‹ Italie et Espagne [Texto impreso]Chapitre 28 sur 37 · Vie de Loyola · texte numérisé non relu

Vie de Loyola

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IGNACE DE LOYOLA

dans les salles délabrées d’un bâtiment ruiné quelques leçons de grec et de latin à bon marché. Ynigo, que nous appellerons dorénavant Ignace, ne pouvait choisir d’autre sanctuaire. Il alla s’asseoir parmi les gueux de Montaigu : ainsi se nommaient les ladres, les enfants de chœur, les vagabonds, les mauvais garçons qui peuplaient ce misérable collège.

Une souscription ouverte à Salamanque et à Alcala par les âmes charitables pour subvenir aux besoins d’Ignace, avait garni sa bourse de quelques écus. Un des écoliers de Montaigu, qui logeait avec lui dans son taudis de la place Maubert, déroba le petit trésor de son condisciple et partit pour Dieppe. François I®' régnait; la police était très-mal faite; les mauvais garçons étaient maîtres. Ignace ne porta aucune plainte et se réfugia dans l’hôpital Saint-Jacques. Les cours commençaient à six heures du matin; et la règle de l’hôpital, règle très-sévère, défendait à tous ceux que l’on recueillait de sortir avant l’aurore. Ignace, dans cet embarras, voulut se placer comme domestique auprès de quelque professeur qui recevrait ses services en payement de leçons que le docteur pourrait donner à son valet. Les professeurs ne voulaient ni l’instruire gratis, ni lui accorder, à titre de gages, la faveur de leurs enseignements. Invincible dans sa résolution, Ignace reprit le bâton de pèlerin, traversa la France, passa en Flandre et en Angleterre, mendia, pendant cette longue tournée, son pain et quelque monnaie, et finit par rapporter à Paris une cinquantaine d’écus récoltés de cette manière. Alors il entra au collège Sainte-Barbe, se livra tout entier à l’étude du latin et renonça pour quelque temps à la prédication et aux études théologiques. Quelle jouissance que l’étude pour un homme qui vient de l’acheter à ce prix,

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et qui ne voit dans ses travaux qu’un instrument de puissance, de gloire et de salut !

On ne peut s’erapôchcr d’admirer cette force d’âme et cette invincible énergie. Au xvr siècle elles passèrent pour divines, et notre héros fut un saint. De nouveaux disciples accoururent, baisèrent la trace de ses pas, essayèrent de l’imiter en c.xagérant sa conduite, et poussèrent jusqu’au ridicule ce qu’il y avait d’étrange dans son extérieur et ses manières.

Pedro Ortez. docteur de l’Université, et Diego de Govea, recteur de Sainte-Barbe, se distinguèrent par leur ferveur parmi ces prosélytes nouveaux. La France avait aussi son inquisition : maître Mathieu Ory, inquisiteur pour la foi, voulut bien faire attention au pauvre écolier. Ignace, qui en fut instruit, n’attendit pas que l’on dirigeât contre lui des poursuites. Avec son audace et la décision de caractère qui lui appartenaient et que nous avons vues se déployer si souvent dans le cours de sa vie, il se présenta devant Mathieu Ory, homme fougueux, fanatique impitoyable, dévoré d’un zèle exterminateur que rien ne pouvait modérer. Ignace sut le conquérir en lui témoignant une confiance sans réserve, et finit par obtenir de lui un certificat d’orthodoxie. Le condisciple qui lui avait dérobé son trésor tomba malade à Dieppe et osa demander à Ignace des secours. Ignace partit à pied, lui porta quelque argent, veilla près de son lit, le soigna, le sauva, et fit de lui un disciple dévoué. Ce dévouement de Loyola est un des plus beaux actes que la charité chrétienne ait jamais inspirés.

Ainsi s’affermissait peu à peu le singulier pouvoir créé par ce mendiant et cet homme ignoré. A Venise, à Rome, à Salamanque, à Barcelone, en Flandre, â Paris, il avait jeté les premières fondations de son édifice.

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sans trahir son secret, sans admettre aucun mortel dans le sanctuaire intime de sa pensée. Les élèves de Sainte- Barbe l’écoutaient avec vénération. Les théologiens , séduits par sa modestie, sa douceur et la pauvreté de sa vie, croyaient n’avoir rien à craindre de lui. Sa gravité plaisait au peuple ; et les bizarres exploits de son fanatisme ajoutaient encore à l’admiration qu’on avait pour lui. Un écolier de Sainte-Barbe avait coutume de rendre visite, pendant la nuit, à une femme qu’il aimait, et de traverser les Gobelins, village près duquel se trouvait le logis de la dame. Ignace pria le jeune homme de cesser ces entrevues et d’abandonner sa maîtresse : prières, menaces, représentations, tout fut inutile. Voici le singulier remède auquel Loyola eut recours, remède dont peu de personnes se seraient avisées. L’amoureux traversait un petit pont de bois jeté sur le ruisseau de Bièvre ; c’était au cœur de l’hiver; neuf heures du soir allaient sonner. Une voix s’éleva tout à coup du milieu de l’eau : « Si tu ne reviens sur tes pas, s’écria Ignace, si tu ne renonces pas à ton péché, je resterai ici jusqu’à demain matin. Amende ta vie, ou sacrifie la mienne. » Ignace était dans l’eau jusqu’aux genoux : le jeune homme eut pitié de lui ; et, après une assez longue explication, il céda aux prières du dévot et rebroussa chemin. Sans doute il prit une autre route. Cette prouesse est, il faut le dire, la seule du môme genre dont le souvenir soit consigné -dans les biographie^ de Loyola.

Luther grandissait : Loyola de son côté marchait à son but d’un pas ferme ; Faber, aristotélicien érudit; saint François-Xavier, Espagnol, homme opulent, d’une famille distinguée et célèbre, d’un dévouement sans bornes, l’Amadis de cette croisade catholique; Diégo Lainez , Alonso Salmeron, qui, sur un théâtre plus

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brillant, a joué dans la suite un rôle remarquable , Bobadilla et Simon Rodrigues formèrent sous les ordres de Loyola le premier noyau de l’association jésuitique, lis se réunirent dans l’église d’un monastère situé à Montmartre, où ils prononcèrent le serment solennel de travailler ensemble à raffermissement du trône papal et de la foi ebrétienne. Tel est le berceau de cet institut tbéocratique dont le fantôme épouvante encore l’Europe.

La destinée d’Ignace avait pris son cours, et rien ne pouvait plus l’arrêter; l’exemple du maître créa des disciples aussi babiles, aussi patients, aussi sagaces que lui. Cette longanimité, cette patience, cette adresse à mettre les hommes et les circonstances à profit; tout ce qui distinguait Loyola, toutes ces qualités que nous avons admirées dans la première partie de sa carrière religieuse et prosélytique devinrent les règles de son ordre. On vit ses élèves parcourir les universités d’Italie, attirer à eux les jeunes gens riches, s’insinuer dans les familles, gagner la conflance du peuple. Bientôt la première ferveur se dissipa ; les fondateurs de l’association, maîtres d’un puissant levier, comprirent l’importance de la position qu’ils occupaient. Lainez, homme d’un jugement solide et d’une pénétration intellectuelle admirablement énergique, disposa l’édifice dont Ignace avait creusé les fondations et jeté les premières assises. Dans cette épopée romanesque et dévote que l’imagination des jésuites a créée pour expliquer la formation de leur ordre, Ignace apparaît comme Dieu le Père, et Lainez comme le Saint-Esprit. A l’un appartient la conception primitive, à l’autre la création matérielle. L’âme de Loyola s’est conservée et perpétuée dans le cadre que Lainez inventa, moule sublime dont la durée atteste la force et le pouvoir.

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Que l’Institut des jésuites n’ait eu pour but que la fortune et les honneurs, acquis par la fraude, c’est une opinion populaire et fausse comme la plupart des opinions populaires. Si nous étudiions mieux les intentions de ses fondateurs et l’époque où vivait Ignace, nous reconnaîtrions que cette création, à la fois politique et religieuse, visait beaucoup plus haut et qu’elle n’est pas restée inférieure à sa mission.

Le catholicisme se mourait; la milice monacale, plongée dans les abus et le désordre, déconsidérait la cause qu’elle prétendait secourir. Du sein des couvents on ne voyait plus sortir que des nuées d’hommes ignares, prélevant sur la société, qu’ils ne servaient en rien, une dîme exorbitante; criblés de vices, orgueilleux de leur prépondérance antique et dédaignés de tous. Si quelques intelligences supérieures sê trouvaient mêlées à cette tourbe ridicule et méprisée, elles se hâtaient de rejeter le froc et d’embrasser la réforme. Chaque monastère nourrissait une pépinière de réformateurs. Luther dominait déjà le nord de l’Europe; une impulsion immense était donnée, et le géant spirituel du Vatican, à chaque nouveau mouvement des peuples, sentait son vieux domaine vaciller, la pierre sur laquelle il reposait s’ébranler. Un contre-poids fut donné au protestantisme nouveau; ce contre-poids fut l’ordre des Jésuites. La balance des destinées attendait cette puissance nouvelle qui l’équilibra. Telle fut l’influence de l’homme, dont nous n’avons prétendu dissimuler ni l’exaltation ni la misère, ni les haillons, ni les hallucinations mentales, ni les aberrations fanatiques. Mais que l’on nous montre un conquérant d’empire qui ait tracé l’histoire dans un sillon plus profond.

Quand les peuples du Nord étaient encore barbares,

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Rome catholique leur avait envoyé pour prédicateurs ces cyniques du christianisme, armés du bâton, marchant pieds nus et portant la besace. Les moines mendiants avaient accompli leur œuvre. Maintenant la société modifiée exigeait d’autres soins ; il fallait une milice renouvelée, mélée à toutes les classes, associée à toutes les professions, à la fois religieuse et laïque, revêtue de tous les costumes, susceptible de toutes formes, malléable et ductile, moins occupée de pratiques dévotes que de travaux variment utiles au catholicisme.

Mais qu’aurait-on fait de cette armée éparse, si elle n’avait été parfaitement disciplinée?

Le père Lainez se chargea de celle discipline. Il établit pour premier principe l’obéissance aveugle. Être esclave pdur devenir maître, tel était le moteur unique de la machine redoutable dont nous avons vu le premier développement s’opérer. Le novice restait novice tant qu’il plaisait à ses maîtres; l’humiliation la plus abjecte le forçait de ramper devant eux. On se plaisait à briser l’orgueil humain sous les coups d’une insulte permanente; plus de volonté, plus de dignité; vous deveniez l’outil de la politique, l’instrument du bon plaisir de vos supérieurs. A cette profanation de la dignité de l’homme se joignait une complète abnégation de sa raison. Si l’Eglise prononce que le blanc est noir, nous devons dire avec elle que le blanc est noir. Ainsi s’exprime Ignace lui-même : Si quid quod oculis nostris apparet album, nigruin definiverit Ecclesia, debemus itidem quod nigrum sit pronun tiare .

Ainsi fut fondée celte société puissante, élastique, capable de tout, sublime création, complot détestable, qu’il est difficile de calomnier, car elle était propre à tous les crimes, comme par l’immense appareil de

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son institution primitive elle était propre à tous les dévoùments. Grâce à cette souplesse d’expansion, il n’est rien qu’elle n’ait embrassé, depuis le régicide jusqu’aux bouquets à Chloris. Ce phénomène, plus remarquable peut-être que toutes les conspirations et toutes les fondations de cités, a jailli d’un cerveau malade; la cellule d’un soldat visionnaire a été le foyer primitif de cette merveille. Nous avons conduit pas à pas le lecteur à travers ce long pèlerinage, et observé cette éducation que Loyola fit subir à sa pensée enthousiaste. D’abord fou, puis mystique, puis ascète à la manière des théosophes de l’Inde, il méprise l’instruction et finit par en sentir le prix ; il la conquiert avec une peine inouïe, joint à ses vues religieuses une profonde connaissance du monde; et, de mendiant qu’il était, finit par devenir législateur.

A sa mort, Loyola voyait quatorze provinces composer son empire. Le jésuitisme était fondé en Portugal, en Castille, en Andalousie, en Arragon, en Italie, à Naples, en Sicile, dans l’Allepiagne du nord et du midi, en France, dans le Brésil et dans l’Inde. Cet homme étonnant avait cent collèges établis, et son influence s’étendait des forêts du Brésil aux limites de la Pologne. Depuis seize années l’ordre, sous les yeux de son créateur et de Lainez, digne acolyte de Loyola, avait pris un accroissement gigantesque. Le pape semblait avoir admis un rival au partage de sa puissance. Déjà l’cçprit d’Ignace s’était pour ainsi dire infiltré dans les veines de ce grand corps. La milice mobile de la papauté, l’armée jésuitique était organisée. On avait des confesseurs faciles pour les rois ; des conspirateurs audacieux qui allaient se mêler aux mouvements tumultueux do la ligue; des savants et des sophistes pour éclairer le

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monde ou égarer la faiblesse; d’héroïques missionnaires, apôtres dont rien ne faisait pâlir le courage ; des assassins et des banquiers; des artistes et des fanatiques; des esclaves et des tyrans. On sait le reste ; jamais république n’a joui d’une plus éclatante destinée. Jamais les efforts d’un homme n’ont été couronnés d’un succès plus merveilleux. Aboli par le pontife, l’ordre a subsisté ; le trône papal est à peine aussi solide que l’institut de Loyola.

N’attribuez pas au hasard cette organisation merveilleuse. Si vous consultez les cahiers des jésuites primitifs et les règlements de leur ordre, vous y trouverez le secret d’un si incroyable succès. Si vous comparez à la vie de Loyola les préceptes écrits de ses disciples, vous reconnaîtrez que la doctrine jésuitique, fixée et systématisée par Lainez, n’était que l’imitation et la copie des actions et des principes de Loyola. Qu’on repasse dans son esprit toute la carrière que nous avons esquissée. Partout Loyola plie sous la nécessité, se soumet à la circonstance, attend les événements, leur résiste par un courage de patience indomptable, tire parti de ce qui se présente, et prépare l’avenir. Si le bien ou le mal que font les hommes, si les traces qu’ils laissent sur le globe, doivent servir à leur appréciation, il sera difficile de juger cet homme remarquable dont nous venons de rappeler la vie anomale. Si la patience, la persévérance dans une seule idée, le talent de dompter et de séduire, l’art de concilier et de capter, le mépris de la douleur, de la souffrance et des outrages, la hauteur et la fermeté des résolutions, enfin le succès des entreprises et la réalisation d’une pensée téméraire et colossale, suffisent pour faire un héros ; — Ignace de Loyola, l’insensé, le visionnaire, le mendiant fut un héros.

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Ce moine, carme déchaussé, qui a fait plus de cinq cents pièces de théâtre et qui a été prieur de son couvent, vivait entre 1570 et 1650, à Madrid et à Séville, limites qu’il n’a jamais dépassées. On voit qu’il a été contemporain de Cervantès et de Shakspeare, de Corneille et de Molière, du Tasse et du Marino, et qu’il appartient à la fois à deux zones et à deux époques bien distinctes, aux dernières années du seizième siècle étaux premières années du dix-septième. Le Convivado de piedra, dont Molière a fait son Festin de Pierre, lui appartient, comme chacun sait; voilà tout ce que la critique française et même espagnole a dit jusqu’à présent de cet auteur singulier.

C’est d’abord un personnage assez notable que celui d’un homme d’église et de théâtre qui, le matin, enfonce son capuchon sur son nez et écrit gravement au fond de sa cellule la chronologie de son ordre religieux; puis, l’heure du théâtre arrivée, le capuchon tombe, le Frère de la Merci disparaît, et ce docteur vêtu de noir qui a conservé le petit rabat et ne porte pas d’épée, c’est Gabriel Tellez qui s’avance d’un pas leste vers le Patio où

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SCS actrices et ses acteurs répètent son nouveau drame. Voyons un peu ce qu’il leur fait jouer.

Toutes les extravagances imaginables, quant aux incidents et à l’enchevêtrement des aventures; la glorification et l’apothéose des femmes en général et en particulier; enfin et surtout la continuelle ironie des moines et des gens de cour. Scs soLxante drames n’ont pas d’autres éléments. Tellez touche bien de temps à autre aux sujets sacrés; mais alors même, — comme dans sa Venganza de Tamar, — où les Juifs sont fort pdtits et les femmes juives héroïques, — il ne manque pas d’exalter les femmes à nos dépens, et surtout aux dépens des hommes du monastère et du sacerdoce; un railleur pourrait soutenir que le prieur du couvent de Soria peignit les femmes d’après l’idéal, et les moines d’après nature.

Ses intentions avaient plus de portée. 11 se créait ainsi dans le public des alliés considérables; d’abord toutes les femmes, ensuite tous ceux qu’clleg font agir et penser. Écrivain populaire, il ne s’adressait ni aux littérateurs, comme Cervantès, ni aux gens de la cour et au roi, comme Calderon , mais aux bourgeois de Séville, aux majos de Madrid et aux amancebndas (dames émancipées), qui jouaient si bien des castagnettes (au dire de madame Daulnoy) et constituaient une véritable puissance dans l’État. Son langage était donc celui du peuple; il en avait le sel, l’épigramme, la naïveté, le jeu de mots, la répartie vive, le ton brusque, brillant et dégagé. Nul poète espagnol n’est plus exempt que lui de ces longs enroulements de fleurs, de diamants et d’étoiles, que le fameux Calderon prodigue, et qui deviennent fastidieux chez Kojas et Matos Fragoso. En revanche il ne se fait pas faute de mauvais goût, de mau-

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vaiSfes pointes et de péripéties imprévues et baroques. Souvent, quand un caractère le gène, il change ce caractère, et la trame Logique des événements ne le préoccupe guère. Il veut amuser à tout prix, et il y réussit singulièrement. Les mœurs rustiques qu’il reproduit sont toujours vraies; il abhorre le sentiment factice, l’arliflciel et le convenu. Il aime mieux inventer mal que d’imiter les autres ou môme de s’imiter; enfin c'est un créateur d’esquisses puissantes, très-vivement jetées sur sa toile, avec beaucoup d’effet, sans prétention, sans affectation, sans retouches.

Il serait presque ridicule de classer les œuvres d’un dramaturge irrégulier jusqu’à l’excès et bizarre par système, qui s’était arrangé, comme nous faisons tous, un système d’après ses goûts. Cependant, pour établir un peu d’ordre dans cette forêt d’épigrammes aventureuses et d’aventures épigrammatiques , on peut distinguer trois espèces de drames sortis de la plume de Gabriel Tellez; les pièces sacrées, en petit nombre, et qui ne manquent jamais de courir à droite et à gauche, tantôt vers la satire, tantôt vers le roman; les pièces satiriques, toujours fort amusantes; enfin les pièces composées en l’honneur, non pas des dames (les dames et l’honneur sont du ressort de Calderon), mais des femmes et de leurs vertus; ce sont les plus nombreuses et les plus chaudement écrites; là notre prieur triomphe. Môme dans ses autres drames les femmes n’ont pas de défauts; elles sont héroïques, vigilantes, prudentes, discrètes, courageuses, adorables de tout point, très-aimantes d’ailleurs; l’auteur ne leur prête que quelques peccadilles qui varient la trame de leurs vertus; ce sont des péchés si brillants, si gais, si spirituels et si entraînants, qu’il est impossible de ne pas les en aimer

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davantage. Diablos son las mugeres, dit Tellez sur le titre de l’une de ses pièces; « les femmes sont des diables. » Quand il n’en fait pas des anges, il en fait des démons, et c’est à peu près la même chose.

<! Je voudrais bien savoir, demande à ce propos un écrivain espagnol qui ne manque pas d’esprit (Augustin Duran), pourquoi Tellez, qui traite si bien l’autre sexe, nous représente, nous autres hommes, sous des traits si désagréables. On est ennuyé de voir dans tous ses drames un personnage nul qui est l’amant, le mari ou le père, en face d’un groupe féminin doué d’intelligence, d’énergie, de sensibilité et de beauté. Don Juan luimême, dans le Burlador de Serilla {le Festin de Pieire), est un véritable bandit qui n’a d’autre mérite que de bien boire, de se battre dans l’occasion, et d’avoir la jambe bien faite. » Une fois seulement Tellez s’est avisé de médire des femmes; et c’est aux dévotes, à ses propres ouailles, qu’il s’est attaqué. Martha la Piadoza est le portrait comique d’une Tartufe femelle, peinte des couleurs les plus vives et les moins indulgentes. Quant aux femmes qui prennent vingt déguisements pour courir après leur amant, qui se battent en duel cinq fois par jour ou mettent le feu à la maison de leur séducteur, ce sont pour Gabriel Tellez de vraies saintes; il n’a pas le plus petit mot à dire contre elles. La Condesa Bandolei'a marche à la tête d’une troupe de bandits; Marie-Hernandez la Gallega mène trois intrigues de front; la Villana delaSagra est plus rusée que Figaro. LaVillana Illesca joue à peu près le rôle hasardeux et divers de l’héroïne d’une très-jolie pièce de M. Scribe {le Domino noir)] toutes elles parlent comme dix, elles ont de l’esprit comme quatre ; elles se moquent du qu’en dira-t-on et de ce qui les entoure; elles tiennent entre leurs mains

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le fil des catastrophes et dirigent les cœurs, les esprits et les volontés, sans avoir l’air seulement d’y toucher. Là-dessus un métaphysicien peut se récrier : ce n’est pas de cette façon que procéderait la logique si elle était maîtresse des choses humaines, et je conçois qu’un tel spectacle fît hausser les épaules du philosophe qui s’en tient aux quidditès d’Aristote ; mais le théâtre du prieur a un côté vrai, surtout un côté dramatique et fort divertissant.

C’est par là que les œuvres de Tellez ont de la valeur. Irrégulières, peu philosophiques, nullement systématiques, hasardées, contradictoires, elles ont le tort d’être confuses, elles ont le mérite de vivre. Elles sont le contraire du pédantesque, du convenu et de l’affecté. La palme de l'art appartient aux œuvres à la fois vivantes et bien réglées; la moitié seulement de ce double mérite est encore une fort belle part pour un écrivain. En fait d’art comme en politique et dans la nature, il n’y a que deux puissances ; l’ordre et la liberté ; l’homme reviendra éternellement à ce problème sans solution, à cet antagonisme de la fatalité et du libre afbitre, qui est la loi du progrès môme.

Si l’ordre ne manquait pas à Tellez, il marcherait de pair avec les plus forts; il se contente de la liberté et de la vie. Même quand il soutient des thèses insoutenables, il intéresse et captive par cette qualité magnifique, celle de faire vivre son œuvre.

S’il n’a pas la force de l’organisme total et le don de l’harmonie réglée, il possède l’instinct éclatant de la vie partielle et le secret d’en reproduire les caprices. Une ou deux fois, et par hasard, un thème complet, un ensemble réel, bien ordonné d’avance, lui ont été fournis par la légende ou la tradition. Don GU de las Colzas verdes

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