Bibliothèque espagnole, T. XXIII, p. xux
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Plus tard, on le soupçonne, ce confesseur peu scrupuleux, d’avoir trempé dans le meurtre du comte de Villamediana, dont l’histoire, mal racontée par madame Daulnoy, adoptée sans examen par les critiques et même par l’exact et scrupuleux Ticknor, va nous ramener par un détour à Don Quichotte, à Sancho Panza et au confesseur Aliaga.
Ce comte, assez galant et poète, était amoureux, diton, de la reine, femme de Philippe III, fille de Henri IV. Il eut l’idée de paraître devant elle, dans un tournoi, couvert de « réaux » d’argent (reales) et portant pour devise ce peu de mots relatifs aux mêmes réaux : Mis amores son reales, a mes amours sont.royales (ou réaux).» La reine apparemment, et toujours selon madame Daulnoy, avait trouvé cette pointe très-pathétique, car un autre jour, se promenant dans une galerie du palais et sentant deux mains inconnues qui tout à Coup se plaçaient sur ses yeux, elle se serait écriée \ Ah t comte, que veut dire ceci ? — sans se douter que ce fût le roi et non Villamediana qui se trouvait derrière elle. Nous suivons le récit ridicule de madame Daulnoy, qui ajoute que Philippe III,’ par jalousie, fit assassiner Villamediana. Ce sont là des puérilités. Philippe III, mort en février 1B21, n’a pu tuer Villamediana, qui lui a survécu, et qui n’a succombé que vers la fin de la môme année, frappé d’un
oup de poignard par un assassin payé et inconnu.
Qu’il fût ou non l’amant de la reine, le comte se réiouit de la mort du roi, que devaient suivre la chute des favoris et celle du confesseur Aliaga. Sa joie éclata dans une pièce de, vers, où il n’épargne pas le confesseur Aliaga, affublé du sobriquet populaire de Sancho Panza. — « Il sera confessé à son tour notre confesseur Sancho — et notre inquisiteur sera soumis à l'inquisition, »
Sancho Panza elconfesor Del ya difunclo momrca.
Que sera, segun ke oïdo,
De Inquisidor inquirido,
De Confesor eonfesado!
Sancho le confesseur, vivement attaqué dans ces vers de Villamediana, a-t-il voulu se venger du poëte par un coup de poignard? Les contemporains l’ont soupçonné. Nous retrouverons dans la vie d’Aliaga plus d’une trace de vengeance ; il a attaqué, comme nous le verrons, et sans se nommer, le même Quévedo qui lui avait fait accepter tant de bijoux et de diamants de la part du duc d’Osuna, pour bien « acheminer d la conscience royale.
Cervantes, seize ans avant la mort de Villamediana, publiait Don Quichotte, cette histoire à double sens et en partie double de Sancho l’écuyer sensuel et du chevalier de la Manche, idéaliste efflanqué. Le succès de son livre n’améliorait pas son sort. Il ne vivait pas mieux, ne souffrait pas moins, et avait plus d’ennemis. Ses rivaux ne le ménageaient pas. Dans une comédie de Lope, jouée vers la même époque, l’héroïne demande à sa camériste ce qu’elle lit. « Don Quichotte! — Que Dieu « pardonne à l’auteur! Je m’en tiens aux belles ballades « du romancero ! » — Lope était plein de mépris. — « Votre Don Quichotte, dit-il ailleurs, n’est fait que pour « le poivre et la cannelle. Il s’en va par le monde , « enveloppant le safran bâtard, et il mourra sur un tas « d’ordures. »
Per il mu7ido va
Vendiendo especias y azafran romi,
Y, al fin, en muladares parara.
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Lope ne se doutait pas que Cervantès vivrait plus que lui; que, deux cents ans après sa mort, Don Quichotte serait familier aux plus ignorants et qu’à peine quelques doctes feuilletteraient de temps en temps son propre théâtre.
Éerivain de second ou troisième ordre, selon Lope, bon pour amuser les caméristes, Cervantès n’avait aucune place marquée dans la littérature contemporaine. L’école du «bon sens» le renvoyait à l’école du « non-sens, » qui en faisait autant de son côté. On le li-sait ; on ne l’estimait pas. II amusait; on ne le classait pas. Les gens de l’improvisation et de la fantaisie faisaient fi de sa simplicité. Les doctes et les académiques haussaient les épaules à ses discours légers. Un style si libre et si plein, si savoureux et si ferme, d’une allure si décidée et si moelleuse ne remplissait pas les conditions classiques ou romantiques du temps.
La môme injustice, à la même époque, avait frappé Montaigne et Shakspeare : — « Point d’invention chez Cervantès ! disait Lope. — Ingenio lego ! criaient les puristes ! — esprit bourgeois, roturier, laïque et sans méthode, sans bonne règle ni sévère doctrine ! »
Cervantès, pauvre et vieux, pliait humblement le front devant ces rivaux qui ne le valaient guère. Il convient dans ses dédicaces, où il se montre aussi digne comme homme que modeste comme écrivain, que ses livres ne sont pas complets; — que l’estime et la considération des lettrés, de los hombres que saben, lui sont refusées. La tombe ou plutôt la fosse obscure où il est descendu n’a pas reçu, môme de Quévédo, l’hommage d’un sonnet.
La conduite des deux frères Argensolas envers lui mérite d’être signalée. Ces deux frères étaient de race italienne. Fidèles à leur origine, ils brillaient par Télé-
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gance des mœurs et la culture ingénieuse des lettres; non-seulement ils tenaient dans leurs mains, et avec fermeté, les rênes du goût sévère et antique, mais, en faveur près du duc de Lémos qu’ils suivirent à Rome et à Naples, ils distribuaient les grâces aux lettrés. Les hommages en prose et en vers qui: leur furent adressés rempliraient dix volumes ; leurs obsèques furent magnifiques. Lope de Véga s’abaissait devant eux et reconnaissait pour maîtres suprêmes du goût ceux « qui, disait-il, « étaient venus apprendre aux Castillans à parler le a castillan le plus pur. » En effet, ils ont exercé une heureuse action sur les esprits qu’ils tentaient de ramener, malgré l’exemple de Lope, à la concentration, à la concision, à la pureté. L’un faisait bien les vers (Lupercio); l’autre était bon historien (Bartolomé). Ce n’étaient ni gens sans mérite ni gens sans honneur.
Lupercio et Bartolomé, â peu près comme Chapelain sous Louis XrV, administraient donc la gloire et la fortune des gens de lettres; ils avaient formé autour du vice-roi une petite cour poétique recrutée parmi les plus grands noms de l’Espagne. Cervanlès, qui était à bout de ressources, — cavalier, soldat, homme du monde et homme de sens, — y aurait fait bonne figure. Le duc de Lémos lui avait envoyé de temps en temps quelques aumônes. Mais Cervantès, par son mérite vraiment supérieur, avait blessé Lope et les Argensolas. Il voulait Tordre et la liberté dans les lettres comme ailleurs. C’était le moyen de se brouiller avec tout le monde.
Lorsqu’il supplia les deux frères de lui donner asile près du duc de Lcmos, il fut repoussé très-durement. Pauvre et fier génie! pensée indépendante sans caprice! libre et ferme raison qui déplaisiez à tous! esprit charmant et sévère, aussi courageux que votre épée! certes la
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sottise et la jalousie humaines vous laisseront mourir comme le voulait Lope, « sur un tas de fumier. »
Ou le confesseur Aliaga ou lim des Argensolas peuvent seuls avoir écrit la fausse seconde partie de Don Quichotte. L’un et l’autre étaient gens de cour, de robes différentes; — grands « mépriseurs » de la faiblesse et de la pauvreté; — portant les uns sur une bannière élégante, l’autre sur l’étendard du Christ, l’horrible Vœ victis! le cri des sauvages, des loups et des sociétés qui Qnissent. Le continuateur de Don Quichotte, lequel est-ce des deux? que prétendait-il? quelle était son intention? contraire, ou favorable? haine, ou justice?
Qui Cervanlès avait-il attaqué? C’est la première question à poser. L’attaquait-on? et qui l’attaquait? et sous quels rapports? de conduite, de talent ou de caractère?
A. qui donc Cervantès avait-il pu déplaire? qui avait-il blessé? à quel intérêt avait-il nui? à quels ennemis s’était-il attaqué? '
Hélas ! à tout le monde. A l'esprit étroit des municipalités, à celui des couvents, à l’inquisition, aux femmes romanesques, aux faux braves, aux faux mystiques, aux faux philosophes, aux dramaturges effrénés, aux poètes glacés, aux prosateurs pédantesques, aux corporations intéressées, aux coteries litlcraires, aux « quémandeurs» de dédicaces, aux fabricants de sonnets laudatifs, aux traitants rapaces, aux historiens agenouillés, — aux gens de Cadix qui, après la capture de leur ville par Essex,
s’étaient avisés de montrer du courage, Essex étant parti ; — aux gens de Séville qui s’étaient battus dans la cathédrale, inquisiteurs contre bourgeois, pour les honneurs du pas ; — aux gens de justice ; — aux gentilshommes de province; — aux commentateurs, annotateurs, micrologues, philologues de méchant aloi, théologiens érotiques, érudits de contrebande, écrivains de hasard, ouvriers de ténébreuses trames, et môme aux hommes de génie dans leurs excès et leurs faiblesses. Il n’avait pas épargné Lope de Véga. Monté sur le char de triomphe que lui fabriquaient ses contemporains, ce poëte pardonna-t-il jamais à Ccrvantès ces paroles si vraies : <r Je ne connais rien d’extra- « vagant, en fait de théâtre, comme de voir entrer à la « première’ scène du premier acte un enfant à la bavette « qui nous revient barbon à la seconde scène. » {Que mayor disparate puede ser en el sujeto que tratamos^ que salir un nino en mantillas en la primera escena del primer acto, y en la segtmda salir ya hombre barbado I) — Mots que Boileau a traduits :
Enfant au premier acte, et barbon au dernier !
Cervantès, qui disait de telles vérités à Lope, l’admirait. Dans ses vers et dans sa prose il vante ces prodigieuses* facultés et le luxe stérile qui les jetait à tous les vents. Cervantès estimait les choses ce qu’elles valent, rien de plus. 11 usait de son jugement et ne le prosternait pas : voilà son crime. Les hommes, en général, pardonnent la satire et abhorrent la vérité. Ils admettent bien qu’on les outrage ; ils ne souffrent pas qu’on les juge.
Et je voudrais savoir comment el senor Monicongo,
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académicien d’Argamasilla, sans doute quelque grave et puissant docteur, el senor Tiquiloc, de la même société d’Argamasilla, el le grand Paniaguado, de la même ociété, auraient pardonné à Cervantès d’avoir mis à la place qu’ils méritent leurs éloges fastidieux et leurs sonnets interminables, si agréablement parodiés à la fin de la première partie de Don Quichotte ? Et Sancho Panza (le peuple donnait ce nom au grand inquisiteur maigre, comme le prouve don Caïetano Rosell {Biblioteca espanola, tom. XLV) a-t-il pu lui pardonner d’avoir appliqué à son valet le sobriquet qui lui appartenait, Fray Luis Aliaga, confesseur du roi ! Enfin, à supposer (ce qui n’est pas du tout prouvé, mais ce qui peut bien être) que Cervantès ait dédoublé le confesseur, et que, prenant d’une part le nom de Panza pour en faire son aimable et sensuel écuyer, il ait d’une autre copié sur place la physionomie sèche {avellaneda) et le long squelette du grand inquisiteur pour en faire son chevalier de la Triste figure, — pensez-vous qu’Aliaga ne lui ait pas gardé rancune? Je vois grossir et s’élever jusqu’au pauvre homme la marée montante des lâchetés, des ridicules, des turpitudes, des rancunes, des bassesses que le moraliste dérange; celle aussi des sourdes inimitiés, des Jalousies el des colères honteuses qui n’osent pas se trahir, mais qui agissent.
Qu’avait-il à opposer à ce flot? Son talent, son cou-; rage et sa pauvreté.
Toutes les portes se fermaient sur lui. Le plus grand homme de son temps, rival de Shakspeare et de Montaigne, en était le plus malheureux comme le plus courageux.
Remontons donc à l’époque où Don Quichotte germa dans l’imagination du vieux soldat de Lépanle, et même
quelques années plus haut. A soixante ans, après s’être moqué du courage des Gaditains et des guerres intérieures sévillanes, il parcourt la province de la Manche et recueille les redevances appartenant à un couvent ; c’était là un chétif emploi. On le met en prison. Les commentateurs s'ingénient à dire pourquoi. Ils n’en savent absolument rien. Déjà on l’avait emprisonné à Séville en 1597, comme débiteur d’une trentaine de francs envers le fisc, et probablement les Argamasîllains avaient contre lui quelque grief de même espèce. Là' il conçut Don Quichotte, comme il le dit lui-même, se engendro en una carcel. Que sa sœur qui l’avait déjà racheté prisonnier l’ait tiré de peine, ou que le duc de Lémos ait jeté de loin quelque aumône à cet effet, c’est ce que l’on ne sait pas; mais nul de ses confrères poêles n’apparaît dans l’histoire de sa libération. Ils avaient bien autre chose à faire ; il leur fallait flatter les Argensolas qui disposaient des grâces ; se détruire mutuellement en se faisant la révérence, et rester dans les sapes laborieuses de leurs intérêts, de leurs jalousies et de leurs haines.
Cela se passait vers 1002 ou 1603, la date n’est pas très-certaine. En 1604, le manuscrit de Don Quichotte (première partie) est achevé, et l’on retrouve Cervantès à Valladolid, si pauvre encore qu’il habile avec sa sœur une des sombres ruelles où les galants, dans l’espérance d’échapper à la police, se saluaient à coups d’estocades, et souvent laissaient leurs cadavres. Il avait recueilli cette même sœur veuve, laquelle n’était pas plus riche que lui; elle travaillait à la couture et raccommodait des bas pour vivre. Le frère établissait les comptes et rédigeait les factures des serviettes ourlées et des mantilles remises à neuf; il existe un de ces documents curieux, que Pellicer a imprimé dans sa Vie de Cervantès. Plu-
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sieurs années auparavant, quand le frère était en Algérie, en 1680, prisonnier des Arabes (on disait plus glorieusement alors ; « esclave chez les Maures »), cette sœur avait tout vendu pour le racheter. Frère et sœur traînaient misérablement de cette façon leur vie obscure; — la sœur raccommodant ses mantilles, — le frère raccommodant les procès lorsqu’il en trouvait à raccommoder, prêtant sa plume aux demoiselles qui ne savaient pas écrire, et faisant de son grenier « rendezvous de plaideurs, agence d’affaires » et cabinet d’écrivain public. Il était à ce titre connu dans le quartier et même sous des rapports assez défavorables, puisqu’un document judiciaire qui existe le désigne comme un homme chez qui vont toute espèce de personnes et qui prête sa plume aux autres : « hombre que escribe y trata négocias. » On le considérait si peu, qu’un de ces cada- , vres dont nous parlions tout à l’heure étant resté dans la rue, on mit tout bonnement Cervantès en prison, dans l’espoir d’obtenir de lui des renseignements. Je sais que les commentateurs, fidèles à leur habileté ingénieuse, expliquent cette circonstance par la sévérité de la loi espagnole. Je les prie de me dire si ces sévères alguazils auraient inquiété un écrivain bien en cour; — s’ils auraient été chercher Quévedo chez le duc d’Osuna, Lope de Véga dans son magnifique verger, les frères Argensolas dans le palais du vice-roi. On relâcha bientôt Cervantès, et les censeurs, tant ecclésiastiques que civils, lui donnèrent licence de publier Don Quichotte. Le livre parut en 1605. Commencé dans la prison d’Argamasilla, sans doute les dernières épreuves en furent corrigées et relues dans la prison de Valladolid.
Il est vraiment curieux de voir Don Quichotte partir de si bas lieu. Ce prisonnier qui « n’avait pas plus d’écqs
que d’amis », il le dit lui-même, est un bien petit personnage et bien hardi, pour attaquer en face l’armée hostile que nous avons vue en marche tout à l’heure ; — vices du présent et ridicules du passé. En effet les lecteurs, le public, le rire et le sourire universels, le passé vaincu, la fausse chevalerie mise au tombeau, les dix éditions successives, ne procurèrent à Cervantès ni considération, ni argent, ni estime. Ses biographes ont peine à le suivre, tant il changea souvent de domicile entre 1605 et 1613. Dans un assez médiocre poème, le Voyage du Parnasse, publié vers cette époque, il se justifle d’être hâbleur et mauvaise langue ; — il reproche à ses ennemis de transformer le moraliste honnête en ennemi universel ; il se plaint doucement (c’est sa coutume), 'et raconte, avec cette gaieté triste qui a tant de charme et de dignité, son extrême détresse. — « Si tu n’as pas de lit, double ton (I manteau et couche-toi dessus, » lui dit Apollon qu’il rencontre. — « Mais je n’ai pas de manteau I — Je ne n t’en vois pas de plus mauvais œil pour cela, » répond le dieu. Un homme de si bonne humeur, si indulgent pour autrui, si brave et si gai dans l’infortune, ne donne guère de prise à la haine. Alors on lui reprocha d’être trop gai, de ne ressembler à personne; puis, d’être trop brave, — fanfaron, moqueur, insociable, important, impertinent, — que saisrje?et de mauvaises mœurs, et de foi suspecte par-dessus le marché ! Il était pauvre. Quand il publia ses beaux contes, il eut soin de les intituler Nouvelles de bon exemple (ejemplares), par précaution. Quel bon exemple trouvez-vous donc, honnête Cervantès, dans tes plaisantes friponneries de votre Rinconete, dans le récit piquant de Vllustre Fregona, ou dans les poétiques aventures de cette charmante bohémienne? Je sais votre réponse. Il fallait bien vous mettre en dé-
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fense ; et la prison à soixante-cinq an» n’est pas douce. Frère Aliaga que nous allons voir reparaître, Sancho le terrible, Sancho maigre, ne plaisantait pas. Que faire d’ailleurs, si ce n’est des contes? Les Argensolas lui barraient le passage du côté du duc de Lémos. Le théâtre lui était fermé par le grand Lope, comme l’atteste la préface des Entremeses, où l’auteur de Don Quichotte avoue qu’il n’a pas pu faire jouer ses pièces et qu’il a eu de la peine à trouver un imprimeur ! L’auteur de Don Quichotte sans éditeur 1
Cela n’est que trop vrai. Ceux qui ne remontent pas aux sources originales, qui s’en tiennent aux biographies mal réchauffées, qui dédaignent les vieux documents, qui ne lisent pas les notes, les préfaces, les dédicaces, et qui ne veulent pas secouer cette'menue poussière pleine de petites perles Unes, ignorent ces choses qui sont l’histoire littéraire elle-même. Aussi remercié-jeM.Germond Delavigne de son curieux travail en faveur des ennemis de Cervantès. Je ne saurais prouver aujourd’hui d’une manière complète la conspiration des sots et des méchants contre ce grand cœur; l’organisation de leurs batteries contre le moraliste, ni même l’honorable et courageux isolement où il vivait avec sa sœur à laquelle il payait sa vieille dette, si je n’avais lu et relu la continuation de Don Quichotte parle prétendu Avellanéda, en espagnol et en français. Sans un mauvais couplet de chanson composé par certain poète saragossais inconnu, je ne pourrais pas démontrer que l’auteur de cette suite et de la préfhce, le vengeur de la société et de la foi attaquées, celui qui a recueilli soigneusement et mis en gerbe tout ce que l’on pouvait alléguer contre le satirique, c’est Sancho, — Sancho le maigre, — Aliaga, confesseur du roi, chef de l’inquisi-
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tion, grand ennenai des poëtes, adversaire caché du jeune Quévedo qui débutait, comme de Cervantès qui se mourait. Mais n’anticipons pas.
La suite de Don Quichotte était impatiemment attendue. Le public n’a d’autre loi que son plaisir, et se détermine par son instinct, comme font les masses. Il lui est indifférent que les hommes du, pouvoir soient mécontents; — que le grand Tiquitoc se fâche et que le philosophe sérieux Monicongo se ligue contre l’humoriste Cervantès avec le furieux Paniaguado. Ce public n’est pas un vieillard si fou qu’on le dit, et il jugerait les causes passablement bien, s’il avait une voi.x au lieu de dix mille, et si les secrétaires qui se chargent de recueillir ses sentences ne profitaient pas de ce qu’il est aveugle pour les falsifier.
Notre homme de génie Cervantès, errant et vieillissant, toujours d’un grand courage, d’une imperturbable bonne humeur, et répondant aux haines par le silence (ce qui les irrite), se mit en devoir de satisfaire le public, et lui annonça en 1613, dans la préface des Novelas, qu’il allait terminer ce cher Don Quichotte. Comme tous les humoristes, il avait laissé- pour cela des pierres d’attente à la fin de la première parlifi ; il voulait reprendre à son gré ou quitter à son loisir cette œuvre de sagesse et de folie. '
Ce procédé, qui n’aurait pas convenu à une œuvre de science, convenait seul au poëte observateur. Les gens qui saisissent et pénètrent profondément non ce que la vie et l’humanité ont de régulier ou d’abstrait, mais ce qu’il y a en elles de mystérieux, d’étrange et de complexe, ne procèdent pas comme géomètres. L’œuvre didactique de ceux-ci enseigne et démontre ; elle est rectiligne; l’œuvre d’expérimentation philosophique des
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autres ne découvre et n’enseigne que l’humanité imparfaite, flottante — et Dieu seul parfait; — .avec eux, c’est toujours à recommencer et toujours à finir, comme avec l’amour et la mort. La Bruyère, Montaigne, Pascal, Saint- Simon, Shakspeare, Cervantès, Molière lui-même n’ont pas de limites et ne sont pas amoureux des dénoûments. Ils savent qu’il y a toujours quelque chose au delà des systèmes; ils aiment mieux la source vive qui s’écoule et se perd en bruissant que le bassin où les eaux s’arrêtent esclaves. Les Sermons de Bossuet ne se terminent guère; Saint-Simon eût jusqu’à l’éternité écrit des Mémoires et Mme de Sévigné des Lettres ; les Essais de Montaigne pourraient avoir vingt volumes; ce dont se réjouiraient fort ceux qui, tout en estimant l’ordre au plus haut prix, lui imposent la condition de s’appliquer à la vie, les amateurs du vrai, ceux qui préfèrent à l’écorce la sève, à la formule la substance.
Quoi qu’il en soit, à la fin de la première partie le brave chevalier est encore en route. Il est allé, dit-on, assister aux joutes de Saragosse. Le fait est douteux; mais on l’affirme, et l’on trouvera des clartés là-dessus et sur ses exploits nouveaux dans une caisse de parchemins gothiques (gothiques ! l’abominable anachronisme!) que les savants d'Argamasilla soumettent à leur analyse. Les déchiffreurs , — dit Cervantès qui se moque, — déchiffrent ; leur tâche est difficile. Un jour leur profonde érudition, à grand renfort de bésicles (comme disait l’autre railleur moins indulgent et moins malheureux, Ihibelais), saura en venir à bout. Déjà les vers pour Dulcinée et pour le Grison, — et les sublimes inspirations du Caprichoso (un lyrique), sont rendus à la lumière ; il y a là des éloges, des épitaphes, des « sonnets et des sornettes » que le charmant philo-
sophe nous communique ; — trois pages ravissantes ! Il se moque de tout, et, on le voit bien, de ses ennemis comme de ses amis. Parviendra-t-on à retrouver le reste? On s’y emploie; le caractère est bien usé. « Esta carco~ mida la letra. » On a livré la caisse à un grand homme f qui, à force de veilles, finira peut-être par restituer l’original. On assure que la chose est faite, tiénese noticia que lo ha hecho ; et là-dessus Cervantès laisse son lecteur dans l’espérance de revoir don Quichotte à sa troisième sortie : con esperanza.
Voilà le lecteur bien alléché. C’est surtout un être curieux que le lecteur, et qui veut savoir « ce qu’est devenu don Quichotte;» il répondra certes à l’appel quand on viendra lui dire que tout est retrouvé, et que les grands érudits ont fini leur travail. J’admire M. üermond Delavigne de voir ici une invitation et une concession faites par Cervantès à quiconque prendra la plume pour continuer Don Quichotte. Soit que M. Germond Delavigne applique mal à propos les règles des sciences exactes et de la logique pure aux sinuosités lumineuses et aux profonds éclairs de l’humorisme ; — soit, ce qui est plus probable (M. Delavigne n’est pas un esprit vulgaire), qu’il cède, pour son divertissement, à ^ certains penchants littéraires de ce temps-ci: — résurrection des morts, destruction des renommées, paradoxe hardi, subtile nouveauté, complète indifférence, — il se trompe ou il nous amuse, et très-assurément d’une manière ingénieuse. « Quel mal fait donc le pauvre conti- « nuateur? dit-il. Il ne blesse pas Cervantès et ne lui « porte pas préjudice. Il lui rend hommage. Vous voyez « que cet homme de soixante et dix ans, usé, malade et « dénué de secours, ne finira pas son œuvre; le conti- « nuateur est donc blanc comme neige. C’est la posté-
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« rité qui se montre injuste; ‘elle adore ses fétiches, les a gens de talent qu’il est bon de mettre un peu par terre.
«( Ce sera une « leçon » vraiment, comme on disait en « l’an de grâce 1848 ! »
n — Mais, répondrait Cervantès, je n’ai pas de man- «teau! Le public, une fois sa curiosité bien ou mal ' « assouvie par le continuateur, ne voudra plus lire ma « seconde partie, qui viendra trop tard. Il me vole. On «I ne couvrira pas mes vieilles épaules. Si Dieu me donna « quelque talent, vous me le faites bien payer. J’ai faim,
« j’ai froid ; laissez-moi mon Don Quichotte, mon enfant,
(I qui fa m’aider à mourir plus doucement, après une V vie assez dure ! »
Or, voici un troisième interlocuteur, — Fray Luis Aliaga en personne, qui vient rabattre les grands airs de Cervantès et réduire ce pleureur au silence : « — Que « dit ce fanfaron (s’écrie Aliaga, ou celui qui a écrit la « Préface (lig. 6) de la Suite), dont le ton est si provo- « quant (lig. 7) et dont l’orgueil paraît si bien dans ses « préfaces (lig. 8)? — ce bourru mélancolique (pag. 4,
« lig. 19) à qui il faut passer un peu de son humeur har- « gneuse, de son impatience, de ses irrégularités et de .«ses humeurs (ib.), puisqu’il s’est fait mettre sous les « verrous, et que ces (pag. 4, lig. 47) yerros de carac- « tère (défauts) viennent sans doute des autres hierros de « son cachot (barres de fer) ! »
Ce jeu de mots est beau et chrétien ! — « Qu’il se «taise donc, le mauvais railleur {satirico, mot qui « n’a pas en espagnol le sens du mot satirique), ce O manchot qui prétend avoir fait des contes moraux; —
« iis sont très-immoraux, mais ne sont pas sans esprit, a (Pag. 1, lig. 10). Si son Don Quichotte amuse, c’est « qu’il a eu de très-bons matériaux sous la main... sous
«sa « main » unique, entendez-vous? car il n’en a «qu’une; il a plus de langue que de bras. » (Et Aliaga se dit encore que cette seconde plaisanterie contre le manchot est des meilleures !)
Je cite les paroles expresses, fidèlement traduite», de cet abominable personnage qui n’était pas un sot, tant s’en faut, et dont l’intelligence s’appliquait à détruire le génie et à satisfaire méthodiquement ses haines. Qu’y a-t-il de plus désagréable à la foule que l’isolement et la misère? Aussi dit-il de Cervantès: — « Le voilà vieux, « cet homme, cassé, ruiné comme le vieux château de « San-Cervantès, et si maltraité par les ans que tout lui « pèse, lui et les autres. — Pas d’amis, pas un seul qui « ne tienne à déshonneur de lui prêter son nom pour « autoriser et annoncer les livres qu’il publie ! Moi, ce « dont il enrage, j’en trouve tant que j’en veux. » — L’homme en crédit et le jaloux viennent de se trahir. Tartufe va se montrer: — « Pourvu qu’il n’aille pas at- « taquer la foi, du fond de sa retraite, s’écrie-t-il avec K une sourde menace ! Il m’a bien attaqué moi, ainsi que « le grand Lope, ce génie reconnu et universel, admiré « des étrangers , et de plus ministre du saint-office , « lequel a écrit des drames avec grâce et sévérité, coramq « un vrai ministre du saint-office qu’il est ! u Vient ensuite un petit sermon sur la charité en douze lignes, tirées de saint Thomas et des Pères, avec citations trèsexactes.
C’est plusieurs mois après la déclaration de Cervantès et après sa promesse de terminer Don Quichotte que parut (en 1G14) cette belle préface. La douleur du vieux poëte dut être grande et sa colère aussi. On le montrait au doigt comme un invalide incapable désormais, sous la remise, soupçonné d’hérésie, ennemi du grand Lope, indigent,
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usé, envieux et déchu. On ne se contentait pas de cela; on lui enlevait les chétifs bénéfices qu’il se promettait encore. Que d’honnêtes cœurs se soient indignés et que le vrai père de Don Quichotte ait trouvé des défenseurs, cela, en vérité, n’est pas surprenant ; grâce à l’estimable colère d’un poêle saragossais, nous savons aujourd ’hui qui était Avellaneda ; — c’était Sancho en personne, le maigre confesseur que nous retrouvons ainsi désigné par Villamediana sous le même nom. Le Saragossais, prenant la défense du vieillard outragé, dit à Sancho le confesseur que pour sa belle œuvre il mérite les étrivières de la main du bourreau.
A Sancho Panza estudiante,
Official O paseante,
Cosa ju.ita a mi talenfo,
■ Le dara il verdugo ciento Cahnllero en Rosinante.
Littéralement: « A Sancho Panza le lettré, avec ou «( sans emploi public, et comme il le mérite, le bourreau « donnera cent coups de verges pendant qu’il chevaii- « chera Rossinante. »
C’est donc bien Sancho-Aliaga que, dès l’an 1614, avant la publication de la seconde partie du Don Quichotte par Cervantès, on regardait comme coupable de la continuation. Je ne sais si le confesseur du roi avait pris beaucoup de peine à se cacher. Cervantès, malgré sa colère, le ménage autant qu’il peut, semble savoir qui il est; le nomme seigneur; et espère qu’après avoir fait une si mauvaise action, «ce seigneur en aura quelque « repentir» : paroles aussi prudentes que Cervantès, justement indigné, pouvait les écrire.
Un an après, Aliaga, toujours du fond de sa caverne, tapi dans l’ombre, protégé par le pseudonyme de don Juan Alonso Laurelès, commença une nouvelle chasse contre le talent. Lejeune Quévedo s’annonçait comme l’héritier de Cervantès. Aliaga se mit à la poursuite de Quévedo, et on le reconnut cette fois encore, à quelques locutions spéciales, à la suppression des articles, à des tournures rustiquement insolites et aragonaises, que les philologues espagnols, et particulièrement don Caïetano Rosell, ont dépistées, mais dont mon incompétence en cette matière ne peut rien dire. Le titre du nouveau pamphlet, au surplus, révèle son homme, et trahit un critique d’espèce peu commune, habitué à se servir d’instruments judiciaires ; ce n’est pas le blâme littéraire ou l’ironie, c’est la « vengeance », la venganza qu’il appelle sur la tête du jeune et brillant Quévedo (Venganza de la Lenguaespanola, 1615). Même pour un étranger, ces deux tristes et rares bouquins pseudonymes produisent l’effet de deux jumeaux, tant l’analogie des tournures et la similitude du mouvement et des idées y sont frappantes : deux gouttes de flel ne se ressemblent pas davantage; deux pamphlets du père Garasse ne sont pas plus reconnaissables à la brutalité du ton et de la verve pédantesque. Plus tard encore, en 1620, lorsque, soutenu par quelques amis (c’était un grand faiseur de trames), Aliaga, du fond de son exil, pousse et précipite Quévedo disgraciédanslecachotoùQuévedopensa mourir; un troisième bouquin du môme style sort de la môme plume, — on le reconnaît même au litre; il est intitulé aussi El Tribunal de lajusta venganza, «Tribunal de la juste vengeance, » livre où les formes sacramentelles de l’inquisition sont appliquées fort agréablement à la critique littéraire. Nous en reparlerons un jour, quand nous nous
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ESPAGNE
occuperons du malheureux Quévedo, cet autre [moraliste, la seconde proie de ce chasseur.
11 paraît avoir eu pour les peintres de mœurs, pour la pensée, l’observation et la philosophie, cet Aliaga, — surtout pour 1a libre et vive puissance du talent, — la répulsion que font éprouver les bêtes innocente^à certains reptiles. Était-il sans esprit? et qu’est-ce que cette fameuse Suite, si cruelle à Cervantès ? C’est l’œuvre d’une créature venimeuse, non d’un imbécile. Il sait conter. Il a de l’invention. Il justifie bien ce que disait un des plus profonds esthéticiens de ce temps-ci, — « que le « dernier manœuvre irlandais, avec trois verres d’eaua de-vie dans le cerveau, est plus fécond en inventions H singulières que Shakspeare ou Dante. » Il combine vigoureusement ses effets; il suit nettement, servilement, avec résolution, le dessin ébauché sur le canevas de celui qu’il dérobe. En passant, il sait flatter ceux qui donnent et dénigrer ceux qu’il ne craint pas. Il est même assez habile pour inventer et placer dans son livre une fête magnifique, à laquelle assistent les puissants, les gens de cour et le roi lui-même; chacun y a sa niche d’or et y trône comme un petit saint. Esprit servile, vivacité intéressée, active brutalité, âme incomparablement grossière, capacité d’astuce assez noire et assez rusée; — il dédaigne la philosophie.
Son Sancho est un bipède vorace et stupide ; son bavard Don Quichotte meurt comme il le mérite, dans une maison de fous. Cependant on voit qu’Aliaga connaît le monde, qu’il en a visité les sommets, les bas-lieux et les repaires. Il cause, sinon avec goût, du moins avec audace; il crée, il arrange, il marche; mauvais auteur, après tout. La lumière du style ne colore jamais et ne vivifie aucune de ses créations; — squelettes, maquettes.
vaines charpentes, elles attendent le rayon d’amour et de vie, et l'attendront toujours. Trouvant sa place prise, ces préparatifs faits et ces dispositions dressées, Gervantès s’est amusé à relever une à une les inventions de son voleui*; — chapitre par chapitre, aventure par aventure; — l’homme de génie a suivi le fourbe pour l’écraser; — et les marionnettes, et le tournoi, et le séjour chez la duchesse sont de l’invention d’Avellaneda. — Cervantès les a créés de nouveau. C’est une des plus aimables curiosités de l’histoire littéraire que de voir les fleurs éclore sur cet espace aride, le riant soleil de Cervanlès tout féconder ; l’ignoble devenir charmant ; le suranné, gracieux; le grossier, délicat; — magie incomparable, que l’on nommera style si l’on veut employer ce mot pour exprimer ce que le génie humain a de plus intime et de plus brillant.
Des gens de beaucoup d’esprit, Lesage compris, attribuent plus de mérite à Fray Louis Aliaga qu’à Cervantès. Leur grand cheval de bataille, c’est qu’Avellaneda est fort raisonnable, plus raisonnable que Cervantès ; ils aiment la logique imperturbable et (comme dit le plus habile de tous) la ligne mathématique suivie par le continuateur. Il est plus sérieux; il va tout droit, il ne flotte pas au hasard, il est résolu et net, il fait mieux son plan, il charpente mieux, il tient mieux son compas. Il aligne, équarrit, arrondit, suppute, calcule, déduit avec une incomparable supériorité. Son Sancho est un, — permanent, tout d’une pièce, consistant, « sibi constatn , bavard, toujours bavard, de bon appétit, et meilleur que chez Cervantès, grossier et toujours grossier, un vrai rustre et toujours rustre. Le fou don Quichotte ne s’avise pas non plus chez cet Avcllaneda, écrivain logique, de devenir le sage don Quichotte. Rêveur de nature, idiot
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par éducation, fou « par bécarre et par bémol, » il rêve incessamment, et nous ennuie pompeusement. On le berne, il s’applaudit d’être berné; c’est là tout son rôle. Superbe type dont Avellaneda est charmé ! modèles complets ! Kt voilà le génie ! c’est l’ordre.
M. le secrétaire de Sa Majesté très-catholique, Martiano y Luyando, entre à ce sujet dans des extases qui font honneur à sa moralité et à sa sagesse. O la splendide carrure des personnages ! O la belle administration! Oies caractères superbement tracés! O génie! ô logique!
Logique et mathématique, c’est le mot de la grande énigme, de la philosof)hie, de la poésie, c’est le monde! L’homme est un chiffre, ou plutôt c’est un X. Un bon calculateur écrira quand il voudra l’Iliade et Don Quichotte ?
Quelle maladie morale a donc pu persuader à quelques esprits que la rigueur de l’abstraction mathématique est identique à la poésie et à l’étude de la vie? Erreur fondamentale, qui ne peut que nuire et à la grandeur des sciences exactes en les détériorant et les abaissant, et à la philosophie comme au maniement des affaires qui ne s’accommodent pas d’une perfection abstraite. Ce secrétaire de Philippe V se trompe: — Montaigne, — Shakspeare — et Saint-Simon n’adoptaient pas l’abstraction de l’absolu, mais l’étude de la très-irré-” gulière et incomplète humanité, de l’homme « flottant et divers. » Ils voyaient mieux que vous.
Don Quichotte et Sancho, — comme les personnages de Saint-Simon, sont complexes et mêlés, mais vrais. — C’est « l’homme flottant et divers. » La haute raison du rêveur don Quichotte touche à la plus haute folie. Ainsi Algernon Sidney le stoïque, prêt à mourir pour sa patrie, est pensionné en môme temps par Ltïuis XIV. Ce
que vous reprochez amèrement au Sancho Panza de Cervantès, — une finesse extrême alliée à une extrême simplicité, — c’est l’homme encore. Sortez donc de votre cellule, descendez dans la plaine ou gravissez la montagne, passez en France si vous voulez; la première cabane, je ne dis pas de Normandie, mais de la Brie, vous montrera des échantillons de ces petits Sanchos que Dieu fait par milliers»; la même malice alliée à la môme bêtise. Sachez que l’absolu n’est pas de ce monde, et qu’il faut renoncer à extraire la racine carrée de l’humanité.
Est-il un phénomène moins géométrique, plus complexe et plus étrange que de voir la loyauté, l’honneur, la simplicité, la probité de Cervantès, accusés de mensonge, de hâblerie, d’impureté et peut-être d’improbité, seulement parce qu’il était revenu pauvre de ses guerres, qu’il avait pris soin de sa sœur, qu’il voyait clair et qu’il gênait les autres? Quelle prodigieuse énigme aussi que cet Aliaga! — enragé contre tout moraliste, — et 1e lioursuivant à travers champs et forêts, gueule béante, langue pendante, comme un chien suit sa proie! Il fait la chasse à Cervantès; ni la robe du prêtre, — ni les adorables préceptes de l’Évangile,. — ni la charité sainte qu’il prêche, n’y font rien. La nature l’emporte. Il faut qu’il accable le moraliste.
Cervantès est (selon Aliaga) « bizarre, inconstant, sans (I persévérance, incertain, colère, peu généreux, plein de (I dépit et d'aigreur, fécond en diatribes, un esprit chagrin <( et enfiellé, sans atticisme, habitué à faire mille victimes « de ses boutades, inexact, illogique, décousu, sans inven- « tion, continuatetir impuissant de son propre Don Qui- « chotte, auteur trop vanté d’un recueil déplaisantes aven « tures, facile à démonter et à dépayser, l'objet d’un féti-
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« chisme ridicule, esprit léger, frivole et vagabond, copiste « servile, gonflant ses chapitres d'air et de phrases battues, « entassant les idées incorrectes et les plans mal élaborés; O — plagiaire qui mêle aux élans pleins d'acrimonie (sic) « d’une préoccupation jalouse les récits incolores d'une « verve qui s'éteint l » C’esl là Cervantes !
Vous voyez bien qu’Aliaga, celui qui parle ainsi, le continuateur de Don Quichotte, mérite seul l’estime I Laissons le génie sur son trône ; que serait l’humanité sans lui ! Ne réhabilitons pas les infâmes ; les bons pendant la vie ont assez de peine à se défendre.
Le Trésor du 7'hédtre espagnol de don Eugenio de Ochoa ne contient que deux drames de Cervantès : la Numancia, tragédie ; le Bavard et la Bavarde (los dos Habladorcs), intermède. C’est en vérité trop peu.
Cervantès a laissé la trace de son génie empreinte sur toutes ses créations, une trace brillante et profonde. Nul entre les modernes, par le jet naïf de la pensée, la profondeur lucide de l’inspiration, la bravoure et la franchise des opinions opposées à la mode contempo’ raine, l’accord ou plutôt l’identité de l’idée et de la forme, ne se rapproche autant du grand Aristophane, le plus complexe, le plus éminent peut-être des poètes de l’antiquité grecque. Ce sont tous deux des philosophes. Ils ne prétendent pas à ce mérite et ne s’en doutent guère. Voyant déchoir la société de leur temps, ils refusent de la suivre sur la pente qui l’entraîne et la précipite. Leur rôle est héroïque et involontaire. Vivants, on les traite de bouffons agréables qui amusent le lec-
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leur ou l’auditeur, et auxquels on pardonne leurs fantaisies. On leur préfère Gorgias ou Villaroël. Aujourd’hui le C/eon d’Aristophane nous semble plus historique que les discours d’Isocrate ou d’Isée; et nous reconnaissons plus de saine raison et de philosophie dans le merveilleux Don Quichotte que dans le De Matrimonio de Sanchez.
Gervantès, dont la vie n’a été qu’une série d’héroïques contre-temps supportés avec une bonne humeur incomparable, ayant trouvé sur sa route, et comme en travers, Lope de Véga, auquel un drame coûtait une nuit, et dont toutes les pièces réussissaient, fut obligé d’abandonner le théâtre pendant vingt-sept ans. Devenu vieux, et tout étonné du succès de Don Quichotte, — qui est sa vraie comédie et le libre théâtre de sa pensée ; — ayant d’ailleurs besoin d’argent, — « il tira de sa maille (dit- « il dans sa préface), ses anciennes comédies qu’il avait « travaillées dans le silence, » mais pour lesquelles il n’avait plus trouvé placement ni chez les éditeurs ni chez les directeurs. « C’est pourtant moi (ajoute-t-il « avec une naïveté de grand homme) qui ai fait faire le « premier pas à notre comédie. Je suis bien obligé de « n’ôtre pas ici tout à fait modeste. Avant* moi, il n’y Il avait pas de caractères au théâtre, seulement des bar- « bes postiches. Je voulus que les pensées de mes per- II sonnages sortissent du fond de leur esprit, et que du « fond de leurs âmes leurs passions se fissent jour. Je fus a très-applaudi ; mes vingt ou trente pièces firent leur « chemin, sans recevoir de concombres et de pelures «■ d’oranges. »
Voilà le ton de Gervantès ; gaiement caustique, rompu au train du monde; et que rendent si piquant et si touchant une résignation sans faiblesse et une douceur
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d’âme invincible; style particulier, né d’un caractère unique, style qui n’appartient qu’au seul Cervantès. Une saveur d’héroïsme souriant émane de cette vie froissée et de cette bonne et grande âme. Cervantès raconte ensuite que Lope l’a supplanté, que le théâtre a été fermé pour Cervantès, et qu’un fameux confrère, « homme de génie « en titre et patenté, » a dissuadé le libraire d’acheter ses œuvres, parce que « Cervantès a quelque talent pour « la prose et n’en a aucun pour les vers. » Enfin s’étant enhardi et ayant tiré les comédies du vieux coffre, puis ne les ayant pas trouvé trop mauvaises, il lésa offertes à un honnête éditeur qui en a bien voulu; il en a touché le prix avec délices {gusto) ; et il désire fort que le lecteur soit de son propre avis (de l’avis de Cervantès), et non de celui de son terrible juge et confrère.
C’est ce théâtre oublié en Espagne, ignoré en France; — théâtre dont Ticknor {Spanish Literature) et même Schack {Geschichte, etc.) avaient rendu un compte insuffisant, — que M. Alphonse Royer a remis en lumière, en traduisant, avec une exactitude et une vivacité tout à fait dignes de l’original, les singulières comédies de Michel Cervantès, ses intermèdes et sa Numanee. Les intermèdes surtout offraient au traducteur des difficultés prodigieuses. Rien de plus vif, de plus piquant, de plus salé; mais c’est de l’argot, et de l’argot du xvi® siècle.
Quant à Numanee, si vous aimez Eschyle, vous comprendrez la beauté, même la sublimité épique de celte création nationale et vengeresse. Aristophane vous plaîtil? Lisez les intermèdes de Cervantès; entrez dans ce monde de gueux et de vagabonds, fils d’une société qui se dissout, qui se rue en toutes sortes de voluptés, qui est encore très-brillante, mais qui se couvre, comme les antiques chênes, de végétations parasites; société deve-
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nue trop paresseuse et demeurée trop orgueilleuse pour les émonder et les corriger. C’est le vrai théâtre de la bohème, mais de la bohème vraie; je ne jure pas qu’il vous édifie beaucoup; il vous amusera et vous instruira certainement.
L’état moral de l’Espagne, au moment où Élisabeth et Richelieu, de 1580 à 1640, allaient lui enlever sa suprématie, y apparaît dans toute sa vérité, j’allais dire toute sa nudité. Comme on est riche et que l’on compte sur les galions d’Amérique, on n’a plus aucun goût pour l’activité de l’esprit, et l’on ne tardera pas à perdre l’habitude de toute industrie. Alors va commencer une ère espagnole nouvelle ; un monde immobile va éclore, où cinquante et cent ans après, comme le voyageur Aarsens et mademoiselle de Lannoy le rapportent, on ne pourra plus trouver de boulangers et de pâtissiers, à peine un domestique; une société morte, enfermée dans son étui , dans son cadre , dans sa coque ; de celles que Pascal n’aimait et ne voulait pas; où le géomètre porte étiquette de géométrie, et le poète de poésie; où chacun est marqué, classé, authentiquement enregistré à son rang ; le duc de Lemos comme divin, Cervantès comme bohème, et Lope comme sublime.
Ces gens ne sortent pas du convenu ; c’est leur seule loi. Personne ne bouge et nul ne peut, faute de vie, se détacher de son écriteay. Ces classifications sont commodes aux civilisations paresseuses — favorables à la noble et hiérarchique ordonnance! Le soldat de Lépante, aimant l’activité, l’étude, le voyage, l’héroïsme, la poésie, le travail, tout ce qui honore l’homme; invalide de bonne heure, fut classé de bonne heure parmi les gueux — et resta classé. Désintéressement, amabilité, esprit, gloire, 'talent, honneur, délicatesse n’y firent rien.
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Pourquoi changer d’opinion et se donner cette fatigue? Quand on parlait au vice-roi de Naples de l’auteur de Don Quichotte : — Aht oui, ce vieux soldat manchot I...
— Quand les écrivains bien en cour, les Argensolas, causaient entre eux des mérites de la littérature contemporaine : — Ce pauvre soldat n'est pas sans talent, disait l’un deux, parlant de Cervantès. Et le pauvre bonhomme, tantôt dans son coin solitaire, nourrissant sa pauvre sœur et sa nièce, tantôt chev<auchant en Estramadure ou dans la Manche, quelquefois en prison (pour un ou deux écus que le fisc réclamait), esquissait ses charmànts intermèdes, achevait la seconde partie de Don Quichotte, ou créait « Numance, » un tableau de Ribeyra, — ode épique contre la guerre ; assurément la plus grandiose tragédie, la plus profondément conçue, et la plus espagnole des œuvres dramatiques que le génie castillan ait créées,
Cette Numance, œuvre où la barbare conquête romaine se trouve châtiée après des siècles par une plume de bronze, est tout simplement sublime. Non-seulement Rome, mais le génie de la guerre, la force brutale, y sont condamnées parla muse devenue Némésis. C’est au principe de la guerre, à la force sans pitié que le noble écrivain s’attaque. Il devance les siècles. Avant M. Bright et le Congrès de la paix, il a senti que le monde marche d’un pas ferme, lent peut-être, mais assuré, vers l’époque où rien ne justifiera plus la cruauté. Tel est le fond du drame de Numance ; un drame écrit avec le sang, les larmes et les cendres chaudes sur le tombeau d’une ville détruite par la guerre. Ici, comme toujours, trois dons suprêmes distinguent Cervantès écrivain. Sa conception est profonde autant que naturelle, sa mise en relief éclatante, et l’harmonie entre l’idée et la fprme absolue.
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Tout est d’un seul jet, et d’un jet de feu. Ces dons presque divins, il les possède à l’égal des plus grands.
D’autres qualités lui manquent.
Comme tout est spontané dans son génie, réflexion, sentiment, image, harmonie, et qu’il doit tout à l’inspiration et à l’improvisation, elles coulent de sa veine à flots brûlants; elles deviennent marbre; c’est la lave du Vésuve. Il ne compose pas. Ses intermèdes sont des esquisses chaudes, adorables, fines, dénuées de toute habileté. Les scènes dithyrambiques de sa Numance seraient informes et décousues si la puissance de l’idée centrale et le grand souffle ne les ralliaient. Don Quichotte même s’égare, va de çà et de là, se contredit, s’interrompt et s’oublie. Sans doute c’est le modèle adorable de la satire philosophique. Eh bien ! ce chef-d’œuvre fourmille de contradictions, d’inadvertances et d’incongruités. Le même Don Quichotte, héros du XI' siècle, devient le contemporain de Gervantès. Il est Arabe, puis il est Castillan. Dates confondues, faits inlerverlis, étourderies perpétuelles, n’inquiètent pas l’auteur. Le même personnage porte certain nom à la page 10 et change de nom à la page 30. On voit, page 105 de la première partie (édition de 1603), Sancho, tout gaillard, qui se prélasse sur son âne; page 108, Ginès de Passamonte lui vole son âne; mais, page 112, le même Sancho reparaît avec la bête, et ni Cervantès ni le lecteur ne savent comment il l’a retrouvée, perdue ou reconquise. Puis alternativement, et toujours sans motif, on voit Sancho à pied, Sancho monté, démonté, remonté. Les défauts des écrivains ne comptent pas ; on les oublie ; on se rappelle leurs qualités qui les sauvent. Les critiques ne manquèrent point de tancer vertement le bonhomme, qui, à la seconde édition, corrigea une ou deux erreurs,
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perdit patience, en commit de nouvelles, se dégoûta du travail et finit par se moquer de lui-môme, de ses velléités de composition régulière et de son impuissance à contenter à la fois la fantaisie, le bon sens et le lecteur.
Voilà Cervantès.
Sa vie n’est pas bien arrangée, ses ouvrages ne sont pas disposés avec ordre; ce qui fait ressortir davantage sa vertu imperturbable et son invincible génie ; l’héroïsme persiste au fond de son âme! la force créatrice au fond de sa pensée. C’est le vertueux malgré le sort, et l’homme de génie en dépit de tout. Il a, comme disent les chrétiens, « la grâce. » Il justifie la théorie bien-aimée des théologiens espagnols, théorie que Iuh môme a dramatisée dans El Rufinn dichoso {le Gredin bienheureux); théorie dangereuse assurément, reproduite par Gabriel Tellez dans le Damné {Condenado por desconfiado), et qui repose sur la toute-puissance de la grâce, son énergie essentielle, par conséquent sur la prédestination. Dans le volume précieux de M. Royer cette pièce est traduite sous un nouveau titre, Don Christoml de Lufjo; j’aurais mieux aimé que l’on conservât l’ancienne désignation, El Rufian dichoso; mais c'est là le seul blâme que je puisse adresser au traducteur, dont la verve et le naturel sont dignes du modèle.
La symétrie manquait à ce pauvre homme de guerre et d’aventure.
Captif des Arabes, jouet du hasard, esclave, estropié par la guerre, errant sur les grandes routes ou habitant une des rues borgnes de Madrid; — à travers cette vie misérable, il n’avait ramassé sur son chemin ni envie, ni débauche, ni malice, ni bassesse, ni orgueil. Envier c’est avouer qu’on est inférieur. Ne penser qu’à soimême c’est perdre sa force morale. Cervantès ne pen-
sait jamais qu’à l’honnête action pour elle-même et en elle-même. C’était l’âme la plus simplement grande et l’intelligence la plus naïvement fine.
Semblable aux Grecs de la belle époque, il ne perd jamais la gaieté. « Je n’ai pas de manteau entier, dit-il quelque part, mais le soleil me rit à travers les déchirures. » On le voit, habitant un grenier, encourager le talent des autres, s’occuper de son art bien plus que de son succès, se sacrifier aux siens, tout donner aux réalités, ne rien accorder au mensonge, ne pas rechercher les puissants, ne jamais fuir les malheureux, être héroïque simplement, indigent avec bonhomie, victime sans amertume, maltraité sans haine.
Ah ! pauvre Cervantès !
C’est pour cela que le vilain moine Avellaneda (ou celui qui se cachait sous ce nom) l’insultait ; que les Argensolas le méprisaient; que les beaux-esprits le regardaient en pitié; que le duc de Lemos lui envoyait trois écus; que Lope de "Vega daignait à peine le citer; que les gens du fisc le garrottaient ; et que les gens d’Argamasilla lui jetaient des pierres. Je ne sais pas où le spirituel Royer, qui a fait d’excellents livres et qui est homme du monde, a pu voir que de tels exemples sont rares. C’est la vie. Qu’il relise donc les vigoureux sonnets de Michel-Ange; il y verra de quelles amères indignités les papes euxmêmes ont trouvé bon d’abreuver le roi de l’art. Qu’il lise les lettres de Galilée; il y verra la vie humaine. Quand le grand Arétin (funique et l’infâmeï paraît dans les rues de Rome, et qu’il annonce une lecture, toutes les fenêtres de la ville immortelle s’illuminent. Mais que Tasse ou Savonarole se montrent, les estafiers les emmènent. C’est la vie.
La société en Espagne, du vivant de Cervantès, pense
is
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qu’il n’y a qu’à s’amuser. Grands et petits sont de la môme opinion. Cervantès, qui par son héroïsme ingénu est du passé, qui par son esprit est de l’avenir, lui semble tout bonnement un imbécile. Les galions du Mexique valent mieux que le labeur; faire sa cour au duc de Lemos vaut mieux que rester sans maître; avoir les bonnes grâces de la maîtresse de l’apotbicaire du surintendant vaut mieux que servir l’État ; donner au rival un habile et doux croc-en-jambe vaut mieux que l’aider; s’attribuer les retours du bâton qui donnent le bon vin de Xérès et les jolies filles vaut mieux que tenir l’épée et conduire la charrue; — enfin bien vivre est le suprême but; tel est le code de ce pays après la conquête de l’Amérique. Alors, en Espagne, grande végétation de ptearos; une forêt d’aimables drôles escortés d’aimables drôlesses, flanqués d’inquisiteurs et de gens de loi ; — c’est le pays.
Peu importe à Cervantès ; il reste le môme. Dans ce monde sensuel, paresseux, point méchant, bâillant et inattentif, qui ne s’avisera pas de changer pour plaire à Cervantès, celui-ci ne s’étonne point de rester pauvre, d’être méprisé et de ne pouvoir se faire place au milieu de tant d’aimables gens. Il lui suffit de les regarder tous et de les peindre sans les haïr. Ses ISovelas ejemplares, et surtout ses intermèdes très-oubliés dans le pays, inconnus en France, sont le calque naïf et lumineux du monde espagnol des derniers étages.
11 y a là mauvaise compagnie; pleine de vice, ingénue, hardie et naturelle, ne distillant pas le sentiment, la morale et la vertu. On entre chez les coquins et les coquines, chez les nomades et amancebadas (par parenthèse, celles-ci allaient déjà par paires, comme aujourd’hui, toujours une laide avec une belle); leurs jeunes et
vieux amis ne sont ni moins ni plus dupes, ni plus ni moins spirituels que de coutume, et c’est toujours la même histoire.
Cervantès les connaît bien. Il a tant et si longtemps vécu parmi la canaille ! Relégué dans ce bas-fonds, au milieu de ses puanteurs et de ses immondices, de ses lèpres et de ses laideurs, il n’a rien perdu de la candeur de son âme et de la vigueur de son esprit.
Écrivain public, agent d’affaires (agent d’affaires !}; percepteur des revenus d’un petit couvent; mêlé aux soldats hors de cadre, aux matelots hors de service, aux comédiens nomades, aux demoiselles de la vie libre [de la vida amancebada), aux alguazils, aux petits clercs, aux petits procureurs, aux mendiants des rues, aux ptcaros, aux figaros, aux gens du tremplin et de la paillette, aux enfants de la basquine et de la castagnette, aux quêteurs pour les monastères, aux Maures convertis pour deux écus, aux étudiants sans place et sans pain, aux toréadors à la réforme, aux doubles renégats, aux Gil Blas, aux Faublas, aux Ruy Blas, à tous les Blas de pacotille qui fourmillaient alors; — ce cher et charmant Cervantès, plus noble que pas un grand d’Espagne, plus lettré que pas un docteur d’Alcala, plus exquis dans ses mœurs, ses goûts et la tenue de sa vie que tous les courtisans de Philippe III et les ingenios de esta corte; ce fier et doux, cet indépendant et cordial, ce brave et modeste gentilhomme, — après avoir touché à ce qu’il y a de plus ignoble au monde, s'en être environné, enveloppé et presque inondé, — n’a pas subi la plus légère altération.
Il ne devint pas misanthrope, ne fut pas servile, ne se üt pas gueux, ne tourna pas au cynisme, et se contenta de sourire en pleurant un peu.
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25fi
Il y a dans la vieille bibliothèque Mazarine, — ce temple assez modeste, qui ne compte guère que cent cinquante mille volumes tout au plus, — dans ce paisible temple de livres antiques, il y a, entre autres trésors de cette littérature espagnole que sous Louis XIII et Mazarin on cultivait avec soin, et que l’on néglige aujourd'hui, un certain in-folio couvert de parchemin jaune, livre imprimé à Valladolid en 1612, c’est-à-dire quatre ans avant la mort de Michel Cervantès. Le livre est rare; on le lit peu, et jamais on ne l’a réimprimé depuis. Valladolid était le Versailles du temps, la résidence de la cour, la ville favorite du favori, — du duc de Lerme, qui imposait ses volontés au faible et capricieux Philippe III. Là aussi habitait Cervanlès avec sa pauvre famille; courbé mais non vaincu par les années et le malheur, il n’avait point de parc et de jardin comme Lope de Vega, ni de palais comme le duc de Lerme, ni d’appartement à la cour comme Murillo, mais un petit logement dans une petite rue borgne, si mal famée qu’un jour la police, voulant débrouiller je ne sais quelle querelle qui avait Uni par du sang, fit main basse sur tous les habitants de la ruelle et conduisit avec le reste de la canaille le bonhomme en prison ; — « nous avons em- « mené avec tout le monde — hombre que escrivè y trata U négocias, — un certain Cervantès, dit le procès-verbal, « homme qui écrit et fait des affaires. » Ce fut à Val-
ladolid que le révérend père censeur accorda la licence d’impression pour la première partie du Don Quichotte. Cervanlès y avait beaucoup de connaissances et d’amis,
et ne quitta cette ville que chassé par la faim et dans l’espoir de se créer à Madrid des ressources plus faciles.
Rien de tout cela ne se trouve dans le grand ouvrage de Simonde Sismondi sur les littératures du Midi. La biographie de Gervantès y est pleine d’inexactitudes; de môme les traductions françaises, faites par cet excellent philosophe sur une traduction allemande, fourmillent de contre-sens.
Quand le vieux livre imprimé à Valladolid, du vivant et presque sous les yeux de Gervantès , m’apparut, j’imaginai que peut-être je pourrais y découvrir quelques traits relatifs à la vie si curieuse, et si tristement, du grand écrivain. Me voilà donc feuilletant et lisant la Topographie et histoire générale d’Alger, partagée en cinq traités, où l’on voit des cas étranges, des morts merveilleuses et des tourments exquis, lesquels il est bon que la chrétienté connaisse; avec beaucoup de doctrine et d'élégance recherchée ; dédiées au très-illustre seigneur don Diego de Haedo, archevêque de Polerme, etc., par maitre Frère Diego de Haedo, abbé de Fromesta, etc. (Topograüa e historia de Argel... do se veran casos estrangeros... que conviene se entienden en la christiandad ; con mucha doctrina y elegança curiosa... por maestro Fray Diego de Haedo, etc., etc. — En Valladolid, por Diego Fernandez de Cordova y Oviedo, impressor de libres, ano de mdcxii.)
La richesse de la littérature espagnole en bons livres d’histoire est extrême. Je ne fus pas trop surpris de rencontrer dans cet ouvrage obscur d’un écrivain aujourd’hui fort oublié des détails de mœurs précieux, un style ferme et naïf, une grande connaissance des faits et des hommes. Mais quels furent ma satisfaction et mon éfon-
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nemeni, quaiui, à la page 165, je lus toute l’histoire de Cervantès et de ses compagnons de captivité en Algérie ! « Il voulait, dit Haedo, enlever l’Algérie aux Barbaresques, ni plus ni moins! et la faire chrétienne; no aspiravan a menas sus intentas. «Malheureusement, Infortune ne l’a pas secondé, et les événements n’ont pas répondu à son activité, à scs ressources et à ses projets {si a su anima, yndustria y traças correspondiera la ventura)* Mille fois il s’est exposé à périr par le lacet, le pal ou le bûcher; il n’oubliait et ne négligeait rien afin d’atteindre son but et de sauver la vie des autres; il mettait la sienne en péril dans l’espoir de délivrer l’Algérie {par casas que intenta). Enfin on composerait un livre des exploits deMigucl Cervantès pendant sa captivité {se pudicra hazer una particular hysloria). Seul il ourdit ce grand complot qui devait livrer le pays aux chrétiens (que Argel fuera de christianos). »
Ces détails m’intéressaient d’autant plus que, vers l’époque où Haedo les confiait au papier, puis à l’impression, Cervantès demeurait dans la même ville. Il y avait là, non une preuve, mais une probabilité considérable d’authenticité et de vérité. « Ce Miguel Cervantès (dit encore notre abbé, dont le livre n’est qu’une longue et amère dénonciation des horreurs commises par les Barbaresques), — ce Cervantès était un gentilhomme marquant [hidalgo principal) d’Alcala de Hénarès; il avait formé la conspiration et mené toute l’affaire {el autor fleste négocia), aussi le roi d’Alger lui fit-il mettre des menottes (maniataron); et pendant que les autres captifs étaient conduits à bord de ses galères, il voulut que Cervantès restât seul dans le palais; là il essaya par tous les moyens, par les menaces, les promesses et les tortures, de lui arracher le secret du complot. Le Dey soupçon-
nait que George Olivar, de l’Ordre de la Merci, chargé de la rédemption des captifs par la couronne d’Aragon, y avait pris part; il espérait donc tirer de l’Espagne une bonne somme d’argent (buena cantUad de dineros), si Miguel Gervanlès avouait la complicité d’Olivar. Miguel était un homme dont l’âme était noble (corne homo noble); il s’inculpa tout seul, affirma que personne n’avait connu 1a conspiration, et soutint qu’il en était l’unique auteur. Enfin le Dey, avec toutes ses menaces, n’ayant rien pu tirer de Cervantés (como nada otro pudiesse sacar), l’envoya au bagne. »
Voilà Cervantés galérien. Il avait alors près de trente ans.
C’étciit vers 1576. Quel dessein hardi et singulier que celui dont Haedo lui fait honneur! C’est assurément un caractère d’une trempe peu commune et un esprit non moins rare que cet homme qui a voué une haine assez vive à l’injustice et qui comprend assez nettement la marche des choses pour tenter, en 1575, esclave qu’il était, non-seulement de délivrer ses compagnons de captivité, mais de transformer la régence algérienne en province espagnole! Il dit quelque part, dans le Don Quichotte, que « c’est une honte de laisser les côtes d’Afrique au pouvoir des ennemis de la foi, et que rien ne serait plus facile aux puissances européennes que de chasser les brigands de leurs repaires et les vautours de leurs nids. »
Nous venons, à mon sens, de découvrir le mobile et la grande passion de Cervantés : je ne prétends pas que ce fut un homme politique; mais il avait au cœur, dès le premier âge, la haine du principe musulman, la réprobation de la force violente, l’horreur de la brutale injustice. Personne de plus chrétien, de plus catholique, de
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plus Européen que lui ; si l’on veut se donner la peine de faire briller ce principe, de suspendre pour ainsi dire sur ses ouvrages cette lumière, on s’étonnera de les voir s’expliquer, s’ouvrir et comme s’épanouir. Lisez le Captif, épisode admirable du Don Quichotte; lisez ces vers attendris sur la rédemption des esclaves et l’Ordre des Trinitaires, consacré à cette œuvre ; écoutez le discours du chevalier de la Manche sur l’égalité humaine; et ce grand drame de la Numance , ardente protestation contre la force ; enfin les Banos de Argel, et el Trato de Argel ( le Bagne et la Vie en Algérie ), pièces qui ne sont ni comédies ni tragédies, et dont le mérite littéraire reste inférieur à leur importance historique. Partout le môme souffle, la môme idée, la destruction de l’esclavage.
Comment avait- il donc vécu et qu’avait -il fait jusqu’à trente ans ce chevalier de la liberté et de la chrétienté moderne, qui, entre 1573 et 1578, semble enflammé d’un zèle si vif et si puissant pour l’abolitionisme?De môme que l’in-folio de l’abbé Haedo nous a dit ce que voulait opérer en Algérie Cervantès, dont les projets étaient plus grands que sa force et ses moyens, quelques autres bouquins peuvent appuyer ou justifier le témoignage de cet abbé, nous montrer la vraie jeunesse de Cervantès, nous apprendre s’il a été réellement le paladin, le conspirateur, l’ennemi des infidèles, le champion de la liberté chrétienne que signale l’historien d’Alger. Ici je n’ai plus à fouiller aucune vieille bibliothèque. Un excellent récit de la bataille de Lépante a paru en 1833 à Madrid ; l’auteur, don Caïetano Rosell, s’est donné la peine de consulter les archives de Venise, de Simancas, de, Londres et -de Madrid, do consulter les chroniqueurs, de les contrôler, enfin de réunir tous les
documents relatifs à cette bataille, au rôle que Cervautôs y a joué et au.v sentiments qui l’ont inspiré.
Cette bataille de Lépanle, livrée en 1571 , n’était pas un événement ordinaire. L’histoire se compose de deux éléments; — l’un, mobile et arbitraire; l’autre, permanent et important ; — d’accidents qui s’effacent et de points d’arrêt qui demeurent. Avec la victoire de Lépanle se fait la halte définitive de l’islamisme dans le monde moderne ; grande époque et d’un intérêt puissant.
La France, à demi septentrionale et toute occupée de ses troubles civils, y prend peu de part. Le midi de l’Europe, l’Italie et l’Espagne; Venise, Rome, Madrid, la Sicile, Malte, les îles Mayorqucs, se lèvent à la fois pour venger les antiques affronts de la chrétienté, Chypre incendiée, toutes leurs côtes pillées, et l’éternelle insulte des corsaires.
On ne se doute plus aujourd’hui de ce qu’était en 1571 le pouvoir musulman. Dans la seule régence d’Alger vingt -cinq mille chrétiens étaient esclaves. Les marchés de chair humaine chrétienne s’ouvraient partout chez les enfants de Mahomet; et les mêmes cruautés que nous reprochons aux républicains du Sud américain étaient exercées tous les jours sur les chrétiens par les barbares. Les puissances européennes du Midi eurent quelque peine à s’entendre ; enfin, après de longues négociations que don Caïetano Rosell explique très-bien, la flotte de la Ligue, commandée pardon Juan d’Autriche, un beau jeune homme plein d’ardeur et de calme, et par Jean-André Doria le Vénitien, s’avança vers le golfe de Lépante. La flotte turque, plus nombreuse que celle des chrétiens, en occupait l’entrée et formait un grand demi-cercle. L’attaque venait de commencer et l’on combattait avec fureur, quand un jeune
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homme de vingt-quatre ans, malade de la fièvre et couché dans l’entrepont de la Marquesa, galère vénitienne, où il servait comme simple soldat, se réveilla au bruit des bombardes, des hurlements des Turcs, des mâts qui se brisaient et des navires qui s.’entrechoquaient.
C’était Michel Cervantès. Il s’était engagé comme volontaire à vingt-deux ans et avait renoncé, pour aller se battre contre les Turcs, au service beaucoup plus doux du cardinal Aquaviva, chez lequel il vivait à Rome. Dans la cabine du malade se trouvaient (dit le document) les militaires Mateo de Sant-Isteban et Gabriel de Castagneda, sergents qui plus tard rendirent témoignage de sa conduite. « Cervantès se leva (rapportent ces témoins), (( et malgré nos prières, quoique le frisson de la fièvre le « fit trembler, il supplia le capitaine Francisco San- <( Pedro de le placer au poste le plus périlleux. Nous « voulions le dissuader et lui persuader de rester Iran- « quille; mais il reprit: a Seigneurs, que dirait-on de « Michel Cervantès^ Dans toutes les occasions de guerre « qui jusqu'ici se sont offertes à moi pour le service de « Sa Majesté, j’ai fait mon devoir comme bon soldat ; je « veux encore le faire quoique malade et avec la fièvre ! » (( On le chargea donc du commandement de douze « hommes, qu’il fit descendre dans une barque, et il se (( jeta au plus fort de la terrible mêlée. Là, combattant « gaillardement (nous suivons toujours le rapport offi- « ciel), il reçut deux blessures à la poitrine. Son capi- « taine tomba mort près de lui. Il ne quitta les armes « qu’après le combat, et il alla ensuite se faire panser et « guérir à l’hôpital de Messine. Sa guérison fut lente et « difficile. » — « J’y perdis totalement, dit-il quelque « part, l’usage de ma main gauche, ce qui fait honneurà « ma main droite. »
Le caractère de Cervanlès se dessine, se prononce et s’accuse nettement. C’est un brave homme et un homme fort sensé; mais sa raison n’est pas sans passion. Vous vous rappelez le mot de La Fontaine qui parle
D’uno Ame espagnole
Et plus grande encore que folle !
Telle est l’âme de Cervantès !
La Fontaine connaissait Cervantès; dans sa jeunesse il avait vu les lectrices se pâmer d’aise sur le Gongora et le Montemayor. Il avait assisté aux triomphes do l’école italienne et de l’école espagnole. Il comprenait très-bien cet enivrement des âmes tendres et héroïques qui ne savent pas relinere in sapienlia moduin, se modérer dans le bien. C’est cetie trace sublime, héroïque, folle, — que nous venons d’apercevoir chez notre Cervanlès, à Lépante en 1371, au bagne d’Alger en 157C. C’est la vraie marque de Cervantès.
Certes, si notre ami avait été raisonnable comme Montaigne, ou raisonnable comme Voltaire, ou môme comme Molière, sa vie se serait écoulée plus douce. Mais les petites vilenies de Voltaire calomniant Jean-Jacques, les faiblesses trop amoureuses de Molière, les lâchetés de Michel Montaigne se dérobant à la peste de Bordeaux, les aimez-vous mieux, en vérité, que les excès héroïques et les fautes du pauvre soldat, si du moins ce sont des fautes? Guéri de ses blessures, il se remit en mer, chargé de messages pour la cour, fut pris par les Algériens, comme chacun sait, trama la conspiration dont parle Haedo et passa cinq ans sur les galères ottomanes. Quand il revint en Espagne, tout était perdu pour lui. La grande passion de Cervanlès, la haine de la force et
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la lutte contre le mal n’étaient plus partagées par per- ' sonne. Non-seulement la société qui avait grandi en son absence n’accordait aucune attention au soldat blessé, mais elle le raillait ef se moquait de lui. Un moine composait sur les « fers » {yerros) de sa captivité des jeux de mots atroces, parce que le mot yerros signifie erreurs, péchés, fautes, aussi bien que « fers. » Ce qui achève et accomplit la parfaite beauté du portrait de Cervantès, c’est qu’il ne se plaignit jamais en souffrant toujours; et que cette ineffable douleur, qui consiste à n’avoir aucun rapport avec le milieu qui nous entoure et qui nous blesse, ne le rendit ni injuste, ni satirique, ni dépravé.
Mais il ne pardonna jamais aux Turcs, qui représentaient alors dans le monde le régime de la force, le droit du glaive, la terreur et la violence. Il ne leur pardonna jamais; il les poursuivit avec un acharnement furieux. Je regrette que M. Royer * n’ait pas traduit intégralement les deux drames que Cervantès a écrits sur son séjour chez les Barbaresquès ; productions très-incomplètes sous le rapport de l’art, curieuses au point de vue de l’histoire. C’est quelque chose d’unique dans les annales littéraires que ce roman en deux parties : les Galères algériennes [el Bano de Argel) et Comment on vit à Alger {el Trato de Argel), scènes sans liaison; — pamphlet politique.
Je désirais montrer le romancier sous son vrai jour.
Cervantès, en réalité, était « aholitioniste, » comme* on dit aujourd’hui.
Ce qu’il désirait s’est accompli après deux siècles. Le bien s’opère lentement. Le sillon de la justice livre trôs-