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l’autre, le roi Henri frappa son frère, et le tua de beaucoup de coups.
«Et ainsi mourut le roi don Pèdre, âgé de trente-six ans; et il fut grand de corps, blanc et rouge, et il bégayait un peu. 11 était grand chasseur d’oiseaux, et l’on dit que sa fauconnerie lui coûtait chaque année trente mille doubles; et il supportait beaucoup de fatigues; car il faisait par jour vingt ou vingt-cinq lieues, et il était fort sobre et sans aucune maladie de corps. Et il dormait peu, et il était grand guerrier, aimant beaucoup les femmes et fort soupçonneux ; et il se plaisait à amasser des trésors et bijoux précieux. Et il tua trop d’hommes en son royaume, d’où lui vint tout le dommage que vous avez ouï ; c’est pourquoi nous dirons avec le prophète David : Maintenant soyez instruits, vous rois qui jugez le monde; car la vie de ce roi fut un grand jugement, et une leçon forte, merveilleuse et épouvantable. »
Après avoir étudié don Pèdre chez le chroniqueur Ayala, il faut, pour achever de le connaître, s’arrêter devant le portrait authentique de ce roi, dont Llanugo Amirolaaorné ses chroniques espagnoles. — Tête de fer ou de bronze, n’exprimant que la puissance de vouloir et l’impuissance d’oublier, avec des yeux fixes et comme étonnés ; un front bas, qui semble fait pour ne point contenir de pensée ; quelque chose de mélancolique dans le sourire; le sourcil haut, fier et inexorable : physionomie à laquelle les idées manquent, où la volonté règne seule.
Passions sans arrêt, audace sans mesure, inflexibilité sans prudence. '
Et ce sont là les traits dont se composent son histoire, ses crimes et ses malheurs.
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Quel est l’auteur de cette continuation du Don Qui- cholte qui irritait si fort le malheureux Ccrvantès, trèspauvre alors, assez vieux, infirme, dénué d’amis comme on l’est toujours quand viennent à souffler, même sur le génie et sur la vertu, les mauvaises bises de la vie humaine?
Ccrvantès, qui avait amusé l’Espagne aux dépens des anciens ridicules nationaux et de cet héroïsme qui l’avait promené lui-même à travers le monde, en vrai chevalier errant, pourquoi se fâchait-il tant contre le pseudonyme?
Qui était ce continuateur, cet Avellanéda? cet homme qui lui enlevait une partie de son bénéfice et de sa renommée?
Était-ce un laïque ou un prêtre, un jeune homme ou un vieillard, un ignorant ou un docte ?
Est-il vrai que cette « seconde partie » ait eu plus de succès que la première et qu’elle fût sans mérite?
Les juges les plus compétents déclarent que le talent
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(l’Avcllanéda est médiocre et grossier. C’est l’opinion du savant Clémencin, commentateur de Don Quichotte, de Los Rios son éditeur, de Pellicer et d’E.\iméno ses apologistes, du bibliographe et bibliophile Mayans y Siscar, esprit très-délicat et homme érudit, et enQn de Navarrete, célèbre par ses grands travaux sur le xv® et le XVI® siècle. La plupart des Espagnols prennent parti contre Avellanéda d’une manière assez dure ; ils attaquent sa moralité comme son esprit.
Quelques ecclésiastiques ont donné des éloges à cette seconde partie. Un secrétaire du roi Philippe V, don Augustin Morrtiano y Luyando, déclare, à la tête d’une nouvelle édition espagnole (1732, Madrid), que le continuateur est «plus sérieux, plus vrai, plus logique et mieux « coordonné dans son plan que Cervantès. » C’était l’avis de Lesage, qui fit paraître en 1704 une traduction ou plutôt un rifaccimento de cette suite, avec une préface laudative. Lesage n’avait encore rien publié ni fait représenter à Paris, où il étudiait l’espagnol dans les œuvres de Cervantès et de son continuateur. Le secrétaire de Philippe V, Montiano, a pris la peine de copier les arguments de Lesage et de traduire ses phrases. Du môme bord se range enfin, puisqu’il faut tout dire, un Allemand nommé M. Biedermann, qui, dans un curieux livre, a relevé les incorrections et les fautes de Cervantès. Cet Allemand prouve à sa façon que le grand Espagnol écrivait très-mal sa langue, et établit que la meilleure partie de sa gloire est due aux traducteurs étrangers qui l’ont corrigé et embelli.
Je laisse M. Biedermann à son paradoxe et je m’en tiens aux problèmes que soulève Avellaneda.
Les questions d’histoire qui s’y rattachent sont intéressantes.
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Dans quelle estime était Cervantès de son vivant, et môme quand il eut publié Don Quichotte?
Quelle était sa situation personnelle parmi les littérateurs de son temps, entre les classiques Argensolas, le fécond et étincelant Lope de Véga, et le jeune Gongora dont la gloire allait comme une comète entraîner à sa suite tant d’imitateurs ardents et enthousiastes?
Don Quichotte, c’est-à-dire la première partie de ce chef-d’œuvre, commencé dans l’obscure prison d’un village presque inconnu de la province de la Manche, parut en 1605, sous Philippe III, à Madrid. Roturiers et estudiantes, femmes et courtisans, le lurent et le relurent. Ce fut un succès sans exemple.
Trois années après cette publication, un jeune homme d’esprit, Quévedo, qui devait succéder à Cervantès sans le remplacer, ambassadeur, diplomate, ami du duc d’Osuna (d’Ossone), et mêlé à toutes les grandes affaires de son temps, traversait, monté sur une mule, le même hameau où Cervantès avait subi la prison, Argamasilla, patrie prétendue de l’ingénieux Don Quichotte. Sa mule devint boiteuse, et il fut forcé de passer une nuit chez le curé du lieu. .
On citait déjà les vers du jeune voyageur Quevedo, dont les débuts étaient brillants. Il inaugurait par l’éclat littéraire une vie pleine de luttes et de triomphes douloureux; aussi le lendemain vit-il arriver en grande députation près de lui les personnages les plus considérables, les caciques du lieu, comme on les nommait,
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et messieurs ies notables, qui demandaient au poëte quelques vers en l’honneur de leur endroit. Quévedo se prit à rire; avant son départ, ce grand moqueur improvisa pour les « caciques » d’Argamasilla quelques strophes qui existent encore, et qui sont intitulées Testament de Don Quichotte. Je ne détache ce fait des œuvres de Quévedo que pour montrer combien Don Quichotte, qui eut dix éditions en dix années, était devenu populaire dès lfî08. .
Cette popularité, qui n’éloignait du malheureux Cervantès ni les angoisses de la pauvreté, ni les infirmités de la vieillesse, ni les dédains de ses rivaux, ne pouvait plaire à tout le monde. Disons pourquoi.
Il y avait alors auprès du roi un ancien dominicain, de naissance obscure, longtemps attaché à François Xavier, et qui se piquait de littérature et d’érudition. C’était assurément l’homme le plus redoutable du royaume; il était devenu confesseur du roi et inquisiteur général. Je n’ai à dire sur lui rien de louable, malheureusement, et je crains qu’il ne fût très-indigne de sa mission. Il se nommait Fray Luis Aliaga. Sa taille était haute, son teint noir, sa physionomie dure, son corps maigre et sec ; et comme nous le verrons tout à l’heure, il savait trop bien intriguer, corrompre et se venger. Le peuple n’osait pas attaquer de front un si terrible seigneur armé de toutes les autorités imaginables; l’oreille du roi, le saint-office sous la main et le san-benito tout prêt, sans compter les Pères de l’Eglise et la morale évangélique, dont on fait tout ce qu’on veut, c’est trop à la fois : on donna un sobriquet à cet homme redouté, sobriquet fort étrange, que les rhétoriciens appellent une antiphrase ; quand on écrivit des vers contre lui, ce fut Sancho-le-Trapu (Sancho Pança ou Panza) qu’on le nomma. Or il n’était ni
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bonhomme, ni gros, ni riant, ni trapu, mais tout le contraire; il était avellanedo ou nado, selon le mot espagnol, « sec, ratatiné, ridé » comme « une vieille noisette; » c’est le mol que Cervantès emploie quand il nous annonce Don Quichotte à la neuvième ligne de son prologue, un hijo seco, avellanado, antojizado. »
Cet homme, Sancho-Pança Aliaga, avait beaucoup de pouvoir. Lorsque la vie sociale est compromise dans son essence et dans sa sève morale, comme cela est arrivé en Espagne après Charles-Quint, on voit les bons se retirer avec terreur devant les méchants, une prime odieuse accordée à la cruauté comme à la fraude, les intrigues s’enchevêtrer dans les intrigues, la faiblesse opprimée, la calomnie et le mensonge circonvenant les puissants, les pires frappant les meilleurs de coups mortels ; enfin les hommes tels qu’Aliaga triomphant dans leur bassesse, leur violence et leur malice. Il avait beau jeu, assurément. Le sanctuaire le protégeait.
Avide, vénal et corrompu, ce même Sancho Aliaga acceptait, en 1615, de Quévedo, dont nous parlions tout à l’heure, des présents considérables et secrets. Quévedo revenait d’Italie chargé de millions à distribuer à qui voudrait protéger les intérêts, chancelants à la cour, du duc d’Osuna, son ami. Aliaga eut pour sa part « des joyaux, des bijoux, des croix de diamant, des autels, des reliquaires et de l’argent, » ce sont les paroles mêmes de Quévedo dans son « Mémorial, » cité par M. F. Guerray-Orbe L A ce prix Aliaga se chargea de mettre dans la bonne route la conscience du roi (para que encaminase la conciencia del monarca).