nibeyra
LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE EN FRANCE. 4i7
siècle, Linguet, l’esprit de contradiction incarné, voulut jouer une dernière pièce à ses contemporains, il n’inventa rien de mieux que de traduire quelques drames de Calderon et de Lope, qui trouvèrent peu de lecteurs; Linguet, qui avait harcelé tout son siècle et qui avait voulu faire du bruit à tout prix, n’était plus écoulé quand il avait le malheur d’avoir raison. L’Espagne resta plongée pour nous dans ces ténèbres, qui ne firent que s’accroître et s’épaissir; — au point que vers 1800 je ne crois pas que cent personnes en France fussent capa> blés de traduire ou de comprendre un livre espagnol.
Malgré sa passagère domination, qui ne fut pas sans utilité pour notre langue, le caractère espagnol était profondément contraire à nos habitudes, à notre éducation, à notre génie même. On a essayé d’expliquer cet antagonisme par la situation géographique de la Péninsule; par le rempart de rochers qui court d’une mer à l’autre et rejette l’Espagne comme en dehors de la France ; par ce mélange des races gothique, arabe, ibérienne, qui toutes se détachent de notre type keltique et romain; enfin par la différence du climat, qui soumet les races dont nous parlons, confondues en une seule masse, à un soleil pre'sque africain.
Ces explications sont-elles satisfaisantes?
Qu’est-ce que la race espagnole ?
Qu’est-ce qu’une race?
Y a-t-il des races ?
Si l’on consulte les philologues, ils vous répondent que la race espagnole est évidemment latine, et voici comment ils raisonnent :
La langue espagnole contenant sept dixièmes de mots latins, un dixième de mots arabes, un dixième de mots gothiques et un dernier dixième de racines appartenant
418 ESPJVGNE.
à tous les idiomes américains, africains et européens, est nécessairement identique à celle des Romains d’autrefois. Ainsi les Espagnols seraient des Romains à peine altérés. Ils allèguent, en preuve, certaines phrases d’un latin qui est espagnol, ou d’un espagnol qui est latin :
« Scribo historias graves, generosos spiritus, divinos heroesfpuros, magnanimos, insignes, bellicosos, etc., etc.»
Ce qui est de très-mauvais latin et de l’espagnol médiocre.
Cette prétention au latinisme est un peu dérangée par l’autre prétention espagnole d’une origine gothique indélébile. Depuis des siècles, les Espagnols se font gloire d’être hijos dal Go, a fils des Goths. » Si leur lexique est demeuré latin, le génie gothique a pénétré leur syntaxe, et ils ont peu imité la- littérature romaine. Entre la ballade écossaise et la romance castillane, entre le drame libre et impartial de Shakspeare et le drame hardi de Calderon, on ne peut méconnaître des analogies réelles qui, malgré les différences accidentelles, semblent trahir d’originelles affinités. Les vieilles institutions espagnoles sont gothiques. Le code- visigoth des Siete Partidas a longtemps régi non-seulement les Espagnols, mais une branche vigoureuse de la souche teutonique; les habitants de la Louisiane, qui sont aujourd’hui même gouvernés par lui. Comment a-t-il pu se faire que la législation espagnole de Tolède et de Cordoue se soit maintenue après cinq siècles chez les planteurs anglo-saxons?
C’est que l’esprit même des vieilles lois teutoniques, esprit tout individuel et pratique, attaché aux coutumes, non aux théories, s’affiliait sans peine à celui des populations actuelles de l’Union, élevées et formées par le vieux génie pratique du teutonisme primordial. On peut lire à ce sqjet un excellent livre publié en 1820 k la
Nouvelle-Orléans : les Lois espagnoles des Siete Partidas, encore en vigueur dans l’Etat de la Louisiane, par MM. Moreau-Lislet et H. Carleton.
La question des races n’est pas oiseuse. Elle appartient à la physiologie plus encore qu’à l’histoire. Gomment la résoudre? Qu’est-ce que la race gauloise ou française, par exemple, à la formation de laquelle ont 'contribué Kel tes et Francs, Romains etVisigoths, Arabes et Grecs? Les Anglais actuels ne sont-ils pas à la fois Welches et Normands, Danois et Anglo-Saxons, Norvégiens et Pietés? En Italie, où le mélange- des familles a été moins complexe, les Longobards, les Latins et les Grecs ne sont-ils pas venus diversifler la vieille trame formée elle-même de tant d’alliages antiques ?
Qu’est-ce, après tout, qu’une race ?
H semble que la nature physique offre la solution du problème, ou du moins laisse entrevoir certaines lois utiles à cette étude.
La transmission héréditaire des qualités et des forces parait une des plus importantes de ces lois, et M. Biot en a fait ressortir les conséquences pratiques avec autant de lucidité que de vigueur. 11 paraîtrait indubitable que parmi les animaux comme parmi les hommes les races fortes sont destinées à détruire et à annihiler un jour, soit par une absorption lente, soit par une violente destruction, les races faibles qui se trouvent en contact avec elles. Déjà des familles entières d’ani- . maux, que nos aïeux connaissaient et dont ils parlent dans leurs livres, sont eflacées du globe. « Les oiseaux « brevipennati (dit un naturaliste allemand), le dodo et le « solitaire, ont disparu, ainsi que Vurus et Velk teutoni- « ques. Il n’y a plus de castors, de loups ni d’ours en
*Î0 ESPAGNE
« Angleterre. La civilisation les tue. Bientôt d’autres « races disparaîtront. »
Les familles humaines sont soumises à une loi analogue. On voit certaines nations, les Peaux-Rouges d’Amérique, les Chiliens indigènes, les Lapons en face des Scandinaves, les Péruviens en face des Espagnols, s’atténuer chaque jour et se réduire à rien. Quoi ! le progrès par la destruction? Hélas! oui. Les philanthropes gémissent, les prote.^tants accusent les catholiques, les ‘ catholiques inculpent les protestants. Un Espagnol vous dit que les calvinistes anglais ont anéanti sans mot dire la race des Peaux-Rouges ; un Italien vous apprend que les Anglais et les Américains, représentés par leurs ministres calvinistes , ont massacré paisiblement et « égorgillé avec un petit coustillau (comme ditRabelais), tout doucettement, » les habitants des lies de l’Océanie ; un voyageur affirme que les Lapons et le» Finnois s’éteignent de môme sous le glaive implacable des Scandinaves.
L’histoire ne dit rien de tout cela. Elle offre des exemples notables et continus de cette constante action des races plus fortes par l’intelligence, par la culture ou les facultés physiques, races qui absorbenl, suppriment et effacent les races moins complètes, moins vigoureuses, moins intelligentes, — action terrible, mais bienfaisante, car le progrès de l’humanité y semble attaché.
((Comment a-t-il pu se faire, demandent les anti- « quaires anglais ïhorpe, Kemble et Paisgrave, que les « habitants indigènes de la Grande-Bretagne aient laissé (( si pou de vestiges? Le génie keltique ou gaulois est à (( peine rcconnaiss.able aujourd'hui dans notre langage et (( dans nos mœurs. Oa n’en retrouve de faibles traces que
« sur un petit espace de terre, sur cette pointe infini- « ment restreinte qui termine notre île, ét qui se nomme « encore le pays de Galles (Wales). Comment expliquer ce « phénomène? Par un massacre universel ?On nepeutsou- « tenir cette hypothèse. Par une servilité excessive? Nul « peuple harhare ne renonce volontairement à son passé. «Comment, du Land’s-End aux Orcades et aux îles « Shetland, n’y a-t-il plus parmi nous rien de gaulois, « de keltiquc, d’originel, si ce n’est le Cornouailles ? La «vieille Bretagne (Prydain) n’est plus que l’Anglie, « l’Anglo-Saxonie , le pays des Norses, habitants des « bords de la Baltique. L’Angleterre actuelle parle le « vieux langage teutonique et y conserve les vieilles cou- « tûmes de la Baltique. Que sont donc devenus ces mil- « liers de Keltes et de Bretons que Jules César a com- « battus et vaincus avec tant de peine ? »
La réponse est facile. L’anglo-saxonisme a détruit le keltisme en l’absorbant.
On détruit une race bien plus sûrement par l’absorption que par le glaive. C’est parce que les Relies n’ont pas été massacrés qu’ils ont disparu. Leur race, très-peu civilisée par les druides, à peine atteinte par la civilisation romaine, successivement et de tous côtés envahie par des flots de civilisations et de races septentrionales ; — sans cesse et pendant six siècles battue de ces flots Scandinaves, norses, danois, suédois et angles, n’a plus rien gardé d’elle-même. L’intelligence, l’audace, la ruse, la persévérance, le caractère moral, la force physique étaient du côté des envahisseurs. L’élément le moins énergique et le moins puissant a dû se perdre dans le courant nouveau qui entraînait tout. Relies mobiles, spirituels et actifs, — à peine rompus aux lois romaines, — les habitants es îles britanniques, à l’exception des Relies d’Ir-
ESPAGNE
lande, perdirent les caractères distinctifs de leurs ancêtres. Il n’y eut plus de Keltes en Grande-Bretagne; la patrie — (qui est la société humaine et non le sol) — changea de face.
Parmi ces Norses féroces, ces Danois terribles, ces Norlhmen moins farouches, ces Angles un peu plus civilisés, ces Saxons attachés à la loi et à la coutume, qui pendant six siècles consécutifs remplirent les baies britanniques de leurs chaloupes de pirates et couvrirent le sol de leurs bataillons d’airain; les mieux doués sous le rapport de l’énergie physique et morale, marquèrent de leur empreinte la nouvelle famille naissante. Ce furent les Anglo-Saxons. Enfln vinrent les Normands de Normandie, cousins des précédents, bien que modifiés par leur conquête gallo-romaine, lesquels brochèrent sur le tout et finirent par renoncer à leur idiome latin barbare pour s’absorber dans l’unité de la nouvelle nation ; celle-ci s’appela l’Anglie, l’Angleterre, le pays des Angles, — et à très-juste titre. En fait d’étymologie et de noms propres le peuple a toujours raison.
Ce fut en Angleterre 1e teutonisme, et, parmi les nombreuses races germaniques, la famille des Saxons de l’Anglie, qui l’emporta.
Qu’arriva-t-il en Espagne?
Là s’était acclimatée une autre race, également teutoniqu'e, et plus apte à la civilisation que celle des Angles; la famille gothique, depuis longtemps en rapport avec la Grèce et Rome. Ici le procédé d’assimilation fut différent.
Rome, dès le deuxième siècle, avait jeté dans la Péninsule des racines bien autrement profondes qu’en Angleterre et même en Gaule. Trajan était Espagnol, ainsi que Lucien, Sénèque et Martial. La plus avancée
des races teutoniques, la plus civilisée, la race gothique, ayant envahi la Péninsule, se confondit sans trop de peine avec la race ibère, déjà devenue à peu près latine. Dès cette époque le sentiment de l’unité s’empara de ce peuple et ne le quitta plus. Reconnaissant la supériorité civilisée de la langue latine, les Goths l’adoptèrent sans renoncer à leur génie et à leurs vieilles lois.
Les Arabes se montrèrent ensuite. La lutte à soutenir contre l’islamisme fit jaillir toutes les énergies de ce double et nouveau peuple que le même malheur unissait. Plus de haines, plus de distinctions ; Goths et Romains sont assimilés pour toujours; le même cœur les fait vivre. L’adversité, terrible maîtresse, frappe sur eux à coups redoublés et en fait cette grande nation « dont les « nobles, dit Zamora plaçaient leurs chevaux, la nuit, « près du lit conjugal, pour être tout prêts à monter en « selle quand viendrait le Sarrazin. » Le génie gothique, qui seul possédait la vigueur nécessaire pour chasser les Arabes et assurer le triomphe du catholicisme, demeura vainqueur : il avait les arts, les grâces et les élégances mauresques, unis à toutes les forces intellectuelles de la civilisation latine. Il resta le maître, et désormais son empreinte ne quitta plus la race espagnole. Catholique et militaire, — gothique et fanatique du passé, — guerrière et passionnée, adorant les aventures, — l’Espagne eut pour symbole de sa grandeur le Cid, et pour dernier type de sa décadence un autre aventurier, Figaro, — charmant aventurier, celui-là, qui se nommait Ptcaro-dans son pays natal; Espagnol de race, plus puissant mille fois que ses pères, grâce au génie de