‹ Italie, Sicile, Boheme notes de voyageChapitre 5 sur 11 · PÉROUSE · texte numérisé non relu

PÉROUSE

Nous arrivons à la gare de Pérouse à une heure

du matin. Une voiture nous porte à demi endormis, par une longue côte, jusqu'à la ville. Nous passons sous les hautes murailles et nous nous arrêtons à rhôtel d'Angleterre, un ancien palais. Ma chambre à coucher est immense ; le plafond est couvert de peintures; les murs sont encore tendus de soie rouge; d'immenses fouteuils aux bois sculptés eêt dorés sont rangés le long du mur. Tout cela a l'air lugubre, inhabité, rôdeur de la vétusté.

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. Je me réveille au son des cloches matinales : je vois quelques drapeaux aux fenêtres; c'est l'anniversaire du jour de naissance du roi galantuomo. Des groupes remplissent la rue, hommes drapés dans des manteaux de drap, les femmes dans les châles posés sur leur téte. J'entre un moment à l'église principale : j'admire les beaux groupes de femmes et d'enfants agenouillés sur le parvis; un vil badigeon couvre tous les murs et leur enlève tout caractère. Des autels baroques, ob éclate un luxe feux, couvrent tout. Devant le Dôme est une jolie iontaiiie et une belle statue de bronze de Vincenzio Danti.

La perle de Pérouse est le Cambio, une petite salle où des marchands avaient leur Bourse, mais que le pinceau du Pcrugin a immortalisée. C'est un des berceaux , un des lieux saints de l'art italien. Le maître de Raphaël y a peint six fresques très-bien conservées encore. La Prudence est figurée par Fabius Maximus, Socrate, Numa Pompilius, Caton le Censeur; la Justice, par Camille, Pythagore, Trajan; le Courage, par Mutins Sœvola, Sel* pîon, Léonidas, Horatius Coclès; la Tempérance, par Publius Scipion, Périclès, Q. Cincinnatus. Deux fresques sont consacrées aux Sibylles et aux Pro* phètes. Deux autres, enfin, à la Nativité et à la Transfiguration. La liberté de la Renaissance éclate dans ces premiers mariages des sages et des saints, des héros et des figures divines; il semble que l'âme

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de l'humanité se retourne et jette un œil d'envie sur ie passé. Nulle érudition encore, une ignorance complète des costumes, des types antiques; ces'chefe couronnés, ces guerriers élégants n'ont aucune vérité historique. Ils ont les vêtements, les attitudes, les visages du siècle de Pérugin ; ces chefe au cimier l^er, aux minces boucliers, aux jambes fines, aux cheveux frisés, au regard doux et énii;matique, ne sont pas laits pour la lutte et le combat ; ils ressemblent encore aux anges armés que Timagination chrétienne iîgure autour du trône du Très-Haut. Ces prophètes à la longue barbe fendue, rêveurs, sans colère, si calmes, si placides, sont des moines que Pérugin a vus se promener sur les terrasses d'un couvent. Il est épris d'un certain type de visage adolescent, presque féminin : il le donne au saint Jean de sa Transfiguration, à ses jeunes héros'; il habille en femmes Scipion et Cincînnatus, pour mieux exprimer leur tempérance. On voit dans le Cambio un portrait du Pérugin par lui-même : il était laid; un petit nez, la lèvre supérieure longue et grosse, les arcades sourcîlières relevées en bosse énorme; la figure ronde, courte, commune. Ces traits vulgaires, on les retrouve idéalisés et poussés presque à la beauté dans toutes ses œuvres. Toutes ses femmes, ses Vieri^es ont les yeux un peu éloignés. le nez assez court avec des narines ouvertes et mobiles , la tempe trèsKlécouverte» la bouche un peu éloignée du ne«,

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le menton rond, les tempes Soignées; mais dans

l'œil il met une extrême tendresse, il allonge la paupière, la penche comme un voile sur le regard; il met aux plis de la bouche un sourire fin, tendre, rêveur. Ce visage, qui se retrouve dans toutes ses Madones (Pinacothèque de Pérouse, Louvre, Musée de Florence,. etc.), a un charme dont on ne sait comment se rendre compte. La beauté trop par£îite ne semble plus vraie; quelques défauts la font en quelque sorte plus réelle , plus humaine, plus touchante. La plus belle Madone delà Pinacothèque est celle de V Adoration des bergers, peinte à fresque ; elle n'a pas la sécheresse qu'ont celles qui sont peintes à rhuile; le contour est moins net, moins précis; la main a été plus vite. Les poses sont toujours charmantes, d'une grâce, d'une innocence exquises. Per-sonne n'a mieux su joindre deux mains dans la prière, faire flotter des anges, agenouiller des pâtres, poser de feunes archers , donner à l'adolescence une attitude légère, marquer le ressort d'un corps soutenu sur un seul pied et semblant à peine toucher terre. Il y a dans toutes. ses compositions quelque chose d'aérien, en même temps qu'une certaine mignardise idéale, d'autant plus étonnante, que rien n'estvague^ onduleux, fondu, que tous les contours sont d'une netteté géométrique , que les ombres sont marquées par des hachures nettes et visibles. C'est ainsi que, dans le paysage de l'Ombrie, l'œil ^sit

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avec une netteté extraordinaire une foule de détails :

les arbres, les branches emmêlées comme Icb tiis d'une guipure, les angles des maisons semées dans la verdure, les fleurs, les rochers brodés de buissons^ les lignes des cultures pareilles à des hachures qui vont en tous sens , les profils nets et ciselés des montagnes; mais une lumière transparente enveloppe toutes choses et donne au tableau je ne sais quoi de non réel. Si près d'Assise, l'expression religieuse s'est transformée : on ne sent pas chez Pérugin l'élan , la ferveur religieuse de Giotto; celui-ci prêche le pinceau à la main. Pérugin ne songe qu*à' charmer. L'art est sa vraie religion; il reste toutefois pur, chaste, idéal : il prend à la religion des thèmes humains, étemels; il méprise les grossiers miracles, préfère 1^ Sainte Famille; il ne peint jamais ks tortures, les supplices des martyrs. 11 était, dit-on, athée. Génie étrange, en son genre unique, avec quelque chose à la fois de délicat et de ferme , de précis et de rêveur, de la naïveté sans ingénuité, une sorte de pureté douloureuse et de grâce ua peu ironique.

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