‹ Italie, Sicile, Boheme notes de voyageChapitre 6 sur 11 · ASSISE · texte numérisé non relu

ASSISE

Nous quittons la vieille ville étrusque en donnant un dernier regard à sa ceinture de murailles sans ciment, qui depuis tant de siècles sont restées debout.

Ce vieux bastion carré, dans renfoncement duquel

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s*ouvre la porte de la ville, a vu passer Porsenna.

Nous descendons, près du chemin de 1er , dans la tombe des Yolumni ; la voiture se traîne au pied de côteaux roux semés d'oliviers; au-dessus des vagues bleues des vallées courent les blancs sommets ; de Pérouse on aperçoit déjà Assise posée contre sa montagne, en ce moment couverte de neige. On ap^ , proche, et Ton aperçoit Tangle du cloître qui avance comme un cap, les longues arcades d'où les moines dominaient la grande plaine. Au-dessus est l'église , ,imm(utalisée par le souvenir de saint François et de Giotto. Par des rues pierreuses, suivis de mendiants i à mine sauvage, noirs, en haillons, ciitre des maisons de pierre qui semblent abandonnées, et ott se montre seulement çà et là à une fenêtre qudque vieille sibylle oubliée par le temps, nous montons.au couvent. La ville est morte et semble frappée de malé-* . diction. Les maisons qui servaient de refuge aux pèlerîns-sont désertes. Il n*y avait ici que des mendiants vivant des aumônes des moines, autres mendiants; les moines sont partis, le cloître est désert* Personne dans les longs corridors, dans les cellules vides, dans le long promenoir. Que ce lieu était bien choisi pour ceux qui voulaient se séparer des hommes I II semble déjà qu'on soit dans le ciel. Dans le lointain , Spoleto n*est qu'une tache blanche sur le fond de verdure. La grande vallée où court le pâle tapis des oliviers, les collines onduleuses, les

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cimes découpées sur Tazur composent un tableau

d'une douceur sans pareille : sous la lumière intense du midi, il semble que la nature se transforme, les montagnes ramollies paraissent dormir comme des nuages à rhorîzon; Tâme embrasse ces tableaux îm-* mobiles et les peuple de ses rêves. Devant le paysage froid du nord, traversé de constantes nuées, frémissant sous les vents, l*homme est sans cesse rappelé à lui-même ; chaque arbre qui remue, qui se tord, qui se plaint, lui dit qu'il faut agir. Ici tout invite au repos; le temps n'est marqué que par les lentes variations des ombres, de la couleur; le ciel dort, la terre rêve. Que les couvents d'Italie sont bien posés î queb sites que ceux d'Assise, de San Martino à Naples, de Monreale à Palerme, entre cîd et terre ^ au-dessus des hommes, en face des tableaux les plus enchanteurs !

La foi humaine^est conune une plante qui naît, qui vit quelque temps et qui meurt. La rose , si char-^ mante, si parfumée, se change en un vil fumier. La plante n'est jamais si touchante que jeune, quand eUe entr*ouvre timidement ses feuilles et se colore de tons encore tendres ; elle ressemble alors à une aurore, à une espérance. II faut visiter la chapelle souterraine et Téglise de Giotto pour comprendre la naissance de Tart chrétien. Oublions la triste déca^ dence de la foi, les moines vils, tant d'images sordides, honteuses, abjectes; essayons de nous trans^

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porter en âme, en foi, en pensée dtns le sombre

monde du moyen âge; figurons-nous, parmi ces triomphes delà tbrce brutale, les guerres continuelles, les misâtes des vaincus, Tinsolence des vainqueurs, quelques âmes cherchant leur refuge dans k vie intérieure, dans l'idée consolatrice d'un Dieu d'amour, de paix, de pardon, de charité. £n &ce de ces che& de bandes, de ces aventuriers féroces, de ces pillards sans merci , il faut prêcher l'abnégation , le mépris des biens du monde; prendre le parti des petits, des pauvres, des Êiibles, des opprimés; épouser ia âiiblesse pour ne pas épouser k force, la pauvreté pour ne pas épouser le vol , la chasteté pour se garder de k violence de passions sans honte et sans retenue. Il y eut un moment oii ce markge fut sincère, sublime : F'rançois d'Assise représenta le pauvre peuple, créa l'ordre populaire. Giotto nous le montre passant un jour devant le temple de Minerve, qu'on voit encore debout sur la petite pkce d'Assise; il était jeune, fils d'un riche bourgeois, peut-être ami du pkisir; un fou lui jette un manteau sous les pieds, l'arrête devant le temple de k Sagesse* Ce fut k i»emîère révélation; d'autres vinrent ensuite. On le voit bientôt ôtant son habit pour le donner à un pauvre; le père semble protester, il n'aime pas que son fils se dépouille. Bientôt nous entrons dans k pleine légende. Giotto ne recule devant neii; les visions, les miracles n'eârayent pas son pinceau; il

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donne des ailes aux hommes, aux églises. La plus touchante de ces fresques, aujourd'hui honteusement d^radées, représente saint François préchant aux oiseaux : si les hommes n'écoutent pas sa voix, les bétes l'entendront! Sa foi est comme un soleil qui luit sur tous, sa bonté comme une rosée qui tombe partout. L'humilité peut-elle aller plus bas? Nous arrivons enfin aux stigmates, aux marques du crucifiement. C'est ici qu'éclatent les périls du mysticisme : cet homme, qui s'abîmait devant son Dieu, deviendra un dieu lui-même; la légende s'en emparera, l'orgueil d'une caste monacale le placera à côté même du Christ, au même rang que lui. Les plaies de celui qui, son œuvre finie, meurt lentement devant la croix , deviendront les signes nouveaux et horribles de la sainteté.

Mais Giotto ne tombe pas dans cette sorte d'hystérie religieuse; son œuvre garde je ne sais quelle grâce et quelle décence. Son génie éclate surtout dans les quatre fresques de la chapelle souterraine : les trois vœux de chasteté, d'obéissance et d'humilité, et la glorification de François! Sous ces voûtes basses, sombres, où pénètre à peine la lumière, audessus du tombeau du saint, dans le demi-jour mys^ térieux de relise souterraine, elles brillent doucement comme des visions célestes. La chasteté est figurée sous des formes variées par une femme enfermée dans une tour, par un bain, par un anacho-

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rète qui chasse avec une fourche les diables et une femme qui ie tentent; dans un coin de gauche, se .découpe la mélancolique figure de Dante. Dans le vœu de pauvreté, on voit saint François qui se dépouille de son manteau, des avares qui apportent leurs trésors; ils ne sont pas ûgurés par des vieillards hideux, ce sont des hommes jeunes et beaux : l'avarice est aussi souvent jeune que vieille. Dans Tapothéose du saint , il a une robe de diacre.

Le fond est noir; la plupart des figures sont vêtues de blanches draperies; il en résulte un effet grave, doux, mystérieux, bien différent de celui des mosaïques byzantines ou des vieux maUres qui peignaient sur des fonds d'or. L'impression est tout autre : ce n*est plus la légende immuable, fixe, dogmatique , le sévère dénombrement de figures austères et terribles; la passion humaine se fait jour ici,, elle pénètre le monde divin , elle s'humilie, elle se £iit humble', mais on l'aperçoit. L'art sort des formules traditionnelles, il s'ouvre des espaces nouveaux, indéfinis; il y emporte une foi ardente, la naïveté des jeunes années; mais on le voit déjà mobile, curieux, libre

Je n'ai eu qu'un regard sur les États romains, l'impression rapide, unique que l'œil fiitigué rejoit en chemin de fer : des plairtes nues, rousses, livrées A la vaine pâture ; de petites bandes de grès longues, rocheuses, horizontales; enfin, la campagne romaine

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unie, si «douce, une sorte.de steppe. Ârrét d'un moment à lâ gare de Rome. On repart; H pleut, il

vente; les grands aqueducs, les tombeaux ne sont que des taches noires sur un fond obscur; les lignes harmonieuses des montagnes sont noyées, indécises. Cette ville, bâtie sur une colline couverte d'oliviers et de vignes, est Velletri; à. droite, un terrain noir «t ferrugineux qui conâne aux Marais Pontins : je donne un coup d'œil à Anagni, Aquino; la nuit arrive, nous sommes à Naples.

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