‹ Italie et Espagne [Texto impreso]Chapitre 29 sur 37 · V -.ii If · texte numérisé non relu

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(Gilles-la-culotte-verte], el Burlador de Sevüla (notre Don Juan), los Escarmientos para el cuerdo (Exemples pour le sage), et el Condenado por desconfiado (Damné faute de foi), drames très-singuliers, maintenus dans les bornes d’une discipline logique par la croyance populaire, sont de très-remarquables ouvrages.

Don Gilles-Culotte-Verte se joue encore à Madrid, au grand plaisir des classes inférieures. Il s’agit d’un Homme rustique qui, jeté au milieu des gens de cour, subit tous les plaisants contrastes que cette situation fait naître. Tellez a épuisé avec une grande verve et une vive malice, sans épargner les courtisans qu’il aimait peu, les elfets de scène et de dialogue qui découlent de cette donnée amusante. Le Farceur de Séville s’élève beaucoup plus haut. Ce n’est pas un athée comme chez Molière; c’est un séducteur de profession, un fat, un raffiné, bien frivole et ami de scs aises, bonne épée d’ailleurs et gentilhomme orgueilleux, qui rit des hommes et trompe les femmes. Gabriel Tellez ne veut pas qu’on les trompe; il va jusqu’il soutenir, comme nous allons le voir tout à l’heure en examinant un autre de ses drames, que l’on est nécessairement frappé de la foudre et damné ensuite quand on se conduit mal envers elles. Le trio de Mozart, ce terrible groupe des trois victimes de don Juan, est la création de Tellez. Dans son Burlador ce ne sont pas des victimes gémissantes, ce sont de terribles personnes qui se mettent aux trousses du perfide, le suivent partout, hurlent de concert, ne lui laissent pas un moment de repos et lui font un enfer anticipé, en attendant le feu du ciel. Le laïque Molière est moins chevaleresque et plus bénin; il laisse les femmes sur le second plan, et met Dieu sur le premier. On voit que le sens philosophique et profond de notre

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don Juan français appartient à Molière. Quant au dénoùment, c’est Tellez qui a tout l’avantage, et il le doit moins à son génie qu’à la liberté de son théâtre cl à la légende même qu’il reproduit fidèlement.

La scène imaginée par Tellez se passe dans la cathédrale de Séville, où le meurtrier a pris refuge, en face de l’autel, devant le tombeau du Commandeur, sous les grandes voûtes gothiques, parmi les statues des saints et pendant la nuit. C’est là que le Gracioso, type du Leporello de Lablache, met la table par ordre du « Farceur », son maître; du haut des degrés de marbre blanc, sous la clarté de la lune perçant les vitraux, le vieux gentilhomme mort descend pour répondre à la railleuse invitation du mauvais sujet entre deux vins ; car le don Juan de Tellez n’est pas un profond scélérat, c’est un jeune débauché tout simplement, et cette légèreté môme de son âme renforce le contraste dramatique. Pour la vraisemblance je préfère Tellez ou plutôt la légende. Il faut bien que don Juan, poursuivi par la justice, soupe quelque part; sa table ne peut être servie que dans l’église où il s’est réfugié. Cette frivolité qui brave Dieu et éveille les cadavres, et ce sérieux de la mort et de la vie éternelle, qui répondent du fond de la cathédrale à la voix licencieuse du jeune homme, ressortent profondément de la doctrine catholique ; — et les scènes et le dialogue que Tellez emprunte à cette idée sont des traits de génie.

La légende, réduite à la forme dramatique par Tellez sous le titre» du Farceur ou fê Convive de pierre (le convive-statue), avait séduit, avant Molière, deux arrangeurs français fort inhabiles, dont le premier ne savait pas même l’espagnol, car il a traduit convivado depiedra par « festiu de Pierre. »

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Si notre grand comique a reproduit cette absurdité, c’est que son prédécesseur avait eu du succès, et que Molière ne voulait pas désorienter son public.

Le peu que l’on a traduit de Tellez, avant Royer, excellent traducteur deCervantès, a été très-mal interprété. Tout récemment les Cigarrales de Toledo , recueil de nouvelles et de drames amusants du même moine, sont devenus les Cigares de Tolède; ce sont les Vergers de Tolède, où l’on se retirait pour fumer. Un Allemand a rendu les Escarmientos para el cuerdo, litre d’un autre drame, par les Combats du cœur; ce sont les Leçons du Sage. Le même malheur arrive souvent aux écrivains très-idiotiques : à Plaute chez les Romains, à Swift chez les Anglais, à Rabelais et à Molière, à tous ceux qui préfèrent la langue du peuple elles vigoureuses saillies de la vie familière à la langue de la rhétorique, des salons et de l’élégance convenue.

R est à peu près impossible de rendre autrement que par une périphrase assez longue les Escarmientos para el cuerdo ; ce sont de terribles leçons données à l’homme sage, les enseignements de la vie. Or le premier de ces enseignements, d’après notre prieur, c’est qu’il faut être parfaitement fidèle en amour. Il prend pour texte le poème portugais de Gortereal, intitulé : Naufrage de Sepulveda, où il trouve un fiancé volage et sévèrement puni. Ce gentilhomme, après avoir abandonné, comme le Roméo de Shakspeare, l’ancien objet de sa passion, vole à des amours nouvelles, emporte sa conquête sur son navire ; et, jeté par la tempête sur une côte sauvage et inhospitalière, traqué par les indigènes, poursuivi par les bêtes féroces, en butte à toutes les privations, est enfin forcé d’ensevelir de ses propres mains , dans les sables brûlants, la femme dont il a fait sa compagne.

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Voilà un bien beau sujet pour un moine qui veut prouver que la vengeance de Dieu n’épargne jamais les Thésée, les Lovelace et les Moncade, môme réfugiés dans le havre du mariage ! Tellez dispose ainsi sa pièce: — Premier acte : arrivée du gentilhomme qui revient de la guerre, fait son entrée triomphale dans la ville de üoa, déclare à sa première fiancée qu’il a changé d’avis et de sentiment, et se marie. Second acte : le pont du navire et le naufrage. Troisième acte : le gentilhomme s’enfuit à travers les sahles et les rochers de la grève, conduit et enrégimente sa petite troupe de matelots, et se hat contre les sauvages, aidé de sa femme, qui meurt entre ses bras de fatigue et de faim. Tout cela n’est pas un drame dans le sens moderne ; c’est une succession de tableaux très-animés, souvent très-éloquents.

Les femmes auraient dû tresser des couronnes et voter des actions de grâces au prieur de Soria. L’histoire ne dit pas qu’il ait reçu d’elles, après de si beaux panégj'riques, une seule marque d’attention. En revanche, les moines ses confrères qu’il maltraitait on ne peut davantage lui décernaient toutes sortes de récompenses, lui conféraient les dignités de l’ordre, le faisaient chronologiste, c’est-à-dire historien, et enfin chef de leur communauté. A la tête des œuvres dramatiques de Tellez se trouvent môme une foule d’attestations honorables, émanées de la plume des bons religieux, qui les avaient lues avec une extrême indulgence, car elles sont pleines de situations passablement scabreuses, de chutes, comme on dit là-bas, et de mots très-salés. Il a été jusqu’à les , attaquer de front : son Condenado por desconfiado n’est qu’une satire fort dure de la vie monacale, et même une argumentation en règle contre les pratiques de l’ascétisme. Tellez n’a rien écrit de plus curieux.

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Deux personnages, un moine qui se livre à toutes les austérités et qui n’a pas la foi, un garnement qui fait mille actions mauvaises, se fiant à Dieu pour le reste, marchent de front dans celte création extraordinaire. Je ne veux pas en juger ici la moralité définitive. La foi suffit-elle sans les actes? Les actes peuvent-ils se passer de la foi? Les théologiens ont beaucoup agité cette question ; elle se trouve au fond du jansénisme et du molinisme. Comme je ne fais ici que de l’histoire, ou plutôt de la curiosité littéraire, je laisserai de côté ce terrible problème. Tellez se déclare en faveur de la foi, mais aussi contre les moines. Cette façon singulière de trancher la difficulté lui fournit des ressources dramatiques merveilleuses, des catastrophes imprévues, un dialogue et des effets de scène très-variés, une intrigue rapide, complexe, claire, pathétique, et en dernier résultat une pièce aussi vive, aussi leste, aussi énergiquement spirituelle qu’on en fit jamais. On s’intéresse fort à l’étourdi du drame espagnol, au mauvais sujet, souvent criminel, qui se tire des plus mauvais pas avec une désinvolture étourdissante; — et l’on est terrifié de voir ce pauvre moine de la môme œuvre s’imposer les pénitences les plus rigides pour aboutir à la damnation. Tout cela est d’assez mauvais exemple. En ayant soin de faire les réserves nécessaires et en. signalant seulement l’étrange état social qui a pu faire éclore de telles œuvres, on doit avouer que sous le point de vue dramatique ce Moine damné est admirable. Je ne connais pas de plus effrayant spectacle que celui de cet homme qui manque de sympathie, mais non de vertu; qui n’aime ni Dieu, ni les hommes ; qui remplit des devoirs, se livre à des pratiques, essaye de se vaincre et n’y parvient pas, tente de dominer le sort, et sent toujours un vide au

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fond de son âme, une lacune au fond de sa vertu, un désespoir dans sa religion. L’amour lui manque. Il fait l’aumône et n’a pas de charité. Il prie et ne sent pas son cœur s’adoucir. Il se martyrise en pure perte. Son dogmatisme et sa rigueur ne le sauvent pas. Ce qui le damne, c’est qu’il fait de sa foi une haine, de sa religion une douleur, de ses pratiques une servitude. Le prieur de Soria avait-il étudié le portrait sur place?

C’est encore un portrait brillant et tragique que celui de l’autre personnage; un étourdi un peu haut en couleur et redoutable dans ses goûts; un vrai bandit qui a bon cœur et qui néanmoins s’arrange volontiers de la pillerie, du butin et des franches lippées, y compris les femmes des autres , dont il fait trop lestement son affaire. Celui-là ne prie pas. 11 commet toutes sortes de crimes et de fautes dont il ne se repent pas dogmatiquement, mais qu’il voudrait bien racheter si la chose était possible. Ce mauvais sujet a néanmoins conflance en Dieu, amour des hommes. Le fond est bon; il est sauvé. Je ne rappelle pas à ce propos la prédestination calviniste ni la grâce janséniste, dont l’idée se présente d’elle-même, et sur lesquelles il y aurait trop à dire ; mais ne trouve-ton pas étrange que ce bon sujet qui ne vaut rien et ce mauvais sujet qui est excellent, que ce contraste des deux Philibert, présenté sous des couleurs si vives dans la comédie de Picard , coïncident exactement avec le BliQl et le Tom Jones de Fielding; — l’homme exact en face du bon enfant; — ainsi qu’avec les deux frères Surface de Sheridan, dans School for Scandai?

Notre ami Tellez a fait aussi un Misanthrope. Que n’at-il pas fait? Il a esquissé ce beau sujet, traité par Ménandre, Shakspeare et Molière.

Il y aurait un beau volume d’études à faire sur

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ces quatre misanthropes, expressions diverses du même dégoût de la vie sociale, né de motifs différents. Chez Molière c’est l’excès du désir du bien, le sentiment de la perfection idéale qui viennent se heurter contre la réalité; pour Térence ou Ménandre, c’est le regret d’avoir abusé de la vertu et exercé une austérité pénible et rude. Dans l'œuvre de Shakspeare, c’est le courroux et l’amertume du prodigue dont les écus ont disparu, du grand seigneur que ses flatteurs ont quitté ; enfin chez Tellez, c’est la fantaisie moitié triste et moitié satirique d’un philosophe qui soupçonne un beau jour que tous les hommes ne sont pas loyaux, que toutes les femmes ne sont pas fidèles, et qui profite de sa position près d’un roi pour les mettre à l’épreuve. Ce Misanthrope de Tellez (e/ Amor y la Amistad), esquisse trop peu étudiée, a été remanié et introduit sur la scène vénitienne avec beaucoup de succès par le spirituel Go^zi, sous un titre assez bizarre : il Metafisico. Ce dernier métaphysicien ne fait pas de métaphysique ; c’est un rêveur à la façon de Jean-Jacques, un mélancolique du dix-huitième siècle. Cette remise en œuvre vaut beaucoup mieux que l’ébauche légère du moine espagnol.

On voit que j’ai eu raison de m’occuper sérieusement de cet écrivain fort important, dont le nom ne se trouve même pas dans les biographies, que les histoires littéraires, celle de M.- Sismondi par exemple, ne citent jamais, et qui pendant sa vie s’est caché sous le nom de Tirso de Molina, — réservant pour ses ouvrages sérieux son nom réel, fray Gabriel Tellez, moine de l’Ordre de la Merci, prieur de Soria. Je ne me souviens que de trois ou quatre écrivains qui aient parlé de lui : M. Saint-Marc Girardin dans une excellente leçon; don Martinez de la Hosa, M. 'Viardot, M. de Viel-Castel,

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^ don Eugenio de Oclioa, Antonio le bibliographe, et le ' vieux Montalvan. M. Simonde Sismondi ne le nomme ‘ pas. Bouterweck donne une liste très-incomplète de scs drames. M. de Viel-Castel, tout en le jugeant sainement et après une lecture évidemment attentive, nous semble effacer un peu sous la solidité sévère de sa critique le caractère fantasque de ce Beaumarchais méridional. Quant à don Eugenio de Ochoa, malgré son titre d’Espai gnol et d’homme très-versé dans la littérature de son pays, ses dates sont fausses, son goût est peu sûr, sa ' critique est sans règles, ses anecdotes sont peu certaines, et l’on serait tenté de prendre l’objet de ses éloges pour un écrivain ridicule. Don Eugenio invente ou emprunte, pour désigner le genre de ce talent original, un néologisme baroque; il dit que Tirso de Molina ou Tellcz se range parmi les écrivains cormentalistes; cela vient de cor, cœur, et de mens, esprit; « le cormentalisme, selon « le critique espagnol, éveille l’esprit et remue le cœur. » Pour moi, je voudrais bien anéantir toutes ces distinctions subtiles et ces méthodes critiques de fendre un clftveu en douze. Si don Eugenio de Ochoa tient extrêmement à son cormentalisme, il faut qu’il l’applique à Tacite et à Virgile comme à Tellez; tout bon écrivain sera « corraentaliste », et je ne m’y oppose nullement, quoique je n’aime pas ce mot barbare.

« Cormentalisle » si l’on veut; — le prieur de Soria était un homme fort actif ; il a dirigé très-habilement son couvent, dont il a écrit l’histoire ; il a entretenu de pièces créées par son imaginative les théâtres de Séville et de Madrid ; publié trois œuvres théologiques, soixante de ses drames et ce recueil de petits romans dont j’ai parlé, les Vergers de Tolède. Il savait môme très-bien ce qu’il faisait; car, dans ces mimios, Vergers, livre rare, il établit

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la théorie dramatique de ses compositions, justifie avec beaucoup d’esprit le caprice de l’art par les caprices de la vie, et se moque, à la façon de Molière, de ceux qui vont au spectacle non pour le plaisir de s’amuser, mais pour celui de déranger l’amusement du voisin. « Quoi ! demande Tellcz dans une de ses pages les plus vives, ce n’est pas assez de la géométrie, de l’algèbre, de la jurisprudence, de la théologie et autres sciences qui n’amusent pas? On veut encore nous faire un théâtre géométrique et un drame sans liberté ! b Cette défense trèsspirituelle de la fantaisie a gagné le cœur de quelques critiques allemands voués à la même doctrine du caprice même excessif et exorbitant, entre autres M. Schack, de Berlin, historien exact et érudit, qui met Gabriel Tellez au-dessus de tous les auteurs de drames passés et présents, parce que cet écrivain a bravé toutes les règles.

En etfet Tellez se joue de son art plus capricieusement que Lope et Calderon ; il mêle et brouille, en vrai peintre d’arabesques, les attitudes, les espèces, les couleurs, les caractères et les accidents de la vie. C’est le fantastique fleuri et riant du soleil et du plein aft*, comme Hoffmann est le fantastique sombre et mystique des caveaux de Leipsick. Tellez, le spirituel moine, se place entre Aristophane et Beaumarchais, au-dessous de l’un et de l’autre.

De son brillant et vif génie il n’a pas voulu faire un sceptre, il en a fait un prisme.

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L’Espagne, trop violemment comprimée par Philippe II dans le sens de l’unité catholique et royale, s’abaissait ou plutôt roulait violemment vers sa chute. Floraison des végétaux puissants de l’Afrique, — jet imprévu plutôt qu’éclosion , — civilisation merveilleuse! Comment aurait-elle duré longtemps, elle qui éclatait sur le monde avec un bruit si terrible?

La cour d’Espagne ! Il y en avait une au Pérou, une autre au Mexique, une troisième en Sicile, une autre à Naples; et chaque vice-roi effaçait en splendeur, en luxe, eu vices, en magnificence la plupart des rois de la chrétienté. C’est à Naples, chez le duc de Lemos, que le Don Juan de Tirso fut joué, que des acteurs italiens traduisirent la pièce, et c’est par cette route qu’il arriva jusqu’à Molière, en traversant Lyon, ville un peu italienne. Comme chez les Romains, les mœurs avaient emporté les institutions. Trop de gloire, trop de richesses, trop de grandeur. Luxe, vanité, paresse, intrigue, mépris du faible, amour de la formule, la religion faussée, le sens moral éteint, beaucoup d’esprit perdu, de verve, de grâce et de folie. Le trône devenu Pautel d’une vaine idole monarchique s’affaissa dans un

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mélange de superstition et de mépris; les favoris régnèrent. L’artisan fut pauvre, le laboureur écrasé, l’usurier riche, Vescribano puissant, l’homme d’intrigue sûr de sa fortune, l’amour mis à l’encan, la caisse de l’État ruinée. C’est la roule ordinaire des décadences.

Alors, entre 1600 et 1630, une série de livres, ou plutôt de flèches ardentes et aigues, traversèrent cette atmosphère corrompue, avec sifflement, avec fureur, avec violence, avec éclat; attaquant tous ces vices, frappant tous ces hommes; d’un style extraordinaire, terrible, comique, funèbre, acéré, inventé; — puis, dans les intervalles de ces satires où l’enfer et le diable, le cimetière et la mort, donnant la main aux bouffons et aux courtisanes, valsaient comme dans la danse macabre, le même jeune homme qui s’appelait don Francisco Quevedo de Villegas, écrivait de graves ouvrages, d’un style ferme et très-hautain; — puis des pamphlets politiques; — et des vers; — comédies, églogues, poésies fugitives, dignes de Voltaire. Car c’était un demi-Voltaire, demi-Swift que ce personnage.

Voulez-vous du roman? la première partie de cette vie aventureuse vous servira très à souhait : défenseur improvisé d’une femme qu’on insulte dans une église, Quevedo, gentilhomme, tue l’insulteur, est obligé de fuir, et va trouver à Messine le vice-roi, qui apprécie son esprit et qui l’aime. Il devient le conseiller particulier, le confident et l’agent secret du duc d’Ossuna ou d’Ossone, dont il modère la fougue. Il traverse l’Italie en tous sens, passe de Gênes à Nice, de Nice à Venise, de Venise à Madrid, de Palerme à Rome, chargé de mille négociations et de mille affaires dont sa discrétion diplomatique a enseveli le secret. A Nice, frétant subitement un navire, il sauve toute une famille, celle de ses

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hôtes que le prince Charles-Emmanuel allait envelopper dans une proscription générale; à Venise, il est témoin et acteur de cette prétendue conjuration contre la seigneurie, que l’abbé de Saint-Réal a si agréablement travestie, et qui est absolument controuvée.

Écrivez, Saint-Réal, inventez des caractères, disposez des groupes, étudiez des personnages, supposez des motifs, donnez carrière à votre esprit et à votre style, faites imprimer la Conjuration des Espagnols contre Venise, pour que ce roman à la Salluste, dramatisé par Ôtway entre deux vins, fasse pleurer la populace de Londres et lui arrache des cris de mort contre les Espagnols catholiques. Bientôt viendra le jour où du fond d’une bibliothèque un savant fera sortir de l’ombre tous les documents qui prouvent que votre roman est absurde, le renversent de fond en comble, montrent Venise et ses seigneurs jouant leur rôle ordinaire, le duc d’Ossuna dupe et les Espagnols chassés misérablement. C’est ce qui résulte des recherches de M. Guerra y Orbe', du Lince d’Italia de Quevedo, des papiers de Chumacero et des pièces authentiques. La seigneurie de Venise redoutait l’Espagne; elle inventa une conjuration, trouva des dénonciateurs, les solda, les fit jeter à la mer après les avoir payés, pendit par précaution tout ce qui lui déplaisait, observa le plus profond silence, se garda bien d’accuser l’Espagne et le duc d’Ossuna, leur laissa l’odieux d’une conspiration manquée; enfin trouva dans frère Paolo un historien complaisant, et dans Saint-Réal un romancier agréable.

Quevedo, bras droit et confident du duc d’Ossuna, fut obligé de quitter Venise déguisé en mendiant, et revint à Naples, trouver son maître et son ami. Celui-ci le reçut bien, puis trouva que cet homme d’esprit le gênait, le

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disgracia, perdit sa vice-royauté, fut disgracié lui-méme et mourut. Olivarès lui succéda.

Tout cela ne s’exécutait pas sans que la vie de Quevedo fût souvent en danger. Les femmes l’aimaient fort, les maris ne l’aimaient guère. La seigneurie de Venise ne se contentait pas d’imprimer des pamphlets contre lui ; ce Beaumarchais-Voltaire avait à ses trousses, sur terre et sur mer, de vrais assassins, payés par les maris et les seigneurs, gens qui le cherchaient pour le tuer ; — de ceux que le seizième siècle venait de léguer au dix-septième, des bravi soldés pour accomplir leur vilaine œuvre, et très-propres à y réussir.

Il leur échappe (c’est un homme habile), revient à Madrid et survit au duc d’Ossuna. Olivarès, maître des affaires, lui offre une ambassade que ce dernier refuse. Il se marie; perd, après une année de bonheur qu’il a chantée dans d’admirables vers, a sa seule espérance » (sa femme s’appelait Esperonza et il jouait volontiers avec les mots), et revient se plonger dans le tourbillon de la cour. Alors, entre 1615 et 1621, naissait l’école alfectée, ténébreuse et folle de Gongora. Quevedo se mit à livrer une guerre violente à ces prétentieux corrupteurs. 11 combattait les Précieuses en même temps que Molière; au plus fort de l’hôtel de Rambouillet, il luttait à Madrid contre l’ascendant de Marini et de Gongora, criblait de traits les « Cultistes, » mot qui, par parenthèse, équivaut au mot français « précieux, » et marchait bravement et presque seul contre cette invasion de l’emphase et de la subtilité dans l’Europe lettrée. 11 réussissait en partie, au moment même où les Soledades de Gongora donnaient l’essor à la décadence espagnole, imitation et suite de la décadence italienne ; au moment où VAdone de Marini nous semblait merveilleux et fon-

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dait parmi nous celle école d’enjolivements ridicules que le bon sens national a repoussée.

Tout un bataillon de faux poètes s’arma contre le protecteur du bon goût, contre le jeune et brillant Quevedo. La cour ne le défendait pas. La marée de ses ennemis monta encore, lorsque dans son spirituel bon sens il écrivit contre ceux dont les vues intéressées et monacales voulaient mettre l’Espagne sous la tutelle de sainte Thérèse. Quevedo fit observer que saint Jacques était chargé de ce patronage. Voilà les dévots d’un certain ordre soulevés à leur tour. Un misérable, passé maître en intrigue, l’ennemi de Cervantès *, Aliaga, ancien inquisiteur, mène l’attaque. On perdra Quevedo.

La critique littéraire devenait insuffisante pour celte œuvre. Que l’on démontrât savamment le peu de mérite, la stupidité, l’ignorance de Quevedo, ce n’clait guère possible; critiquer ses défauts qui sont réels, le jet trop vigoureux, l’élan trop vif, l’expression trop forte, l’originalité trop hardie de sa poésie et de sa prose, n’aboutissait pas à grand ’cbosc; quand môme on aurait prouvé tout cela, ne lui restait-il pas une verve, une facilité, une variété, une puissance désespérantes? Gomment donc s’y prendre pour s’en défaire?

En détruisant l’homme, en avilissant le caractère, en amoindrissant le crédit et l’autorité du père de famille et du citoyen, en attaquant la base môme de toute œuvre intellectuelle, l’estime morale. Cet homme qui prôch l’équité, c’est un voleur; cet homme d’esprit qui parle raison passe sa vie au jeu. Un livre parut, composé par trois personnes; l’ancien inquisiteur Aliaga; le maître d’escrime, poète et peintre Pacbeco, jadis désarmé dans

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