‹ Italie et Espagne [Texto impreso]Chapitre 32 sur 37 · Torre de Juan Abad · texte numérisé non relu

Torre de Juan Abad

2. Imitation libre des vers de Quevedo, qui joue à son ordinaire sur les mots sol, sokdad et solariego.

ESPAGNE

Là il revenait toujours, dans ses exils, dans ses déceptions, dans ses peines ou fatigué de ses triomphes. Au milieu de ces âpres solitudes et des paysans sauvages qui les habitent il reprenait des forces pour le combat. C’est là qu’âgé de soixante-quatre ans, exténué, brisé par la fatigue des succès et des chutes, il vint endormir ses dernières souffrances. Il n’était lui-môme qu’une ruine; perclus, impotent, il avait perdu l’œil gauche que l’humidité de la prison avait détruit. Peu de jours avant sa mort, qui eut lieu le 8 septembre 1645, il se comparait dans des vers charmants, les derniers qu’il ait faits, à sa tour ruinée ;

Voici l’humble retraite et la ruine sombre *,

L’asile où j’ai moi -même enseveli mon ombre.

Autour lie moi, silence! et dans son sein, la mort;

Ambition, dêsiivs, amours, rcjjrets, tout dort!

Les combats ont cessé; la paix, la paix sereine

Se fait jour dans mou dme et calme enfin ma peine;

Jadis je fus poète ; on vanta mes concerts;

Hélas ! j’ai répandu plus de pleurs que de vers, etc.

Admirable pièce, chant du cygne, preuve irrécusable de puissance intellectuelle 1 Cette énergie mélancolique fut le dernier jet et comme la dernière pousse verdoyante et adoucie d’une sève si abondante et si amère ! Après tout, cette vie est complète; on serait fâché qu’elle se fût écoulée autrement. Saisir corps à corps les travers de son temps; réussir comme Machiavel jeune dans les affaires diplomatiques les plus épineuses; se mêler comme Swift à la politique active; mener au galop l’aventureuse course de Beaumarchais, mais sans ce mélange de trafic et de

t. En esta cueva humüd^ y iencbrosa, etc,

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QUEVEDO

personnalité intéressée qui donne à celui-ci un caractère inférieur ; frapper d’un nouveau coin, d’une em- ■ preinte durable, inattendue, la prose et la poésie espagnoles; naettré eu fuite tartufes, faux poètes et faux politiques; succéder à Cervantes; créer une ironie plus hasardée, plus étroite, mais profonde, nationale, éclatante comme « l’amère bile » de Swift; se tenir debout le dernier des Espagnols dans la belle littérature du xvii« siècle; voilà une enviable destinée.

Nous venons de dire par quelles douleurs Quevedo acheta cette gloire.

U mérite d’ètre, enfin, classé à son rang.

Prenez-ladoiic,prenez votre brillante et originale place, hardi chevalier, noble satirique, désintéressé et passionné héros de la vérité souveraine et de la vive indépendance de la pensée; impuissant mais honnête et vigoureux réformateur d’un monde alors avili et perdu; maître de cette grave ironie, line et brûlante, acérée et invincible, véhémente et sensée, devant laquelle ne peuvent tenir ' les fraudes sociales, sauf à se venger ensuite par les sourdes attaques, les calomnies lâches, les abaissements tramés dans les souterrains de l’intrigue.

Prenez-la, gardez-la cette place honorable et périlleuse, grand Quevedo !

Elle est à vous! elle est marquée parmi les Swift, les Aristophane, les Rabelais, les Daniel de Foe, les Lucien, les Juvénal, les Molière, qui tous, avec des qualités diverses et des nuances opposées, ont osé relever l’humanité denses énormes péchés de paresse et de sottise!

— Singuliers êtres, toujours victimes, téméraires pour le bien, qui inspirent terreur aux faibles, haine aux méchants, et que j’aime en les admirant, parce qu’avec beaucoup d’esprit iis ont eu beaucoup de courage I

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LE CARDINAL XIMÉNÈS ET L’INQUISITION

Je détestais l’Inquisition. Jamais surtout l’inquisition d’Espagne ne s’était offerte à mon esprit que comme une institution horrible, fanatique, inhumaine, alliant les dangers de la police d’Etat et de l’intolérance religieuse, fatale à la probité des citoyens par l’encouragement offert à la délation, aux mœurs d’une race par l’habitude des spectacles barbares, à la religion qu’elle déshonore, au pouvoir même par la profonde terreur qu’elle répand. Mais combien la science est bonne et utile ! avec quelle facilité dissipe-t-elle les préjugés les plus douloureux! Toutes ces pages sanglantes, abominables, hideuses, pleines de honte et de larmes, que l’on ne peut lire dans l’histoire sans que le cœur se serre de pitié et se soulève d’indignation, comme elle les efface aisément! 11 n’y a qu’un coup d’éponge érudite à donner, tout disparaît.

• Regardez-y de près, et suivez bien le raisonnement des apologistes. .

D’abord, ce que l’on est convenu d’appeler Inquisition a existé de tout temps par toute l’Europe. C’est le droit commun. L’empereur Constantin s’étant fait évêque du dehi^rs, on doit accepter les conséquences de ce fait iné-

ËSPAGNE.

vilable; et quant aux châtiments et aux cruautés, ils se réduisent à bien peu de chose. Ensuite, si l’inquisition a sévi en Espagne, c’est la faute des juifs qui, ayant écrit, en 1460, un pamphlet « très-mordant » contre la reine Isabelle, ont menacé le trône et attiré sur eux des représailles extrêmement justes. Pourquoi se plaignent-ils? Et d’où vient qu’ils disaient des injures? Ils se permettaient môme les épigrammes, ces monstres! 11 fallait les punir.

Et on les a punis. Vous êtes d’étranges gens, de trouver cette justice inique. Vous faites les philanthropes par contenance et les attendris par affectation, et les bonnes âmes par hypocrisie, et les protecteurs du faible par ambition. Laissez en repos nos inquisiteurs qui n’étaient pas plus coupables que vos gendarmes ni plus intolérants que les policcmen. Vous ne vous scandalisez pas de voir, un magistrat en toge faire tomber sur les crimes et les délits le glaive de la loi. Pourquoi vous scandalisez-vous de ce que les familiers du saint-office portent d’autres bonnets et emploient des formules différentes? Voilà un beau sujet d’indignation I Vous croyez que la religion mal comprise et le fanatisme implacable entraient pour quelque chose dans cette affaire? Profonde erreur. 11 ne s’agissait que de politique. Llorente, qui a écrit, comme on sait, une méchante histoire de l’Inquisition, est un menteur. C’est chose coupable que ses calomnies; le brave Torquemada, grand inquisiteur, âme clémente, ii’a brûlé que 2,000 personnes pendant toute sa gestion, tandis que Llorente lui en attribue bien davantage. Brûlés est un mot trop dur. Llorente devrait dire exécutés.

Je ne goûte pas ces arguments, et je m’attriste de voir où l’étude, le talent même, beaucoup de qualités sans

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LE CARDINAL XIMÉNÈS ET L’INQUISITION. 365

doute, intellectuelles et morales, peuvent conduire. Que nous importe que ce soient 2,000, ou 2,200, ou 1,950 humains que le xv' siècle en Espagne a liés et garrottés à ses quemaderos ou a brûloirs» d’airain chauffés à blanc et qui représentaient quatre apôtres?

Que nous importe de savoir si ces quemaderos étaient creux pour recevoir les misérables à rôtir comme autant de pièces de gibier, ou en relief pour les y attacher à la face du ciel?

Que l’Inquisition ait fonctionné civilement ou ecclésiastiquement, ou des deux façons à la fois, ce qui était pire?

Que les papes l’aient souvent désapprouvée?

Que les Espagnols, surtout les bourgeois, eussent pour ses procédés une affection particulière?

Que Lope de Vcga fût familier du saint-office ?

Hélas ! il partageait la passion nationale, je le sais bien; il avait la maladie de sa race, qui était la frénésie intolérante, comme nous avons eu la maladie contraire, qui était l’excessive indifférence. Ce pauvre homme de talent et de génie, Lope, quelques jours avant sa mort, s’était puni lui môme à coups de discipline de ses fautes passées; — et d’une, si cruelle façon que tous les lambris et les murs de sa chambre étaient tachés du sang arraché par cette expiation farouche. Ainsi le'rapporle son biographe.

La justification de ces atrocités ou de ces sottises n’est plus possible. Nettoyer ces immondices, effacer ces taches, enlever ces souillures, clarifier l’histoire, remplacer la vérité par le sophisme, — impossible !

Vous êtes cause, par vos imprudents panégyriques, que je me suis demandé si entre le christianisme et le tribunal de l’inquisition il y a la moindre analogie ; pour-

ESPAGNE

quoi rinstitution chrétienne a pris en Espagne une teinte de cruauté sinistre; et par quels degrés, par quelles transformations à peine vraisemblables, l’Evangile, au lieu d’apporter « la bonne nouvelle, » est devenu le code de la torture et de la mort. L’inquisition- m’est apparue alors plus criminelle et plus digne de blâme que jamais; j’y ai vu le symbole et le résultat odieux de cette fusion coupable du temporel et du spirituel, qui, remettant aux hommes le glaive de Dieu, a transformé dès les premiers temps, pour le souiller et l’ensanglanter, le caractère du christianisme.

A peine en effet a-t-il donné au monde sa loi d’amour' et de charité, cette loi tourne à la servitude età la haine. Devenue despotique, elle agit dans un sens contraire à son essence. Les pénitentiaires des vu® et viu* siècles réglementent dans leurs moindres délails chacun des actes de la vie humaine ; silence, paroles, gestes, le latin ou le germanique, le chant ou la récitation, les aliments, la diète, la vie conjugale, la prière, le sommeil, le mouvement du sang, rien n’est libre. L’âme, emmaillotée dans ce lange sacré, cesse de respirer et de vivre. L’homme a devant lui le prêtre qui le dirige, derrière lui le pouvoir qui le châtie. Que devient la grande liberté chrétienne? A Milan, dès le viii* siècle, il y avait, dit Landulfî, des fouetteurs dans l’église; et ce n’était point pour rire {nec imnis ad ostentationem tnducta cansueludo). Armé déjà par la puissance religieuse, le bras séculier n’élevait pas encore de bûchers; il se contentait d’un châtiment plus modeste, celui des écoliers. Le patient, dans un état que les savants expliqueront et que je ne décris pas, « extrada interula, » qui avait chanté faux, causé, dormi, troublé le service, omis une prière, était bel et bien fouetté {vellet nollet) par l’archidiacre

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LE CARDINAL XIMÉNËS ET L’INQÜISJTION. 367

{ab archidiacono enipndabatur); cette scène se passait

dans la sacristie.

Et celte a émendation, » cette correction, conforme aux coutumes, comme le fait obsen’er l’auteur * et comme le prouve Ducange, quand vous voudrez le consulter aussi, ne déplaisait à personne. Entre l’an 600 et l’an 1200, les consciences de ce monde à demi barbare acceptaient avec une docilité reconnaissante la discipline qui les formait. « Ploie la tête sous le joug de la loi chrétienne. » {Submitte colla, Sicamberl) — Ce mot que Clovis a entendu s’applique à l’époque entière.

Mais voilà cette terrible discipline du christianisme primitif; — cette discipline sévère et minutieuse, embrassant l’homme et sa vie dans l’ensemble et le détail, pesant ses scrupules, corrigeant ses pensées, sondant « son cœur et scs reins, » plongeant le glaive sacré dans le gouffre et l’abime du for le plus intérieur; la voilà, dis-je, qui se trouve en contact avec la race espagnole. Ce qu’est cette race, on le sait; la plus virile et la plus inflexible; la plus-passionnée et la plus dure, la plus héroïque aussi de toutes les races. Elle résume l’âpreté gothique, la dureté romaine, l’ardeur africaine. Ses vieilles lois {Siete partidas) veulent que le mari mette à mort la femme infldèle; le frère tuera la sœur, le père la 011e, le fiancé la fiancée. Dures mœurs patriarcales, empreintes encore dans tout le drame espagnol. Avec la même fureur les habitants de la Péninsule ont dès les premiers temps éliminé les races étrangères, — juive, arabe, africaine ; — ils ont accompli ce dessein avec un inexprimable acharnement. Ils ont voulu la plus forte unité et la plus absolue; unité de famille, unité de foi,

I . Hiitoire de l’église de Milan, par Landuli (en latin), liv. !•', chap. 8.

unité de race. Ni le sang versé, ni la ruine des misérables, riî le danger, ni la perfidie, ni le crime ne les arrêtaient. Dès le lY* siècle le concile espagnol (Illiberitanus) frappe les Hébreux d’analbème ; dès le ix®, on les brûle vivants en Catalogne. Elipan l’Espagnol écrit au Saxon Alcuin, ami de Charlemagne, des lettres où son adversaire théologique, — « le très-exécrable, damnable, aboyeur contre le Christ, Nabuchodonosor, et chien qu’il faut mettre à mort, — Alcuin, » — est signalé aux bourreaux. Le sombre portrait d’un moine espagnol à genoux, peint par Zurbaran, existe au musée impérial; devant ce chef-d’œuvre arrêtez-vous. En le contemplant, vous saurez, sans qu’il soit nécessaire de vous l’expliquer, ce que la passion religieuse fait de l’homme dans ce dur et ardent pays.

En 1818, un Américain des Etats-Unis, M. Ticknor, gravissait, accompagné du duc de Rivas et de son frère, une montagne des environs de Cordoue. Les voyageurs atteignirent une grotte sauvage cachée sous de rouges cactus aux urnes sanglantes, qui s'épanouissaient dans les fentes des granits jaunâtres. Là vivaient ou plutôt mouraient au sein des austérités les plus raffinées et de l’ascétisme le plus farouche, trente moines anachorètes qui firent bon accueil à leurs visiteurs et dont la conversation les intéressa.

« Quels sont ces hommes? demanda M. Ticknor après « avoir quitté la grotte. — L’un, répondit le duc de Ri- « vas, est un ancien membre des Corlès; l’autre est un a ancien officier distingué, blessé à Talavera. » Il aurait pu ajouter : C’est ici le pays des âmes excessives et des passions inouïes; vous eu trouverez partout la trace et le sillon ; c’est le pays de Dona Urraca, cette autre Lucrèce, plus extraordinaire que la Lucrèce antique ; de

LE CARDINAL XIMÉNÈS ET L’INQUISITION

Moralès, qui renouvela l’expérience d’Origène; de Juana laLoca, courant les monts et les vallées, suivie du cercueil et du cadavre de son mari, escorté de torches funèbres et ne voyageant que la nuit.

Au XV' siècle, quand la monarchie proprement dite s’établit dans toute l’Europe; lorsque la reine Isabelle d’Espagne voulut écraser enfin la domination féodale et rester maîtresse d’un trône sans contre-poids, un homme se présenta qui fit servir à ces desseins le fanatisme religieux et le fanatisme national. Ce futXiménès. Il arma la bourgeoisie contre la noblesse. Il arma le clergé contre les races étrangères. 11 relia en un faisceau terrible toutes les colères et toutes les haines. C’est lui que certains docteurs nous présentent comme le modèle des ministres et presque le type des saints, bien que l’Eglise romaine, plus prudente, u’ait jamais voulu le canoniser.

Il existe une excellente biographie de Xirnénès, écrite en un latin d’une pureté et d’une vigueur rares par son contemporain Alvaro Gômez (« De rebus gestts Cisnerii »). C’est l’un des premiers livres imprimés dans la ville d’Alcala de Hénarès. Lisez aussi quelques lettres de Pierre Martyr ^ d'Anghiera, contemporain de Ximénès, l’un de ces Italiens diplomates habiles, écrivains élégants, professeurs sagaces, gens de cour aimables, qui s’en allaient à travers le monde semer la féconde graine de la civilisation antique. Ni l’un ni l’autre ne sont de l’avis du docteur Hefelé, Allemand, qui a fait le panégyrique de ce ministre. Le Ximénès qu’ils ont connu se garde bien d’être parfait. Il est vrai que ce n’est pas à Tubingen en 18o0, entre les Décrétales et Baronius, mais à la cour même d’Isabelle qu’ils écrivent. « L’avez- « vous vu, dit Pierre Martyr, ce terrible vieillard, si « pâle, si maigre, arraché à soixante ans à ses forêts

« solitaires et à sa grotte d’ermite sauvage? Vous souve- « nez-vous de cette apparition redoutable qui a étonné « toute la cour? un Paul, un Hilarion.... Je vous ai dit « qu’il ferait grande figure ! »

Et en effet, quel rôle il a joué !

Les Arabes reculent devant Ximénès, Le poignet d’acier du vieillard, devenu ministre et confesseur de la reine, fait éclater, à Grenade, une révolte violente. Il se défend dans sa maison devenue forteresse; puis il va conquérir Oran, monté sur sa grande mule. Il brûle d’un coup 60 à 80,000 manuscrits arabes. Il organise une milice bourgeoise qui tient en respect la noblesse et ferme la porte à jamais aux querelles féodales. L’unité monarchique, désirée par Isabelle, jugée impossible jusqu’alors, sort tout armée de ses inexorables mains. C’est lui qui confond définitivemcînt le temporel dans le spirituel, au proQl du trône; et qui l’assied sur cette base redoutable, — la Sainte-Hermandad.

Voilà l’œuvre de Ximénès.

Elle assurait le présent, j’en conviens; mais compromettait l’avenir. Elle faisait de l’inquisition l’Espagne même et soumettait à la sainte confrérie la patrie.

Quel philosophe écrira la difficile histoire de cette absorption du spirituel dans le temporel et du temporel dans le spirituel chez les nations modernes et chrétiennes? L’union criminelle du spirituel et du temporel a produit des résultats effroyables. L’unité, passion espagnole, poursuivie avec rage; la monarchie représentant l’unité et s’emparant de toutes les armes ; la foi teinte de sang, allumant les bûchers qui outragent Dieu pour le venger; Ximénès, génie inexorable accomplissant cette œuvre; — voilà une tragique histoire qui reste à faire. Il n’est point permis d’accumuler les petits

LE CARDINxVL XIMÉNÉS ET L’INQUISITION.

détails, dans l’espoir d’aCfaiblir l’horreur que de tels souvenirs doivent inspirer; — ni de subtiliser, avec délices, et à grand renfort d’arguments, ces a sophistications » de l’histoire.

Malheureusement notre époque est sophistique. Faute de passions, elle a des fantaisies; faute d’idées, elle a le sophisme.

Les teintes se confondent, s’entremêlent et se bariolent les contrastes s’entre-croisent et s’altèrent; le Ghibelin étant un peu Guelfe, le Guelfe à demi Ghibelin ; chacunjiour se consoler s’est mis à cultiver, arroser et récolter dans quelque petit coin de son jardin son petit sophisme favori; — qui, les avantages de la cruauté et de la barbarie; qui, la communauté des femmes; — celui-ci polissant Gengiskan et embellissant Attila ; celui-là les massacres de Septembre; cet autre la Saint- Barthélemy et ses utiles rigueurs. Ne vous courroucez pas contre ces dilettantismes hétérogènes; laissez chacun se divertir de ses pensées, se jouer des faits et déguiser les choses de l’histoire. Les années feront leur œuvre.

Souvenez-vous que rien ne dure que la vérité.

‘ Il arrive un moment où les sophismes se balancent, et où l’équilibre se rétablit. Si d’une part le catholique affirme et démontre que la reine Isabelle, la Catholique, fut un modèle de douceur, de modération, d’humanité, de clémence et de toutes les vertus possibles; mais qu’il n’y eut pas de plus affreux monstre qne la reine protestante Elisabeth; — d’une autre, le protestant blanchit Elisabeth, excellente femme calomniée, et noircit Isabelle, créature tyrannique, beaucoup trop vantée par l’histoire. Ces deux jugements prouvent que la vérité doit être cherchée ailleurs.

Si la plupart des protestants ont tort de créer un

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Ximénès criminel, le panégyriste Ouintanilla a tort d’en faire un saint. Il y a un autre Ximénès qui attend son Tacite et ne le trouvera probablement pas; — un triple Ximénès : l’homme de l’avenir et le grand homme ; l’homme du présent et de la politique ; l’homme du passé et de la barbarie. — Le grand homme a aimé l’intelligence et civilisé son pays. L’homme politique a fondé l’unité monarchique sur des assises sanglantes et sur les fragments de l’aristocratie mutilée. Mais le barbare survivait en Ximénès; ces assises monarchiques il les cimentait avec du sang humain ; le feu des bûchers les rendait plus solides; l’avenir était sacrifié, l’indépendance arrachée aux générations futures; la religion servait d’instrument, et le clergé de bourreau. L’unité se payait cher, au prix de la dignité et de l’avenir. Voilà les sacriflces qu’il a faits à son temps.

Ce n’est point pour avoir plié devant les préjugés ou les haines de la race ou du pays; pour avoir subi la fièvre et servâ les passions nationales ; pour s’ôtre montré intolérant avec les intolérants, fanatique avec les fanatiques, persécuteur avec les persécuteurs, que Ximénès mérite et conservera l’admiration du g«nre humain. Faut-il un Panthéon pour tous les effrénés; pour Jefferies , Laubardemont , Marat, symboles de passions exaltées et d’idées fausses? Même ce curieux frénétique, ce symbole accompli du polythéisme oriental, Héliogahale, se trouvait en harmonie avec les pires extravagances contemporaines.

La gloire de Ximénès est dans sa lutte partielle, mais effective, contre l’atmosphère qui l’environnait; c’est cette lutte qui protège , honore, immortalisera sa mémoire. Il a porté la hache dans les vieux abus des couvents, opposé une digue aux oppressions des Espagnols

LE CAHDl.NAL XIMÉNÈS ET L’INQUISITION.

vainqueurs dans l’Amérique du Sud, créé des greniers d’abondance, favorisé les lettres, propagé la science de l’agriculture, ouvert des asiles publics aux femmes et aux filles pauvres, protégé la presse naissante, contribué à la réforme du calendrier julien, enfin employé l’imprimerie à la propagation de la Bible, dont notre Sorbonne à la même époque*redoulait et prohibait la lecture.

Associant l’Espagne à ce vaste mouvement de civilisation qui partait du Nord, il l’a fait marcher à la tête des nations occidentales et chrétiennes, devant lesquelles l’islamisme commençait à reculer. Sa prodigieuse entente de l’avenir l’a conduit en Afrique ; et là, devenu général d’armée, il a planté le lion de Castille sur les remparts d’Oran, où flotte aujourd’hui le drapeau français. Les habitants d’Oran disent encore que le 16 mai, par les temps clairs, la nuit, un grand franciscain sur sa mule, maigre vieillard au teint hâve, au nez aquilin, aux larges narines, aux dents canines proéminentes, terriblqifsous sa longue robe de laine, les flancs ceints de sa cordelière et donnant ses ordres de bataille, chevauche sur leurs remparts ; — et que ce spectre dont les pères ont redit le nom à leurs fils et les fils aux petits-fils, — ce premier vainqueur de Mahomet en Afrique, c’est Ximénès.

LA PRINCESSE DES DRSIN8

Trois femmes, au commencement du dix-huitième siècle, ont tenu dans leùrs mains une bonne partie des destinées de l’Europe : madame de Maintenon en France, la princesse des Ursins en Espagne, la duchesse de Marlborough en Angleterre. Ne dire que du mal d’elles serait bien injuste ; les placer sur le même niveau ne le serait pas moins. Dé ces trois femmes, la plus hardie est assurément madame des Ursifis.

Elle apparaît comme intermédiaire, cette singulière figure, entre les héroïnes de la Fronde etjes femmesphilosophes du dix-huitième siècle. Il y a en elle quelque chose de madame de Tencin et un reflet de mademoiselle de Chevreuse. Elle naît Française, devient Italienne et se fait Espagnole. C’est à Rome, au centre de toute politique ancienne et nouvelle, parmi les cardinaux, que commence l’éducation de son esprit; elle achève en Espagne l’éducation de son orgueil, et y fait naufrage. y

Enigme italienne, mystère espagnol, finesse de France s’expliquent et se dégagent. Il n’y a rien à refaire à

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l’histoire, et l’opinion générale ne s’est pas trompée sur le compte de cette aventurière superbe, polie, active et subtile; il ne faut rien effacer non plus des louches vives de ce grand Saint-Simon; — « haute, fière, allant à ses « fins sans trop s’embarrasser des moyens, mais sous une «écorce honnête; assez bonne, naturelle, obligeante en « général et qui ne voulait rien à demi... la personne du « monde la plus propre à l’intrigue, et qui avait passé sa « vie à Rome. Beaucoup d’ambition, mais de ces ambi- « lions vastes, beaucoup au-dessus de son sexe et de «l’ambition ordinaire des hommes; et un désir pareil " d’être et de gouverner... L’entêtement de sa personne rt fut en elle la passion dominante... »

D’autres vont plus loin que Saint-Simon et que l’exacte vérité. L’héroïne les séduit, cela ne manque guère. Pour eux, madame des Ursins serait un noble génie, un sauveur d’empires, un homme d’Etat sublime, un généralissime complet, un administrateur achevé, un héros de tout point. Madame des Ursins elle-même se charge de leur répondre.

A cette apologie sans limites de madame des Ursins c’est elle-même qu’il faut opposer.

Onia voit dans ses lettres, non plus sous le voile panégyrique, mais tout entière et entourée de son siècle. Quelle admirable capacité que la sienne pour jouer la grande paVlie d’échecs qui occupa sa vie ! Vous pouvez en juger les coups, deviner les fausses attaques, les intentions lointaines, les fautes ou Les ruses stratégiques ; vous voyez pourquoi elle a fini par être échec et mat ; c’est la morale de son histoire. On est charmé de ce ré.sultat, à moins d’être de sa race, qui d’ailleurs est nombreuse. Femme d’intrigue, elle tombe par l’intrigue, justo judicio, par une juste sentence.

LA PRINCESSE DES l’RSlNS.

Est-il permis, sans vouloir passer pour vertueux et sans encourir le triple reproche d’hypocrisie, de niaiserie ou d’emphase, de dire combien semblent puérils et mesquins, vus à distance, ces trames, ces allures sourdes, CCS conspirations, ces brigues pour l’un, ces destructions souterraines de l’autre, ce travail de bêle rampante, par visites, conversations, insinuations, correspondance, attitudes, hypothèses, captations, trigauderies, toujours dans l’intérêt propre de celle qui parait servir l’intérêt du parti ou du maître? Un esprit juste les trouve inférieurs, et quant au résultat et quant à la valeur de l’intelligence qui les conduit, non-seulement à une vie d’honnête homme, à une œuvre de talent, mais à une seule heure de Fénelon, mais à une seule phrase de Montaigne et à une seule ligne de Pascal.

Quoi ! juger et voir ainsi! Quelle bassesse de nature 1 Estimer si peu ce qui est grand ! Les gens qui ont étudié la philosophie dans les pages de notre ami M. CapeBgue doivent penser que cette partie d’échecs de madame des ürsins constitue une très-belle manière d’exister. Avoir des amis, des fauteurs, un triin, de l’argent, des carrosses, des aventures, des laquais, des amants; causer avec le roi, mener de grandes affaires, réussir souvent, être admirée, dominer, gouverner ! pension d'Espagne, pension de France, pension de Rome! beaucoup d’ennemis à déjouer, ce qui fait circuler le sang et anime le drame; une merveilleuse souplesse à déployer, ce qui peut laisser croire qu’on a du génie; mille succès, mille traverses, c’est l’existence de madame des ürsins; et vraiment il y a de quoi faire envie ! Louis XIV est derrière vous, madame de Maintenonvous aime, Philippe V vous compte, l’Europe vous admire. Vous sauvez un royaume chancelant, ou cela en a l’air. Vous tenez bon,

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malgré tous les orages; vous régnez sur la pointe d’une aiguille ; et vous brillez : voilà une existence pleine de mouvement et d’intérôt.

Comment se fait-il donc que tout cela me remplisse de dégoût et fasse naître en moi le plus vif désir d’aller un peu dans les bois respirer loin de cette atmosphère enfumée, pleine de vapeurs, de vanités, de fourberies, de musc, de masques, de viles trames, de sourd tumulte, de bassesses mauvaises; — loin de cette mêlée infecte ?

llle ego qui quondam, le commencement de Virgile, vous semble adorable après la fatigue causée par ces intrigues. Vous vous reposeriez avec délices, vous vous baigneriez avec joie dans la fraîcheur embaumée des quarante vers qui précèdent et qui suivent le Fortumtos niinium; et si les rusés et les sages vous riaient au nez, cela vous importerait peu.

Les triomphes de cette héroïne d’aventure ne nous émerveillent plus. Ses défaites ne nous touchent plus. Elle nous blesse; elle nous pèse. Son talent nous est à charge. Sa capacité d’Arachné politique nous révolte. Nous serions heureux de balayer sa toile; et quand vient le vent d’orage qui enlève l’ouvrière et le tissu, nous battons des mains ; pourquoi? C’est que la postérité, c’est nous. Nous n’avons plus de préjugés sur les choses de ce vieux temps ; et la droiture du cœur et celle de l’esprit, qui ne sont pas rares chez les hommes, n’étant plus altérées par rien, nous voyons juste. Cela est difficile tant que nous vivons. Le double nuage des intérêts et des passions nous aveugle et nous berce; nous dormons, nous rêvons. Il n’y a que la postérité qui veille.

Aussi le néant profond des trames de madame desUrsins nous apparaît-il aujourd’hui dans son vide absolu, avec

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LA PRINCESSE DES DRSINS

la décadence de l’Espagne, les difficultés que ce pays apportait à la France, la situation impossible que madame des Ursins s’était créée, l’erreur généreuse et catholique - ’de Louis XIV, son vain désir de suspendre le mouvement ascensionnel du Nord, et la faute immense qu’il commit les yeux ouverts et soutint avec un héroïsme sublime, lorsqu’il eut abandonné la politique prévoyante de Richelieu et de Henri IV pour embrasser une fausse* politique du passé, méridionale et absolue. Appuyer la France sur l’Espagne semblait d’une grande sagesse. Cependant la conquête môme pacifique de ce nouveau trône augmentait les périls de la France et compromettait le sceptre de Louis XIV.

Le choix de cette main féminine — cachée à demi,

— de cette Italienne intrigante, qui devait soutenir sa politique en Espagne, prouvait combien était peu avouable et équivoque l’œuvre dont se chargeait madame des Ursins. Elle a été magnifique dans un travail inexécutable. Oui, pour s’acquitter de la tâche acceptée, le courage, l’intrépidité devant le péril, la ruse grande et petite, l’à-propos sans lequel il n’y a pas de politique, la patience quand son humeur altière ne l’aveuglait pas ; la pénétration quand cette qualité n’était pas obscurcie par la véhémence; l’art d’écrire, de flatter, de parler, de plaire, de captiver, d’entrer dans toutes les passions, d’attendre le moment, de cacher ses visées, de les dém.asquer à temps; tout cela était à elle, et c’est beaucoup. Doit-on oublier néanmoins qu’il y avait aussi une Klspagne? que ce pays avait des droits, et que tout n’est pas permis? Une femme deux fois étrangère. Française de race. Italienne d’éducation, arrive en Espagne, sur l’ordre d’un roi de France, et vient tout pétrir de nouveau. Elle essaye la

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transformation improvisée des fueros en unité monarchique; l’Espagne d’Isabelle doit s’assimiler sous sa main à la France de Richelieu. Commander aux généraux, diriger les sièges, distribuer les grâces, nommer les ambas-f sadeurs, briser les municipalités, anéantir les grands ; elle doit tout faire ; — et ce Richelieu en jupons, instrument docile; — ce glaive dont la poignée est à Versailles, dont l’action envahit la Péninsule, vient se substituer à l’aristocratie rebelle, à la classe inférieure hébétée, à la monarchie tombée en enfance. Voilà ce qu’elle veut faire de l’Espagne. Devant madame des Ursins tout Espagnol devait être bien humilié.

Ce n’est pas là le point de vue de tous les historiens. D’aucuns cèdent au mquvement actuel et général des esprits qui aiment la politique calculée, les grands horizons, l’immense spéculation, les combinaisons superbes et les profondes visées. Aujourd’hui on fait bon marché, en histoire du moins, du droit et du juste, du vrai et dumoral, du bon et du réel. Qui sait? La vérité, le beau, le bien, sont peut-être des chimères!

Pourquoi chercher le bien? Et le beau?

Il n’y en a peut-être pas. Cet affreux magot a le droit d’exister, toTit comme l’Apollon du Belvédère et la Madone à la grappe. Il y a des gens pour qui l’architecture chinoise seule est belle; d’autres qui préfèrent au Parlhénon les longs pilastres cannelés et vides qui ne supportent rien, l’architecture creuse, les colonnades à perte de vue et le style décoratif. Il y en a d’autres pour qui une vie harcelée par l’intrigue, harcelée même sans fruit et sans but, semble adorable dans ses péripéties. Aux yeux de ces derniers madame des Ursins est une sorte de type divin et sublime. D’autres estiment que les peuples n’ont pas plus de droits que les individus.

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LA PRINCESSE DES URSINS. 381

et qu^oumettre l’Espagne i celte ardente intrigante était de fort bon jeu. On croyait cela vers 1710, de Versailles au Buen-Retiro. Nous aurions peut-être pensé de même, si Dieu nous avait fait naître contemporains de Porto-Carrero et de Chamillart, F rançais ou Espagnols, gens de la cour de Philippe V ou de Louis XIV. Peutêtre, comme tout le monde, aurions-nous trouvé la chose juste, pris parti pour le maître et son ministre féminin, cédé à l’entraînement général, bêlé avec la foule, sifflé d’accord avec le parterre, adoré l’écho de Versailles, ployé le genou avec le bataillon des gens d’esprit qui veulent plaire, et subi la loi commune. Nous aurions peut-être fermé les yeux en nous courbant; et notre échine, parée de velours et d’or, glorieuse de sa souplesse, serait retombée au niveau de cette grande échine du public et de téutes les faiblesses morales, courbées devant le succès. Peut-être lorsque madame des Ursins revint à Paris, triomphante après sa première disgrâce, entourée d’amis, obsédée de flatteurs, recevant mille visites par jour, resplendissante comme un astre, portée aux nues par le flot de la mode ; peut-être — éblouis, et béants, et stupides comme le reste, cela nous aurait-il paru beau, utile, admirable et mémorable. Mais aujourd’hui ! comme la stérilité et le squelette se découvrent I comme nous voyons juste ! Qu’est-ce que tout cela nous fait? La pauvre femme ! que sont devenus ses plans? Où en sont ses entreprises ? Le triste spectacle 1 Le théâtre est vide, le souffleur a disparu, le lustre est éteint, les couronnes de papier doré sont chez le régisseur, le soleil et la lune sont dans l’armoire, le char triomphal en carton peint repose derrière la coulisse ; tout cela sent l’huile et le vieux et le rance. Nous voyons enfin les poulies, et le fard, et la fraude, et le secret des machi-

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nés; et ce pauvre tonnerre qui nous effrayait et est là sous nos pieds, deux pierres dans un tonneau I En somme, choses bien frivoles, laides, pauvres, puériles, humbles. On regretterait d’avoir seulement mis sa carte à la porte de cette splendide femelle de Scapin, qui avait tant de poids et d’autorité dans le monde, — et dans le monde de Louis XIV !

Sans doute elle a beaucoup lutté. Intéressons-nous à la lutte de Socrate et de Descaries ; — ou même à celle de ce pauvre honnête homme Daniel de Foe, l’auteur de Robinson, que son fils poursuivait en se mettant à la tête d’une meute d’ennemis j ou à celle de Galilée, ou à celle de Michel-Ange contre les papes. De ce combat-ci je n’ai cure. J’aime mieux, pour l’exemple, qu’après trente ans de succès dans ce vilain et brillant métier elle ait enfin eu sur les doigts. — « Vous parlez trop étourdi- « ment, me dira-t-on, d’une femme très-respectable, « très-politique, et qui travaillait pour Louis XIV. On ne (I doit pas s’exprimer aussi légèrement (continue cet « homme au front de cuir et à la lèvre pendante) sur « ceux qui ont et celles qui sont quelque chose. Les O grands sont les grands, voyez-vous ; les forts sont les « forts, sachez-le bien I et c’était une personne de très- « haute considération, riche, vêtue d’or, et qui frayait « avec les monarques !» — O valet que vous êtes, qu’estce que cela m’importe ? Elle travaillait pour Louis XIV; oui, valet aimable ! Elle espionnait le petit-fils au nom de l’aïeul. Elle u tripotait, » passez-moi l’âpre et rude mot de Saint-Simon, cette lourde et venimeuse pâte, d’où elle tirait beaucoup d’argent et de crédit. Elle en a joui, grand bien lui fasse I Mais quelle œuvre essayaitelle? L’aïeul lui-même ne se trompait-il pas? Louis XIV a manqué son but, vous le savez; et l’instrument servile

LA PRINCESSE DES ÜRSINS

de sa Volonté, madame des Ursins, n’a pas réussi davan- ^ tage. Quant au but du maître et de sa créature, — faire pencher la monarchie française du côté de l’Espagne, annuler le protestantisme, aUaiblirlenord, enrayer toute UheYlé; ces vues, contraires au plan de Richelieu et de Henri IV, problématiques en philosophie, contestables en politique, qu’ont-elles produit? La révolution française. A quoi donc a servi madame des Ursins?

N’exagérons rien. Aujourd’hui l’on penche volontiers du côté de l’indilférence morale et historique. Tâchons d’éviter ce malheur.

Si j’étais femme et que je voulusse porter haut mon sexe, je me mettrais à écrire l’histoire de la cour d’Espagne dans ses rapports avec la cour de France, entre 1700 et 1720 ou à peu près. Je n’aurais pas besoin, — pour la compléter au trop grand honneur des femmes et à notre désavantage, — de nouveaux manuscrits, de ces documents inconnus, inédits, imprévus, -qu’il n’est pas donné à tout le monde de déterrer comme font ces messieurs,'et que je n'ai pas la moindre prétention d’apporter avec moi ; mais de pauvres petits imprimés, quelques-uns rares, d’autres vulgaires ; récits de voyageurs ou de voyageuses, tels que madame d’Aulnoy, Aarssens et un certain membre du Parlement ‘ dont le livre est rare; lettres, descriptions de la cour de Madrid, des fêtes et combats de taureaux ; enfin relations à’ Autos generales, où l’on brûlait par centaines les mauvais penseurs; sans compter le malin Louville, un Saint-Simon de petite taille, et l’excellent marquis de ^an-Felipe; sans parler aussi des ouvrages imprimés plus récemment par Guerra y Orbe, Ferrer del ^io, Amador de Los Rios,

i, Boiueti

ESHGNE.

Modesto Lafuente, et autres savants espagnols qui méritent d’être mieux connus et appréciés de l’Europe du Nord. Je signale particulièrement VHistoria de la civilization espanola de Tapia.

Combien les seules lettres de madame des Ursins et celles de madame de Maintenon à la princesse seraient aptes à satisfaire l’orgueil féminin si les femmes avaient de l’orgueil, et à les encourager dans le méj)ris qu’elles pourraient faire de nous!

Il y a d’abord l’aimable et doux duc d’Anjou, devenu Philippe V, à qui «jamais (dit madame des Ur- « sins) on ne verra la raine haute de son aïeul... mais qui « commence (Geffroy, p. 286) à porter la tête plus haute « qu’auparavant...; sa taille se raccommode, et j’espère « que bientôt il sera mieux. » Cet aimable malingre auquel Louis XIV avait dit : « Allez, je vous fais roi! » — était surveillé par deux vieilles femmes et protégé par une jeune femme qu’il adorait ; en quoi il avait raison. Beauté, sagesse, courage, tendresse de cœur et grâce de manières, elle avait tout. II apprenait le gouvernement et l’héroïsme avec une charmante docilité; et madame des Ursins ne manquait pas de faire connaître à l’autre institutrice de Louis XIV, à la sage madame de Maintenon, le progrès de celte éducation royale. « S. M. est « changée... (Geffroy, p. 2n8) en un point que l’on ne

« peut s’en taire! Elle raisonne sur toutes sortes de

«matières! décide hardiment!... si bien que ces

«messieurs en restent surpris et charmés. » 11 fallait donc trois viriles âmes féminines, d’âge différent, il est vrai, pour soutenir cette pauvre petite âme de roi.

Philippe V avait des vertus et des grâces. Il professait pour tout ce qui est lien et discipline, pour l’amour dans le mariage et pour la femme consi-

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dérée comme devoir une religion scrupuleuse. Il fut d’abord amoureux fou de Marie-Louise de Savoie, qui le méritait bien, comme je l’ai dit, et cette pas-, sion un peu banale faisait sourire madame des Ursins.

« Jamais il ne pouvait se résigner à quitter la reine,

(( même pour se mettre à la tête de ses troupes. » L’héroïque femme de chambre, qui est restée femme de chambre toute sa vie, écrivait donc à sa protectrice :

« La passion violente qu’il a pour la reine et l’impor- « tance dont il est pour lui d’avoir un prince d’Asturie U lui fait désirer violemment que cette princesse soit « grosse. Il ne me laisse pas en repos, me demande à O tout moment ce que j’en crois et s’il peut se flatter « d’un pareil bonheur. Cette vivacité me fait ressouvenir « de celle que j’ai vue à monseigneur le duc de Bourgo- « gne, lorsqu’il vous demandait, Madame, dans votre U chambre à Marly, si madame sa femme dormait, et « s’il ne la réveillerait point en entrant dans celle où elle « était couchée, où il ne me paraissait pas que son som- « raeil fût bien profond. » L’amusante chose que cette révélation moqueuse et cette confidence de deux discrètes personnes qui gouvernent des empires et se moquent ensemble doucement de l’humanité mâle ! Madame des Ursins ne se trompait pas sur ces empressements extrêmes qui s’adressèrent plus tard à Elisabeth Farnèse, seconde femme de Philippe V. Il se retrouva pour elle en fonds d’égale tendresse, et elle n’en usa pas aussi bien. Elle le réduisit à ce dernier servage moral, à cette prostratfon absolue dont tous les documents que j’ai rappelés sont unanimes à démontrer l’incurable abaissement, a Je l’ai vu en larmes, dit l’un d’eux, parce que la reine «(Elisabeth) ne l'avait pas regardé.» — «lly avait, dit un « autre, deux lits dans la môme chambre pour le roi et

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« pour la reine; et ces deux lits, réunis par un anneau « d’or, semblaient n’en former qu’un. Mais Elisabeth Il avait fait mettre des roulettes au lit de son mari. Lui « refusait-il quelque chose, elle poussait un ressort, et « le lit s’éloignait. Lui accordait-il sa demande, les lits a se rapprochaient. »

On aimerait mieux une préférence véritable, un attrait spécial, un choix de l’esprit et du cœur, que cette superstition aveugle et sauvage devant le pur fétiche du lit nuptial. Cependant une femme plus fière de son sexe que jalouse d’ôtre aimée par choix réel et pour ses qualités personnelles s’en accommoderait avec joie ; et madame des Ursins s’applaudissait de cette éducation si bien commencée en France par madame de Maintenon, si heureusement achevée par elle-même. La nature n’y avait plus qu’une part grossière ; le goût délicat encore moins ; le caprice bien moins encore. Le caractère propre n’apparaissait plus. La volonté était oblitérée. Philippe V, chef-d’œuvre de cette fausse éducation servile’ qui datait de loin en Europe, n’était pas tombé dans le factice de la débauche comme Philippe d’Orléans, qui devint régent; il se contenta -d’une vertu docile, factice aussi, pâle, arrangée et comprimée. Une élégance, une obéissance, une discipline, un compassé, un convenu merveilleux avaient pétri, assoupli et transformé ce modèle civilisé. Il représentait bien. Il aimait la littérature polie. « Avec » une femme et un jme-Dieu, comme disait le cynique Albéroiü, il ne regrettait et ne demandait rien, allait aux batailles, apprenait les fortiûcations, et, gouverné par sa femme que madame des Ursins gouvernait, ne se trouvait pas gêné sous les quatre influences qui auraient blessé et mis à la torture un personnage moins bien életé : Louis XIV, conseillé par madame de

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LA PniNCKSSK DES URSINS.

Maintenon, conseillait madame des Ursins et acheminait la reine dans la voie où le roi d’Espagne devait marcher.

Considérez un peu celte chaîne d’influences sociales; l’aïeul majestueux à un bout, le jeune apprenti du trône à l’autre bout; trois femmes au centre, qui donnent toutes les impulsions ei semblent les recevoir ; la charmante et la vaillante est Marie-Louise; la vénérable et la prudente est madame de Maintenon ; l’ouvrier intérieur, réel, effectif, l’artisan des trames, vous l’avez nommée, c’est madame des Ursins. Quelle situation contre nature! et que les Espagnols devaient avoir honte, comme le dit l’un d eux avec une éloquence indignée, « d’ôtre les objets de cette expérience et le but de ce tour de force ! » Si Porto-Carrero, l’Amirante de Castille, le marquis de Leganez, Arias, les grands, Medina-Cœli, le comte d’Aguilar, se sont révoltés, et que les uns par la trahison, les autres par des intrigues, des complots, ou à front découvert, aient essayé de secouer le joug de ces trois femmes, toutes étrangères, et de ces deux rois, également étrangers, — qui s’en étonnerait?

Entre 1680 et 1720, il se fait en Europe un grand mouvement où l’Espagne elle-môme ne compte plus que comme appoint et accessoire, nécessaire aux vastes desseins, sacrifiée aux besoins du maître, à l’accomplissement de l’unité. Louis XIV, qui avait tout mis sous ses pieds, et qui aurait dû se modérer, se précipite dans le péril de ses succès. Il pousse au delà des bornes les idées qui avaient fait sa force. Toute l’Europe méridionale, depuis l’époque de Comincs et de Froissart, s’était dirigée à 1a fois vers l’unité, vers l’anéantissement des vestiges féodaux, l’effacement des municipalités, la stabilisation des monarchies, la distinction des nationali-

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tes, la création de l’esprit de cour, Richelieu avait activé ce mouvement, et Louis XIV, trouvant l’œuvre fort avancée, l’acheva à son profit; il la servit et s’en servit de manière à se trouver lui-même, vers 1680, au sommet du système.

C’était un système ancien, essentiellement du Midi, appuyé sur la théorie de l’Etat souverain maître, de l’individu obéissant, de l’uniformité stricte et de la discipline imposée ; réservant la plus petite part possible à la personnalité de chacun; tolérant à peine la tolérance; d’accord à la fois avec le catholicisme par la loi de l’obéissance et avec cette théorie de l’antiquité qui absorbe le citoyen dans la cité. Le règne de Louis XIV porte ces trois caractères : c’est un génie antique, cathotique et méridional.

Une fois parvenu à la cime de ce grand flot monarchique et triomphant, il fallait savoir s’arrêter. Le monde avait assez vécu de cette formule. Le courant contraire, — de liberté, de variété, non d’unité, — le seul qui pût raviver et renouveler le corps européen, rendre de la fraîcheur aux âmes, de l’élasticité aux esprits et de la vigueur aux institutions, nouveau dans le monde où presque rien n’est nouveau, s’élevait, grandissait, menaçait, élargissait son lit. C’était plutôt un pontre-courant inévitable, déterminé par l’impulsion victorieuse du premier courant, qu’une source fraîche et impré\Tie. Cette nouvelle théorie amoindrissait la force centrale, accroissait la valeur personnelle, opposait à la théorie de l’Etat celle de la personne humaine se réglant ellemême; à la soumission l’examen libre, à l’autorité imposée la loi acceptée, à l’intolérance la tolérance, à la discipline de l’ensemble l’action spontanée des individus. Voici bientôt trois cents ans que va montant cette marée

LA PRINCESSE DES URSINS

parallèle, mais dans un sens contraire au premier élan du monde méridional moderne.

Longtemps on l’a méconnue; on l’a même refoulée avec fureur. Malgré qu’on en ait, les grandes lois .du monde suivent leur cours ; et du moment où l’Espagne catholique, dominant l’Europe, voulut la soumettre à son excessive unité, on vit la Hollande élever sa digue, organiser la théorie contraire, et s’ériger en antithèse hardie de l’Espagne et de Philippe II. Ce dernier système de la liberté, non de l’autorité, réserve à l’Etat la moindre part possible; au Heu d’absorber le citoyen dans la cité, encore moins dans le monarque, il n’admet l’obéissance de tous que comme expression de la volonté de chacun. Génie tout moderne, teutonique, protestant, il contient la négation hardie de toutes les traditions du passé et du Midi. Il exige beaucoup plus de l’homme et lui donne beaucoup plus. Il faut se défendre. Il faut agir. Il faut être digne. Il ne suffît pas d’obéir à son roi, à sa femme et à so*n confesseur comme Philippe V. Il faut vouloir. La Hollande, cruellement traitée, se débarrassa de l’Espagne, comme la Suisse s’était défaite de l’Autriche. Toutes deux étaient germaniques, et l’on sait ce que dit Tacite des Frisons et des Bataves ; elles furent bientôt protestantes. L’Angleterre suivit. Le schisme s’organisa ; on Allemagne on se battit ; les hommes de Cromwell vinrent après. Dans l’Europe du Nord le mouvement fut violent et général; les races septentrionales y prirent part ; protestantes presque toutes, elles marchèrent d’accord, les unes à la destruction de l’unité religieuse, les autres à l’anéantissement de l’esprit de cour ; celles-ci au culte de l’originalité, d’autres à la consolidation de l’esprit municipal, de l’esprit particulier et de l’autorité, exercée par les conseils nationaux. Les républic’ins

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d’Amérique, vraies épaves ée l’esprit de résistance dans ses naufrages européens, offrirent le dernier corollaire de tous ces mouvements. Ainsi l’Europe, ou plutôt la civilisation elle-même, se scinda en deux grandes zones, l’une forte du passé et dominante, l’autre confiante dans l’avenir et militante. Bossuet, quand il composa son Histoire des Variations, savait bien où en était le monde; ce grand génie apercevait le nœud profond et secret des choses. Louis XIV aussi le voyait avec clarté. Seulement, comme le problème s’offrait à lui, non théologique ou . philosophique, mais bien politique, pratique et d’action, Louis XIV, au milieu de sa vie, se trouva en face d’un embarras redoutable, entre deux routes contraires.

L'honneur et la tradition lui disaient de ne point abandonner la voie antique de stricte unité, d'uniformité et de discipline proposée par ses aïeux. Son penchant l’y engageait, sa naissance l’y portait. Tant qu’il n’eut qu’à continuer contre l’Espagne, au nom de l’Europe et de la France, la noble lutte de Richelieu, sa situation fut nette; il possédait les deux forces, car il était à la fois et le maître de l’unité en France et le représentant de l’indépendance en Europe; chef de l’unité vis-àvis des protestants, champion de l’indépendance contre l’Espagne; les deux côtés de cette situation se tenaient en équiliûre.

Mais dès que l’Espagne, plongée dans le néant par l’excès de l’unité et par l’inquisition, s’abaissa devant le Nord et la France, l’équilibre fut renversé. De deux choses l’une; il ne restait plus à Louis XIV qu’à pousser à outrance l’unité monarchique, et, l’élevant ’jusqu’à une sorte de sultanat oriental, absorber tout dans le roi; — ou bien incliner un peu du côté contraire, et, n’avant plus à craindre ni la noblesse exténuée, ni la

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magistrature atténuée, ni les huguenots intimidés, rendre au parlement un souffle de vie, aux gentilshommes un souffle d’indépendance, aux protestants quelque espoir, s’en faire ainsi des appuis, et éviter le grand péril de l’isolement dans un vide superbe. C’est là ce que lui auraient conseillé de divers points les hommes éclairés de la France, qui n’en manque jamais, gens qu’on n’écoute guère. En y joignant les travaux publics, lés routes réparées, les champs mieux cultivés, les impôts mieux assis, et toute attention donnée aux réclamations de Vauban, de JBeauvilliers et d’un petit groupe d’économistes précurseurs et de gens de bon sens, on avait une seconde carrière à fournir, admirablement fructueuse, d’accord avec les teintes adoucies et mûries de la vieillesse, tendant à l’estime plutôt qu’à la gloire, à l’utile plus qu’à l’éclatant; pacifique, non guerrière, et qui eût fort embarrassé l’Angleterre, alors notre rivale. C’est précisément, et dans un autre ordre, le quart de conversion qui sauva Robert Peel. Ces mouvements ne sont bons qu’exécutés à temps, l’œil sur l’avenir; et ils sont difficiles en France, presque impossibles. La France s’enivre de ses grands hommes et elle les enivre. Elle est sociale et s’engoue. Elle est spirituelle et se repent. Quand elle a bien gâté son héros, elle le quitte et l’insulte. Elle a une familiarité d’idolâtrie suivie bientôt d’une iniquité de dégoût, auxquels il est bon d’échapper à temps; — comme Voltaire à Ferney, et cet autre Voltaire musical, Rossini à Bologne.

Non-seulement le courtisan, comme dit Saint-Simon, mais tout le peuple, glorieux de son roi, l’encouragea, le porta, le poussa, le précipita dans la route ouverte vers la souveraineté sans limites, l’unité sans bornes, les conquêtes monarchiques et le catholicisme sans

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pitié. Les esprits les plus lumineux et les plus sérieux, dociles, comme toujours parmi nous, au mouvement social, n’osaient pas se détacher de l’idéal vulgaire, et c’était un rare courage que celui de Beauvilliers, de Vauban. de Saint-Simon, qui professaient modestement d’autres principes; d’ailleurs cette petite troupe de hargneux et de mécontents, de désagréables et de quinteux, de parias et de réprouvés, ne comptait pas ! Un premier acte décisif, approuvé de la foule, la révocation de l’Édit de Nantes, signala le mouvement définitif de la France vers l’unité; c’était la copie affaiblie d’un crime, l’expulsion des Maurisques par Philippe II. Le Nord répondit à cette exagération d’intolérance espagnole par un coup hardi de liberté, l’admission de Guillaume III au trône d’Angleterre; à son tour Louis XIV voulut répliquer : l’inauguration de son petit-fils sur le trône d’Espagne fut sa réplique. Par là l’unité française grandissait démesurément. Pour la soutenir on se chargeait d’un royaume obéré, ruiné, qu’il fallait mettre en tutelle et relever de sa décadence ; on s’obligeait à triompher de l'antipathie espagnole; à ramener au système monarchique pur l’aristocratie gothe qui n’était pas détruite, les fueros populaires qui n’étaient pas abolis, et le clergé, — qui, populaire et aristocratique à la foi-s était tout-puissant. Il fallait lutter contre l’Autriche et le Nord qui se disputaient la proie. Le fond même de l’entreprise, héroïque, mais suicide, offrait une complète impossibilité. On n’en serait venu à bout qu’avec des finances très-bien appliquées et très-considérables, et la France n’en avait plus; par d’excellents généraux qui manquaient ; par le caractère et le génie du roi d’Espagne qui était sans caractère et n’avait de génie que celui d’un écolier bien appris. Même avec ces ressources eût-

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on jamais de l’Espagne d’Isabelle fait la France de Richelieu? Le réveil des comunidades, l’unique salut, pouvait-il plaire au roi absolu qui, après Richelieu, écrasait les derniers débris de l’esprit municipal en France? Sans doute la passion espagnole pour l’unité suprême.

Un monarca, un imperia y una espada,

pouvait enfanter encore des miracles ; madame des Ursins s’en servit fort bien; ce sentiment uwique sauva le trône de Philippe V. Mais régénérer un monde mort au moyen de ces trois femmes, de ce roi-fantôme, du financier Orry et de l’habile Amelot; soumettre toute * une noble race, désespérée et furieuse, à cette camarilla d’étrangers, c’était trop prétendre et tirer d’une situation contre nature des conséquences chimériques.

Aussi Louis XIV, homme de sens même dans les imprudences de sa grandeur, y renonça-t-il bientôt. Il supplia son petit-fils de reculer et de déposer ce sceptre trop lourd. Ce fut madame des Ursins qui, se voyant abolie avec le trône de Philippe V et le lit souverain de Marie-Louise , soutint le choc , releva les courages, trouva de l’argent, solda les troupes ; dans ces périls extrêmes elle est superbe comme le sont les femmes qui aiment à s’y jeter et qui s’en réjouissent. Fugitive avec le roi chassé de Madrid, elle se montre radieuse :

« Pour vous égayer (écrit-elle à madame de Maintenon « dans sa lettre datée de Burgos), il faut que je vous O fasse la description de mon appartement. Il consiste « en une seule pièce qui peut avoir douze ou treize pieds « de tous sens. Une grande fenêtre qui ne ferme point,

« exposée au midi, occupe presque toute une face. Une « porte assez basse me sert pour entrer dans la chambre

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« de la reine, et une autre plus étroite me conduit dans O un passage tortu, où je n’ose aller quoiqu’il y ait tou- « jours deu.t ou trois lampes allumées, parce qu’il est « si mal pavé que je me romprais le cou. Je ne saurais i « dire que les murailles soient blanches, car elles sont « très-sales. Mon lit de voyage est le seul meuble que «j’y aie, avec un siège ployant et une table de sapin,

« qui me sert alternativement pour mettre ma toilette,

« pour écrire et pour manger la desserte de la reine,

O n’ayant ni cuisine, ni argent pour en tenir une. Je ris « de tout cela... et au milieu de tous les fâcheux événe- « ments qui nous ont frappés les réflexions que je fais ^ « me consolent. Je pense que la fortune peut nous rede- « venir favorable ; qu’il en est de ses faveurs comme du « trop de santé, c’est-à dire qu’on n’est jamais si près « d’être malade que lorsqu’on se porte trop bien, ni si « proche d’être malheureux que quand on est comblé | « de bonheur. Je retourne la médaille et j’attends des « consolations qui adoucissent mes peines. » Voilà du i courage, et du courage riant. L’intrigante n'en manquait pas. Elle avait pour le succès toutes les audaces, même celles de l’abaissement, de l’ennui, des couleuvres à avaler, des affronts à dévorer, de la domesticité, du servage accepté pour dominer. « Dans quel emploi, bon « Dieu! m’avez-vous mise (écrit-elle le 12 novembre 1701 «à la maréchale de Noailles). Je n’ai pas le moindre « repos, et je ne trouve pas môme le temps de parler à « mon secrétaire. Il n’est plus question de me reposer « après le dîner, ni de manger quand j’ai faim. Je suis n trop heureuse de pouvoir faire un mauvais repas en « courant; et encore est-il bien rare qu’on ne m’appelle « pas dans le moment que je me mets à table. En vé- « rité, madame de Maintenon rirait bien si elle savait

LA PRINCESSE DES URSINS. 395

« tous les détails de ma charge. Dites-lui, je vous sup- « plie, que c’est moi qui ai l'honneur de prendre la robe « de chambre du roi d’Espagne lorsqu’il se met au lit, « et de la lui donner avec ses pantoufles quand il se « lève. Jusque-là je prendrais patience; mais que tous « les soirs, quand le roi entre chez la reine pour se cou- « cher, le comte de Benavente' me charge de l’épée de a Sa Majesté, d’un pot de chambre et d’une lampe que «je renverse ordinairement sur mes habits, cela est « trop grotesque. Jamais le roi ne se lèverait si je n’alo lais tirer son rideau; et ce serait un sacrilège si un « autre que moi entrait dans la chambre de la reine « quand ils sont au lit. Dernièrement la lampe s’était « éteinte, parce que !j’en avais répandu la moitié. Je ne « savais où étaient les fenêtres, parce que nous étions « arrivés de nuit dans ce lieu-là; je pensai me casser le a nez contre 1a muraille, et nous fûmes, le roi d’Espagne « et moi, plus d’un quart d’heure eu les cherchant. Sa « Majesté s’accommode si bien de moi qu’elle a quel- <1 quefois la bonté de m’appeler deux heures plus tôt O que je ne voudrais me lever. La reine entre dans ces «plaisanteries; mais cependant je n’ai point encore « attrapé la confiance qu’elle avait aux femmes de cham- « bre piémontaises. J’en suis étonnée, car je la sers « mieux qu’elles, et je suis sûre qu’elles ne lui laveraient « point les pieds et qu’elles ne la déchausseraient point « aussi promptement que je fais. »

C’étaient là les derniers efifets (et que l’exagération es* pagnole jetait dans le grotesque) de cette fausse civilisation, de ce convenu, de cette étiquette, de ce factice qui perdaient les classes élevées du Midi européen. Madame des Ursins s’y prêtait avec une dignité servile incomparable. Renversée par Alberoni et par l’inqui-

KSPAGNE.

sition; après des efforts surnatfirels el trente conspirations déjouées, a l-elle réussi quant à l’Espagne? Qu’est devenu ce triumvirat féminin, si intéressant dans l’iiistoire, si amusant pour nous, si flétrissant pour le pays conquis? Quelle influence cette triple magistrature féminine a-t elle exercée sur la civilisation détériorée, affaiblie, dénaturée, artiûcielle, efféminée, que déjà les hommes livraient aux femmes? Où en est arrivée l’Espagne, après la gestion de madame des Ursins? Les voyageurs et les historiens vous l’apprendront. « Je ne « vois partout que despoblados, pays dépeuplés, dit l’un « d’eux; et il y a des villes tout en ruines... Quant aux (( gens de la campagne et aux laboureurs, ils quittent « leurs charrues pour insulter les voyageurs qui passent, a C’est la coutume; souvent même ils poussent l’indé- « cence jusqu’à se déshabiller... » Ici le trait est si simple et si vif que je supplée par des points au tableau de cet étrange pronunciamento des villageois andaloux et des arriéras qui se levaient sur leurs étriers et arrêtaient leurs mules pour protester ainsi, d’une façon très-grossière. contre ceux qui les gouvernaient.

Ce n’est pas que la maison de Bourbon n’ait tenté, après madame des Ursins elle-même, toutes sortes d’efforts pour ressusciter el cuerpo cadaverico, comme disait Alberoni de celte monarchie superbe et de cette nation généreuse.

Mais les ruses de boudoir et les intrigues de cabinet' n’y pouvaient rien. La décadence précipita son cours.

Excellente acquisition pour l’histoire de cette décadence et des vains efforts tentés pour la suspendre que la correspondance de madame des Ursins. Elle a le grand style el la belle forme de sa noble époque. Elle amuse agréablement ses correspondants. Sa plume a de l’iro-

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LA PRINCESSE DES URSINS

nie, du respect, les nuances du monde. Elle sait aussi se plaindre avec dignité et railler de même. Rien ne lui échappe d’inutile , rien ne tombe de sa plume qui ne porte coup du côté 4e ses intérêts; et, pour solliciter, flatter, recommander, insinuer ce qu’elle veut, elle n'a pas sa pareille. Elle conte aussi fort bien, avec galté, sans longueur et sans apprêt, disant juste ce qu’il faut. Elle est vive, aimable et charmante ; mais ce qui gêne le lecteur, c’est qu’elle a toujours un but, j’entends un but personnel : attirer une pension, capter une faveur, détruire ici, construire là. Elle n’écrit point pour dire ce qu’elle pense ou faire un tableau de ce qu’elle a senti, mais pour pêcher avec ce filet délicat et solide, pour atteindre et ramener une proie. Encore moins songe-t-elle à philosopher. C’est ce qui l’éloigne des grands écrivains. Jamais elle ne s’oublie, elle, ses protégés, ses ennemis , sa place à garder. Il y a un tour à donner aux choses, et elle le donne ; une particularité à faire valoir, elle n’y manque pas. Etant de si sûre garde pour ses affaires, si complètement maîtresse d’elle-même et de sa caisse, elle ne jette dans son style ni le feu des passions, ni les vérités sévères, ni les hardiesses de l’idée, ni l’éclair du caprice, ni les belles maladresses de l’émotion, ni l’involontaire humeur; — trop mêlée aux manèges pour bien observer; trop asservie à sa cour pour être un grand politique ; trop bonne femme d’affaires pour être un grand écrivain.

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LÀ PERSÉCUTION

Le Comte Lucanor n’est pas seulement un amusant recueil d'observations et d’apologues. Rédigé au xiv* siècle, pour l’instruction des hommes mêlés aux grandes affaires, par l’un des membres de cette féodalité gothique espagnole qui se débattait contre la royauté mal assise et se déchirait de ses propres mains, c’est un monument littéraire des plus importants. La plupart des apologues ingénieux qui ont amusé l’Europe et fait le tour du monde : le Meunier, son Fils et l'Ane; le Doyen de Badajoz; le Marchand de Venise, et trente autres délicieuses histoires moins connues et non moins curieuses s’y retrouvent.

Les hommes croient avoir beaucoup d’idées; le nombre de leurs inventions est assez borné et la variété en est très-restreinte. Depuis l’origine des sociétés, ils se contentent de refaire les mêmes choses sous des formes et avec des couleurs nouvelles. Quelquefois (et cela équivaut) ils défont pour refaire, comme en France, et décousent pour recoudre ensuite. Les Fables d’Esope, le Comte Lucanor, l'Hitopadesa , la Morale en action de madame de Genlis, les Essais de Bacon, même les Contes à ma fille de M. Bouilly, le Cortegiano de l’Italien Casti-

ESPAGNE

glione, l'Homme de cour de Ballhazar Gracian, — ont la même source. C’est une seule et même idée qui a rempli nos bibliothèques et fait gémir leurs rayons sous des milliers de volumes. Pas d ouvrages au monde, les romans compris, qui aient été plus souvent lus et relus que ces histoires, ces apologues et ces conseils.

«Commentfaut-il vivre?» comment obtenir le succès? voilà le petit problème qu’ils renferment et qui nous intéresse tous. Sans aucun doute les livres de. morale et de piété sont là pour répondre qu’il faut être vertueux, que la vertu rqène au bonheur, qu’on doit s’abstenir, prier, jeûner, se dévouer, et que c’est la roule du succès. Telle est la réponse du bon M. Droz et du bon M. Franklin (défiez-vous de ces bons hommes) ; — réponse morale, vertueuse, honnête, satisfaisante assurément pour vous et pour moi qui sommes très-vertueux, je le parie, mon cher lecteur. Mais le vulgaire ! ceux qui ne sont ni très- vertueux ni très-vicieux ! c’est-à-dire tout le monde ! On voudrait trouver un moyen de conciliation et comme un pont qui rejoignît la vertu à l’intérêt et les Ht aboutir l’une à l’autre. U’où vient que l’honnête homme n’est pas toujours bien traité du sort? Job pourrit sur son fumier. Epictète est battu par son maître. Tel vicieux soupe bien tranquillement avec de jolies femmes. Cervantès, homme de génie et homme d’honneur, est roué de coups et chargé de chaînes par un coquin. Cela déplaît au vulgaire, et je suis du même sentiment que le vulgaire. Cruelle énigme 1 Le triomphe du mal! Elle remplit l’histoire, elle inquiète les sages, elle a fort préoccupé les hommes depuis les premiers jours du monde; le poème sublime de Job n’a pas d’autre but que de la proposer et de la résoudre ; je crois môme que le vieil auteur hébreu (l’égal d’Homère en fait de génie,

LA PERSÉCUTION

si ce n’est en fait de goût et de style) la propose mieux qu’il ne la résout. -Son œuvre' est la forme la plus naïve de cette question solennelle, immense, éternelle, profondément douloureuse, dont la solution n’est donnée que par le christianisme qui nous crie : « Hommes (I subis ton épreuve ! Condamné à vivre, expie ta faute, « — qui est d'être né. »

Dure et terrible sentence. C’est, je crois, M. Bruno Bauer, l’un des derniers héros de la métaphysique allemande, qui dans un chapitre sur le développement nouveau du christianisme fait découler de cette sévérité de la loi chrétienne la nécessité de l’abjurer, attendu qu’elle est ironique (dit-il), impossible et inexécutable. Il ajoute : « Le seul vrai chrétien est celui qui nie le Christ I Par amour du christianisme, détruisons-le !» — Ce raisonnement péremptoire rappelle le mot des ultra-hégéliens : « L’être est absolument identique au non-être. » — A la' bonne heure! On ne peut mieux honorer les choses qu’en les détruisant, ce n’est pas la peine de discuter là-dessus.

La morale de damnation et d’anéantissement, la seule qu’admette M. Bruno Bauer, conduit tout droit à la Trappe ou à l’athéisme. Je ne l’aime pas. Je lui préfère la morale de perfectionnement et de progrès, selon laquelle l’expiation épure, l’épreuve améliore, et le creuset d’un monde où tant de mauvaises passions bouillonnent sépare l’alliage de l’or. Néanmoins la question importante reste toujours debout. Comment vivre? comment se démêler de cette inextricable forêt. Celui-ci manœuvre, celui-là calomnie, ce troisième pille; tous tirent à eux la couverture de l’intérêt personnel. Serai-

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