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hommage. Car le roi n’a d’autre juge que sa propre loi, et dès qu’on voit qu’il ne la respecte plus, on ne se lie plus en lui, et il ne peut régir son royaume.
« La cinquième cause des pertes et malheurs des rois est la cruauté et le manque de pitié pour les hommes. Et le roi qui use de cruauté fera naître de grandes haines entre lui et les siens, et tous s’enfuiront de lui par instinct et par aversion, comme le troupeau fuit les loups, et lui refuseront leur appui. Et le roi qui n’aura pas eu compassion des hommes les verra sans pitié pour lui. Et même quand il a des crimes à punir, il doit penser que, lui aussi, il est faillible et pécheur, et en infligeant le châtiment, il ne doit pas songer à vengeance, mais exécuter la loi et justice. Seigneur, ces paroles ne sont qu’une p irtie de celles que l’on pourrait dire à ce sujet. Et si l’on cQpamence à parler de cela, c’est comme une mer qui n’a ni bornes ni rivages,
« Pour ce qui regarde les soldats étrangers que vous avez amenés avec vous, les troupes étrangères sont toujours très-dangereuses dans un pays. Mais sachez qu’il est trop tard pour songer à cela, que l’homme sage et sensé prévient les maux avant qu’ils arrivent, et que l’orgueilleux fou songe à y porter remède quand ils sont arrivés. Et le secours de telles gens est comme la propriété des poisons, que l’on est quelquefois obligé de boire pour échapper à quelque chose de pis. Et votre manière d’agir avec^ux ressemble à celle de l’homme qui nourrissait un lion, et faisait avec lui la chasse aux animaux et tirait de lui profit. Et un jour, il oublia de donner à manger au lion, et ce dernier mangea un fils qu’il avait; et quand le père revint et vit ce que le lion avait fait, il le tua, disant : Voilà ce que c'est que d'avoir plus songé à ce que je pouvais gagner qu'à ce que je pouvais perdre. Et il
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est vrai que ces troupes ont une grande puissance, et l’utilité que vous avez tirée d’elles ressemble à celle du feu qui nous dévore, si nous n’y prenons garde. Et de toutes les choses que vous devez prévoir et prévenir, la principale est que votre allié ne s’établisse pas dans vos villes et forteresses, surtout si ce sont villes et forteresses situées sur les rivages de la mer; car il pourrait se faire que ces hommes de guerre attirassent les habitants à leur parti, et qu’aidés de vos ennemis, ils régnassent dans votre royaume et vous fissent une guerre cruelle et durable : on a vu beaucoup de telles choses et qui ont été suivies de grands maux.
« J’ai ouï dire que vous avez pris de force de l’argen et des biens à vos communes, et que vous les avez donnés aux étrangers, afin de leur payer ce que vous leur devez pour être venus vous assister en cette guerre ; en quoi il y a trois dangers. Le premier est l’inimitié des communes contre vous. Bien qu’elles soient accoutumées à donner de l’argent, elles désirent que cet argent soit pour le roi seul, afin de servir à leur utilité et à leur bien, et que ces deniers leur reviennent et leur servent; mais ce que vous donnerez aux étrangers, en or et en argent, sera perdu pour eux et sortira du pays. Le second danger est d’appauvrir vos peuples en donnant de la force aux troupes étrangères. Le troisième danger est d’accroître chez eux le désir de posséder vos biens, quand ils verront tout l’argent que vous leur donnerez. Et mon conseil est que vous leur montriez en quel grand besoin vous ôtes et quel grand manque d’argent il y a dans votre royaume, et que vous ôtes forcé de charger vos peuples d’impôts qu’ils ne peuvent supporter, et qu’il vous est impossible de les récompenser comme vous le voudriez : car les plaies sont fraîches, et la terre est
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peuplée de vos ennemis. Et vous devez leur envoyer dire tout cela par les grands seigneurs de votre royaume, auxquels ils auront confiance et porteront respect. Et avec cela ils s’apaiseront, et vous obtiendrez du temps; et ils feront de deux choses l’une : ou ils s’en retourneront chez eux, ce qui est le plus certain, ou ils resteront longtemps dans vos domaines et s’y affaibliront. Tel est mon avis, si les choses sont comme on me les a dites; car s’il n’en était pas ainsi, et que ceux de votre royaume voulussent donner leur argent sans contrainte, la question serait autre. Au surplus, le but de tout ceci est de les exciter à sortir de votre royaume. Il n’est pas à croire qu’ils veuillent se battre contre vous; puisqu’ils vous ont aidé, s’ils sont hommes de bien, ils n’échangeront pas ce qu’ils ont fait en votre faveur pour or ni pour argent. Les actions des rois et des grands sont contraires à celles des marchands et bourgeois, et ils ne doivent montrer cupidité ni avarice, puisqu’ils ne sont pas marchands, mais rois.
<( Et songez que votre ennemi est vivant, que ceux qui ont été félons envers vous vivent encore, que rien n’est durable, que les hommes sont flatteurs, que le monde est un jeu de gobelets où tout s’escamote, et que le temps est court. Il vous est besoin de repos plutôt que d’ardeur et de violence, et il vaut beaucoup mieux payer vos gens que les étrangers.
« Sachez que toute chose a son temps, et qu’à ce temps-ci le repos est nécessaire. El moi, au nom de Dieu, d’une volonté loyale, à vous et à tous ceux qui me demandent conseil, je le donnerai sans détour : mais à personne autre qu’à vouset à mon roi, qui m’a nourri, je ne dirai que ce que je viens de vous dire. Et je ferai pour vous ce que je ferais pour lui, vous sachant unis tous
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deux et ne faisant qu’un. Et j’ai dit vérité, comme l’avenir le prouvera. Et je vous demande en grâce que vous me reconnaissiez pour véridique, et que vous me pardonniez ce que j’ai pu dire contre votre volonté et bon plaisir. Et Dieu veuille que vous preniez pour bien ce que j’ai écrit, vous donne le succès dans vos entreprises, vous maintienne à son service et vous soutienne de sa force 1 »
Le roi don Pèdre reçut cette lettre (ajoute Ayala), et elle lui plut; mais il ne suivit pas les conseils qui y étaient contenus : « de quoi il eut grand dommage. »
Certes il n’y avait pas en Espagne, ni peut-être même dans toute l’Europe chrétienne, un seul homme capable d’écrire la lettre de Benahatin, ni de donner à don Pèdre des conseils aussi remarquables. La tolérance, la sagesse, la justesse des vues et la profondeur de cette philosophie naïvement pratique, qui se mêle dans l’Orient à une imagination si puissante, caractérisent ce document unique. Le roi ne pouvait revenir sur ses pas, anéantir sa vie privée, s’absoudre lui-même et des crimes qu’il avait laissé commettre et de ceux qu’il avait commis. Conduit à l’assassinat par sa mère et son gouverneur, à la vengeance j)ar le profond sentiment de ses injures, il s’était enivré de vengeances et d’assassinats. Son avenir était décidé.
Le Prince Noir mourut ; Duguesclin revint avec Transtamarc combattre don Pèdre, qui, battu à Montiel, reçut la mort de la main de son frère. Le chroniqueur termine son récit par cette scène sanglante, qu’il rapporte d’une manière plus vraisemblable et plus simple que Frois-
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sart, étranger à l’Espagne, et qui écrivait sur des ouïdire.
Don Pèdre, assiégé dans le château de Montiel, sans vivres et sans armes, tente de séduire Duguesclin à prix d’or : il espère que le Français protégera sa fuite. Les amis du chevalier breton lui conseillent d’user de ruse envers Don Pèdre, de feindre de consentir, et de livrer la victime à son frère Henri.
« Messire Bertrand Duguesclin était en doute; ses parents l’encouragèrent.
H Beaucoup trouvèrent que l’action était mauvaise. Et l’on dit que les parents et serviteurs de messire Bertrand, qui étaient dans son conseil, firent de grands serments pour persuader à l’envoyé du roi don Pèdre que ce dernier eût à venir sans crainte dans la tente de Duguesclin. Pendant ce temps, messire Bertrand restait en silence. Enfin le roi don Pèdre, se voyant abandonné et sans espoir, s’aventura une nuit et vint dans la tente de messire Bertrand, et se mit au pouvoir de ce dernier, armé d’une épée et monté sur un cheval. Et bientôt le roi don Henri arriva avec don Fernand de Castro et Diégo Gonzalez d’Oviédo, et Men-Rodriguez de Sénabria et d’autres. Le roi don Henri était armé de toutes ses armes avec le bassinet sur la tête; et aussitôt qu’il fut entré, il vit le roi don Pèdre, et il ne le reconnut pas, car il y avait grand temps qu’il ne l’avait vu. Et un chevalier de ceux de messire Bertrand dit : « Prenez garde, « voici votre ennemi ! » Le roi don Pèdre s’écria deux fois : «Son ennemi, je le suis, je le suis I » Aussitôt le roi Henri, le reconnaissant, le frappa avec une dague à travers le visage; et l’on dit que tous deux, le roi don Pèdre et le roi Henri, tombèrent par terre, et que, roulant l’un sur