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ESPAGNE
un combat par Quevedo, et Montalvan le gongoriste; livre intitulé le Tribunal de la juste vengeance; livre dans lequel la vie secrète de Quevedo, «hérétique, voleur, menteur, sans foi, sans caractère, dilapidateur, débauché, couvert de vices, » était livrée à l’exécration publique. Ainsi se satisfaisaient deux ou trois groupes réunis contre Quevedo par l’habileté d’Aliaga. L’envieuse foule, le crédule public, les petits abbés ambitieux, les petits aspirants poètes, tous ceux que charmait la perspective d’une place à prendre, d’un nom à etfacer, d’une renommée à éteindre, heureux de s’élancer à la suite d’Olivarès, d’Aliaga, du grand inquisiteur, des petits inquisiteurs et de Pacheco, poussèrent de longues clameurs, crièrent : Tue! aboyèrent et mordirent de leur mieux pendant plus d’une année. Quevedo n’avait point voulu plier le genou devant les professeurs idiots de deux et deux font quatre, — il nommait ainsi les faux classiques, — ni devant les Titans des ténèbres, — « Poly~ phèmes jouant de la guitare ; » — il appelait de ces noms les gongoristes; — sifflé, honni, traqué, calomnié {deslucido para siempre y ludibrio de las gentes), — acculé comme le cerf aux abois, il passa pour perdu définitivement. Exemple triste. Nul ne prit sa défense.
Je n’ai jamais dit que cet homme d’esprit fût un modèle de prudence; et je laisse les moralistes décider jusqu’à quel point cette vertu peut être d’accord avec d’autres qualités plus hautes. L e royaume se perdait. La monnaie altérée, les places à l’encan, le Trésor vide, le roi en servage, les favoris maîtres, le travail décrédité, l’oisiveté partout, l’industrie découragée, ta superstition remplaçant la morale, de nouveaux saints à la protection desquels on se fiait pour toute espérance, enfin l’universel relâchement de tous les ressorts élevés ou
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QUEVEDO
profonds qui soutiennent un Etat, précipitaient la chute de l’Espagne. Un jour, sous la serviette du roi, ce dernier se mettant à table trouva un papier en forme de supplique et qui contenait le tableau net, achevé, détaillé de cette vaste ruine ; le tout en vers énergiques, simpifs, sans insolence ni épigramme, sans rhétorique et sans ironie, mais ^’une vérité frappante. Qui avait écrit ces vers?
Ces vers sont de lui, incontestablement et glorieusement de lui *. Oser cela, au bord môme de la décadence, c’était un grand et héroïque honneur pour Quevedo, déjà blessé et presque frappé à mort, entouré comme il l’était de rivaux, d’ennemis, de gongoristes, d’envieux, de faux dévôts, qui mettaient sur son compte toutes les satires et tous les libelles pour le perdre. 11 avait' soixante ans. Les femmes le protégeaient encore ; les femmes, qui escortent le génie, l’esprit et la gloire - jusqu’au dernier souffle, n’avaient pas renoncé à leurs droits sur Quevedo. Je suis vieux, dit-il quelque part :
Je suis vieux ; mais mon âme encor Jette quelque vive étincelle.
Et les femmes, battant de l’aile,
Papillons qu'un rayon appelle.
Viennent voltiger autour d’elle Et reconnaître leur trésor !
Cela était vrai. O pauvre Quevedo ! vous serez puni par où vous avez péché. De quel prix allez-vous payer cet honneur? De votre liberté, presque de votre vie.
Il y avait à la cour, c’est-à-dire à Madrid {esta carte),
1. rdiV dans la « Vida» de M. Guerra y Orbe les preuves de cette authenticité irrécusable, p. 72, note, col. 1.
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une certaine dona Margarita — (una astuta mujer y de las famosas de la carte) — qui tenait lepoëte sous sa chaîne et qui possédait son secret. La chaîne pesait à Quevedo; elle s’en doutait. Par une nuit glacée d’hiver (1639), le duc d’Olivarès, qui soupçonnait Quevedo d’avoir écrit les redoutables vers, envoya ses alguazils prendre le po^e chez le duc de Medina-Celi où il logeait, et le relégua, en attendant plus ample information, chez les moines de Saint-Marc, près la ville de Léon. Traité avec une grande dureté, ses papiers saisis, il espérait cependant se tirer d’affaire. On n’avait aucune preuve. 11 comptait sans son hôte, c’est-à-dire sans dona Margarita, qui veillait et qui, trouvant l’occasion bonne pour s’assurer de son prisonnier, lui écrivit : « J’ai ce qu'il faut pour vous faire a sortir d’embarras. Mais je peux parler; soyez raisonnau ble. Autrement je dirai tout; je vous perdrai. » La lettre dont l’original existe est bien plus enflammée et plus grossière; elle apostrophe son poëte d’un umuy rufian» assez peu poétique. On comprend la fureur d’un honnête homme à qui la passion se montre sous cet ignoble aspect. Quevedo s’écria comme César : Signa canantl et jeta le cri de défi à cette terrible femme. Sa réponse ne se fit pas longtemps attendre. « Allez, parlez tant qu’il vous plaira. Vous me demandez licence, je vous la donne pleine et entière. Vous gagneriez plus à être moins infâme, senora mia ‘ ! » Aussitôt dona Margarita court chez le roi, lui remet un placet, dénonce Quevedo; et son ami Parra, très-noble âme, très-fidèle, très-fière, très-dévouée, écrit à Quevedo : « La vipère a parlé, le roi est furieux. « Je mettrai à Quevedo un bâillon dans « la bouche, » telles sont les paroles royales. Tâchez de