‹ Italie, Sicile, Boheme notes de voyageChapitre 4 sur 11 · FLORENCE · texte numérisé non relu

FLORENCE

A peine arrivé, je cours aux Uffi^ii, On ne peut décrire un musée. Il £siut s'arrêter à quelques oeuvres,

ou plutôt ne parler que de ce qui étonne. Avant de la voir, je croyais connaître la Vénus, de Médicis; je ne la connaissais pas. Ce qui étonne en cette créature, la fleur humaine la plus ravissante qui se puisse rêver, c'est son air moderne j ses épaules ne

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sont pas comme dans beaucoup de statues antiques carrées, mais tombantes et liées aux bras, au dos par une courbure insensible. Son visage, petit, a un ovale parâiit; ce n'est pas Vénus triomphante, elle semble demander grâce pour tant de beauté : elle n'est pas suppliante pourtant, car elle est craintive sans être alarmée. Les cuisses sont bien arrondîes, les genoux d'une finesse exquise, les molfets petits (le mollet gros est d'une danseuse, d'une bourgeoise} ; la ligne du dos est aussi douce que la frange d'un flot mourant sur uq sable fin. Le cou-depîed n'est pas trop élevé (jamais les Grecques n'ont le cou-de-pied haut, à la chinoise). Les seins ne sont pas encore écartés par l'âge, la fatigue, le plaisir; ils se touchent comme deux fruits à peine mûrs , petits, droits, d'une pureté virginale. On marche, on tourne autour de la chaste déesse de l'amour, et les lumières changeantes, en glissant sur le marbre finement poli, lui donnent comme une sorte de vie. On sent le doux charme de la grâce, la puissance victorieuse de la pure beauté. Que veut-elle? Va-t-elle parler? Contre quels regards défend-elle' ce corps sans tache? N'y a-t-il pas une pensée dans cette téte dont les courbures sont d'une idéale perfection r Ce regard est-il vraiment vide? Quel calme 1 quelle placidité! La seule expression vague qu'on puisse découvrir sur ces traits immobiles est une sorte de pudeur, non

point la pudeur sévère de la chasteté , mais celle qui

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retarde un instant le plaisir et qui retire un moment

ce qu'elle \a donner.

Heureuse jeunesse I triomphe de la viel bonheur sans trouble et sans remords 1 Quel contraste avec k chapelle des MédicisI Le soir est presque venu, la porte s'ouvre lentement devant nous : rien ici que n les grandes figures de Michel-Ange. Les deux tombeaux se détachent en lace Tun de l'autre : j'ai à peine un regard pour la Marie informe, inachevée, sur Jésus qui se retourne sur ses genoux d'un mouvement puissant. Jesuis(out aux Médicis; mais que m'importe leur nomi on oublie l'histoire devant ces

. grands personnages qui ne sont d'aucun temps et qui sont de tous les temps. Que représentent- ils? la pensée, le commandement. Quelle intensité de réflexion, de rêverie, de calcul dans cette téte que noircit l'ombre d'un casque fantaslique : quelle âme sombre et ténébreuse est logée en ce corps puissant, au repos; quelle attitude grandiose, effrayante en son calme et sa simplicité I Le tyran qui commande n'est pas aussi sublime. L'action le cède à la pensée.

' La téte est petite pour le corps, ironie ou ressemblance. Au-dessous, couchés symétriquement sur la courbure des catafalques, sont la Nuit, le Jour, l'Aurore, le Crépuscule. Libre de toute tradition, Michel-Ange traduit simplement ses rêves; ses deux femmes, la Nuit surtout, ne sont point des courtisanes sensuelles, coquettes, laites pour plaire. Elles

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épouvantent : ces grands corps, ces seins bulbeux,

les plis de ces chairs sans mollesse , ces regards assombris, le croisement dédaigneux de ces jambes pendantes, ces têtes douloureuses, cet oiseau sinistre blotti sous les pieds de la Nuit, son masque allégorique, qui ouvre une bouche ricanante, symbole des miensonges, des illusions du rêve, parlent à l'esprit de tout autre chose que de volupté. Et que ces deux hommes sont bien leurs dignes compagnons . demidieux à la téte encore fruste, à peine dégagée du marbre, à Tœil vague, forces terribles au repos, qui font penser aux âges fabuleux, aux premières luttes de l'humanité contre la nature. Etait-il païen, était-il chrétien,' celui qui tira de la pierre ces formes sublimes? Par l'expression, elles n'ont rien de païen; on y sent un trouble, une terreur, un je ne sais quoi de tendu, d'excessif, d'intense que n'a point connu l'art antique. L'œuvre est encore moins chrétienne nulle humilité; l'orgueilleux triomphe de l'homme domine les vagues déités de la nature. J'y trouve, en somme, une idée panthéiste; aucun symbole ne parle de vie étemelle, de résurrection; on n'a devant soi que les forces humaines et les puissances mystérieuses, inflexibles, sourdes de la nature : ces dieux nouveaux que l'antiquité n'a pas connus semblent par "moments glisser dans la nuit et le néant, et par moments en sortir, s'animer, s'apprêter à remuer. Si dur que soit ce marbre, il a quelque

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chose d'idéal) de non réel; il îsXx penser à Tétemité,

au néant, à la décadence de toutes les choses visibles, à la fin nécessaire de toutes les joies, de nos amours, de nos vies inquiètes , de nos pensées tendues en vain vers l'infini, le v^n-and, le sublime.

La sculpture de Michel-Ange est toujours douloureuse; il ne se plaît qu'au grandiose, il sort des liens de la tradition, de la foi, de la légende et de l'histoire. Veut-il peindre la Victoire? il ne copie point la Victoire antique, et montre (Musée national de ' Florence) un soldat qui écrase son ennemi et se redresse d'un mouvement superbe. Dans ses tableaux, le modelé, la saillie, la forme sont tout; ils ne semblent que des études pour des statues : la Sainte Famille de la Tribune sort de toute convention; la Vierge accroupie lève ses bras vers Jésus qui s'appuie sur son épaule; au fond, on ne sait pourquoi, des groupes nus de baigneurs. J'aime peu le David placé devant le Palais-Vieux ; énorme, lourd et massif, portier digne du lourd château crénelé de la Florence du moyen âge Quelquefois pourtant il . atteint la grâce : voyez plutôt au Musée national

* Voyez ses Trois Parques aux Uffizîi. La couleur n*est rien ' dans ce tableau. Les trois vieilles ont des vêtements, jaunâtres, vert-clair; les draperies tombent avec des plis sculpturaux.

Sont-cllcs assez farouches ? Celle qui tient le ciseau semble dire : F]st-il temps ? L'antiquité n'avait jamais osé donner à la Fatalité un tel caractère, cette dureté séniiei cette méchanceté tout humaine.

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V Adonis mourant, si fin, à figure de femme. Que

de formes le beau peut trouver! Le chef-d'œuvre de cette place admirable de Florence , si vivante en son désordre, c'est le Persée de Benvenuto Cellini : bronze frémissant où Ton sent l'ardeur du combat , l'ivresse du sang, je ne sais quelle rage exubérante. Le bas-relief, si petit, est une merveille : qu'Andromède au long corps nu est touchante! quelles figures etirayantes ! quel cnT^wtement dans finventioni Les rctlets et les éclairs du bronze en font bien valoir l'étrange fantaisie. Partout oU l'on aille , l'œil retourne à ce bras tendu qui tient la tête saignante , à ce glaive à l'arc hardi , au sauvage guerrier dont le riche cimier se relève avec tant d'insolence. Et pourtant, que de choses ou grandes ou charmantes! La statue de Cosme P', la fontaine d'Ammanati oti s'étale dans une libre nudité tout un peuple de dieux marins et de déesses de bronze, aux corps effilés, élégants, qui rappellent la Diane de Poitiers, le type de beauté maigre et aristocratique de la Renaissance; les groupes classiques de Jean de Bologne, V Enlèvement de la Sabine, Hercule et Nessus; le soldat qui soutient Ajax mourant, Judith et Holojpherne, ce curieux bronze de Donatello. .

Après Michel-Ange, le sculpteur toscan qui étonne le plus, qui reste le plus personnel, est Donatello (i 383-1466). Même dédain de la tradition, même

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inspiration spontanée, libre. Son génie n'a pas la

Iciision terrible de Mieliel- Ange , il a plutôt quelque chose de irais, de juvénile : ce n est pas un soleil couchant qui se couche au-dessus de la mer, parmi les nuages accroupis comme des monstres immenses au-dessus de l'abîme ; c'est une aube, la première heure d'une journée de printemps, quand le vent ' frais voltige parmi les pousses légères et dissipe les flottantes vapeurs. Il y a toujours quelque chose de grcle dans les personnages que fait vivre Donatello: Saint Georges (église San Michèle), si noble, si simplement et hardiment posé comme les jeunes guerriers de Pérugin, les jambes droites et également écartées, la main appuyée sur son bouclier, n'est pas un colosse, un matamore; sa tête si petite, qui surmonte un long col, est celle d'un jeune adolescent; dans les sourcils inquiets, le front plissé, se lisent les pensées d'une jeunesse toujours occupée de conspirations, de dangers, de querelles.

David n'a rien de biblique ; c'est un jeune pâtre des montagnes de TApennin. Une couronne de fleurs serpente en festons autour de son petit chapeau de paille; les toiles grossières retenues autour des jambes, des genoux aux pieds, par des cordes, sont devenues seulement des bottes ou jambières, couvertes de fines ciselures; le pied se tient sur le casque ailé de Goliath : nulle colère, nul émoi sur la ligure ^e David; il tient tran.quillement la longue

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lame qui a servi à trancher la téte du géant. Il a Fairbon, rêveur, un peu sauvage. Quelle étrange

Composition que le faune enfant qui marche sur des serpents I Peut-on mieux symboliser la joueuse insouciance du jeune âge? 11 ignore la pudeur, le ridicule ; son petit pantalon , le seul vêtement qu'il porte, est rattaché des deux côtés du corps par une ceinture, mais ne couvre que les hanches; le ventre est nu. Les ailes ne sont pas simplement greffées sur le dos comme celles des anges, elles tiennent à une large empennure qui couvre l'épaule.

Dans la chambre où sont ces chefe-d'œuvre se voient encore le beau bas-relief en bronze de Vincenzo Danti, représentant le Serpent et la foule flottante, consternée, onduleuse des Hébreux; le célèbre Mercure, de Jean de Bologne; le Sacrifice d'Abra^ ham, de Ghiberti ; le buste de Cosme I", de Benvenuto Gellini, tête eflrayante, œil terrible, front traversé de longs plissements, nez dur, bouche avancée, d'une bestiale impatience, caractère sensuel, tyrannique, inquiet.

i3 mars. — Visite à la chapelle Brancacci desCarmine« Ce lieu est un des pèlerinages de la peinture : la chapelle est couverte de fresques de Masaccio ( 1 402- 1443), de son continuateur Fra Lippi (1412-1469), et du hls de ce dernier, Filippino Lippi (mort en 1 5o3). Les érudits se disputent beaucoup sur ces compositions , dont pendant longtemps Masaccio a

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eu toute la gloire. Raphaël s'en est inspiré, et c'est peut-être ce souvenir qui leur donne encore du

renom. On y voit déjà une liberté dans les attitudes , un naturel, une aisance qu'on ne trouve pas chez les premiers Siennois. Les figures ne sont plus figées : les portraits sont nombreux; on devine partout Tétude du modèle vivant. Je suis très-frappe d'un garde endormi dans le tableau de Saint Paul visitant saint Pierre en prison. Il y a dans le Christ, les Apôtres^ une certaine grandeur de style. Ces fresques célèbres m'ont toutefois désappointé ; est-ce leur mauvaise conservation? leur éclairement? Elles ne charment pas, Elles n'ont plus la naïveté, la pureté, la candeur de Giotto ^1276-1336'; elles n'ont pas encore la grande allure, la hardiesse, le mouve* ment des grandes écoles postérieures. On ne comprend pas pourquoi la peinture fait un tel pas de Masaccio à Raphaël, et de Giotto à Masaccio est restée presque stationnaire; Il y a entre ces deux derniers un siècle de nuit, une éclipse de Tart. Cest l'âge des luttes iéroccs entre les Blancs et les Noirs, où Dante était proscrit, où le pape Boniface VIII appèlait les Français à Florence, où les factions déchiraient la ville, oti la peste enlevait la moitié des habitants. A Santa Maria Novella, dans la chapelle dite des Espagnols, on peut voir quelle hauteur Tart avait déjà atteinte au début de cette ère né&ste. Quelle œuvre admirable que les fresques de Taddeo

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Gaddi (né en i3oo) et de Simone Memmi! Tout un âge y revit : costumes bizarres, anguleux; têtes empreintes d*angoi$se, fines barbes à double pointe , Vierges blondes agenouillées dans de longs vêtements blancs; Laure, Pétrarque, Gatti, à la téte juive et triste; Giotto, Boccaccio, la Fiammetta, l'Eglise militante, les chiens des Dominicains (Domini canes) chassant les loups de l'hérésie et gardant les tendres agneaux, Cimabué encapuchonné et vêtu de blanc, saint Thomas d'Aquin triomphant d'Arius et d'Averrhoès, Justinien représentant le droit romain, Clément V le droit ecclésiastique, saint Augustin, Pythagore, £uclide , Ptolémée, tout ce mélange des nonis chers au moyen âge et de ces noms antiques que la science, la théologîe, le droit renaissants avaient adoptés. Je ne sais rien de plus saisissant, que cette œuvre qui a dépouillé la rigidité byzantine , mais où l'art a encore l'accent douloureux, les formes élancées, les naïves illusions du moyen âge.

Je retourne aux Offices me repaître de la vue des deux Madonegy celle de la Chaise et celle du Grand-^ Duc; la première , plus femme, fose, sentant dans ses veines le flot de la vie et dans son sein le doux lait de la maternité. G>mme elle tient bien son enâint de ses bras mollement pressés I comme son giron s'entrouvre largement pour lui faire place I Son rtgard pourtant, qui tombe de côté, va ailleurs; oti va-t-ii? £st-elie tout à âiit oublieuse de sa beauté)

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de sa jeunesse? Pourquoi s'est-elle ainsi parée? La Madone du Grand-Duc est, je ne dirai pas plus ciiaste, plus pudique : c*est moins une femme qu'un ange. Ses vctcmcnts ne sont pas, comme ceux de la première, rouges, bleus, de couleurs gaies; elle s'enve- , loppe de vert pâle , bleuâtre ; elle appuie l'enfiint tout nu sur sa main. Jésus est mignon, tendre; il n'a pas l'œil flamboyant du Jésus du premier tableau, qui rappelle tout à §àit celui du tableau de Dresde. Que de courbes, de polygones ne peut-on dessiner qui approchent d'un cercle, qui s'y inscrivent, le touchent en un grand nombre de points; mais il n'y a qu'un cercle. 11 en est de même de k perfection : eUe donne à l'esprit des plaisirs sans pareils. On ne sait que dire de Raphaël : il est parfait; ces beaux yeux qui luisent d'un éclat si doux dans ses portraits guidaient une main qui ne connaissait ni Thésita-» tion ni le tremblement. Cette âme lieureuse , en équilibre, ne s épuisa jamais. Ce beau génie n'eut aucune &iblesse. Il ne s'asservit à aucun système, car un système est un effort; il semble que son génie créateur obéit à quelque dieu intérieur, inconnu, à une âme supérieure.

On ne peut connaître Fra fiartolomeo (1469-1 5 ly) si on n'a vu ses majestueuses toiles des Offices et du palais Pitti. Sa couleur est tort belle, simple, pure, vjve; ses personnages ont de l'ampleur; le dessin est d'une fermeté admirable. Quel beau sentiment dans

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le Christ au tombeau! Avec quelle tendresse Marie saisity embrasse sur son cœur les pieds du SauyeurI Le Saint Marc, plus grand que nature, est d*une majesté terrible. Ses Madones sur le trône s'entourent de saints, de femmes, de guerriers. Le Christ et les Évangélistes ont presque la pureté de Raphaël. Celui-ci prit beaucoup au Frate : il apprit de lui à dessiner les corps nus avant de les draper; il lui emprunta l'art de la draperie : regardez le Sposalv^io, vous reconnaîtrez Pérugin ; regardez les Saintes Familles, Fra Bartolomco ; le génie est souple, il est comme une plante qui vient dans toutes les terres et trouve partout sa séve. Rien n'est plus intéressant que ces communions de Tart, ces échanges souvent fortuits d'idées, d'images, de formes, qui métamorphosent une école. Ceux qui veulent tout expliquer par le sol, la mce, les mœurs du lieu, du temps, oublient trop ces hasards.

Il est difficile de considérer Florence autrement que comme un musée; elle est pourtant une capitale, la capitale de 1^ nouvelle Italie. On va voir le Palais- Vieux, la Loge des Lanzi, avant de s'enquérir oti se réunit le parlement italien. Quand on erre autour du Baptistère, quand le soleil joue sur les plaques rouges , jaunes et noires du Campanile de Giotto, on ne vit plus dans le présent. On admire comment le gothique hérissé des Allemands s*est ici coloré, calmée comment il a rejeté les enveloppes

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uches des contre-forts, des arcs-boutants : on ne s'occupe guère des métamorphoses de l'Italie politique. Au palais Pitti , on songe plus à la Madone qu*à ce souverain batailleur qui $*y est établi , et qui ronge sou ircin en attendant qu'il puisse aller à Rome, empereur, non plus roi d'Italie. Mais Tadmiration se lasse; le cerveau se refuse à recevoir toujours des impressions profondes que l'admiration cherche péniblement ù hxer pour plus d'un jour. Je sors, je redescends l'Amo, grossi par les pluies; j'admire les arches elliptiques d*un de ses ponts, j'arrive aux Cassine. Lù se promènent à pied, A cheval, les Florentins modernes, entre le âeuve et un jardin tout rempli de caroubiers, de pins, de cyprès. Les horizons sont charmants; les crêtes bleues des montagnes, des collines qui servent de piédestal à des églises, à des couvents. Je vois passer le roi dans une voiture ordinaire, sans piqueurs ni coureurs : à peine le salue-t-on. Je le revis un moment au spectacle, dans une avant-scène basse; il parait tous les soirs à Theure du ballet. De mœurs rudes, d*une brutalité quelquefois un peu calculée, cachaiit sous des airs de soudard une hnesse native et Tambition héréditaire de sa maison, militaire et n*aimant que les armes , ce rpi-soldat a eu la singulière bonne fortune de donner l'unité à 1 Italie et d'être le représentant vivant de ses libertés. Piémontais jusqu'à la fibre, encore entouré de ses fomiliers

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de Turin, il régné sur les Toscans, les Napolitains, les Siciliens. Il se soucie des constitutions, des parlements, comme le roi de Prusse, dont la destinée à beaucoup d'endroits ressemble à la sienne, et pour* tant sa monarchie n*est devenue suprême en Italie que parce qu'elle était constitutionnelle. Il pense encore à la guerre. L'Italie, chargée d'impôts, humi^ liée des déâiites qui lui ont donné la Vénétie, voudrait faire oublier Custozza, Lissa; toujours politique, elle cherche des alliés, s'offre à tous, sans avoir de préférence, aujourd'hui à la France et à son ancienne ennemie, TAutriche* Elle espérait que Rome serait le prix du secours qu'elle leur donnerait, contre la Prusse. Ces préoccupations, qui ont percé dans la conversation... ...m...., se sont hit jour aussi

dans celle de M« M Celui-ci nous fit en français,

sans nul embarras, une sorte d'exposé financier du pays. La révolution italienne, avec les guerres en Lonibardie, en Vénétie, l'expédition contre Naples, l'expédition contre la Moricière, l'augmentation de ' l'armée, de la flotte, le bouleversement de toutes les administrations, les nouveaux travaux publics, etc., se solde par une dette d'environ trois milliards, qui impose une charge annuelle' de deux cent cinquante minions. En comparant le budget de l'Italie unie aux anciens budgets fractionnaires, il assure que les services publics sont aujourd'hui satisfaits plus économiquement que par le passé; on a aug-

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menté les recettes d'environ cent cinquante millions.

On s'est imposé la dure obiii^^ation de pensionner tous les fonctionnaires renvoyés, tous les moines chassés des couvents. La situation est loin d'être désespérée; mais il fiiut que Tltalie soit sage, prudente, pacifique. Les difficultés intérieures sont .grandes : on a centralisé Tannée, les finances, la l^tslatton; mais on voudrait un peu de décentralisation dans l'administration. Malheureusement ce qui est bon pour le Nord, très-éclairé, intelligent, ne l'est plus pour le Sud, oix il n'y a point de mœurs publiques. Il £Eiut toujours prendre une moyenne , mécontenter ainsi tout le monde. En Lombardie, les députations provinciales, espèces de conseils généraux permanents , demandent de nouvelles attributions. Dans le royaume de Naples , on ne trouve personne pour ces conseils. L'unité est encore factice, et il faudra du temps pour opérer la fusion; mais elle se fera.

Je fis visite à la comtesse A Son mari , député

au parlement, se plaint aussi que les institutions soient plus libérales que le pays ; que les partis ne soient pas assez' fortement organisés, qu'ils soient trop personnels', à Tespagncrfe. Je vis chez lui M. Berti, vice-président de la Chambre, et M. le

marquis A , son père, un beau vieillard. A l'hôtel

de V Univers, où nous demeurâmes, visite à la comtesse S ; le comte est le frère du duc de B , de

Naples ; tous deux sont Espagnols. Le ton de cette

Pérouse. ^3

aristocratie est assez sévère en parlant du roi. Il me semble trouver là quelque chose de pareil aux sentiments de l'aristocratie anglaise. Quand on parle d'aristocratie en Italie, il &ut pourtant bien s'entendre; il y a dans les mœurs une extrême ci^alité. Dans les listes de scrutin du parlement, je ne vois jamais aucun titre, La hiérarchie des ducs, des marquis, des comtes, etc., est inconnue. Deux forces ont constamment lutté contre le sentiment aristocratique : la papauté, qui ignore le sang,, la nais*» sance; et ravale toute grandeur civile; la monarchie absolue, policière, qui donne tout aux favoris, aux valets. La lutte contre l'Autriche, les conspirations ont tendu enccnre à rapprocher toutes les classes.

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