Excellent traducteur des comédies de Cervantès
CERVANTÉS ET SES CONTEiMROR AIÎSS. i>65
lard sa moisson bienfaisante. J’aime ceux qui le tracent à leurs risques et périls.
Nous avons déjà, dans les pages précédentes, à propos de Beccaria et de Guillaume Penn, signalé ce progrès.
Aristote d’abord soupçonne que le droit du plus fort n’est pas définitif; ensuite un comique grec avance qu’un esclave pourrait bien « être un homme, » puis Cicéron pense qu’il est honorable de se montrer doux envers les esclaves; Grégoire le Grand veut que l’on affranchisse, au nom de l’égalité chrétienne, tous les captifs que l’on pourra sauver; l’évêque Las Casas continue; Cervantès, dont la passion était l’abolilionisrae.-se met en marche ; et enfin, dans les temps derniers. Franklin, et Penn, et Clarke, et Jackson, et Wilberforce, accomplissent leur œuvre.
Cervantès s’y est voué ; il a ressenti la plus honnête passion de son temps ; il en a été, malgré sa raison, ému, pénétré et comme enivré; — depuis le commencement de sa carrière jusqu’à la fin, il n’a pas cessé de se battre ou d’écrire, de donner son sang ou son génie, précisément pour la même cause dont Wilberforce,Clarke et nos meilleures âmes françaises ont soutenu les droits ; c’est là le but et comme l’essence de sa vie, le fond de sa pensée, la source- mère, la source vive de ses écrits et de ses actes.
Celte soif de la délivrance des chrétiens esclaves, de la destruction de toute servitude, de l’alfranchissement de l’humanité ; celte grande guerre déclarée à la force brutale et à la violence; cette passion de la justice et de la liberté l’ont conduit à Lépante,armé contre l’Islam et fait conspirer contre les Barbaresques.
ESPAGNE
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Ces senlimcnls reparaissent incessamment et avec ardeur dans ses poésies, dans ses drames, dans ses Nouvelles, môme dans le Don Quichotte, douce et comique élégie sur la destinée de l’héroïsme aveugle, involontaire et invincible; — voilà ce que j’ai entrevu dans mes vieux bouquins.
Voilà Cervantès.
CAMPANELLA
En 1598, lorsque régnait Philippe II, maître de Naples, de l’Amérique, de la Sicile, d’Oran, du Milanais, du Roussillon, de la Navarre, de la Franche Comté, des lies du Cap-Vert; — un moine prisonnier. Calabrais de naissance, qui avait beaucoup de génie et le plus rare des génies, le don de sagacité prophétique, lui écrivait en latin une lettre fort longue, qui annonce et développe toutes les causes déterminantes de la décadence espagnole.
Il écrivait cela du fond d’un cachot, après avoir subi la torture, après dix ans de captivité, sans livres, sans journaux, sans savoir ce qui se passait dans le monde dont il était exilé. Ce moine prédisait exactement, dès 1598, les calamités réservées à la monarchie gigantesque, que Philippe II tenait dans sa main. Cette prédiction était datée de l’époque môme où l’Europe, les deux Amériques et l’Afrique se courbaient devant le fils de Cbarles-Quint. Par une puissance extraordinaire de déduction et de pénétration, découvrant toute la série
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des effets cachés au sein des causes, Campanella lisait couramment l’avenir.
Voilà du génie, et de la plus puissante espèce. Je ne sache pas que personne l’ait remarqué.
Il ne demandait, pauvre homme, qu’une petite faveur, celle d’aller prêcher en Flandre et d’y enseigner la philosophie. Il espérait vaguement que Philippe II lui donnerait un jour audience. Magna et sécréta colloquio tuo reservo, ubi et quando majestati tuœ ptacuerit. Il envoyait au roi son traité ou sa lettre politique, par l’entremise de je ne sais quelle Excellence espagnole, qui n’eut pas assez de crédit ou de bienveillance pour obtenir l’audience et la faveur sollicitées par le moine.
On ne lui accorda pas un moment d’attention ; il ne s’en étonna point; il connaissait les chances de la vie, l’imjiuissance de la vérité et la folie de vouloir combattre les obstinations ou les intérêts. Uabent sua fata libelli, dit-il en terminant son pamphlet. « Je livre cette œuvre (i à sa destinée; elle est mal écrite et un peu confuse; a mais j’étais malade, malheureux, en prison, in tugu- « riolo angiisto, et je n’ai pu mieux faire; il suffît que a l’Espagne y voie ce qui la menace et ce qui peut la « servir. Gardez donc bien les secrets que je vous confie; « plus tard on estimera mes prophéties plus que l’on « n’estime les feuilles des Sybilles. » Mais l’avenir fut aussi ingrat et aussi tyrannique pour Campanella que Philippe II l’avait été. Son pays, l’Italie, en pleine décadence, étouffait les génies plus forts que lui-même. Tasse venait d’être victime de cette déchéance, et Galilée allait l’être. Puni par son époque et ses concitoyens, Campanella subit le sort d’un géant qui serait né dans une boîte. Châtié vivant par les bourreaux et les geôliers, châtié mort par une famosité mal définie et que les
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philosophes seuls connaissent, il ajouta un nom magnifique et une énorme iniquité à la liste d’iniquités que l'on appelle Histoire.
Il s’en vint mourir en France, où 1a facile bonté des âmes et des mœurs adoucit ses dernières années. Le sens caustique et sceptique des gens de lettres et des gens de cour, sans comprendre la hauteur de sa pensée, en admira l’audace. On l’accueillit bien : Peiresc le serra dans ses bras; Gabriel Naudé, fondateur de la bibliothèque Mazarine, l’eut pour ami particulier. Celte bienveillance l’émerveillait : A lacrymis non temperavi. Il faut rendre cette justice à la France, que jusqu’ici elle a eu de la sympathie pour l’exil, la supériorité et le malheur.
Celte supériorité que nous venons d’attribuer à Campanella, au Bacon de l’Italie, est-elle réelle? Doit-on nous accuser de falsifier les souvenirs, d’illuminer ce qui fut obscur, de déplacer les illustrations pour nos menus plaisirs, de supposer des gloires et de faire un grand homme de fantaisie? Qu’on lise les conseils politiques donnés à l’Espagne, en 1398, par CampanClla; on reconnaîtra chez ce moine de Calabre, qui occupe à peine un peu de place dans les histoires de la philosophie moderne et que l’opinion a délaissé, les plus précieuses qualités de Montesquieu, de Machiavel et de Bacon. Les temps ont accompli sa prophétie sur l’Espagne, et nous pouvons enfin juger l’un et l’autre, — le philosophe et la nation.
L’isolement et l’orgueil de la race espagnole semblent à Campanella une cause primordiale de ruine. C’est en efl'et à ce double principe qu’il faut rapporter la chute rapide du pouvoir fondé par Ferdinand le Catholique, pouvoir élevé si haut par Charles-Quint.
« Ne spuffrez pas, dit le philosophe, que les races se
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<( détériorent faute de troisemcnl et d’alliance. Favori- « scz tous les mariages qui feront pénétrer le sang espa- « gnol dans les veines étrangères; que vos seigneurs « et vos capitaines épousent des Flamandes et des Alle- « mandes. Combattez de toute manière cette habitude <( altière des Espagnols, lesquels, à Naples et ailleurs, « ne recherchent que des femmes de leur pays comme <( épouses. Encouragez, protégez la fusion sympathique « de l’Espagne avec les autres peuples. Hispani jam ple- « risque nationibus odiosi. On déteste les Espagnols en (I les imitant; et c’est ce qu’il faut combattre. Leurs vê- « tements, leur langage, leurs modes sont partout adop- «lés; mais on ne peut souffrir leiTr façon fastueuse, « leurs titres pompeux, leur affectation de primer dans O les réunions où ils se trouvent, leur démarche empe- « sée et altière; fastuosos tilulos, cum ambitione primum « locum in conventibus occupandi, et exquisito nimis in- « cessu. En revanche, ils ont le courage, la force, l’élo- <( quence, grandes qualités. Vous ne les changerez pas. (( Leur obstination ne peut se plier aux mœurs étran- « gères; il faut parvenir, pour que l’Espagne subsiste, « à plier les étrangers aux mœurs espagnoles ; cœteri « in illornm mores transeant, instar arborum, quœ aliis « inseruntur. » Campanella voit d’un coup d’œil les suites de cette fierté solitaire. Ils auront beau être braves et faire la guerre au monde, ils périront dans le combat. Leurs pertes ne se répareront pas, leurs armées ne se renouvelleront pQS. Leurs bataillons amoindris ûniront par s’éteindre. L’agriculture et le commerce avilis ne nourriront plus l’État de leurs mamelles fécondes; les nations voisines hériteront du monopole de la richesse. « Déjà, dit le moine, les arts de la vie lana guibsent abandonnés en Espagne, et aucun peuple ne
CAMPANELLA
(( peut prospérer sans les manufactures, le labourage et « le commerce. » Ces Espagnols qui font de grandes actions sont trop orgueilleux pour les écrire. Cum memorahi dignissima prœstiterint facta, gmlia snnt lot marium circuitiones, tôt insularum et continentium detectiones, et [qmd maximum omnium est) ipsius novi mundi repertio, nemini tamen idoneo hoc negotii dederunt, ut gesta sua, Græcorum algue Romanorum gesta mullis modis supe~ rantia, Utteris deschpta, et ad posteras transmissa, reternitatis tnemoriœ consecraret. Ceux qui ont découvert un monde ne se sont pas souciés de l’écrire. En 1588, Campanella voit que ce fait seul condamne l’Espagne : 1588 lui montre 1640 et 1700.
La gloire espagnole du xvi“ siècle ne l’éblouit pas.
Par une rare finesse de jugement et une miraculeuse prévoyance, il comprend que, sans une réforme complète, l’Espagne est perdue; et, si elle veut la subir, il lui promet la couronne du monde. Campanella, plusieurs siècles avant l’agonie achevée, examine ce corps ' jeune, florissant, qui rayonne de santé, de gloire et de bonheur ; il y voit la mort écrite en caractères qu’il déchiffre seul.
En effet, nolez-le bien, il n’a ni prôneurs, ni parti, ni disciples; il est seul à parler ainsi. Fra Paolo luimême, Vénitien peu ami de l’Espagne, pense que Philippe transformera « l’Afrique et l’Europe en esclaves « et Paris en hameau. »
Le Vénitien était un homme d’esprit, qui disait sa messe, n’y croyait guère, servait ses maîtres, attaquait le pape, échappait au pape, et finassant perpétuellement avec le monde, les grands, le peuple, l’avenir et l’histoire, attrapait les charmes du bien-vivre, les honneurs du courage et le hochet de la gloire. Campanella, pauvre
EbPAGNlS.
bonhomme, voyait plus, voyait mieux, voyait plus loin que tous ses semblables; et cette lumineuse vision, cette pénétration dans les choses humaines, cette intuition des vérités futures et présentes venant à l’émouvoir profondément, il les répandait au loin, malgré lui; il les communiquait sans savoir pourquoi. Il allait (passez-moi le terme), dans son imprudente ardeur de vérité, comme une corneille abat des noix, comme on secoue un arbre chargé de fruits, comme on exhale l’air respiré; — étourdi, imbécile, idiot, à qui notre seigneur Figaro aurait dit bien des sottises, et qui les mérite.
Ce n’est pas qu’il manquât d’ambition ; de tels hommes savent à merveille ce qu’ils sont, ce qu’ils valent, et de quelles' lunettes Dieu les a doués. Mais pour que cette ambition trouvât place, pour que cette sagacité s’exerçât, pour que ce vaste coup d’œil fit sa moisson, pour que ce génie opérât sur l’humanité, il eût fallu à Campanella des éléments disponibles, un peuple, une nation, des institutions; l’Italie possédait des conquérants, des poètes, des abbés et des chanteuses, mais pas l’apparence d’un groupe social *. Qu’aurait-elle donc fait de Campanella? que lui importaient ses systèmes, ses contributions directes et indirectes, son cadastre, ses améliorations pratiques? Qu’aurait fait aussi l’Espagne de cet homme et de scs théories? L’Espagne roulait dans la voie de luxe, de guerre, de dévotion et d'usurpation qu’elle s’était frayée. Les peuples n’écoutent jamais que la voix qui les flatte, c’est-à-dire qui les perd. Heureux les hommes de génie nés dans leur époque ! heureux ceux qui ne viennent ni trop tard ni trop lût! heureux ^ ceux qui, pour produire quelque effet sur l’aveugle
1. Voir nos deux ouvrages sur Galilée et sur Un couvent d’Italie,
CAM PANELLA.
masse, ne sont pas forcés d'avachir leur conscience, d’anéantir leur instinct et de flatter les travers ou les vices de leur temps ! Campanella ne se doutait pas qu’il était né deux cents ans trop tôt.
«Voyez, dit-il à Philippe II, comment vos barons et vos « seigneurs, en appauvrissant vos sujets, vous appauvris- « sent vous-méme. Ils ne vont à l’étranger, comme viceci rois et capitaines, que pour dépenser follement leur « argent, se faire des créatures et se ruiner en voluptés; a puis, quand leur ostentation et leur luxe les ont réduits « à la misère, ils retournent en Espagne pour se refaire;
« prennent de toutes mains, pillent à droite et à gauche,
« s’enrichissent de nouveau et recommencent le môme « métier jusqu’à la lin de leur vie. Le plus léger pré- « texte leur est bon pour soumettre le peuple à leurs Il exactions; ils en inventent chaque jour de nouvelles;
« ils ont mille manières de rançonner et d’épuiser les O pauvres gens : deglubendi miseras subditos.n — «Avec de tels procédés on obtient de la gloire et des conquêtes; l'une éclatante, les autres passagères. On arrive, comme l’Espagne, au sommet du pouvoir; mais on ne s’y maintient pas. On touche à la monarchie universelle, mais pour s’abîmer. Les durables succès se fondent sur l’art ’ de la conservation, qui est le plus difficile, qui exige plus de jugement, de prudence cl de génie. Le monde admire les violents par-dessus les forts, les novateurs plus que les conservateurs, les torrents qui tombent de haut bien plus que les fleuves qui s’écoulent en larges nappes. Mais ce qui persiste, ce qui a de la durée est plus beau, plus noble et plus utile qu’un amas de pluies fortuites; flumina perennia nobiliora torrentibus ex fortuitis pluviis collectis. Si vous voulez durer, abdiquez l’orgueil insolent et réparez les maux du peuple ! » — Sur ce dernier point
ESPAGNE
Campanella est en avant de son siècle, peut-être du nôtre, et donne des conseils excellents.
Il fait observer au roi que les impositions sont mal réparties, que les pauvres en supportent le poids tout entieè, ce qui est inique; que les nobles s’en débarrassent aux dépens des bourgeois, les bourgeois aux dépens des artisans et des agriculteurs; que les riches enfin sont précisément ceux qui ne payent rien. Il propose donc rétablissement d’un impôt équitable, peu onéreux aux classes inférieures, et convenablement distribué. Ce qu’il invente n’est pas autre chose que le système de nos contributions directes et indirectes. 11 taxe l’huile, le vin, la viande, mais en les frappant d’un impôt léger, comme choses très-nécessaires; son impôt le plus lourd pèse sur les objets de luxe, sur les cartes à jouer, sur le tabac, sur les lieux d’amusements publics. Vectigal exigatur pro necessariis rebus, parvum; pro superfluis, largius. Il rejette la capitation, et il établit l’assiette principale de l’impôt sur la valeur des propriétés foncières : non alia bona quam certa et stabilia graventur. Il laisse à la consommation, au luxe et aux besoins factices des riches le soin de défrayer le reste de l’impôt. Tout cela est posé en principe, sans discussion, sans longs apprêts, sans prétention, avec la simplicité d’une conviction naturelle, cent cinquante ans avant Mirabeau père, deux cents ans avant Napoléon Bonaparte et Adam Smith.
Voilà l’homme que Philippe n’écoutait pas, qu'on laissait vingt-sept ans dans les cachots de Na[)lcs, qui n’avait pas le moindre crédit politique, et qui en savait certainement plus long sur le bien-être et la richesse des rois et des peuples que tous les grands politiques de France et d’Espagne, la cruelle et double Catherine, l’atroce duc d’Albe, l’imprudent Léon X, et môme le
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bon Sully. Personne, que je sache, n’a tenu compte à Tliomas Campanclla des vérités si largement émises, et qui tombent comme un facile et vaste flot de sa pensée ingénue.
Cet homme, d’un esprit si pratique, pâssait pour une espèce de beau parleur inutile, lorsque le brave libraire d’Amsterdam, Louis Elzevir, ornait l’ouvrage en question (1640) d’une préface de sa façon, et se moquait en bon latin de ce moine qui voulait tout juger, tout réformer, tout arranger à sa guise; reges et subditos suo subjicere nutui, et prescrire des lois au genre humain : Homo ut acris ingenii, ita, nonnisi magna, et a vocatione sua aliéna spirantis\ — « génie ardent, qui ne respirait que les plus grands desseins et les plus étrangers à sa vocation! » — Ainsi partait le bon libraire.
Campanella donne bien d’autres conseils à son monarque. Les Invalides, l’établissement d’une école spéciale pour les jeunes marins, la fondation d’une institution réservée au.v filles des soldats que dotera le gouvernement, sont indiqués dans son étrange livre;. et cet esprit ardent et violent a malheureusement mêlé mille rêveries astrologiques et des plans inexécutables à ces belles données. Il veut que te roi prête aux pauvres sans usure, dato pignore, ce qui n’est autre chose que le Mont-de- Piété, et qu’il thésaurise l’argent de ses sujets en leur rendant loyalement compte du capital et de l’intérêt {servata pie), ce qui ressemble fort aux caisses d’épargne. Il recommande l’entretien d’une belle flotte; car, dit-il éloquemment, « la clef de la mer est la clef du monde. » En formulant sa théorie de colonisation, il met surtout en garde Philippe II contre l'exemple des Français qui ont manqué de patience, de tenue, de persévérance, etannullé les résultats de leur courage.
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Ses paroles, que nous traduisons littéralement, méritent d’ôtre méditées : « Les Français, incapables (I de se modérer à l’étranger, trop impatients et trop «indiscrets, d’une part s’arrogeant trop, d’une autre « laissant trop de liberté à leurs sujets, les traitant au- « jourd’hui avec une bonté facile, demain avec une ri- « gueur violente, n’ont jamais pu constituer solidement « leurs colonies; ils ont fait beaucoup d’acquisitions et « les ont toutes perdues {curn multa acquisicerint, nihil « servaverunt). » 11 cite à ce sujet nos inutiles conquêtes de Naples, de Milan et de Gênes. 11 désire que l’on détourne les esprits des subtilités théologiques, et qu’on les dirige vers l’étude de la géographie, du monde réel et de l’histoire. La plupart des moyens qu’il propose, et qui, dit-il, vaudront à Philippe II la monarchie universelle, sont précisément ceux que Napoléon a mis en œuvre dans son travail d’organisation sociale; — un vaste code uniforme ; l’accès ouvert à toutes les capacités; peu de pouvoir accordé à la seule naissance ou à la fortune seule; d’énergiques aiguillons de gloire et d’honneur; un grand but offert aux ambitions; . enfin la destruction des éléments délétères qui dévoraient la société espagnole.
Il conseille la réduction des moines à un certain nombre limité; — une guerre permanente contre les mahométans, — et la fondation de comptoirs et d’écoles maritimes sur tous les points importants du globe , aux Canaries, en Sicile, à Saint-Domingue et au Gap. L’encouragement donné aux manufactures et aux ateliers, préférables, dit-il, aux mines d'or et d’argent {metallifoilinis potiora), complète ce vaste système que l’aristocratie anglaise a réalisé en partie.
Comment un prisonnier osait-il dire ces vérités à l’Espagne et à son roi, de la manière la plus adroite, en
cXm panei.la.
leni' offrant la domination universelle comme perspective et résultat des réformes nécessaires? C’est ce qui a trompé les savants et les littérateurs, quand ils se sont occupés de Campanella et de soiî Traité sur l'Espagne.
La critique se cachait sous l’utopie; la philosophie politique, sous l’adulation. On n’a vu que les hypothèses bizarres de ce grand génie, qui a d’autres droits encore à l’admiration du monde. Dans un autre ouvrage Campanella tient exactement le langage suivant (1602) : « Le siècle prochain renouvellera tout dans les sociétés; il y aura destruction d’abord, puis édification ; une monarchie nouvelle et une réformation complète des lois. {Sœculo venturo... reformatio legum, artium... pritis evelli et extirpari, deinde œdificari.) Tout nous l’annonce, spécialement l’invention merveilleuse de la boussole, de l’imprimerie et de la poudre à canon {inventiones mirificœ, etc.), les télescopes, etc., etc. Nous avons fait plus d’histoire et écrit plus de livres en cent années que nos aïeux n’en ont fait ou écrit en quatre ou cinq mille. Rien n’arrôte la liberté humaine... » Et pour prouver cette irrépressible force de la liberté humaine, marchant par un mystère immense dans les voies providentielles, il ajoute une phrase sur sa propre vie, qui nous paraît sublime : « Comment arrèterait-on la marche libre du genre humain et son progrès, lorsque quarantehuit heures de supplices n’ont pu asservir la volonté d’un pauvre philosophe, et lui arracher la plus petite parole de ce qu’il voulait taire?»
Ce philosophe, c’était lui-même.
DON MANUEL DE MELO
Il y eut pour la monarchie espagnole un jour fatal, celui où la Catalogne et le Portugal, ses deux appuis vers l’Orient et l’Occident, se détachèrent à la fois du colosse. Richelieu régnait en France ; il fomentait, du Palais-Royal, les troubles qui devaient morceler la couronne d’Espagne et la réduire à cet état de langueur d’où l’alliance de Louis XIV et une longue paix n’ont pu l’arracher. On eût dit qu’il voulait venger notre misère, nos massacres, nos guerres civiles, attisés pendant tout le seizième siècle par Charles-Quint et ses successeurs. Le seul lien qui empêcha le faisceau des provinces espagnoles de se briser alors pour toujours, fut le catholicisme; son énergie domina tout et maintint l’unité. Toute l’adresse de la politique de l’Aranjuez, toute la force des escadrons castillans, toute la puissance d’une volonté inflexible n’eussent pas suffi à cette œuvre.
L’Aragon et la Castille, la Catalogne et Valence, divisés de mœurs, d’intérêts, de souvenirs, principautés que le môme sceptre a pu régir, que le temps n’a pu confondre, allaient se détacher violemment les unes des
ESPAGNE
autres; les discordes semées par Richelieu fermentaient; le vieux levain des haines locales s’y mêlait; l’oppression, le prélèvement arbitraire des taxes, le dédain du maître pour ses peuples réveillaient en Espagne le vieux génie indompté, gothique, républicain, le besoin d’indépendance sauvage, ineffaçable dans la Péninsule, et qu’un double joug, un écrasement tle quatre siècles n’ont pas aboli. Mais dans les veines mêmes de cet organisme social, farouche, asservi et frémissant, il y avait une puissance de vie commune qui en arrêtait la dissolution ; vie convulsive, dévorante, féconde en calamités, en atrocités, en dévouements.
La communauté de croyances était le seul point d’appui de la monarchie espagnole. Celui-là résistait à tout. Le trône, qui eût chancelé au-dessus de ces hommes presque sauvages et tout guerriers sur lesquels il pesait si durement, reposait sur le catholicisme et se maintenait. Les bûchers s’allumaient; le peuple, en face des victimes, n’avait de pitié que pour lui-même, dont le salut et la foi avaient couru de si grands risques, pendant que des damnés vivaient dans son sein. On avait disputé le terrain pied à pied aux Arabes; plus d’un siècle avait enraciné chez les Espagnols la haine de tout ce qui n’était pas catholique. Ces âmes indépendantes trouvaient dans la foi l’énergie, l’audace, la liberté des sentiments républicains. Leur république, à eux, était leur croyance. Ils l’opposaient à l’univers. Quiconque ne la partageait pas était Ilote : Mexicains, Péruviens, prolestanls tombaient sous un commun anathème; races aussi abjectes pour l’Espagnol que le Barbare était chose odieuse et vile pour le Civis Romamis. Tel est le puissant ressort qui a lancé sur toutes les mers les flottes espagnoles et achevé d’aussi vastes conquêtes
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DON MANUEL DE MELO
que les Romains eux-mêmes en ont accompli : c’est ce même mobile de nationalité exclusive que nous admirons dans l’histoire des républiques anciennes. L’inquisition n’cst point une institution religieuse, c’est une épouvantable institution politique. L’auto-da-fé, c’est l’échafaud de la terreur, consacré par la religion et perpétué par elle. L’Espagnol y voyait, comme Saint- Just en 93, la conservation de son unité nationale, le palladium de sa véritable force, de la république indivisible. Si l’on a vanté le phénomène des institutions de Lycurgue, et la transformation que l’homme a subie au sein de ce couvent militaire et démocratique qu’on nommait Sparte, — quelle merveille plus grande et digne à la fois de plus d’admiration et d’horreur, — l’Espagne catholique, — celle de l’Inquisition !
Il est arrivé, vers le commencement du dix-septième siècle, que l’esprit républicain et municipal, dont le fond des mœurs ibériques contient les germes, a ébauché une lutte acharnée et impuissante contre l’unité du gouvernement. La Péninsule, comprenant le Portugal et l’Espagne, ne forme réellement qu’une seule région, divisée de mœurs, mais distincte et séparée du reste de l’Europe. En dépit de celte homogénéité naturelle, le Portugal, mettant à profit la faiblesse du pouvoir, l’épuisement de ses finances et l’incapacité des ministres, se sépara violemment de l’Espagne. Au même moment, et à l’autre extrémité du royaume, la Catalogne, mue par le môme esprit, se souleva. Celte révolte, ou plutôt cette guerre, dura onze années ; la prise de Barcelone par Don Juan d’Autriche, en 1641, lit rentrer dans le devoir la province rebelle. Encore fut-on obligé de lui céder ses vieux privilèges, qui lui furent restitués; on ne la désarma pas; une amnistie gé-