‹ Italie, Sicile, Boheme notes de voyageChapitre 2 sur 11 · VENISE · texte numérisé non relu

VENISE

Il faut se hâter de voir Venise, qui se meurt d'une mort lente. Les Tedesci sont partis, les canons ne sont plus braqués sur la Piazzetta, les uniformes blancs ne passent plus sous les arcades de la place Saint-Marc; mais le commerce languit; la forêt de mâts du port s'éclaircit d'année en année. Les vieux palais demeurent inhabités, ou sont livrâ à de viles industries; un teinturier tire son drap rouge hors de l'eau, où posait autrefois le pied des seigneurs et des dames aux robes traînantes. Le temps ronge et noircit de plus en plus les fenêtres de marbre, les balcons mauresques; les murs de briques, qui ne sont jamais rjecrépis, semblent rongés de la lèpre ; plus d*armoiries aux pieux ' bariolés, dont le pied aminci sort de Teau. Dans les quartiers populeux, où du matin au soir la foule se presse dans les

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calie , sur les petits ponts et les pia\\ette, on voit des mines hâves, pâles, des haillons qui déparent cette race natureUement forte, à l'ps^ture ferme. Mais la misère de Venise est plus belle que la richesse des plus grandes capitales. Dans les îlots les plus pauvres, à Murano, par exemple, oh toutes les maisons tombent en ruine, on voit çà et là des têtes si belles qu'elles seraient dignes de figurer dans une toile de Titien. La pèche, l'air saHn des lagunes, le soleil, le grand air nourrissent une race encore énergique* Les gondoliérs, qui rament debout en se penchant vers la proue, ont une noblesse antique. Les femmes se drapent dans leurs châles grossiers comme des madones. Dans les i^lises, des vieilles ridées prennent naturellement les poses des saintes femmes au pied de la croix. Mettez à ces enfants aux grands yeux fendus, à la chevelure ébouriffée, aux membres fins et arrondis, des vêtements de satin blanc, et ils pourront prendre place dans les foules bariolées du 'Véronèse. Cette petite hlle , qui marche si droite en Tetroussant un pan de sa robe courte^ &it penser au Christ de la Présentation au temple. A tous les côins de rue, parmi les femmes qui descendent leurs seaux de cuivre dans les puits, sous la cape des gondoliers qui causent ou dorment sur le môle, on retrouve les vigoureux profils, les nez énormes, les sourcils drus, les rudes chevelures des doges. A la Fenice, parmi cette jeunesse insouciante qui va de loge en loge, ou

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se tient debout au parterre, on reconnaît sous le

triste vêtement noir les beaux seiL^neurs à mine heureuse, sensuelle et satis&ite, des tableaux de l'école vénitienne. Mais où sont les blondes charnues, souriantes, paresseusement drapées dans la soie et le brocart, de Véronèse et de ses élèves? J'ai cherché à la Fenice la Venise triomphante de T Apothéose, les^ belles convives des grands festins dont les torsades sont retenues par une chaîne de fines perles; ces Hollandaises du Midi, presque aussi blondes, presque aussi blanches, au sang plus généreux, aux chairs plus fermes et moins plissées, à la mine plus noble. Je n'ai guère vu que des femmes que j'aurais pu voir à rOpéra de Paris, des types communs, sans art, sans grandeur. Une seule téte m*a frappé : ce n'était pas la puissante beauté des temps passés, mais une blonde fine aux lignes délicieusement classiques; une sorte de Polymnie, à la téte ovale plutôt que ronde, au nez presque grec, à la lèvre courte; mais

une Polymnie moderne, toujours parlant, souriant, jasant, courbant la téte avec des mouvements d'oiseau, faisant sans cesse voltiger les frisons de sa coiffure classique, regardant de dix côtés à la fois, quelque chose de la grande dame et de la courtisane, une grande coquette enfin, véritable Célimène italienne, dont le douT parler m*arrivait de loin en notes interrompues.

La guerre et la liberté ont £ïit Venise; les naviga-

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tions hasardeuses, les grandes batailles navales dont Tintoret a peint Tadreuse confusion , les luttes pour rindépendance , la vie républicaine, ont fait sur quelques îlots vaseux cette Hollande de la Renaissance : ce lieu est unique au monde. L'art y est, comme Vénus , sorti de Tonde. Chaque monument est comme une fleur des lagunes. On sent partout une liberté charmante. Nulle symétrie, point de style dominateur qui écrase et étoulie les autres. A l'antiquité, ces marchands guerriers prennent ce qui reste d'Aquilée (deux piliers dans la façade de San Donatoj, d innombrables colonnes de granit, de porphyre, pelles de Saint-Marc, celles de la Piazzetta, qui portent le lion ailé aux yeux ouverts, aux griffes tendues, et le crocodile sur lequel pose saint Théodose; les emblèmes de Junon et de Vénus,. les deux paons et les deux colombes qu'on retrouve si souvent; à Byzance, ils prennent les coupoles, les mosaïques roidcs, archaïques, les grands saints à l'œil fixe, environnés d'un ciel d'or; aux Sarrasins, les arabesques , les découpures bizarres ; à l'art gothique , son style le plus ferme et le plus pur ; puis éclate la floraison inouïe de la Renaissance, pareille à celle d'un printemps italien. Les campaniles s'élèvent comme des mâts carrés. La &ntaisie créatrice s'essaye aux plus charmants caprices; elle élève des palais sans nombre, elle les remplit d'escaliers, de portiques ; elle plaque partout les marbres les plus rares, elle

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achève le palais des doges, elle remplit les églises de tombeaux merveilleux ; elle fond les bronzes de la Loggetta, des fontaines, les mâts qui portent les banderoles; elle sculpte les plafonds des palais, enfin elle les remplit sur ses toiles d'un peuple immobile aussi nombreux que le peuple qui remue sur les lagunes.

La Renaissance a eu un moment qu'il feut s'efforcer de bien saisir : on ne veut plus Je cet art chrétien, trop maigre, trop ascétique, dont on retrouve le type dans les chapiteaux des coins extérieurs du palais des doges, dans le groupe d'Adam et d'Eve, dans les ligures touchantes mais roides et comme souffrantes du Jugement de Salomon. Il s'est &it comme une détente dans la foi : on admire Tantique, on veut l'imiter; mais on n'ose encore copier le nu païen et montrer des corpa sans voile. On couvre d'une draperie fine "et à peine transparente les vierges chastes des tombeaux (tombeau des Niccolo Tron (1473), de Ant. Rizzo). Cet art adolescent pourra-t-il trouver un type d'homme plus charmant que le jeune gondolier au front bas, aux longs cheveux pendants, aux vêtements collants, à la jambe mince et nerveuse? Que de fois je l'ai reconnu dans une silhouette lointaine, dressé noblement sur sa barque et la conduisant d'un geste impérieux ! Je Tai x revu aussi, le jeune éphèbe, dans un méchant ballet de la Fenice, où il jouait ÏEt^ant prodigue. Sitôt

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qu'il parut en scène, je me dis : Le voilà! Ce n'est plus réphèbe grec, calme et d'âme placide; dans «celui-ci , il y avait je ne sais quoi d*înquîet, de plus ardent. Ses yeux profonds luisaient sous l'arcade sourcilière relevée; le front était bas, les lignes du n^, des lèvres et du menton avaient quelque chose de plus ferme encore. Grand, mince, toutes ses poses avaient quelque chose de tragique : il me taisait penser à des drames d'amour et de haine; je le voyais la dague ou le poignard en main. Il marchait comme un jeune dieu : je ne voyais que lui , et n'avais pas un regard pour les ballerines dont le tourbillon et les grimaces ne troublaient pas sa mine dédaigneuse. J*ai été rarement touché par la beauté masculine, et j'ai cru quelquefois que le mystère de cette beauté était inaccessible. £n Êice de ce jeune homme, fen sentis comme une révélation, et je compris que l'homme aussi peut être beau. Ce qui me frappait, c'était son énergie, je dirai presque son air méchant, et cette méchanceté même me charmait. Quelle rage la passion doit atteindre chez ces êtres qui semblent créés pour la passion I quelle force dans leur calme I quelle puissance dans la haine et Uans l'aniourt

La peinture s'est inspirée constamment de ce type charmant. N'est-ce pas un jeune gondolier, ce Jiacchus bruni (Tintoret) qui ofire avec une timidité ardente un anneau à Ariane couchée toute nue au bord de la mer, et couronnée par une femme sans

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ailes, qui vole horizontale avec un mouvement d'une grâce et d'une audace sans pareilles. La mer bleue étincelle : Bacchus couronné de pampres, à l'œil brun et protond, bronzé du soleil, est un peu penché en avant ; le désir luit dans ses yeux, ouvre ses narinss et ses lèvres, pareilles à deux coraux. Ariane est paresseuse, comme toute Vénitienne; elle accepte tranquillement l'hommage de son jeune adorateur. Mais ici nous sommes déjà dans un art paten; la Renaissance est encore chaste avec Sansovino dans les délicieuses ligures delà Loggetta, avec Riccio, avec Lombardo. Dans le tombeau du Mocenigo (Lombardo) , quelle sévérité dans les figures du doge et de ses fils! Ils sont tous debout, attendant immobiles la trompette du jugement.

Le peintre de la chasteté, c'est surtout Jean Beiiin. Il refiiit toujours la même Viçrge , mais combien pure et touchante! J'ai retrouvé, dans mes promenades, des têtes qui rappelaient vaguement cette tête rêveuse, aux paupières demi-closes, ce contour rond du visage plutôt qu'ovale, ce nez un peu court, la lèvre sujxTÎeure un peu allongée sur une bouche courte et d'un arc adorable. Ce n'est pas ici la femme des apothéoses flamboyantes, dominant les lions, les coursiers , les guerriers cuirassés , les robes de pourpre et de drap d'or; celle-ci est pieusj, elle prie, elle ne souffre pas, mais fait penser à la souffrance. Comme elle tient délicatement le Jésus nu, si puéril et pour-

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tant si noble f quelle mystique piété sur les personnages rangés symctriquement autour de son trône, tantôt des saints, tantôt des doges, des évéques! (Triptyque delà sacristie des Frari, Madone de l'Académie, Madone de l'église San Donato à Tîle Murano.) La Vierge de Véronèse est la femme des seigneurs, qui vit sur le grand canal; celle de Bellin est la femme austère des pêcheurs. Carpaccio, de l'école de Bellin, nous montre la vieille Venise populaire, les fouies, le Rialto, les processions de la place Saint-Marc; c'est un croyant, on le voit bien à son cyrieuif tableau qui représente des moines cherchant un morceau de la vraie croix au fond d'un canal.

La splendeur, la richesse croissante de Venise ne

pouvaient se contenter longtemps d'un tel art; mais comment parler de la luxuriante école <^ui suivit? Il feut s'arrêter à quelques points culminants : au sommet, au-dessus de tout, dans cette zone qu'atteint le génie, ï Assomption de Titien. L'art ne peut aller plus haut; les contours sont de Raphaël, la couleur de Véronèse. Les formes humaines sont exprimées avec une force, une liberté, une aisance inouïes; les apôtres, largement drapés dans leurs manteaux, regardent étonnés, les bras élevés et conmie suspendus à cette Madone qui s'enlève droite et d'un jet simple sur ses nuages. Elle tend les bras à Dieu le Père qui vient la chercher, et qu'entoure un limbe

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doré. On n'aperjoit que sa téjteaux cheveux flottants, empreinte de sublimité et pourtant de tendresse.

Rien de plus simple que cette ordonnance : nul caprice, et pourtant nulle gêne. Au bas, une humanité robuste; des hommes grossiers, aux chevelures épaisses et drues, aux membres épais, vigoureux. Au-dessus d'eux, une femme, un vieillardi mais cette femme est le type éternel delà pureté, ce vieillard est Dieu lui-même. L'expression est religieuse , le symbole cbt humain; la foi ne s'exprime j>as ici par les douloureuses et fluettes figures des écoles ascétiques, mais par la beauté, la force et la santé.

Je prends un autre exemple : la Présentation du Christ au Temple. Ici nous sommes en pleine Italie; voilà des arcades , des maisons dont les fenêtres se remjdissent de curieux. Au fond, un paysage riant comme ceux de la Toscane; au pied de rescaiici du temple, la foule des personnages graves vêtus de noir, à téte monacale, comme on en trouverait ici à chaque pas. La Vierge qui précède le cortège n*est pas la Marie douloureuse , elle n'a rien du type traditionnel, elle ne ressemble pas aux Madones rêveuses de Raphaël; on la voit de pro61 : c*est une belle Juive jeune, au teint olivâtre, drapée de blanc et de jaune , et non pas, comme d'habitude , de rouge et de bleu; sur le premier plan, à droite, une vieille au nez crochu est accroupie , et à ses pieds gisent un coq et un agneau noir. On se croirait dans quelque

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ville d'Italie. Mais ce n'est pas un enfant ordinaire, celui qui d'un pas grave monté *les marches en retroussant sa petite robe. Quel respect chez ce vieux prêtre mitre qui l'attend en habits pontificaux 1 II y a dans cette toile une vie extraordinaire, avec un air de fête : c'est le produit d'une religion heureuse, humaine, qui ne repousse plus rallégressc, la jeunesse, le bonheur.

Titien conserve encore le sentiment religieux ; chez Véronèse, il s'évanouit. Dans ses toiles, la religion n'est plus qu'un prétexte; il ordonne les Noces de Cerna, les Festins de Jésus comme des têtes d'opéra. Ses apôtres , ses saints sont de riches Vénitiens couverts de soieries, ruisselants de santé, de force, de vigueur animale ; ses femmes sont les blanches courtisanes qui s'accoudaient sur les balcons des grands palais. Venise devient païenne et dissolue. Elle ne rêve plus que d'amour; la foi s'exile sous les sombres coupoles de Saint-Marc, et le nouvel art respecte ce vieil asile. Le palais des doges conserve encore ses deux façades solenneUes, où sur une'double rangée d'arceaux trapus se dresse un mur sévère et droit, carrelé de marbre rouge et blanc; c'est celle qu'on montre encore au peuple. Mais au dedans , quel luxe, quelle îaiitaisie, quelle richesse! Statues, escaliers dont chaque marche est une merveille, fenêtres que sculptent les ciseaux les plus habiles, grands salons dorés que la peinture couvre de ses merveilles. Les

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patriciennes posent pour les grandes toiles où Véronèse peint le triomphe de Venise : c'est la grande débauche de la peinture. Les femmes sont toutes sensuelles, lascives; leur beauté se pare de soie aux cassujres brillantes, de lourds colliers, des pierreries du Levant : les perles s*enroulent dans les torsades de leurs cheveux.

La passion guerrière et batailleuse de Venise se retrouve encore dans ces grandes toiles où la volupté a tant de place. Voilà des guerriers au torse vigoureux, des porte -bannières "des soldats cuirasses, des doges triomphants vêtus dor et de pourpre. Dans ce plaiond, qui représente un vieillard et une femme (Vecchîo et Giovîne) , le vieillard accoudé serre dans sa main les touffes de sa barbe grise; il n'a pas même un regard pour la jeune iemme, dont le soleil dore les grasses épaules et les cheveux frisonnants; son œil est sur la lagune, sur la grande mer.

La religion, qui, avec Titien, est encore noble, grande, austère, n*a jamais ici été mystique; si près de Padoue, elle n*a pas connu les chastes ravisse-, ments de Giotto, les douloureuses ivresses de l'ascétisme. Jean Bellin seul est couché d'un rayon delà grâce , et met une tristesse rêveuse dans ses Madones ; maïs sa peinture ne cherche point le symbole, elle ne traduit pas le miracle, la légende, la scolastique, les mystères sacrés. Les Vénitiens ne vivent pas dans la sphère du surnaturel. Quelle absence complète de

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sentiment religieux, au sens idéal de ce mot, dans le Saint Marc délivrant un prisonnier, de Tînto-

ret : peinture admirable, la plus belle de ce maître , dramatique et pleine dlnvention, mais nullement dévote I L'œil n'est frappé que par les couleurs, les poses, par le raccourci de l'esclave couché dont les liens viennent dêtre brises, par la superbe cambrure d'une. femme vue de dos qui tient un enfant et se renverse pour mieux voir, par les plis à cassures luisantes , par les torses puissants des soldats, Tun nu jusqu'à la ceinture, un autre rouge, un autre couvert d'une cotte de mailles étincelante comme un serpent. Le groupe des assistants penchés vers l'esclave , confondus d'étonnement et de curiosité, est des plus saisissants ; j'aime moins saint Marc, qui tombe du ciel dans un limbe jaunâtre. Les figures, en général, manquent de noblesse, niais les personnages sont pleins de vie ; ils ont tous l'attitude, la saillie, l'inflexion de corps qui convient.

Tihtoret donne à toutes ses femmes la mine banale, inachevée, indécise; son Eve qui présente la pomme à Adam, son Ariane, ses Trois Grâces ont toutes le même visage. Ses figures d'homme sont plus expressives; voyez les Forges de Vulcain, et surtout cet admirable Bacchus! Les Vénitiens n'ont été inspirés que par la nature vivante; ils n'ont rien demandé au christianisme, rien à l'antiquité païenne.

Nul souci de la Grèce, de Rome, de l'histoire; ce

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sont toujours des doges, des seigneurs qui entourept la Vierge et Jésus, qui 8*attablent aux noces de

Cana, au festin d'Emmaûs, à la Cène. Leurs dieux olympiens n ont rien d'antique. Les plafonds de la salie du collège sont des figures ali^oriques où Titien n'a suivi que son ingénieuse &ntaisie; Vénus est toujours l'idéale Venise, sortie comme elle de l'eau; Mars un condottiere insolent, cuirassé, un soldat qui brandit quelque drapeau aux longs plis flottants. La mythologie , le christianisme ne servent ici qu'à fournir à lart quelques thèmes faciles sur lesquels il jette ses caprices et qu'il étouffe presque ' sous les ornements. Tout est pris dans la vie réelle : ce ciel, traversé de blanches rayures et de flocons, est le ciel des lagunes; ces foules remuantes sont celles du môle , de la place Saint-Marc; ces arcades, ces fenêtres à jour , ces belles échappées d'architecture, ces étranges fantaisies du marbre et de la pierre, vous les apercevrez à tout moment en errant sur les canaux. Ces perspectives aiguiis sont celles qui frappent l'oeil du fond des gondoles.

Comment ce peuple aurait-il eu souci d'une tradition? Insulaire, séparé du monde entier, de l'Italie même, polit i q u c pa r excellence , familier avec l'Orient, avec la Grèce, avec toutes les rives de la Méditerranée, ramenant les trésors du monde entier alors connu à un point unique, il ne s'absorbe jamais dans un idéal étranger et de convention.

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L'admirable désordre de Saint- Marc est l'image

frappante de la nation; quel amusement sans fin de l'œil et de la pensée 1 Ici, les chevaux de bronze volés à Rome; ailleurs, le mystérieux bloc de porphyre oti s'embrassent les quatre Césars; la forêt des colonnes brunes et noires, rongées du temps, supporte les murailles od s'étale sur un fond d'or et dans sa naïveté charmante toute la légende chrétienne, les grands patriarches, les évéques mitrés, le Jésus byzantin à l'œil hxe et féroce ^ les saints, les martyrs, les anges aux ailes bleuâtres, tout un peuple aérien qui plane' sur les voûtes, les hautes coupoles, au-dessus des vieilles lampes de cuivre en forme de croix, autour du sanctuaire encombré de richesses; aupr^ de l'antique autel à quatre colonnes, des bronzes délicats du Sansovino; au-devant, deux chaires étranges: aucune symétrie, aucun souci d'une règle. On marche sur des mosaïques que les mouvements du terrain ont Mt onduler comme des vagues. Les angles qui dominent les trois grandes arches du porche se hérissent de pointes, de Ûeurons pareils à des franges d'écume, d'où émergent des statuettes. Au milieu des symboles chrétiens, on retrouve les deux paons et les deux colombes qui symbolisent Junon et Vénus. Le fond jaune des mosaïques, sur, lequel, par moments, les personnages sacrés se dressent comme de noirs fantômes, a des lueurs fantastiques qui varient à tout moment, à toute heure du jour.

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Au dedans, au dehors, tout est bizarrerie, caprice.

Et si le regard quitte un moment le vieux temple, il trouve au pied du hardi campanile la Loggetta , charmant joyau de marbre et de bronze; en face, la porte gothique qui laisse voir l'escalier des Géants , rimmensc face du palais dogal appuyé sur sa double rangée d'arcades, l'une gothique, l'autre arabe; les lignes harmonieuses des Procuraties, le môle, les gondoles pressées en désordre; la mer enfin d'oti sort, blanche et luisante, la masse de Santa Maria délia Sainte, couronnée de sa coupole. Tout est réuni, tous les temps , tous les styles, dans un harmonieux désordre ; ce point se fixe daui l'esprit et ne peut plus être oiiMié.

L'architecture marque mieux qu^aucun autre art les métamorphoses d'une civilisation. Voulez-vous voir Venise naissante? Allez à Murano. La gondole glisse entre des bancs vaseux que de petites plantes aquatiques couvrent comme d'un voile jaunâtre.»Au bout de l'île, où vivaient les vieux mosaïstes, est San Donato. Sur la façade nue se voient deux piliers romains, débris de Ravenne. La vieille basilique du onzième siècle se termine par une abside en cul de four; Marie ouvre ses deux mains comme un pontife, aussi fraîche, aussi grave, aussi triste qu'il y a huit siècles. L'église, enrichie seulement de mosaïques,. est sévère, comme il convenait à de rudes pécheurs.

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Retournez à Venise et visitez les Gesuiti, L'architecture est devenue de la marqueterie; les marbres verts et blancs découpés couvrent toutes les colonnes, tous les murs d'une étoffe prétentieuse et indestructible. L'œil trompé croit voir des soieries, des damas. Une tenture de pierre surmonte la chaire et retombe en plis ï^imulés. Cliaquc chapelle est un boudoir; les colonnes torses de l'autel grimpent sous un riche baldaquin. Un simulacre de tapis, fait de marbres précieux , recouvre les marches. Le lapis-lazulî brille parmi l'or et les vertes serpentines; les statues grimacent, s'enveloppent de plis onduleux ; les chairs molles ont des rondeurs voluptueuses. Que nous sommes loin de San Donato! Voilà bien le sanctuaire d'une religion sensuelle, amoureuse de l'encens, des beaux chants, des fêtes; l'art se rapetisse, se Élit mondain ; sa richesse même a quelque chose de petit et de misérable. Ces et incelantes demeures sont les sépulcres de la foi; où y aurait -il place ici pour le mystère, l'inconnu, le je ne sais quoi qu'on respire, même incrédule, dans les sanctuaires élevés par des mains pieuses? Tout invite ' aux fêtes bruyantes, aux absolutions faciles, aux vains murmures et -bourdonnements des prières, à la religion aisée.

Venise n'est plus la Venise guerrière , forte, virile; elle ne transporte plus sur ses vaisseaux les chrétiens à la crç)isade ; elle ne lutte plus contre les Génois ,

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contre rEmpereuTf le roi de France, le Pape; elle n*est plus capable de résister à des ligues terribles;

elle ne tient plus la Dalmatie , Vérone, Padoue, Chypre, l'Archipel , la Morée. Ce n'est plus la Venise de Lépante, c'est la Venise alanguie, amollie, riche et paresseuse , la ville du plaisir. Sa dernièrê religion fut l'amour; et quel lieu plus charmant , plus enveloppé d'ombre et plus ruisselant à la lois de soleil, Tamour pourrait-il choisir? Où Don Juan conduira-t-il sa dernière maîtresse? où pourra-t-il mieux la cacher que dans un de ces grands palais délabrés qui descendent dans Teau, muettes forteresses? Des balcons élev^ , ils verront passer comme de noirs oiseaux les goiidoks silencieuses, ils se mêleront inaperçus au peuple flottant, ils iront errer au loin sur la lagune. L'abri sombre et étoufie de là barque vénitienne ressemble à un tombeau ; le jour même, on peut y faire la nuit; les rideaux sont baissés, le monde a disparu. Çà et là, sous le voile noir, on aperçoit quelques fiintômes, quelques légères silhouettes, des lignes minces qui marquent un lointain horizon; le soir, la coupole étincelante et pourtant sombre du ciel, la lumière étouffée d'une lampe qui joue sur la moire de l'eau. Sentir alors, dans ce grand silence et cet abandon et ce mystère, auprès de soi, tout près, car la gondole est petite, un être aimé^ qu'on puisse appeler sien , à qui l'on puisse s'attacher dans ce vague et perpétuel balan-

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canent des eaux, qu'on puisse contempler d*un

œil tenace quand tout passe et fuit et se perd, c'est une volupté que je n'ai point connue, mais que j'ai devinée.

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