des accidents et la beauté des lignes. La poitrine est puissante ; l’attache du cou énergique et onduleuse; cette chevelure noire à reflets d’or, que les femmes du Midi possèdent seules, se dénoue vigoureusement sur des épaules blanches, semées de l’imperceptible duvet rose, indice de la sève ardente qui bout dans un sang généreux. Le visage rayonne. Les yeux noirs étincellent. Toute cette physionomie respire la santé et la force, la volupté ingénue et la sensualité qui s’ignore. Hélène Badoer chante, rit et gazouille. Les syllabes amollies et enfantines du dialecte vénitien, ces syllabes composées de douces voyelles et d’où les consonnes dures sont absentes, tombent de ses lèvres vermeilles « comme des gouttes de miel dans une urne d’or. )) Le contentement de la vie, la joie d’être respirent en elle ; un petit rire cadencé fait frémir et tressaillir sous scs replis l’étoffe brochée d’or qui l’enveloppe; et toute celte beauté éclatante et solide tressaille à la fois. Près d’elle marche Tognina, la blonde, l’ironie facile et innocente. Plus loin est Zeno le sénateur, cet homme grand et sec, au front vaste, cerveau où la pens ie de Machiavel se joue dans une atmosphère lucide, stérile, désespérée; et cette pensée unique, c’est le succès. Pour le peuple du pain; pour tous la justice I « Pane in piazza, et giuslizia in palazzo », voilà sa politique. Il méprise les hommes en général, et bien davantage l’homme en particulier. Il ne hait rien, n’aime rien, se défie de fout, se méfie de tous, voit le mensonge dans la parole, la simulation dans le geste, la fraude dans l’attitude, l’intérêt partout. Il sait que la passion existe, foyer terrible de sympathie et d’antipathie, d’attraction et de répulsion, où l’homme habile forge les éléments

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