SIENNE
Pour revivre dans le moyen âge, il fiiut aller à
Sienne; les vallées qui s'étalent entre les doigts puissants de l'Apennin sont comme autant de régions différentes. Sienne , frappée de mort , ne change plus. Sur sa haute colline, elle semble déjà une ruine. Pour toute industrie, elle gratte la terre , en tire une * couleur. Sur une campagne couverte de vignes et de mûriers , onduleuse et traversée de ravins , elle élève ses vieilles murailles, entre lesquelles se pressent les lourdes maisons de pierre, et serpentent les rues dallées ; les toits surplombants laissent à peine passer le soleil. Au-dessus de ces rudes demeures s'élève comme une châsse luisante le Dôme, plus beau, à mon avis, que celui de Florence, de style plus simple, plus pur; de longues bandes alternantes de marbre blanc et noir en zèbrent toute la sui tace, au dedans comme au dehors : ces assises découpent ' aussi la tour du campanile.
Quelle transformation a subie ici Tart gothique f Au sud des Alpes, les ioréts de sapins du Nord, si
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soiùbres et monotones , sont remplacées par des arbres aux formes plus arrondies, par les pins, les oliviers pâles, les orangers; çà et là seulement, quelques bosquets de cyprès élèvent leurs flèches. L'architecture, de même, cherche des formes plus tranquilles, des couleurs plus variées; elle garde encore Togive, mais une ogive peu aiguë, l'associe et la subordonne au cintre plein < ; elle surmonte les colonnes de chapiteaux feuillus, complexes, étranges; elle couvre encore la façade de Sienne d'une profusion d'ornements, de figures symboliques; mais qiiie l'ensemble est grand, fort, majestueux, cakne I La forêt de flèches, de colonnettes a disparu ; les supports sont fermes : tout respire la solidité, la confiance. Le luxe est inouï : tout est marbre, jusqu'au pavé couvert des belles mosaïques ou nielles de marbre * de Beccafumî. Les bénitiers, la chaire, le tabernacle sont des joyaux ; mais ce u est pas le luxe féminin des chapelles de
Jésuites : on ne songe point à la matière précieuse, on n'est saisi que par la géométrie, les formes, la
couleur.
Nous allons à l'Institut voir les tableaux des vieux maîtres siennois et du Sodoma. Il hut iaire un certain cllort pour admirer les maigres et gauches figures des premiers maîtres : ce sont plutôt des miniatures
' Les arcades inférieures sont des cintres pleins; celles du second étage et les fenêtres sont ogivales.
* Graffito.
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agrandies que des peintures; c'est lart minutieux, patient, dévot, puéril, qui du missel se porte sur les panneaux des triptyques ; même fonds d*or, ménies enluminures, mêmes sujets. Je note seulement une Adoration de Matteo de Sienne.
Sodoma ne peut être apprécié qu'ici : son chet-* d'œuvre est le Christ à ta colonne, fresque admirable. On y sent l'influence de Raphaël ; ce n'est plus la manière molle, inhabile encore, de Téglise'San Domenico, où sont peints le ravissement et Tévanouisscmcnt de sainte Catherine de Sienne.
La téte est pleine de hardiesse, de douleur, de fierté; les dents brillent entre les lèvres plissées par la soufirance; la barbe frisonnante, les cheveux roux sont en désordre. Que cette figure est vivante! Rien de fade, d'amolli; le buste, légèrement tordu, a un modelé merveilleux. Toutes les lignes sont magîs* traies, plus fermes que dans ses autres toiles : Adam et Eve, le Christ aux Limbes, le Christ aux Oliviers, la Descente de croix, la Sainte Famille, les curieuses fresques de la sacristie de San Bernardino, les tableaux du palais municipal. Peintre étrange que ce Sodoma, plutôt immortalisé par son nom que par son œuvre, enveloppé de mystère, à peine connu , puisque hors d*ici Ton ne voit presque rien de lui ! Il a un dessin mou et un peu flottant; peu de souci des traditions dans le costume; il enveloppe son Christ, ses Vierges, ses saints de draperies
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blanches , violacées ; il aime le nu ; dans son Christ aux Oliviers, il peint saint Jean sous k forme d'un jeune éphèbe aux traits amoUis. Ses têtes sont de
préférence langoureuses; il manque d'énergie, de virilité.
Beccafiimi mérite une mention : c^est lui qui a peint avec Sodoma la sacristie de San Bernardine ;
il y a figuré l'histoire de la Vierge, le mariage, la mort et le triomphe. Sodoma a pris pour sa part le Couronnement, V Assomption , la Présentation {ï Annonciation et la Naissance sont du Pacchiarotti) . La Mort de Beccafumi est très-saisissante : on voit la Vierge couchée sur une civière, et portée au tombeau. La couleur est criarde et dure. Cette chapelle est un ensemble complet des plus intéressants.
Un autre monument, c*est la Libreria.du Dôme, dont les murs sont couverts de dix fresques du Pin-
turicchio, qui racontent la vie d'Eneas Syivius Piccolomini, qui devint Pie 11. Elles sont presque aussi fraîches que le premier jour. Rien ne souille ces char* mantes compositions : on voit vivre pour ainsi dire le jeune et spirituel prélat , on le suit dans ses négociations , ses voyages; on reconnaît Raphaël, quia aidé Pinturicchio dans une partie de cette œuvre, bien que fort jeune encore. Les costumes, les couleurs sont une féte pour les yeux. Le plafond, où brille tout Fart décoratif de la Renaissance, est de
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Lorenzo di Mariano. On montre à la Libreria des
chorals et des autipiionaires ornés de miniatures de l'école siennoise.
* Comme on devine bien la vie municipale du moyen âge quand on arrive en face du vieux palais
crénelé qui élève les pans irréguliers de ses hautes murailles au-dessus de la petite place, en forme de conque, bordée de hautes maisons de pierre, entre lesquelles s'ouvrent quelques étroites ruelles ! Les fleurs de lis des Visconti s'étalent sur la grande porte , dominées à leur tour par la croix de Savoie. Quelques marchands de fruits et de légumes sont groupés au fond de la place. On démolit quelques maisons, et bientôt Ton ne verra que des iaçades neuves oU les ogives et les .créneaux disparaîtront. La porte d'entrée du palais, toute rongée du temps, est bardée de fer. Des femmes, des liommcs hâves descendent par le grand escalier de la salle du tribunal. Le custode nous feit entrer d*abord dans une petite et noire chapelle fermée par une vieille grille ouvragée en fer : les peintures sont de Taddeo Bartolo (1410J et de Simone Memmi. Sur les voûtes des arcades, de grandes figures à fresque représentent César , Pompée, Aristotc. A côté sont plusieurs salles municipales très - délabrées , couvertes d'étranges peintures; les batailles de Sienne contre Pise y sont figurées; deux tableaux emblématiques représentent les effets, Tun du bon, l'autre du mauvais gouver-
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nement : d'un côté, Tidylle des champs, les labours,
les promenades des belles compagnies; de l'autre, les brûleries, les horreurs du moyen âge. Si l'on approche des fenêtres hautes, on a une vue enchanteresse; au-dessus des angles rouges des toits et des tuiles, des ravins déchirés de jaune et semés de verdure naissante, le désordre des arbres, des maisons éparses; tout au fond, les vagues bleues des Apennins.
Un Fran^'ais ne peut oublier la belle défense que fit ici Biaise de Montluc en i555 : il a immortalisé dans ses Commentaires la vaillance des femmes de Sienne. La pauvre ville ne s'e.^i jamais relevée du coup qu'elle reçut à ce moment. La famine , la peste, les troupes de Philippe II, les proscriptions, enfin la tyrannie de Cosme I*, firent tomber la population de quarante mille à six mille. L art mourut avec la liberté.