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Visions et rêveries, il se hâte de les corriger. Il bannit ses vieux scrupules, cesse de se livrer à d’inutiles remords, chasse son serpent de feu et ses farfadets, oublie les péchés de son ancienne vie, et exile de son imagination les spectres et les larves qui la troublaient. Depuis ce temps aussi l'on peut croire qu’il y eut, sinon moins de sincérité de sa part, au moins un mélange de fraude et de ruse vénielle, combinées avec une invincible foi. La poésie des extases qu’il raconte acquiert plus de netteté et de précision ; c’est une triple harpe suspendue au fronton d’une église, et qui représente symboliquement la Trinité ; c’est une vipère de flamme s’évanouissant devant la croix ; c’est une explication de la Cosmogonie, dictée par Dieu le Père : on découvre ici non plus l’aliénation mentale, mais l’effort d’un système prémédité, une théorie ferme, ardente, réfléchie.
Devenu pour ses concitoyens un objet de vénération et de curiosité, Ynigo ne se laisse pas enivrer. Au lieu de céder à la folie mystique, il élargit son intelligence et emploie pour se guérir lui-même les remèdes que le médecin moral le plus habile lui eût indiqués. On l’avait vu déguenillé, couvert des livrées non-seulement de la misère, mais d’une malpropreté hideuse. Sans rien changer à la simplicité de ses vêtements, il eut soin de remplacer par un habit de laine et un capuchon de bure propre les haillons repoussants qui le couvraient. Retiré dans une grotte solitaire auprès de Manresa, il écrivit ses «Exercices spirituels», commentaires élégants et souvent éloquents d’un livre de Frédéric Garcia de Cisneros. Tout ce que l’ouvrage original contenait d’applicable aux vues et aux projets d’Ynigo, il s’en empare avec une habileté infinie ; pliant et modelant le texte d’après ses doctrines particulières; adaptant à
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ses vues les phrases et les expressious de l’auteur primitif avec un bonheur extrême de subtilité Ihéologique.
S’assouplir sans rien perdre de son opiniâtr^é, poursuivre un but à travers mille détours ; tout rapporter au plan qu’on se propose; forcer les idées, les paroles, les habitudes d’autrui à seconder ses propres efforts; ne laisser échapper aucune circonstance sans en tirer parti, aucune subdivision de la durée et du temps sans en profiter avec adresse : tel fut le caractère de l’ordre des jésuites : on le retrouve dans les moindres actions du fondateur.
Les extravagances d’Ynigo et ses qualités; ses folies et ses vertus, concentrées par une volonté puissante, assurèrent son succès. Son séjour ascétique dans la roche creuse de Manresa, ses veilles, ses macérations, sa diète volontaire et forcée, avaient fini par compromettre sa santé, délabrer son organisation, ébranler son intelligence ; sa débilité le rendait incapable des devoirs mômes qu’il s’imposait. Il se corrigea encore de cette erreur et eut soin de piémunir les autres contre les fautes où il était tombé. Qui n’admirerait cette froideur de raison chez un tel homme, cet e.xamen consciencieux de soi-même, ce retour à la sagesse pratique, chez ce chevalier de la Vierge, puissante et souple intelli; gencc, caractère tout espagnol par la persévérance et l’unité des vues; — et doué d’une étrange flexibilité.
Quelques femmes pieuses le soignèrent pendant sa maladie. Déjà les disciples venaient recueillir la manne de la parole évangélique; cl l’éloquence d’Ynigo, soldat qui ne savait pas le latin, devint célèbre.
Ce n’était pas assez pour Loyola. Sa réputation de sainteté ne reposait encore pas sur d’assez solides bases : ses
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exploits avaient été jusqu’ici l’abnégation, le mépris des choses terrestres , le triomphe remporté sur les sens et leurs exigences. 11 voulut couronner sa vie par une expédition plus glorieuse, et partit pour la Terre-Sainte. 11 y avait dans ce dessein un mélange d’orgueil, de dévotion réelle et d’ambition. Un voyage en Orient n’était pas au XVI* siècle chose aussi facile qu’aujourd’hui. La vieille haine des Sarrasins contre les Francs avait conservé sa fen’eur primitive. Ynigo partit. Sans argent, sans protection, sans amis, il se mit en route, aborda à Gaëte et se dirigea sur Rome. La peste régnait. On le prit pour un pestiféré. Pâle, mal vêtu, malade, il justiflait par l’extérieur le plus repoussant les craintes dont il était l’objet. On le chassait des hameaux; on le fuyait dans les villes. 11 s’étendait sous le porche d’une église; il reposait sur une pierre de la route ses membres nus et amaigris. La faim le dévorait; quelques âmes charitables lui jetaient du pain.
Ce fut ainsi qu’il traversa l’Italie, berceau et cheflieu du catholicisme. Quelques-uns de ses concitoyens eurent pitié de lui et voulurent lui faire accepter de l’argent. 11 l’accepta pour le faire distribuer à des pauvres. « Longtemps, dit son biographe. Orlandini, il hésita, se demandant s’il ne ferait pas mieux de lancer cet or dans le Tibre; mais des réflexions plus mûres le décidèrent à en faire un meilleur usage, à secourir les misérables et à offrir à Dieu ses propres souffrances. Lœtior inde perrexit, œrumnis et mendicitate ditissimus.
A Venise un riche Espagnol qui le rencontra, le présenta au doge, je logea dans sa maison et obtint pour lui passage sur un navire qui mettait à la voile pour l’île de Chypre. Comment Ynigo n’aurait-il pas eu fui dans sa mission céleste? Dès que sa position devenait critique.
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un secours inattendu le sauvait. Le doigt du Très-Haut était là pour le protéger. Que les philosophes, au lieu de tourner en ridicule les annales de la superstition, les étudient ; ils y rencontreront de curieux phénomènes. On voit clairement dans tous les actes d’Ynigo cette force d’esprit et cette profondeur de crédulité, ce courage et cette faiblesse, celte adresse et celte abnégation qui composent le caractère complexe et extraordinaire des gens de sa trempe et de son caractère. Il se fiait implicitement, d’une part, à la vénération qu’il inspirait; d’une autre, à la Providence qui le conduisait par la main. Il roulait sans doute dans un^ercle vicieux; mais définitivement le sort étaitcomplice de sa crédulité, de -ses manœuvres ou, si l’on veut, de son hypocrisie.
Les matelots vénitiens le raillèrent ; ces incrédules de l’Italie avaient déjà secoué à demi la domination papale.
<1 Pourquoi, lui demandait le capitaine, faites-vous cette traversée sur mon bord? Un saint n’a pas besoin de ces moyens matériels et vulgaires. Il marche sur les eaux et imite le Christ. » Les matelots, pour expérimenter la sainteté d^Ynigo, furent sur le point de le jeter à la mer. Quelques-uns d’entre eux opinaient à ce qu’on le laissât seul dans une île déserte. Cependant le temps devint orageux et la mer houleuse. Il fallut s’occuper de la manœuvre : Ynigo fut oublié. Il visita les saints lieux, vit le mont des Oliviers, les traces du Christ, le lieu où reposa la crèche divine ; et pour obéir au père provincial des franciscains, chargé par le saint-père de diriger les pèlerins et de fixer le temps de leur séjour et celui ' de leur départ, il revint en Europe.
L’Italie était en proie à la guerre. Il la traversa. Les Espagnols l’arrêtèrent comme espion. Ses vêtements délabrés et sa mauvaise mine justifiaient ce soupçon inju-
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rieux. Ici trouve place une de ces étranges scènes dont SC compose la vie humaine, drame tissu par notre volonté, notre caractère et le hasard. Le gouverneur d’une place forte, Espagnol de Guypuscoa, vit une troupe de ses soldats amener un prisonnier enchaîné ; c’était Ynigo. Le gouverneur était parent d’Ynigo. Ce dernier, dont l’esprit d’humilité et l’ardeur pour le martyre s'éhtient accrus pendant son pèlerinage, ne crut pas devoir faire au gouverneur l’aveu de sa parenté. Après un assez long interrogatoire, le gouverneur réprimanda ses soldats, et leur dit de mettre en liberté ce misérable fou, ce mendiant, ce vagabond dont on n’avait rien à craindre ni à espérer. Loyola, ambitieux et avide de souffrances, reçut ces outrages comme des bienfaits du Très-Haut, avec gratitude. Les soldats, mécontents de s’ôtre trompés et d’avoir encouru le blâme de leur chefj se vengèrent sur lui : on le mit presque nu ; la populace, meute toujours prête à poursuivre et accabler un pauvre être sans défense, se joignit à la soldatesque. Il était couvert de sang et de boue, quand un de ces hommes, plus accessible à la pitié que ses confrères, le protégea, le recueillit, le secourut, et le renvoya sain et sauf. Des mains de ces Espagnols barbares il tomba entre celles des Français, qui le traitèrent plus humainement. Un officier gascon lui fit donner des aliments et des habits, et le jrenvoya. Ynigo, dont l’exaltation s’était réveillée plus «ardente et plus vive, cherchait en vain la mort et la prison : toujours un incident nouveau le privait des palmes du martyre et le rendait à la liberté.
Le voici à Gènes. Son pèlerinage est accompli. Mais de quelle utilité son apprentissage de sainteté a-t-il été pour le christianisme? Il reconnaît avec douleur que tant de privations et de labeurs ont bien pu le placer lui-
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môme sur la voie de la perfection ; mais sans faire un seul prosélyte, sans concourir à l’affermissement de la sainte foi; Loyola est ignorant. Il entre dans sa trente-troisième année. Pour accomplir ses desseins, il se résout à s’instruire.
Il y, avait plus de courage, selon nous, à redevenir écolier à cet âge qu’à braver tous les dangers que notre héros avait courus. C’est une chose singulière et touchante de tire dans ses Confessions le récit de la peine qu’il éprouva, des obstacles qu’il surmonta, des combats qu’il fut obligé de livrer à sa vieille paresse mystique et rêveuse. Son esprit était devenu habituellement contemplatif. Il ne pouvait fixer son attention sur aucun des détails de la grammaire. Les visions .et les extases interrompaient ses déclinaisons et ses conjugaisons. La ferveur môme de -sa dévotion contrariait ses progrès. Un jour il tomba à genoux devant son maître, qu’il supplia de vouloir bien lui infliger la môme punition qu’à ses condisciples. Telle est enfin la puissance d’une énergique et persévéraijte volonté, qu’il , dompta son indolence et parvint à lire l’Imitation du Christ dans la langue originale. L’ouvrage d’Érasme, intitulé Manuel du Soldat chrétien, ne l’édifia pas; l’esprit, la grâce et l’élégance de cet auteur ne servaient qu’à le distraire ; il renonça donc à cette lecture et s’empressa d’avertir les fidèles du danger qu’un style agréable peut avoir pour leur salut.
Nous avons suivi pas à pas Ynigo. Pendant son pèlerinage d’Orient sa santé s’est affermie ; l’ambition de fonder un ordre monastique et de compléter ainsi sa tâche l’a engagé à s’instruire. Les hallucinations ont fait place à une situation intellectuelle et morale plus digne d’un homme sage. 11 commence son apostolat, auquel
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il s’est longtemps préparé, et communique enfin sa science religieuse aux gens du peuple. C’est ainsi qu’il marche à son but, lentement, sûrement, avec une fatigue incroyable, avec une obstination que rien n’ébranle..
Il entreprend, à Barcelone, deux conversions, dont le contraste surprendra nos lecteurs,* celle des religieuses et celle des prostituées de la ville. Celles-ci le raillent; les nonnes veulent le faire assassiner. Ynigo, qui avait obtenu accès dans le couvent, s’était aperçu du relâchement introduit dans la règle. Les hommes y venaient danser et festoyer avec les sœurs; quelques-uns y passaient la nuit, L’honnéte Ynigo représenta fortement à l’abbesse et à ses filles la nécessité de réformer ces abus; il ne fut pas écouté; ou craignit qu’il ne révélât à l’autorité les scènes scandaleuses dont il avait été témoin. Deux Tunisiens furent payés pour l’attendre et pour l’assommer. Un soir qu’il allait entrer dans le monastère, accompagné d'un vieux prêtre, son compagnon et son conseiller dans cette mission périlleuse, les assassins, cachés derrière un arbre, sortirent de leur embuscade et laissèrent pour morts les deux réformateurs. Le prêtre expira, Ynigo garda longtemps le lit. Le peuple, scandalisé de la conduite des nonnes, se porta en foule à leur couvent où il voulut mettre le feu., Ynigo sortit de sa chambre et vint calmer la fureur populaire. Peu de jours après, un jeune noble rencontrant Ynigo dans l’église, se prosterna devant lui, baisa ses mains, embrassa ses genoux, s’accusa de complicité avec les religieuses, et lui promit d’amender sa vie. Scènes étranges, pleines de passion, d’intérêt et de singularité, et qui caractérisent à la fois ce temps et ce pays.
Dona Inès Pascal, ancienne admiratrice de Loyola, celle qui l’avait protégé au début de sa carrière ascé-
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tique, lui resta fidèle; il devint son commensal, et elle partagea ses exercices de piété. C’était elle qui raccompagnait dans les maisons de prostitution qu’il visitait; elle qui pourvoyait à tous ses besoins. Idole de la populace, vénéré des nobles et des femmes, notre apôtre trouva des disciples : les hommes portaient le titre d’En~ sayalados, les femmes celui d’Ynigas; tel était du moins leur sobriquet populaire.
Le nom de Luther, ce nom victorieux et puissant, traversait l’Europe. Le trône papal chancelait; l’inquisition redoublait de vigilance et de sévérité. Les Alumbrados, ou illuminés d’Espagne, avaient péri dans les flammes. Ce fut au milieu de ce mouvement religieux que le clergé apprit la naissance d’une secte nouvelle; ainsi appelaiton les disciples d’Ynigo. S’ils eussent été riches, s’ils avaient discuté savamment les points de dogme, sans doute l’auto-da-fé aurait étouffé le jésuitisme dans son germe. Mais quand le vicaire Figueroa rendit visite à notre saint, il le trouva dans une chambre si délabrée, vêtu d’habits si mesquins, entouré de disciples si humbles, qu’il le prit en pitié. Il l’interrogea et le trouva peu instruit, dénué d’orgueil, étranger aux discussions théologiques. Il rassura les supérieurs qui avaient conçu des craintes sur les intentions d’Ynigo.
Notre fondateur de secte dut la liberté, peut-être la vie, au mépris qu’il inspira.
Cependant les inquisiteurs devinaient vaguement la puissance essentielle que renfermait cet ordre nouveau; ils ordonnèrent à Ynigo de changer de costume; ils imposèrent à ses sectateurs diverses pénitences, ils leur défendirent de revêtir un uniforme qui les distinguât particulièrement. Déjà la réputation du nouveau saint se répandait de toutes parts, Manresa, Barcelone et Âlcala
étaient peuplées de scs admirateurs. Les femmes surtout, séduites par la parole douce et les manières affables d’Ynigo, par son abnégation, par son éloquence, par sa sainteté extérieure et son ascétisme mystique, abandonnaient leurs parents, quittaient leurs familles, se mettaient en route pour de lointains pèlerinages, venaient se placer sous la tutelle et la direction de Loyola. On se plaignit; plusieurs des plus nobles familles de Barcelone avaient vu de riches héritières s’exiler vplontairement du toit paternel. Les unes étaient entrées en religion, les autres avaient fait vœu de se rendre, pieds nus et chargées du bourdon des pèlerines, à Nolre-Dame-de- Lorette. On se récria, môme dans ce pays du fanatisme, contre les prédications d’un fanatique et contre les effets de ses suggestions. Les familiers du saint-office s’emparèrent de la personne de Loyola.
Escorté des sbires, il se rendait à sa prison, quand il rencontra dans la rue un homme très-jeune alors, et qui joua dans l’histoire des jésuites un rôle important. C’était le jeune duc Francesco de Borja. La figure pâle et vénérable d’Ynigo le frappa; Borja était à cheval, suivi ♦ d’un cortège. Il s’arrêta, descendit, questionna Ynigo; ce dernier répondit avec douceur, humilité, noblesse. Borja devint l’un de ses plus ardents sectateurs.
Ynigo cependant fut examiné, interrogé, questionné. On le mit en prison; vraie prison espagnole, dénuée de propreté, et à laquelle manquait tout ce qui peut rendre la captivité supportable. Le grand conseil s’assembla. Quelques misérables frères prêcheurs inquiétaient l’Etat. Mais en vain les interrogateurs s’acquittèrent-ils de leur office. Ils ne purent découvrir aucune faute dans la conduite d’Ynigo, et se contentèrent, par précaution, de prohiber les prédications publiques de ses sectateurs,
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jusqu’à ce qu’ils eussent suivi, pendant quatre années, un cours de théologie ; on leur ordonna aussi de porter le costume des étudiants : et comme ils objectaient leur pauvreté, on leur fit cadeau des vêtements nécessaires. Ynigo ne lutta pas contre ses supérieurs. Il prit une route plus subtile et plus habile. Il alla droit à l’archevêque de Tolède, Fonseca; lui demanda la permission de quitter Alcala pour Salamanque, et obtint cette permission après avoir pleinement convaincu Fonseca de son innocence et de son savoir. Ynigo échappa ainsi aux injonctions du vicaire, sans témoigner aucune désobéissance formelle, et donna aux membres de l’ordre qu’il devait fonder plus lard un exemple mémorable d’habileté dans l’art d’éluder le péril et de repousser la persécution sans l’affronter.
Autour de lui se pressait déjà une congrégation, animée d'une foi aveugle. L’humilité des loyolistes et leur indigence n’empêchèrent pas les moines espagnols de voir avec une sorte d’effroi cette rivalité naissante. On tendit plus d’un piège à Loyola. Un jour qu’il avait été visiter un couvent de dominicains, on le reçut avec une aménité remarquable ; il s’assit à la table des pères. On prodigua les éloges à son abnégation, à son dévouement, à ses mérites. Calislo, disciple chéri d’Ynigo, accompagnait son maître.
Entrons avec eux dans la chapelle où les conduisirent le pro-prieur, le confesseur et un moine : ce tableau d’intérieur est de l’archéologie; ces mœurs éteintes et disparues méritent d’être conservées. Voici comment le fils de Dominique commença :
« Mon frère, dit-il à Ynigo, quelle réputation de sainteté vous vous êtes faite! Combien j’estime votre renoncement et votre austérité volontaire I Vous êtes
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bien digne de vous ranger parmi les héros de noire Église, Dites-moi par quelles études el quels travaux vous édifiez votre prochain ; à quelles méditations vous vous livrez, et quelles lumières vous communiquez.
— Nous sommes des gens peu éclairés , répondit Ignace. Je cherche à m’instruire et n’instruis pas.
— Cependant vous prêchez, interrompit l’adroit inquisiteur. Les fidèles vont vous demander des consolations : vous êtes un nouvel apôtre.
— Père, nous ne prêchons pas, nous aimons à converser familièrement avec ceux qui nous invitent dans leurs maisons.
— Mais, sur quelles matières ces conversations roulent-elles? Sur des matières religieuses?
— Oui, mon père. »
Le dominicain tressaillait de joie. Il voyait d’avance Ynigo captif dans les entraves de son argumentation ; il continua en souriant :
« Quelles sont ces matières religieuses?
— Nous parlons dos vices et des vertus; des vices, pour les montrer dans leur difformité naturelle; des vertus, pour attirer vers elles ceux qui nous écoutent. Nous essayons, faibles que nous sommes, de combattre le péché, et de ramener à une vie sainte les personnes qui nous accordent leur confiance,
— Ainsi, de votre propre aveu, vous ôtes des ignorants et vous traitez en public des sujets religieux. Qui vQUs éclaire donc sur ces matières? Ce n’est pas l’étude : prétendez -vous que ce soit le Saint-Esprit?
— L’humilité de nos intentions nous laisse espérer que le souffle du Tout-Puissant ne dédaignera pas ses plus modestes disciples.
— Eh quoi ! Dans un temps où les erreurs d’Erasme
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et de tous les Allemands hérétiques versent leur contagion sur l’Europe, vous, illettré, homme téméraire, vous osez instruire le peuple et prétendre aux inspirations directes du Saint-Esprit !
— Nullement, mon père... Mais vous n’êtes pas mon supérieur. Je répondrai à cette accusation lorsque ceux qui ont le droit de me juger m’interrogeront; je décline votre juridiction, et refuse de vous répondre.
— En attendant, je vous retiens prisonnier. »
Ce dialogue, assaut de subtilité dans la défense et dans l’attaque , se termina par l’emprisonnement d’Ynigo, qu’on enferma dans la chapelle. Bientôt transféré dans un cachot, il fut chargé de menottes, et un anneau de fer attacha sa jambe gauche à celle de son camarade Calisto. Un piton d’airain, fixé dans le plancher, retenait la double chaîne des deux apôtres, auxquels on avait laissé la liberté d’une promenade assez restreinte. Quand on voulut' l’interroger, il mit en œuvre cette facilité, cette souplesse de circonlocutions, cette adroite duplicité de discours qui l’avaient déjà si bien servi.
« Expliquez le premier commandement, lui dit l’interrogateur. » Il obéit, et accumula sur ce commandement tant de paroles inutiles, un verbiage si sonore et si vide, un amas de vérités si incontestables, qu’il fatigua de son élocution surabondante le moine chargé de cet office. On vit l’inquisiteur, ébahi et confondu, s’arrêter comme écrasé ^et englouti sous un déluge de mots. Personne n’eut plus le courage d’attaquer Ynigo sur ces matières : on savait trop ce qui résulterait d’une telle attaque. Tamdiu locutus est, tamdiu eos detimil, ut voluntatem ademerit quidquam postea rogandi^. C’est une