‹ Italie et Espagne [Texto impreso]Chapitre 33 sur 37 · V. noire tome I»' — fürient. Job · texte numérisé non relu

V. noire tome I»' — fürient. Job

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je seulement habile, ambitieux, égoïste, calomniateur, fourbe, madré, rampant, obséquieux, toujours masqué, toujours attentif à mon agrandissement et à la destruction d’autrui? C’est le rôle adoré des temps civilisés à l’extrême, le rôle cruellement moral du renard, de la fouine et de la belette. Choisirai-je celui du loup? Il n’est pas mauvais non plus. Ou serai-je le pauvre âne, la plus vertueuse des bêtes mortelles? Que faire? Voilà qui est embarrassant. Comment marier l’intérêt et le désintéressement, le dévouement et ta prudence? Répondez, ô vrais moralistes ! les vains sophistes ont beau me payer de phrases, je ne les écoute plus; verba et vocea!

La notion du bien moral me plaît, et le bien-être m’est nécessaire; je désire les accorder! — « Au diable « l’honneur! dit l’huissier Loyal, j’ai femme et enfants; « battez-moi ! déshonorez-moi ! tout m’est égal ! » — « Moi », s’écriait un jour l’un des hommes les plus connus de ce temps-ci, « j’ai toujours réussi, en tenant mes « poches fermées, en marchant sur les autres et en tour- <( nant le dos aux malheureux ! » — Cette dernière morale est épouvantable ; elle répugne à nos cœurs, et peu de gens osent la professer. Mais le drame social, encore une fois, comment le conduire? Tant de relations diverses, de situations délicates, d’intérêts complexes, de cas épineux, de difficultés, de rivalités, d’ambages, d’obstacles, de végétations parasites et comme de lianes inextricables qui forment un tissu mêlé dans la grande forêt de la vie humaine et vous arrêtent et vous accrochent à chaque pas ! Et le fardeau des scrupules qui pèse si fort, comme dit la triste Clarisse Harlowe du vieux Richardson, faut-il le jeter par terre et s’en débarrasser pour marcher plus leste? On voudrait, en vérité, ne pas laisser aux buissons de la route trop de son

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sang ou de sa toison. Comment donc faire? comment se dépêtrer? comment avancer? comment arriver?

Remarquez que ces questions n’inquiètent plus les très-vieilles nations comme étaient les Grecs de Byzance, comme sont aujourd’hui les Chinois, qui les regardent comme résolues, et parednséquent oiseuses. On trompe, c'est convenu; on vole, c’est arrangé; on ment, on rampe, on assassine, mais dans l’ombre ; ce sont là des notions élémentaires. Les supplices deviennent doux, car on est humain ; la clémence est à la mode. On ne tue guère, on brûle les yeux de l’ennemi avec une plaque d’argent rougie au feu et présentée de loin. On se croit philanthrope, et l’on se dit civilisé. Trop civilisé !

Au contraire, dans l’enfance moléculaire et sauvage des sociétés, lorsque personne n’a encore eu le temps de découvrir et d’étudier la complexité énorme des intérêts humains, le poète ou le philosophe se contentent de gémir comme Job et de manifester en face du mal, quand il triomphe, une douleur et un étonnement dithyrambiques.

■ Entre ces deux pôles des deux barbaries, celle de l’enfance et celle de la décrépitude, se place une époque intermédiaire où chaque nation est mûre sans être épuisée. On s’est civilisé, groupé, affermi ; les mœurs ont constitué les lois, et les lois réagissent sur les mœurs. On se connaît ; on s’est tâté sur tous les points, comme disent les maîtres d’escrime. Les hommes d’esprit et de réflexion, les contemplateurs, les intelligences continuent leur route sur les hauteurs éclairées et suivent de l’œil la marche tumultueuse du grand troupeau dans la vallée obscure. Alors les premières expériences de ce groupe social étant achevées, la récolte étant faite.

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les vendangeurs accourent ; avant que l’hiver vienne, il faut mettre en réserve les grappes de la sagesse acquise. Ici c’est un brahmane qui écrit le Pantcha tantra, les «cinq coupures» (pente et iemnô, deux mots grecs), ou VHitopadesd, « l’enseignement général; » là c’est un Persan qui nous donne son Élixir de l'âme et de la pensée y autre magasin d’histoires; plus loin c’est le brave Ésope, demi-Oriental, demi-Grec, qui* écrit ses fables; ou bien c’est le Castiglione ou le Tasse luimème; ou le vice-roi Jean-Manuel, auteur du Comte Lucanor.

Leurs leçons de sagesse, de prudence, d’habileté sont puisées dans le trésor commun d’une société réglée et polie; ils expriment une civilisation déjà mûre.

L’automne des peuples produit ces leçons expérimentales, apologues, contes moraux, fruits de la maturité sociale qui, recueillis avec soin, deviennent la propriété de tous et n’appartiennent plus à personne. Le vrai plagiat est bien plus rare qu’on ne pense. Le vin vieux que nous offre le bon La Fontaine dans une coupe d’or exquise et Onement gravée vient des collines de l’Hindoustan ; cent fois on l’a transvasé, travaillé et retravaillé; la délicate liqueur a changé de couleur et de saveur, et ne s’est point évaporée; ellea gardé toute sa vertu. Persans, Juifs, Arméniens, Arabes, Grecs, Italiens, Reltes, Teutons, Castillans ont voulu prendre part à cette œuvre charmante ; — plagiaires sans l’être, amoureux des leçons et des expériences que la pauvre humanité se donne à grands frais et se lègue à elle-même ; — tous, jusqu’à un certain degré, gens d’esprit ou même esprits supérieurs ; sachant diverses langues, croyant au passé, aimant l’avenir, ne dédaignant rien, un peu étrangers à leurs propres races comme Esope, curieux de tout comme La

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Fontaine, qui lisait Baruch et Boccace ; gens d’action comme le prince Jean-Manuel, qui se battait et intriguait; — un peu poëtes, un peu philosophes, un peu moralistes, un peu élégiaques; tous misanthropes, sympathiques néanmoins; inventeurs du détail, peu enclins à l’invention du récit, tenant presque toujours à deux civilisations, l’une qui commence, et l’autre qui finit ; — mischlings^ comme disent les Allemands, « métis; » accessibles aux influences étrangères pour les répandre et les rendre fécondes. Esprits aimables et bienfaiteurs, ils sont de ceux qui servent le mieux leur temps, puisque ce sont en général des intermédiaires, des propagateurs, et que la civilisation s’opère par la sympathie et l’amour, non par l’isolement et la mort.

Comme .échantillon de cette ingénieuse race des faiseurs d’apologues, lisez don Juan Manuel, auteur du Comte Lucanor.

Don Juan Manuel est un type. Il ne devine pas la vie, il l’enseigne; il ne la colore pas, il l’analyse, il ne suppose pas l’expérience, il l’achète. Homme du quatorzième siècle, un des vice-rois de cette féodalité sanglante qui déchira et civilisa l’Espagne du moyen âge; terrible guerrier qui à douze ans se battait contre les Maures, qui à vingt-cinq se démêlait de toutes les trames et se dépêtrait de toutes les embûches, il avait fort à faire avec ses ennemis, et plus encore avec ses amis et ses maîtres. Homme de résolution et de prudence, en rapport constant avec les juifs et les Arabes espagnols, gouverneur des frontières, et commandant en Murcie à une population musulmane, il s’amuse, entre deux guerres, à composer son livre de leçons morales, d’expérie"nces sociales et d’enseignements pratiques sur le modèle arabe et juif. Il ouvre ainsi à l’Europe chrétienne la porte des apolo-

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gués orientaux. Sa parole est grave, son ton mâle; son expression a la netteté de l’action. Il n’a pas vécu dans le nuage esthétique ou philosophique, mais dans les faits. Pressé par eux et forcé à la lutte, il sait ce que valent les choses humaines. La féodalité détruit autour de lui la personnalité et le droit, s’appuie sur la force et lui donne la ruse pour compagne ; don Juan Manuel, élevé à cette école, vous apprend comment il faut se tirer d’affaire entre, la force et la ruse. Lisez le texte même, d’une énergie lapidaire et d’une sohre puissance ; vous vous étonnerez de la tournure enfantine qu’il donne à ses leçons d’habileté.

J’ai dit que ces apologues moraux appartiennent à la maturité des peuples; oui, mais c’est l’enfance d’un autre peuple qui, la plupart du temps, en fait son profit. De là ce double et charmant caractère du Comte Lncanor\ simplicité et finesse, dextérité et honnêteté, dévotion et connaissance du monde. Ce livre du quatorzième siècle, un des plus pratiques et des plus amusants, j’allais dire des plus neufs qui existent, aborde sérieusement le problème que nous indiquions plus haut et que d’autres effleurent à peine : l’art d’être aussi honnête que possible; — ni don Quichotte ni Figaro. Pour vous faire marcher sur le fil de ce rasoir, entre l’honneur et l’intérêt, don Juan Manuel raconte des histoires vives qui sentent leur moyen âge et leur Espagne, des anecdotes pleines dê saveur, des axiomes pour tous les temps et pour tout le monde, u Ne vous fiez pas trop; craignez a les flatteurs ; ne vous attendez pas à être servis par a ceux dont ce n’est pas l’intérêt de vous servir; ne coma mencez rien sans réfléchir; ne croyez pas aux appa- «rences; ne cédez ni aux promesses ni aux chimères, « laissez venir les événements; point de précipitation,

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<( point de rudesse; ne vous livrez pas; ne reculez ja- « mais et n’avancez pas trop vite ; n’irritez pas l’ennemi, « mais attendez-le de pied ferme; point de vain orgueil, « point d’humeur, point de caprice. Ne vous pressez « point; que vôtre activité ne se démente pas, mais ne « compromette rien. » — Ces derniers mots sont exactement semblables à ceux que .M. de Talleyrand adressait à ses attachés d’ambassade : « Surtout, Messieurs, point de zèle; » contre-partie du No heat de Chesterüeld : « Pas de chaleur. Messieurs ! »

L’Espagne gothique achevait alors d’absorber deux héritages, l’intelligence hébraïque et la civilisation moresque; te moment précis de celle absorption fut signalé par la rédaction du Comte Lucanor. C’est la morale en action du temps, c’est l’art de vivre, tel que l’entendaient les habiles; le témoignage authentique de ce double legs, — arabe et juif.

L’empreinte arabe y est gravée dans le plan môme et ta forme de l’œuvre, dans les citations, les noms propres et les récits; l’empreinte hébraïque, plus profonde en - ' core, dans ta concentration du style. L’emploi de verbes • aujourd’hui insolites, tels que soberviar, bizarrear, enviltar, énergiques formations, se rapporte au goût oriental et hébraïque, attesté surtout par ce dogmatisme sentencieux qui rappelle les Espagnols-Hébreux contemporains. Rabbi Santos ne parle pas autrement que Jean Manuel :

Xo .ie puede coger rom ' Sin pùar las espiiias ;

La miel es dulce casa

Mas tieneagras vesinas.-

Cuando lo poco viene Cobdicia de mas cresce;

^ Quanto mas orne tiene

Tanio mas fe fallesne.

« On ne peut cueillir la rose sans saisir les épines ; le « miel est douce chose, mais 'elle a d’aigres voisines. « Quand il nous arrive un peu de bien, nous désirons O davantage; et plus nous avons, plus il nous manque. . Ainsi parlent moralement et sentencieusement le comte Lucanor et ses amis les rabbins persécutés.

Ce ton de moraliste sévère ne doit étonner personne. C’est une grande école morale que la persécution. Voulez-vous faire des philosophes, des observateurs, des historiens ; persécutez, négligez, dénigrez, avilissez. Un homme tel que Saint-Simon, repoussé par Louis XIV et mal vu par ses rivaux, rentre chez lui, se lait, hausse les épaules, taille sa plume et achève leurs portraits; il a raison et ses rivaux aussi. Les jets comprimés sont plus vigoureux. Iniquités, complots, lâchetés , calomnies, choses excellentes. Les juifs isolés, privés du pouvoir, couverts d’opprobre, devinrent les grands moralistes, les vrais précepteurs du monde espagnol pendant le moyen âge.

La filiation du Comte Lucanor est curieuse. L’origine, les éléments constitutifs et les remaniements divers de ce livre appartiennent, par l’Inde et par Hiébraïsme, aux dernières profondeurs orientales. La Bibliothèque rabbiniquede Rodriguez de Castro nomme trois juifs espagnols qui ont écrit en arabe, elle en énumère près de cent qui ont traité des matières philosophiques. Trente habitaient le midi de la Péninsule, et se trouvaient ou mêlés ;\ la population maure, ou placés sous la domina-

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lion musulmane. «Au dixième siècle, les juifs étaient si a bien vus du roi de Cordoue que ^selon David Ganz) il y « en avait plus de sept cents qui menaient un grand train « dans la ville. Leur école était fréquentée par sept mille O étudiants; elle comptait sept professeurs de grammaire « qui donnaient leçon chaque jour; cinq de logique, « trois de sciences naturelles, deux d’astrologie, un de « géométrie, trois de physique, deux de musique, deux « de nécromancie, de pyromancie, de géomancie. » Voilà où la persécution les avait menés; chassés des affaires, ils avaient conquis la science; impuissants sur tout le reste, ils régnaient sur les esprits. L’un traduisait ou imitait en langue romaine vulgaire ou vieux castillan ce môme livre de fables hindoues, les « Cinq Coupures», retravaillé par un Persan sous le titre de Kalilah et Dimnah, et son manuscrit existe encore avec la date de 1229; l’autre exécutait en langue hébraïque un travail analogue ; deux Hébreux convertis rédigeaient en latin, sous formes diverses, le Manuel de la Vie {Directorium) et l’Enseignement (Disciplina), composés des mêmes histoires et des mêmes conseils.

Toujours des juifs.

On les voit occupés à pousser à l’envi cette porte du Kalilah et Dimnah, — la vraie porte par laquelle le vieil Orient des brahmanes et des guèhres pénétrait "■ dans notre Occident; les Arabes les y aidaient. Un des hommes les plus savants de notre époque, M. Edelestand du Méril, érudit et philosophe, est arrivé aux mêmes résultats relativement à ce Kalilah, si important pour l’histoire littéraire moderne ; on attend de lui un curieux volume intitulé Anecdota grœca, qui contiendra parmi beaucoup de poésies inédites du moyen âge, précédées de l’histoire complète de l’apologue chez tous les peu-

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pies, plusieurs imitations en vers de fragments empruntés à ce même Kalilah, fragments authentiques qui remontent au douzième siècle.

Nous voici bien loin des données vulgaires qui {ittribuent à la prise de Constantinople le grand mouvement de la Renaissance. Certes la renaissance du xv' siècle a restitué à l’intelligence moderne son vieux trésor, le noble héritage de la Grèce; mais pourquoi oublier le mouvement oriental qui s’est manifesté dans un sens contraire, et qui du viii“ au xrv® siècle n’a pas moins servi l’humanité? Les Turcs eux-mêmes, en venant s’asseoir aux rives du Bosphore, préparaient leur transformation future. Forcés, pour se maintenir, d’appeler à eux et de s’assimiler de siècle en siècle les forces intelligentes du monde chrétien, ils l’affermissaient en le combattant. Détruire les monuments ou les hommes leur était possible ; abolir les résultats de l’esprit et ses acquisitions, impossible : ils l’auraient désiré, que la force des choses eût résisté. La grande loi, la grande volonté, l’intelligence même. Dieu, c’est-à-dire la logique du monde, ne peut anéantir l’intelligence.

Il est vrai que Mahomet II chassait de leurs palais, dont l’architecture n’était plus qu’une mosaïque et dont les statues n’étaient qu’une orfèvrerie, ces Byzantins dont Bajazet avait mis les qualités séniles à des épreuves si rudes.

Les Paléologues mouraient; Platon vivait, ce qui me console et me suffit.

Entre l’époque de Jean Manuel et du Comte Lucanor et celle de Lascaris, les Arabes d’Espagne, forcés de se replier sur Grenade et sur Cordoue, se laissaient pousser l’épée dans les reins jusqu’aux bords de la mer par

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les chrétiens vainqueurs ; — et les juifs espagnols, traités avec une barbarie affreuse, allaient bientôt disparaître dans l’exil, pour y continuer, comme plus tard les protestants du xvn* siècle, leur œuvre obscure et providentielle; — œuvre de civilisation et de souffrance! Iniquité, barbarie ; et cependant progrès ! Terrible enseignement.

Les Grecs, qui ont tout exprimé avec tant de force et de grâce, ont à ce sujet un mot admirable qui est l’histoire de l’humanité :

Mathémala, pathémata I o Souffrir c’est apprendre. »

ÉTUDE DE LA LlTTÉRATUdE ESPAGNOLE EN FRANCE.

Vers le commencement du règne de Louis XIII, un docteur espagnol du nom de don Garcia entrait à Paris, portant la golille et la fraise, noir dans ses vêtements, et conservant en sa démarche celte gravité que l’Université d’Alcala avait nourrie en son âme et fait pénétrer dans ses coutumes, que 1a lecture des traités de Balthazar Gracian avait enracinée dans sa conduite, et qu’une ou deux visites rendues à la cour de Philippe II avaient fini par incarner dans sa personne, sa tenue, son langage, sa parole et son style.

Jusqu’à cette époque, bien peu d’Espagnols avaient visité la France; on n’estimait ni leur gravité ni leur emphase ; on riait de leuî* costume. Le réfugié Antonio Perez s’était fait respecter plutôt qu’aimer à la cour de Henri et les bourgeois parisiens avaient toujours présentes à la pensée les facéties dont Passcrat et ses amis, dans leur satire Ménippée, avaient poursuivi la morgue et l’ambition castillanes.

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L’entrée solennelle du docteur à Paris eut donc peu de succès ; les marmots se mirent à ses trousses; on attacha de petits papiers injurieux à sa golille; la maréchaussée se mêla de l’affaire, et, poursuivi par la huée populaire, don Garcia fut obligé de se réfugier dans une auberge. Voilà du moins ce que raconte ce singulier personnage dans un des premiers livres espagnols qui soient sortis des presses parisiennes; livre à deux colonnes, l’une française, l’autre castillane, intitulé ou à peu près (je ne veux pas reproduire toute la bizarrerie de don Garcia) : Les deux Luminaires du inonde, ou comme quoi la France et l’Espagne ne se comprennent pas du tout.

Ce fat en publiant ce volume que don Garcia se vengea.

La rancune de l’honnête docteur, sur lequel les Parisiens avaient « daubé, » comme.il le dit lui-même, n’alla pas plus loin; il voulait justifier sa patrie et non laver sa propre injure. Il avait été blessé surtout de leur ignorance à l'égard de sa fraise, de sa golille et de son idiome; et sans mentir, malgré l’influence et la présence récente à la cour du réfugié « Antonio Ferez, >> dont le premier j’ai écrit l’histoire, presque personne à Paris ne connaissait encore l’Espagne, ne parlait espagnol, et ne considérait ces étrangers que comme les habitants d’un pays perdu, assez odieux depuis les événements et les souvenirs de la Ligue.

Don Garcia prétendit rompre la glace et convertir les Français à l’admiration de son pays. Déjà les livres et la récente apparition de ce même Ferez, qui, après avoir familièrement vécu avec les raffinés de Henri IV, venait d’imprimer ses lettres à Paris {Carias de Antonio Ferez), avaient laissé soupçonner la vérité à quelques esprits; l’ouvrage du docteur, une fois publié, fit des merveilles;

l’arrivée d’Anne d’Autriche compléta l’œuvre; — on vit commencer alors ce règne bizarre de la littérature et des mœurs espagnoles en France, règne qui date de 1625 ou fl peu près, et qui s'étend jusqu’à l’époque où Molière et Boileau, persécuteurs austères et infatigables des importations étrangères, frappèrent à mort, comme nous l’avons démontré, non-seulement le sonnet, mais le drame d’aventures tel que Hardy et Garnier l’avaient écrit d’après Lope et Boxas, le roman burlesque imité par Scarron du Viaje entretenido, et les livres de morale assaisonnée, que Balzac avait composés sur le modèle de Gracian et du Conde Lucanor.

~ Louis XIV lui-même, fils et mari d'Espagnoles, ce dont on ne se souvient pas assez, favorisa le mouvement ; Molière reçut l’ordre d’imiter Moreto et de composer sa Princesse d’Elide, représentée en grande pompe à Versailles devant les deux reines; Sébastien Prado, le plus célèbre acteur de Madrid, vint à Paris avec sa troupe. Rien ne prouve mieux l’excellent esprit et le jugement sain de Louis XIV que la faveur extrême dont il entoura ensuite Bossuet, Racine, même Molière, au détriment de Gongora et de Marini, représentants de la décadence espagnole et italienne. Les goûts innés du roi, ses penchants de jeunesse étaient espagnols.

'Nos mères nous donnent ce qui nous est essentiel, ce , qui nous mène et ce qui nous anime, le caractère et les passions ; — s’il y a en nous quelque chose d’indélébile, c’est l’empreinte maternelle.

Rapide, violente, peu durable, l’invasion espagnole était à peu près effacée dès le commencement du dixbuitième siècle. Lesage et quelques partisans arriérés de l’ancienne école demeuraient seuls fidèles à l’étude de cette belle langue, qui avait fait tes délices des Balzac,

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des Saint-Amant et des Voiture. Ni Fontenelle ni Lamothe-Houdart ne l’estimaient et ne la cultivaient plus; le jeune Voltaire trouvait ridicule l’obstination de Lesage à lire et à imiter les romans de Mateo Aleman, de Montalvan, de Guevara, pour leur prêter l’ornement et le charme de la sobriété française. Montesquieu put soutenir au milieu du même siècle, sans que personne réclamât contre son assertion, ce paradoxe ou cette opinion partagée aujourd’hui même par des gens d’esprit et de savoir : — « que l’Espagne ne possède qu’un livre et un écrivain. Don Quichotte et Cervantès. » En 1760, les plus habiles estimaient peu la peinture espagnole, comme n’ayant qu’un représentant unique; — un Italien, — dont le nom était l’Espagnolet L

On avait si complètement désappris l’espagnol en France, entre 1760 et 1790, que Voltaire (plus savant d’ailleurs qu’on ne l’a prétendu), traduisant Calderon à propos de Corneille, commit en peu de lignes deux ou trois contre-sens et autant d’erreurs de dates. L’idiome que tout le monde avait parlé sous Louis XIII n’était plus connu de personne. Fenouillot de Falbaire écrivit son Honnête Criminel sans que l’on se doutât qu’il empruntait l’idée en changeant l’intrigue de cette pièce à Jovellanos, un des hommes les plus remarquables et des plus admirables caractères du temps. En vain l’Espagne produisait encore des Aranda et des Jovellanos; le marquis de Langle, un de ces voyageurs coquets et intrépides qui font le tour de l’Europe en affectant la légèreté et la grâce, écrivait à un ami : — « Je suis arrivé dans le royaume de la Lune, c’est-à-dire à Madrid.» Enfin, lorsque l’écrivain lé plus amer de tout le dix-huitième

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