K S PA G NE
« l’autre. Tu sauras quelle voix t’a parlé; je saurai com- (( ment tu me juges. »
Passons à l’analyse de ce curieux ouvrage.
Fatiguée des exactions continuelles de la cour d’Espagne, obligée de donner aux troupes castillanes les vivres, le logement et des recrues toujours nouvelles, la Catalogne, dont l’esprit démocratique et le génie sauvage avaient longtemps lassé le despotisme de Madrid, profita du moment où la monarchie ibérique, épuisée par ses guerres et son mauvais gouvernement, s’affaissait sous ce double poids. La République catalane (elle se nommait elle-même ainsi) demanda hautement, vers le milieu du règne de Philippe IV, le prix de ses services et quelque soulagement à ses souffrances. Les ministres ne répondirent à ces réclamations qu’en augmentant le nombre des soldats qui dévoraient la province. L’insolence de la soldatesque, appuyée parla cour, redoublait de violence et accumulait les outrages.
Le comte de Sainte-Colombe, gouverneur de la Catalogne, Catalan de naissance, ambitieux et dévoué aux ministres, réprimait faiblement les excès dont le soldat se rendait coupable. Irrités de voir sa fortune et son crédit grandir sur les ruines de la patrie commune, les Catalans lui vouèrent une haine mortelle. Le général en chef Espinola, prévoyant peut-être la révolution dont tous les éléments étaient déjà réunis, et dont l’explosion allait avoir lieu, remit entre les mains de Sainte-Colombe le commandement des troupes. Moines, avocats, gens du peuple, paysans, gentilshommes, excités et soutenus
DON M,VNUfc;L DE MELO.
par un nommé François Tamarit, homme de tôle et de cœur, se soulevèrent contre l’oppression qui les écrasait. C’est à ce moment, au milieu de l’irritation silencieuse et profonde de la Catalogne, que commence l’ad mirable récit de don Juan de Melo.
« Tout le monde, dit-il, conservait au fond de son « âme le sentiment et le souvenir des affronts subis par (I la république. Le silence régnait dans la ville ; silence « bien plus significatif que des cris de rage. Il semblait « que chaeuii fût blessé dans ses.affections propres. Cha- « cun se demandait comment il pourrait venger la com- « mune offense ; et plus cette offense était générale, plus t( chacun se sentait obligé de punir d’une façon terrible <1 l’affront qui pesait sur ses frères et sur lui.
« Ce silence trompa la cour et le comte de Sainte-Co- « lombe. Tous ces esprits, toutes ces âmes qu’une seule « passion gouvernait et qui, d’un commun accord, étouf- « faient l’expression de leur vengeance pour en assurer « l’effet, semblèrent dévorer leur injure et se soumettre « avec calme au joug qu’on faisait peser sur eux. Les « magistrats de Barcelone furent jetés en prison. Le « peuple ne se souleva pas. On augmenta les impôts ; tout « resta dans l’ordre;
« Mais ces iniquités, au moyen desquelles le gouver- « rement espérait se rendre agréable au roi et à la cour, « grossissaient secrètement l’orage de la colère publi- « que. Les Catalans ne pouvaient voir sans des larmes de M fureur, larmes qu’ils cachaient, leurs juges et leurs « magistrats gémir sous les verroux. Ils pleuraient en si- « lence leur liberté perdue. Ils jugeaient que si leurs « défenseurs naturels succombaient à l’oppression, leur « vie etieur fortune, à eux simples sujets du roi, se trou- « veraient bientôt à la merci de leurs tyrans. La haine
ESPAGNE
« s’enflammait et couvait; plus ils avaient aimé le vice- (I roi, plus ils le haïssaient. Ce compatriote qui devenait <( leur bourreau, n’était à leurs yeux qu’un ingrat et un « parricide. Toutes les marques d’amour et de dévoue- « ment qu’ils lui avaient prodiguées, étaient pour eux « des sujets de courroux, des aiguillons de haine pro- <t fonde. Plus ils nourrirent longtemps dans le secret de « leurs âmes ces sentiments terribles, plus, quand ils « éclatèrent , leur impétuosité fut irrésistible et la (I vengeance implacable. De là tout ce tumulte, toutes « ces violences, tous ces meurtres dont la Catalogne fut « le théâtre sanglant, et dont la monarchie fut ébranlée « jusque dans ses bases. »
Un de ces historiens de l’antiquité, que nous avons appris à révérer comme des modèles, aurait-il exposé avec plus de netteté et de chaleur, avec une énergie plus soutenue, plus ferme, plus exempte d’apprêt, les premiers mobiles de son drame? Où Juan de Melo a-t-il retrouvé le secret perdu de ce style grave et simple, noble et fort, de ce style tout vivant des passions populaires, et que ni Robertson, avec sa sagacité de philosophe et d’érudit, ni Voltaire, avec sa brillante et lumineuse diction, n’ont pu atteindre? Où? Dans une vie active, laborieuse, dont l’étendard des camps, les voûtes de la prison, la voile des navires agités par l’orage ont achevé l’éducation historique. Où?. Dans une croyance énergique, dans une existence d’homme d’État, de guerrier et de' navigateur.
En isolant la littérature de la vie réelle, de la vie active, on a porté un coup mortel aux œuvres de l’esprit. Elles n’ont de valeur que comme le reflet profond et coloré de notre existence. Renfermez l’historien dans son cabinet, il sera peut-être un savant ana-
Dlgltized by
DON MANUEL DE MELO
lyste des faits, jamais un reproducteur sincère des mouvements qui ne l’ont pas agité et des scènes qu’il devine. Ce qui a trop souvent donné aux lettres, chez les peuples modernes, une empreinte de frivolité misérable, c’est cette séparation établie entre le métier de penseur et les occupations libres de l’homme social. Les couvents et les universités, propageant les ridicules errements légués par les sophistes anciens, ont fait de la vie intellectuelle une vie spéciale, sans rapport avec les guerres, les traditions populaires, les changements politiques, les découvertes de l’industrie et les conquêtes des arts. On a brigué le titre à’amuseur, que les trouvères et les jongleurs avaient trop bien mérité; l’art de bien dire a été cultivé pour lui-même; toutes les folies et toutes les puérilités du style faux ont découlé de cette source. Quel emploi de la pensée ! Comme si toute œuvre de l’intelligence n’avait pas sa 'racine nécessaire dans le vrai, dans le profond, dans le vif de nos passions, dans nos besoins, nos souvenirs, Dos malheurs et nos craintes I
Homme de lettres!
Le temps est venu de détruire ce sobriquet ridicule, cette qualité qui n’en est pas une, ce titre frivole I Homme d’État, homme du monde, prêtre, soldat, artisan, roi, femme, quiconque répandra de nouvelles lumières, quiconque reproduira les faits qui sont des leçons, sera un bienfaiteur, — un prêtre de la vérité.
Don Juan de Melo, avant de continuer son récit, décrit la situation géographique de la Catalogne et le caractère de ses habitants :
« Ce sont des hommes d’un naturel âpre et sauvage,
« de peu de paroles, et d’une âme profonde. Leur langage « même, dialecte spécial, est laconique et tient de leur
ESPAGNE
« caractère. Toutes leurs phrases sont courtes et tous « leurs mots brefs. Le ressentiment des injures est ter- « rible'chez eux ; la vengeance est une nécessité pour « eux. Entre tous les peuples d’Espagne, ce sont eux « qui aiment le plus vivement la liberté ; et ils s’en esti- (( ment davantage ; leur langue, leurs mœurs, leur indé- (( pendance leur sont chères. Leur sol montagneux et « boisé favorise leurs inclinations sauvages. L’homme « otTensé {agraviado) secoue la poussière de ses pieds, « quitte sa ville et sa maison, se retire dans les bois, de- « vient l’ennemi de la société, attaque les voyageurs et « se venge à loisir sur tous ses compatriotes de l’offense « qui lui est personnelle. C’est là une manière de vivre « très-commune et passée en coutume. On l’appelle : se « mettre à Vœuvre. Il est peu de Catalans qui ne se soient « mis «à l’œuvre» une fois dans leur vie: ils n’y attachent « aucune idée de déshonneur; au contraire, c’est mar- « que de courage et de grandeur d’âme. Des familles en- « tières se sont mises à l’œuvre les unes contre les au- « très. Les Narras et les Cadells se sont livré une guerre « acharnée ; leur haine n’est pas moins célèbre en Ca- « talogne que celle des Guelfes et Gibelins en Ita- « lie. Mais, chose digne d’ôtre remarquée, si un en- . « nemi commun se présente, toutes ces haines s’effacent; « l’antique querelle des familles disparaît. Il n’y a plus « entre ces ennemis qu’un seul sentiment, une seule pen- « sée, un seul désir. Exemple qui doit faire rougir ces « autres nations, également divisées, mais ne sachant « pas toujours sacrifier leurs haines au bien commun ; « elles ignorent donc que la liberté d’un peuple dépend « toujours de l’union des âmes !
« Les mécontents (agraviados) habitent l’épaisseur des « bois ; ils y obéissent à des chefs. Ils s’y forment une
DON MANÜtL DK MELO. i<j3
« espèce de gouvernement. De cette vie aventureuse on - M a vu sortir des héros célèbres. L’un des meilleurs capi- « laines de ces bandoleros fut le fameux Roque Guinart;
(I Don Pedraza, et spécialement Don Pèdre de Santa- « Cilia y Paz ont acquis de la réputation dans le môme a métier. Ce dernier, chevalier maïorquian, passa vingt- « cinq ans dans les bois, occupé' à venger la mort d’un « de ses frères tué injustement {caminando veinticinquo (1 anos Iras la venganza de la injusta miierte de un her- « mano). Il sacriOa aux mânes de ce frère trois cent « vingt-cinq personnes tuées de sa main. Aujourd’hui il « occupe un poste honorable sous le roi catholique; et,
« par ses bons et loyaux services à la guerre, il donne « satisfaction au monde et efface le scandale passé.
« L’habit qu’ils portent est très-bien approprié à ce (I genre de vie. Une écharpe de cuir passant de droite à « gauche soutient derrière le dos une courte arquebuse.
H C’est leur arme unique; ils méprisent les épées qui les « embarrassent, disent-ils, dans leur route. Au lieu'de 0 casques, ils ont des bonnets de laine de diverses cou- (I leurs, et quelquefois ces nuances leur servent de signe « de ralliement, d’indice pour se reconnaître dans les a combats. Leurs capes sont de serge, très-larges et *
« assez fortes pour résister longtemps aux fatigues de la « guerre. Au lieu de souliers, ils ont des sandales. Ils « usent peu du vin; de l’eau, conservée dans des vases « rustiques, et des pains d’espèce grossière, qu’ils pé- « Irissent eux-mêmes, leur servent de nourriture, et ils « peuvent ainsi subsister longtemps dans les forôts, sans (1 avoir recours à leurs concitoyens.
« Les laboureurs eux-mêmes et les hommes des H champs, qui dans tous les pays sont une race douce et « pacifique, se trouvant victimes de ces coutumes, sont
ESPAGNE
0 obligés de l’imiter eux-mèmes et de se défendre. Ainsi « l’exemple, le naturel, la nécessité, la nature des lieux, « tout porte le Catalan à la vengeance et à la discorde. «L’antiquité d’un tel usage le perpétue, le consacre, a rend ineffaçable un scandale commun à tous, empêche « la justice de sévir, lui ferme les yeux ou la prive de son « pouvoir, et, par une tacite connivence, en augmente a le danger.
a Que l’on ne croie pas, toutefois, que la province soit « pauvre, et que ses habitants vivent sans lois, sans « mœurs, sans plaisirs. La terre, et principalement celle « des plaines, rivalise en fertilité avec le sol fécond de « l’Andalousie, et dépasse de bien loin toutes les autres « provinces d’Espagne. La Catalogne s’enorgueillit de 0 plusieurs villes, dont quelques-unes sont très-illustres. « Elle a de bons ports, beaucoup de bourgs et de vil- « lages bien situés; pour capitale, Barceloi\e, ville où le « génie, la beauté, la noblesse, l’étude se donnent « rendez-vous, et qui communique ses trésors au reste « de la province. La piété des princes y a construit (( des temples magnifiques, chers à tous les chrétiens ;
« entre autres le sanctuaire de Monserrat, qui brille entre « tous les sanctuaires de la chrétienté comme le soleil « entre les étoiles (como el sol entra las eslrellas). Quant (I à la valeur et à l’audace des Catalans, l’Asie et l’Europe « l’avouent, l’Afrique en fait foi.
« Telle est cette province, l’une des plus singulières,
« des plus glorieuses, des plus estimées entre celles dont « se compose cette grande aggrégation d’Etats et de « royaumes {la grande congregacion) qu’on nomme la « monarchie espagnole. »
Si vous voyagez aujourd’hui môme dans la Catalogne et que vous y observiez ces hommes, si semblables aux
DON MANUEL DE MELO
borderers de Walter Scott; si vous visitez les habitants de ces cabanes, auxquels une loi encore en vigueur interdit l’usage de plus d’un couteau par famille, et ordonne d’attacher le couteau à là table commune par une chaîne de fer, de peur de la venganza ; si vous vous môlez à ces énergiques âmes que la civilisation a respectées, et qui se rapprochent bien plus des héros d’Homère que des gens de nos salons, vous admirerez à la fois la curieuse exactitude du tableau que Don Manuel de Melo a tracé, et l’immobilité de ces mœurs qui se perpétuent sans altération sur les frontières de la France. Vous reconnaîtrez qu’en dépit de toutes les classifications des publicistes, une monarchie nominale peut recouvrir et cacher des républiques de fait; un état de civilisation apparente voiler pendant des siècles un peuple presque sauvage.
Les révolutions de la Catalogne , traitées avec la vigueur, le relief, la vérité, la naïveté qui respirent dans le fragment trop court et oublié de Don Manuel de Melo, offriraient, si elles étaient complètement étudiées, un vif intérêt. On y trouve tout ce qui peut émouvoir Tàme; un caractère national, isolé ; des caractères individuels, non moins étranges; un violent amour de l’indépendance ; une nature farouche; un idiome à part, un fanatisme profond ; la poésie des mœurs primitives, jointe à l’éclat et à l’ardeur des croyances.
Nous avons vu le peuple catalan, que rhislorieu nous a présenté sous des couleurs si âpres et si vives, nourrir contre le vice-roi Sainte-Colombe une haine ardente, secrète, que ch.aque jour accroissait. Le nombre des agrariados augmente. Cavernes, retraites des forêts voisines, se remplissent de ces mécontents. A. Barcelone, une rumeur sourde annonce la révolution prochaine. La plupart des maisons restent vides pendant une partie de la semaine; étrange spectacle, — un peuple civilisé, cherchant asile dans les bois contre une tyrannie qui lui pèse, préfère, d’un commun accord, une vie de brigandage libre à une existence paisible, mais asservie.
Enfin éclata le courroux public. Les portes des prisons où l’on avait enfermé les magistrats de Barcelone furent brisées, le peuple s’y précipita, et sauva ses défenseurs. Longtemps comprimée, la vengeance eut un libre cours. Nous donnerons, dans son intégrité, nonseulement comme un monument historique très-curieux, mais comme un admirable tableau de mœurs, la description du sac de Barcelone. La couleur locale y* est franche et terrible. Les réflexions de l’historien sont brèves et profondes. Ce don Juan de Melo, si inconnu, si oublié, s’élève à la fin de son récit jusqu’à une éloquence tout historique, simple et grandiose. Son ingénieuse exactitude n’a pas oublié de mêler à sa narration un épisode comique et sombre, qui atteste la superstitieuse ignorance des révoltés; le procès intenté à une horloge. Par un choix judicieux des incidents les plus caractéristiques, l’historien exprime toute l’époque,
DON MANUEL DE MELO
tout le peuple, toutes ses passions, tous ses ridicules, toute sa frénésie. Il y a dans ce morceau, d’une diction simple et presque nue, du Shakspeare et du Tacite.
« Alors se répandit à travers la cité une rumeur contt fuse d’armes et de voix. Dans chaque maison nouveau tt spectacle : ici l’incendie ; là des ruines tombant sous (( le marteau ; nul édifice n’était respecté ; nul n’arrê- ■ (( tait la fureur publique. La sainteté des temples fut « mise en oubli; la clôture et l’immunité des couvents (( s’ouvrirent au viol et à l’homicide. On tuait les Espa- (( gnols comme Espagnols, les Catalans en les accusant tt d’aimer l’Espagne. Aux yeux du peuple, la pitié même tt fut crime. Qui donnait asile aux proscrits ou fermait « ses portes aux bourreaux tombait sous leurs coups. « Les prisons s’ouvrirent, et les criminels, en recoutt vrant leur liberté, devinrent tout-puissants.
tt Le comte ne savait que trop le danger qu’il courait. « Déjà arrivaient jusqu’à lui les cris de ceux qui de- « mandaient sa vie. Il ne songea plus qu’à la sauver, et tt à s’embarquer dans la galère qui l’attendait en rade, tt Son fils, envoyé devant lui, monta en effet dans l’esquif tt de la galère. Mais à peine les gens de l’esquif eurent-ils tt reçu le jeune homme, qu’ils refusèrent de rester plus tt longtemps en cet endroit; le peuple accourait, et tout (I semble prouver qu’ils auraient été victimes de sa fu- « reur s’ils ne s’étalent hâtés de voguer vers la galère ; le tt feu des batteries poursuivait l’esquif dans sa fuite; et « le comte, sur le rivage, voyait disparaître à la fois son « fils et sa dernière espérance. Il versa des larmes, bien « excusables chez un homme qui perd tout à la fois. Sûr « de son destin, on le vit errer douloureusement sur la « plage, au-dessous des rochers de Saint-Bertrand, sur « la route de Monjuich.
ESPAGNE
« Cependant on le cherchait de toutes parts avec a rage : vous eussiez dit que sa mort pouvait seule couci ronner dignement celte victoire. Le peuple remplis- <( sait sa maison et se courrouçait de son absence. Des (I hauteurs voisines, on comptait chacun de ses pas. La (I foule qui le contemplait marchant à la mort, attira Cl l’attention de ses assassins, et fut cause qu’il ne put O se cacher longtemps à leurs yeux. Il le sentit : la chaci leur du jour était grande ; le peuple approchait ; le Cl sang coulait dans Barcelone; son fils venait de partir; Cl son sort était dicté, sa sentence portée'j son salut imci possible. Vaincu par la douleur, il s’étendit sur le roc, Cl roula son manteau autour de lui et se frappa; quela ques-uns des furieux qui le cherchaient le trouvè- II rent là; il respirait encore : cinq coups d’épée dans la a poitrine l’achevèrent.
cc Ainsi termina sa vie Don Dalraau de Queralt, comte Cl de Sainte-Colombe : puissant exemple, notable leçon Cl pour les grands qui semblent nés pour l’empire, et O qui en jouissent avec tant d’insolence , longtemps Cl objets d’envie, enfin objets de pitié. Désabusez-vous, Cl ambition et orgueil humains 1 •
Cl La révolution ne s’arrêta pas là. Son but était vague, Cl elle n’avait pas de terme fixe ; sa fureur continuait a sans s’épuiser. On pilla toutes les maisons des minis- « très et des juges royaux. Vous eussiez dit un assaut Cl longtemps disputé, une ville mise à sac par les plus Il acharnés ennemis. La rage du peuple se rua principa- (I lement sur les propriétés de D. Garcie de Tolède, « marquis de Villefranche, général des galères d’Espa- II gne. Peu de jours auparavant, il avait quitté la ville. On « l’y connaissait, on l’y abhorrait; ses mœurs hautaines « et élégantes avaient excité la haine, et ses innocents
DON MANUEL DE MELO
« enfants payèrent la dette sanglante que le peuple fréné- « tique réclamait de leur père. Un hasard étrange vint O apaiser un peu l’ardeur du meurtre, et modérer le pil- « lage. Parmi les dépouilles enlevées pêle-mêle par ceux « qui dévalisaient l’hêtel se trouvait une horloge d’un «merveilleux artiflce; elle représentait un singe fort « bien imité, dont les mouvements, dirigés par les poids « et les rouages que renfermaient son corps, étonnait la « multitude. Elle admirait ces gestes de l’animal qui « semblait vivant, qui joignait tes mains, les levait au- « dessus de sa tête, roulait ses prunelles d’une manière « effroyable, et marquait l’heure en même temps. Stu- « péfaite devant ce prodige, la populace, qu’aveuglaient « à la fois l’ignorance et la fureur, crut que cette hor- « loge était une invention diabolique, et, pour que tout « le monde partageât son admiration, plaça l’horloge « au bout d’une pique. On porta ainsi l’horloge en triom- « phe à travers la ville. 11 fallait voir cette foule, les « mains jointes, pleine d’une terreur et d’une horreur « concentrées, les yeux fixés sur l’image qu’elle croyait « infernale, suivre cetie procession singulière qui s’ar- « rêta enfin devant le palais de l’Inquisition. Là, les ré- « voltés déposèrent la machine, et, d’une seule voix,
« dénoncèrent aux inquisiteurs le propriétaire et l’au- « leur de cette œuv.re de Satan. Les prêtres, sans se « laisser abuser par le préjugé vulgaire qui aveuglait la « foule, mais épouvantés de ses excès, semblèrent par- (I tager son opinion, et commencèrent en effet le procès « de l’horloge et du singe ; il fut achevé en temps et lieu,
« et la sentence promulguée.
« Cet accident, en amassant une multitude considé- « rable et en détournant son attention, apaisa pour quel- « que temps le tumulte. Bientôt après on ne s’occupa
ESPAGNE
« plus que d’écouter et de porter eu triomphe le député, « Tamarit et les conseillers. Cos acclamation?, dont na- « guère la liberté du pays était l’objet, furent prodi- « guées aux favoris du peuple. Pendant une grande partie «de 1a journée on les promena ainsi à travers Barce- « lone ; les crimes et le pillage continuaient avec non « moins de violence.
(( Le couvent de Saint-François, si vénéré dans Bar- « celone, avait servi de refuge à plusieurs proscrits. Le « peuple vint les poursuivre jusque dans cet inviolable « sanctuaire. Les religieux se défendirent comme dans « une forteresse; ils montrèrent un courage plus digne « de guerriers que de moines; mais ils ne purent résis- 0 ter à la force qui les attaquait. La multitude furi- « bonde brûla leurs portes , entra avec impétuosité « dans le monastère, et en un instant égorgea tous ceux « qui s’y trouvaient, entre autres plusieurs person- « nages, de note et de considération, heureux d’ailleurs « d’expirer dans la maison de Dieu et aux pieds de ses « ministres. On en voyait qui demandaient au peuple la «permission de se confesser avant de mourir; et au « moment où l’absolution était donnée, le sang du con- 0 fesseur et du chrétien fidèle se confondait sur les mar- « ches de l’autel. Souvent un seul meurtre devenait la « cause de beaucoup de meurtres. ‘L’homme qui avait « plongé sa dague dans le sein d’un inconnu, était-il « rencontré par un ami ou un parent de ce dernier, l’as- « sassin trouvait la mort en la donnant. A force de voir « le sang jaillir et couler, c’était un besoin et un plaisir.
« A contempler tant d’épées nues et rougissantes, vous O auriez cru qu’il s’agissait d’un jeu public. Des cada- « vres furent mis en lambeaux, découpés avec un soin « barbare, et servirent de jouet et de risée au peuple ;
DON MANUEL DE MELO. 3ül
« l’atrocité était délices, la vue de la mort était spec- « tacle. Pas une larme, pas un mouvement de pitié. A « ce cadavre on arrachait les yeux, à cet autre on cou- « pail les narines. Tel noble que l’on détestait servait de « balle au peuple qui, se rangeant en cercle et se ren- 0 voyant le corps mort, le faisait voler, tout hideux, « dans l’air d’où son sang découlait. Tel autre, vivant « encore, souffrait une amputation honteuse et cruelle ; « et ces parties, dont la décence tait, dont la modestie « ignore le nom, ajustées comme un trophée sur le « cimier des casques, devenaient un scandaleux, un a épouvantable ornement.
«Et voilà ces hommes (chose digne d’être à jamais « méditée), ces hommes si fameux et si redoutés dans « l’univers ! ces Espagnols qui eurent pour vassaux des « princes, qui dominèrent les nations, firent la loi à « presque toute l’Europe, conquirent d’immenses pro- «vinces et forcèrent tout un nouveau monde à les rea connaître pour seigneurs ! Ce sont là les Castillans, « fils, héritiers, descendants des héros! Occulte et pro- « fonde Providence ! Voilà comme ils se traitent entre « eu.x ! Dans la patrie môme, des hommes vils jouent « avec les cadavres de ces nobles hommes. Ce souvenir « peut donner leçon aux peuples les plus superbes et « les plus triomphants.
«Contemplez ces sanglants désastres; songez aux « excès et aux crimes de ces gentilshommes, et pensez « que le Ciel offensé les a punis ; chargeant les plus vils «des bourreaux du soin de leur châtiment; punissant « leur superbe par le mépris el le supplice; changeant « leur grandeur insultante en une mort misérable, et « leur vie orgueilleuse en cadavres couverts d’opprobre « et d’outrages. »
ESPAGNE
Quel élan simple ! quelle vigueur ! Il faut lire tout le fragment de ce grand écrivain.
La supériorité des Espagnols dans le style historique n’est point assez reconnue. Eux seuls ont retrouvé cette couleur vive, ardente, dramatique, cette gravité de langage, cet art de mettre en scène les personnages, cette solennité sans emphase que nous admirons chez les anciens. Ajoutons que leur langue, peu étudiée, peu connue, se prête merveilleusement à ce genre de composition.
IGNACE DE LOYOLA
Quel fut ce personnage singulier, fondateur d’une société puissante qui, depuis le xvi' siècle, a exercé tant d’ascendant sur les aüaires d’Europe et d’Amérique, et qui, malgré la grande muraille et les douaniers de Canton, a étendu son influence infatigable jusqu’en Chine?
Il existe trente-deux biographies de Loyola. Voltaire et Bayle ont commenté sa vie sans la comprendre. Tous les écrivains qui se sont occupés d’hagiologie ou d’histoire ecclésiastique, ont parlé d’Ignace. Les superstitieux l’ont porté aux nues. Les jésuites Tout assis auprès du Père éternel ; les jansénistes l’ont jeté dans les limbes. Les philosophes se sont moqués de lui. Est-il jugé cependant? Connaît-on cette étrange vie? Saiton combien de vertu se cachait sous cette folie, combien d’extravagance s’alliait à cette haute vertu? Non. La plupart des sentences historiques appellent une révision. Dictées étourdiment par les passions et les partis, c’est l’empreinte du préjugé qu’elles portent, non celle de l’examen.
Ignace est un Don Quichotte réalisé; il est à la religion ce que le héros de la Manche fut à la chevalerie. Ce
ESPAGNE
dernier n’a existé que dans le cerveau créateur de Cervantès. Ignace a fondé une immense république chrétienne. D’autres feront l’hisloire du jésuitisme et analyseront les préceptes qui ont favorisé ce développement. C’est le maître, le chef, l’organisateur de cet Institut, qui nous semble digne de toute attention. Au moment où le christianisme, attaqué dans ses dogmes mystérieux, voyait éclore la critique rationnelle, Ignace naissait. Chevalier de la Vierge, athlète du christianisme animé d’un enthousiasme aussi ardent que celui dont le paladin le plus dévoué à sa belle et à son roi pouvait être embrasé au moyen âge; — il accomplit son œuvre.
Son berceau était l’Espagne, pays de chevalerie et de catholicisme; la seule contrée qui pût donner au monde un pareil exemple. Pèlerin bizarre, fanatique convaincu, livré aux hallucinations extatiques ; mais persévérant, hardi, imperturbable dans son dessein, il réussit. Vous pouvez, philosophes, nous montrer avec ironie ses haillons, son scapulaire, sa raison troublée, ses ballades à la Mère de Dieu, son bourdon et ses sandales souillées. Mais il a rempli sa tâcbe; il a même dépassé le hut de sa vocation : ce fou a raffermi la tiare, ébranlé des trônes, tué des rois ; utile ou malfaisant, il a laissé une trace profondément historique. La carrière que César et Mahomet ont parcourue n’est pas plus merveilleuse que celle de Loyola.
C’était à l’époque de ce grand renouvellement religieux et politique qui remua le monde endormi , c’était au commencement du xvP siècle qu’il devait naître.
Antagoniste de Luther, il fut le champion de la foi, comme le moine allemand fut le type de la critique religieuse. D’autres traceront le portrait de ce Teuton qui, du
IGNACE DE LOYOLA
fond d’un cloître, sapa les bases du trône papal ; notre lâche, plus difficile peut-être, sera de montrer quelles circonstances permirent à son adversaire Ignace de préparer l’ara-boutant immense dont il étaya le catholicisme.
Un mendiant et un moine sont les deux acteurs de ce grand drame.
Autour de Loyola se groupent la Ligue catholique, la révocation de l’édit de Nantes, la prépondérance de l’Espagne. Autour de Luther, l’influence du protestantisme, le développement des études bibliques, le progrès de la critique moderne, le rationalisme de Locke, les doctrines philosophiques du xviii® siècle; la Révolution. La richesse et la puissance de l'institut que fonda le gentilhomme espagnol ne sont rien si vous les comparez à son influence secrète : Luther lui-même et ses sermons disparaissent si vous comparez cet homme et ses œuvres à la flamme terrible allumée par lui.
Écartons de la biographie de Loyola les légendes menteuses dont les jésuites modernes l’ont embellie; le roman de cette- vie offre plus d’intérêt que toutes les fictions imaginables.
Dans un château ou manoir espagnol , situé près d’Aspeytia, dans la province de Guypuscoa, l’an 1491, Ynigo de Loyola y Onez reçut le jour, de Beltran Yanez de Loyola y Onez et de Marina Saenz de Licena y Balda; son éducation s’acheva dans le castel de son père, gentilhomme sévère, de race noble, inexorable sur la discipline et fier de ses aïeux. A vingt ans, Ignace se rendit à la cour de Ferdinand et d’Isabelle, prit du service, et porta l’épée jusqu’à l’âge de trente ans.
Les jésuites qui ont écrit sa vie sont embarrassés de ces dix années passées à la cour et dans les camps; ils voudraient transformer Ynigo en Saint dès le bas-
ESPAGNE
âge. D’après sa propre confession et les mémoires contemporains, Yiiigo de Loyola était un vrai- chevalier espagnol du seizième siècle; brave et dévot, galant et cntété, amoureux de la gloire, scrupuleux dans ses pratiques religieuses et dans le culte du point d’honneur, laconique dans ses discours, ardent et tenace dans ses desseins; sévère dans sa tenue; pratiquant les austérités dévotes, — mais ne se refusant pas à la licence militaire.
Il servait en qualité de simple soldat, estimé pour sa bravoure, dans la garnison de Pampelune , quand les Français assiégèrent cette place et réduisirent la garnison aux abois. Les assiégeants offraient aux assiégés de leur laisser et bagues sauves, et le gouverneur était sur le point de consentir à cette capitulation, quand Ynigose présenta devant lui pour lui déclarer que la place était encore en état de se défendre. Son opinion prévalut dans le conseil ; officiers et soldats résolurent de refuser la capitulation. Ynigo, prenant à part l’un de ses compagnons d’armes, lui fit sa confession générale, reçut à son tour la confession du soldat et alla se ranger sous la bannière.
Dans cette circonstance seule on peut déjà reconnaître les nuances principales de ce caractère, résolution, pertinacité, action sur ses semblables, dévotion profonde, mépris de la mort et du danger. Le sort qui aurait pu faire d’Ynigo un général célèbre voulut qu’il devînt un fondateur de secte.
On tenta une sortie : Ynigo, qui se battait aux premiers rangs, tomba blessé d’une balle qui lui avait fracassé les deux jambes ; la jambe gauche était légèrement atteinte, la droite était cassée. Ses camarades, qui le virent tomber, capitulèrent. On les fit prisonniers avec Ynigo. Les
IGNACE DE LOYOLA
Français rendirent honneur à sa bravoure : à une époque où la guerre n'élait qu’une boucherie, cet acte d’humanité soulage l’esprit. Loyola resta pendant une semaine dans le camp français, nos chirurgiens lui prodiguèrent leurs soins. On lui rendit la liberté : on le fit porter chez son père. Malgré tant de précautions sa blessure empirait; les secousses imprimées au brancard qui le portait, irritaient le mal et augmentaient la fièvre à laquelle il était en proie. Il fallut recommencer l’opération; il se soumit à cette nouvelle douleur avec son courage accoutumé. Cependant sa force diminua; il perdit L’appétit, et les médecins l’abandonnèrent.
La veille de Saint-Pierre et Saint-Paul, on déclara que si une crise favorable ne se déterminait pas avant minuit, il était perdu. Ynigo se résigna, adressa une hymne à saint Pierre et s’endormit. La révolution si désirée eut lieu, et bientôt la convalescence du soldat fut assurée. Mais une autre maladie allait se développer dans son cerveau. La profonde solitude du château, les idées pieuses dont Ynigo se nourrissait, l’exaltation naturelle de son esprit, ce retour à la santé, qui lui paraissait être le résultat naturel de ses prières et de son hymne, l’ardeur d’une imagination qui s’élançait vers le merveilleux et qui substituait la fièvre de l’enthousiasme â l’agitation de la vie militaire : toutes ces causes jetèrent Loyola dans un délire nerveux, dans une sorte de folie raisonnée, que nuis actes d’insanité apparente ne manifestaient, mais qui décida de sa vie et modifia sa conduite. Sa jambe fracturée avait été mal remise. Lfne opération extrêmement douloureuse devenait nécessaire pour corriger la faute du premier chirurgien. Ynigo boitait. Soldat, et orgueilleux de sa beauté naturelle, il conservait encore, malgré ses pieuses rêveries, cette
ESPAGNE
fatuité militaire qui ressemble ^âssez à la coquetterie féminine. Il se soumit à l’opération dont je viens de parler. On scia une partie du tibia; on força une partie de l’os à s’étendre, au moyen d’une machine disposée pour cet effet, Ynigo aima mieux souffrir cette torture que de rester boiteux. Ce courage et celte résolution le caractérisent.
Ici commence la nouvelle existence de Loyola. Il prend pour règle une poésie mystique, héroïque et aventureuse ; les lectures de sa retraite achèvent de l’enivrer. Il était faible; on le condamnait à une diète austère ; il pouvait à peine marcher. Il demanda des livres : Palmerin d'Angleterre, Atnadis de Gaule; toutes ces belles épopées de chevalerie qui l’avaient ravi enfant " ne se trouvaient pas chez son père. On lui donna une Vie de Jésus-Christ, par Landolphe, chartreux, et la Vie des Saints.
Ynigo, relégué dans son castel, et Don Quichotte, dans son manoir, ont semblé à un écrivain protestant tellement analogues , qu’il ose soupçonner Cervantès .. d’ironie contre le fondateur des Jésuites, et d’avoir transporté, dans ses pages admirablement comiques, la curieuse réalité que lui offrait la vie de Loyola. Nous ne le pensons pas : Cervantès a puisé dans son siècle et dans les moeurs de son pays les matériaux de son œuvre. Rien de plus commun en Espagne que cette existence farouche, cette exaltation solitaire, cette concentration de toutes les facultés sqr un point, de toutes lès forces de Tàmc dans une seule pensée. La monomanie d’Ynigo se tourna vers la religion, qui fut sa chevalerie. Avant sa maladie et l’époque de sa retraite, il avait pour Dulcinée, pour amante platonique, une princesse ou une reine dont ses biographes
IGNAClî DE LOYOLA.
ont oublié de conserver le nom. No era condesa ni duquesa, mas era su estado mas alto que ninguna destas. Elle n’était ni comtesse ni duchesse; mais son rang était plùs élevé que celui des comtesses et des duchesses. Fait singulier que l’on a essayé d’ensevelir, de peur de scandaliser les hommes dévots, mais qui révèle d’un trait toute la situation morale et intellectuelle de Loyola.
Imaginez ce chevalier étendu sur son lit, dans lé silence et le repos d’une retraite féodale. Privé de ses lectures favorites, il accepte, faute de mieux, ces Vies des Saints, fabuleuses peut-être ou apocryphes, mais si ^ touchantes et si persuasives. Loyola les regarde comme dictées par l’Esprit-Saint, et croit à tous leurs miracles.
• Quelle ivresse nouvelle ! Le catholicisme lui offre un autre héroïsme, pur de sang et de larmes; cette chevalerie ne commande pas le meurtre et le crime; elle promet une gloire éclatante et une félicité éternelle. Ynigo s’arma pour FÉternel et pour l’Église catholique.
Le rêve ardent de sa convalescence devint le mobile de sa vie : l’Institut des Jésuites sortit de là. ,
Ce que saint François et saint Dominique avaient tenté, ne pouvait-il pas le renouveler? Longtemps cette ' question, déjà résolue dans sa pensée, y fermenta pour donner bientôt toutes ses conséquences. Une image de la Vierge était placée devant son lit, il se précipita à genoux devant elle. Là, il résolut et fit serment d’aller à pied à Jérusalem, d’étouffer, à force de macérations et de douleurs, les souvenirs mondains et la voix des passions. Doué d’une persévérance tout espagnole et d’une ferveur concentrée, il se promit d’être le chevalier errant de l’Église. Une abstinence pythagoriquc, une abnégation complète devinrent les règles de sa vie. Bientôt les vi-
ESPAGNE
sions et l’extase, suites nécessaires de cette situation mentale, le récompensèrent de s-on dévoûment et aggravèrent son ivresse. Il crut voir la Vierge qui l’encourageait, il entendit des voix célestes. Ne tournons point en raillerie ces extases; quand la faiblesse de l’homme veut se plonger à la source de l’ôtre et dépasser sa propre nature, c’est ainsi que Dieu la récompense ou a frappe ; une hallucination invincible remplace cette raison orgueilleuse.
Nous n’entrerons pas dans le fastidieux détail des e.xtases séraphiques auxquelles Loyola s’abandonna, ou des folies systématiques qui trompèrent les ennuis de sa solitude. Nous ne dirons pas comment il s’y prit pour converser familièrement avec la sainte Vierge, ni avec quelle angélique patience il copia la vie des Saints, en trois cents pages in-quarto, volume admirable sous le rapport de la calligraphie, et où les passages relatifs à la Vierge étaient tracés en encre bleue, les endroits relatifs au Père éternel, en encre rouge; et le reste en encre de diverses couleurs. Ces puérilités ne sont remarquables que par le nom de l’homme qui se les est permises, et par la renommée dont la postérité équitable a environné son nom.
Martin Garcia, son frère, s’aperçut de la singularité de ses manières et en chercha vainement la cause. Elfrayé de voir Ynigo toujours à la fenêtre, contemplant les astres, parlant peu, jeûnant sans cesse , et se flagellant avec régularité tous les matins, il le prit à part et lui adressa ce discours ;
« Mon cher Ynigo, notre maison est ancienne, notre naissance illustre; vous avez du courage et de l’esprit; vous pouvez relever notre famille et donner au nom de Loyola une célébrité nouvelle. Je vous avouerai sans
IGNACE DE LOVOLA.
feinte que la conduite tenue par vous est loin de me faire espérer ces résultats que je désire. Craignez de vous livrer à cette mélancolie, à cette rêverie qui vous dominent. Au nom du Ciel, ne reniez pas la gloire de voire race ; soyez homme et soldat ; recommencez à parcourir cette carrière où vous avez acquis de la gloire, et que vos méditations oisives ne vous arrachent pas aux dangers et à l’honneur d’une vie active. »
La réponse d’Yni^o fut, comme on s’exprimerait aujourd’hui, toute jésuitique. 11 eut soin, dit un de ses biographes, de ne s’engager à rien, mais il rassura son frère, lise débarrassa de ses poursuites, sans trahir la vérité : Nifiil a vero discedens, sese a fratre extricaoit. Qui ne remarquerait cette prédisposition de Loyola, cette théorie des réticences et des restrictions mentales, déjà mise en pratique par le chef de l’institut, longtemps avant que les Ëscobar et les Sanchez en eussent rédigé les préceptes? Le succès que Loyola obtint pendant sa vie, fut pour ainsi dire le premier type du succès dont sa création se couronna après sa mort. Les qualités qu’il avait déployées furent précisément celles qui donnèrent à son ordre une extension gigantesque : prudence, résolution, souplesse, humilité, persévérance.
Monté sur une mule, accompagné d’un de ses frères et de deux domestiques, il quitta le château de Loyola, rendit visite à une de ses sœurs qui demeurait à Onate, et poussa jusqu’à Navarette. 11 recueillit quelques sommes d’argent qui lui étaient dues et fit des aumônes, congédia ses domestiques, et se dirigea sur Montserrat. Là il se livra à des austérités ascétiques tout à fait sembables à celles dont la Roche Douloureuse fut témoin , quand le chevalier de la Triste Figure en fit le théâtre de ses exploits. Tout ce que la Vie des Saints renferme
ESPAGNE
de macérations, de flagellations, de jeûnes prolongés, de privations volontaires, Ynigo s’étudia à l’imiter. Un Maure (ou plutôt un Mozarabe), qu’il rencontra au milieu de ces exercices, lui adressa quelques reproches. Une controverse s’engagea. Le Maure avoua qu’il ne pouvait comprendre ni lè sacrifice de la messe, ni la Trinité, ni le Saint-Esprit, ni surtout la virginité de la mère de Dieu. Un combat entre le chevalier du christianisme et l’infidèle fut sur le point d’ensanglanter les rochers de Montserrat.L’irritation d’Ynigo était au comble; il ressentit, comme ill’avoue dans ses confessions autographes, un violent désir de poignarder son adversaire. Mais cette action était-elle louable ? était-elle criminelle?
En proie au tumulte que ce doute faisait naître dans son âme, Ynigo eut recours à un singulier moyen. Il monta sur sa mule et laissa flotter la bride sur le cou de l’animal. Le Mozarabe, à cheval, suivait la môme route : deux sentiers se présentèrent; si 1a mule eût tourné à gauche, le musulman eût été impitoyablement poignardé : heureusement elle prit à droite, et épargna un crime à Ynigo. Cette fanatique confiance, cet aveugle abandon qui se livre aux sentences du hasard comme aux jugements de Dieu même, se retrouve dans la vie de Rousseau et de Cardan, deux intelligences enflammées, puissantes, pleines d’exaltation et d’ardeurs. Ce phénomène psychologique mérite d’être observé *. Si la mule d’Ynigo lui
1. II est assez étrange de rencontrer la même particularité dans la vie d’un homme que personne n’accusera de fanatisme, Jules Mazarin. Après a Fronde eut réussi à l’exiler, il hésita longtemps s’il rentrerait en France. Au milieu de ces indécisions, il jeta sa canne, dit le comte de Brienne, sur les branches d’un arbre au pied duquel il se trouvait, et s’écria : « Si elle reste là-haut, je reviendrai en France. » — La canne y resta; Mazarin revint.
IGNACE DE LOYOLA
eût ordonné un assassinai, si le llaurc eût péri sous son poignard, sans doute on eût renfermé dans une maison de fous le fondateur de l’ordre des jésuites, il y fût mort obscur, et cette grande agrégation, (Jui a pesé dans la balance de l’Europe plus que dix trônes à la •'Dis, n’aurait jamais pris naissance.
Le voilà cependant couvert d’un cilice, vêtu en pèlerin, les reins ceints d’une corde, une gourde suspendue à cette ceinture, les pieds chaussés de sandales de jonc ; il s’avaffce vers le monastère célèbre de Monserrat. Il avait renoncé à jamais au monde et à ses pompes; il fll sa confession à un moine français, donna à un pauvre son costume militaire et ses armes, équipage splendide et coûteux, et fit devant l’autel de la Vierge un vœu de chasteté perpétuelle. On le vit passer des nuits dans l’église, et, appliquant à son exaltation dévote ses souvenirs militaires et chevaleresques, consacrer la Mère de Dieu cette «veillée des armes, qui constitue l’un des rites les plus essentiels de l’investiture accordée au chevalier nouveau. Suivez la vie d’Ynigo, vous y trouverez partout le même mélange de lyrisme et de puissance morale. Il part d’une idée fixe qu’il exagère; il en développe avec une logique obstinée toutes les conséquences.
Le jour se lève ; le chevalier de la Vierge, fatigué de sa veillée, part de Monserrat, un pied chaussé, l’autre nu. Sa blessure le faisait encore souffrir, et sa jambe malade exigeait des ménagements.
Où va-t-il? à Jérusalem. Il mendie. 11 apprend, chemin faisant, que.l’homme auquel il a donné son équipage militaire vient d’être arrêté comme voleur, et que la richesse des armes que l’on a trouvées entre ses mains a autorisé cette accusation. Ynigo attribue cet accident à ses proie
ESPAGNE
près péchés el redouble d’austérités pour se punir. Une dame, dont le nom est Inès Pascal, rencontre sur la grande route ce singulier personnage, dont la figure noble el les manières polies contrastent avec son extérieur malpropre, ses vêtements en désordre, sa chevelure épaisse et hérissée : en lui donnant l’aumône elle le ‘ questionne et s’intéresse à lui. Mais Ynigo refuse tout ce qui pourrait adoucir sa situation ; du pain et de l’eau lui suffisent. Dans les villes qu’il traverse il visite les malades, il partage son pain avec les pauvres ; il offre aux âmes pieuses ses secours spirituels. Sa réputation ne , tarde pas à se répandre. « C’est un saint ! » crie le peuple. De toutes parts on accourt; Ynigo, exalté par cette existences! poétique et si misérable à la fois, com* roence à croire à sa sainteté : la hauteur sublime de sa mission se développe à ses yeux, il est prédestiné. La voilà cette palme réservée à l’héroïsme chrétien, à l’ascétisme, aux privations subies; sa main s’apprête à la cueillir.
Que l’on se reporte au seizième siècle; que l’on s’entoure un moment de la bourgeoisie et de la populace espagnoles, paresseuses, ardentes, crédules, profondément animées d’un enthousiasme et d’une foi sombres. Alors, visions, spectres, oracles, choses surnaturelles, tout est vrai, simple, familier, journalier pour le Castillan, Un vrai fantôme dans le cimetière et un vrai saint dans la rue ne l’étonnent pas.
Loyola, dont l’hallucination avait commencé dans le manoir seigneurial, ne douta plus des desseins de Dieu. Comme saint Antoine dans le désert, il fut poursuivi de visions étranges ; comme tous les saints, il eut ses retours vers le monde et ses moments de repentir. Tantôt, lorsqu’une faim ardente le tourmentait, un serpent de
IGNACE DE LOYOLA
feu lui apparaissait au loin, se rapprochait de lui, charmait ses regards, puis le laissait plongé dans les ténèbres; tantôt une fantasmagorie terrible sortait de terre et l’obsédait. Jamais de repos; toujours mêmes craintes, mêmes remords, même horreur du péché, même douleur mêlée à une extase profonde. Tant de scrupules, de tentations, de découragements le mirent aux portes du tombeau. Il voulut mourir de faim ; ses extases redoublèrent et l’envahirent.
Longtemps l’idée du suicide grandit dans sa pensée qu’elle finit par absorber. Ainsi se serait terminée misérablement la tragédie intime dont Ignace était l’acteur et l’auteur; ainsi eût péri, sans laisser de trace dans le monde, le fondateur du jésuitisme, si la voix d’un confesseur ne l’eût arraché à sa frénésie sacrée et n’eût fait pour lui un cas de conscience de cetie mort volontaire. 11 consentit à prendre quelques aliments. Hâve, maigre, devenu fantôme, il se soutenait à peine. Quand son corps débile ressuscita pour ainsi dire, une révulsion soudaine et qu’il est aisé de comprendre s’opéra en lui. Il désira le monde; il regretta la vie des camps, le tumulte, l’éclat, la gloire. Mais une fois engagé dans le sentier difficile qu’il suivait, revenir sur ses pas n’était plus possible. Les railleries de ses compagnons d’armes l’effrayaient. Il s’en tint à sa nouvelle profession} et continua, mais avec plus de suite, de persévérance, et des desseins mieux formés, le métier de fakir catholique.
Une troisième époque commence ici pour Ynigo. Ce n’est plus un soldat amoureux de gloire, ou un simple illuminé dont la raison chancelle, perdue dans une mer d’extases. Le fou disparaît. Sur le fond halluciné qui a décidé ses premières démarches, il édifie un des monuments les plus hardis que jamais homme ait conçus.