‹ Italie, Sicile, Boheme notes de voyageChapitre 7 sur 11 · NAPLES · texte numérisé non relu

NAPLES

11 y a deux mondes à Naples : le moderne, la caj>itale vivante, remuante, bruyante, et le Musée; des bustes, des torses brisés, des bronzes I On n'imagine pas un plus grand contraste : il est tout entier en faveur du génie et de la culture antiques. Quelle -noblesse et quelle grandeur dans ces personnages rangés dans les longs corridors et les chambres nues du Musée! Quelle dignité dans V Orateur (Aristide), qui serre d'un bras les plis de son manteau, le visage ^ému, anxieux, mais serein et grave! Quelle grâce pudique, quelle exquise finesse dans cette étrange .Psyché, dont une main cruelle a mutilé la tête sans toucher heureusement le visage! Quelle étrange

iangueur en son buste inachevé! La passion n'enfle

54 Italie.

pas ses seins si petits, à peine marqués. £lie baisse la téte : die attend quelque chose; est-çe la vie? est-ce TAmour? Errons au hasard dans ces salles

. admirables. Voici la Vénus Caliipyge : lattacije du sein relevé par le bras est une merveille; on ne peut se défendre d'un sentiment de pudeur en £ice de cette statue, tant elle semble vivante, je dirais presque moderne. Ce n'est pas une déesse i c'est une temme. La Flore ne m'a pas hit Timpression que j'en attenr dais : la draperie est fine, arrangée en beaux plis légers, transparents; la figure est niaise, avec une expression presque douloureuse. Quelles statues équestres que celles des Balbi ! comme elles sont bien

- en cquilibrc! Les chevaux ne sont pas des coursiers lourds, ÊEmtastiques, ridicules; ils marchent simplement, fièrement, portant leurs fiers Romains. Je fouille çà et là dans mes souvenirs î je revois Agripassise, -pleurant Germanicus, figure usée, impérieuse, point belle, mais de haute mine, coiffée de baàdeaux élevés, onduleux, cojnme en pcwtent ks dames aujourd'hui , les deux bras tombant naturellement et les mains jointes , non comme les joint la prière, mais la tristesse, la rêverie sombre qui s'égare et se perd au lointain. Je revois tout auprès un petit bronze, un Narcisse debout, d'une élégance aristocratique, membres fins, juvéniles et un peu grêles; k charme de ce corps résiste aux morsures du temps; le bronze verdi £siit oublier la chair et ne

Naples, 55

laisse penser qu'à la beauté. Des Satyres musculeux, grimaçants, aux membres noués, dont l'un soutient une sorte de cercle de bronze d*un effort surprenant; un autre est assis à dieval sur une outre pareille à celles qu'on voit encore en Italie : on voit percer de. côté et d'autre l'obscénité antique, même sans entrer dans la petite chambre des obscènes. Voici le Satyre et le Jeune Berc er : ce dernier tient timidement son chalumeau ; il est hésitant, honteux et comme fasciné par le désir qui s'échappe des yeux hardis du Faune, de ses grosses lèvres entr*ouvertes , qui roîdit tous ses muscles et crispe ses jambes de bouc anguleuses. De tels marbres, si beaux qu'ils soient, mé gâtent Fantiquité. Je ne parle pas de la chambre des objets obscènes, de ces hideuses imaginations que les fouilles de Pompéi ont trahies j on a, en face de ces œuvres où l'art se dégrade, une vision de l'aâreuse corruption de k Rome impériale, de ses débauches sans honte, sans frein, sans fin, qui défiaient la nature, mêlaient la cruauté au plaisir, le crime à la folie. L'Italie en a été pour jamais salie. Aujourd'hui encore , on ne peut sortir le soir dans la rue de Tolède sans être suivi d'un de ces êtres qui vous offrent sans vergogne mta ra§^3(a, tma balierina, una

cùntessina, Êtes^vous indifférent? un • . . La

pudeur semble inconnue; la corruption n'épargne pas même l'enfance. Sous ce ciel admirable» devant cette nature aux fomea pures, aux lignes solen*

36 Italie,

nelles, cette mer bleue que rien ne peut souiller, vit un peuple sans idéal, qui ignore le lendemain, qui mendie, crie, gesticule, sVgite,^dont la religion est tout en fêtes, en images, qui n*a point d'art, point de patrie, avili par l'arbitraire et la servitude, sans autres dieux que le hasard et la force, d'une sensualité vile, misérable, sale. La liberté pourra-t-elle rendre jamais quelque noblesse à cette race dégénérée? Tant que les frutii di mare sont à tx>n marché sur le quai de Santa Lucia, que les tmprovisatori le charment, que les spectacles forains le font rire, que le soleil sèche ses haillons, que les musiques, les processions, les fêtes l'amusent, a-t-il besoin d'autre chose? Sa vie est un long rire, une grimace perpétuelle. Des fenêtres du couvent de San Martino, qui domine de si haut la ville, on entend monter la rumeur assourdissante de cette existence foraine, tumultueuse comme la rumeur d'une puissante marée. La grande ruche s'étend tout autour du golfe immense : les maisons sont pendues aux rochers, parmi les cactus, les orangers, les aloès; il faut élever le regard jusqu'aux cimes du Vésuve et aux croupes les plus élevées de la Somma pour trouver des espaces que l'homme ait respectés. Descen-* dez pourtant de ces hauteurs par les rues tortueuses qui rampent en tous sens, et dans cette ville immense vous ne trouverez pas un coin, pas un asile, pas une église, pas un palais, pas une statue, pas

Naples. 57

une œuvre qui arrête le regard et qui reflète en ses formes, en ses lignes, k splendeur admirable de ce beau ciel et de cette nature éternellement jeune et belle. Le palais royal est une grande caserne, en taee d'un arsenal; le théâtre San Carlo, une masure; réglise qui kit kce au palais royal singe misérablement Saint-Pierre et ses deux portiques circulaires. Entrez dans une église quelconque, soulevez la lourde tenture graisseuse qui pend devant k porte^ vous ne trouvez qu*un luxe criard et kux, des pail* lettes , des dorures , des marqueteries de marbres polis qui ressemblent à de la porcekine| des grilles contournées, des balustrades ventrues; aucun style dans tous ces vains décors, aucun caractère. Lagueuserie s'y donne le spectacle gratuit de l'or, des riches tentures, des dentelles, des oripeaux. Que serait Chiaja sans k vue,de k mer, des belles lignes de Capri? k rue de Tolède sans ce fleuve animé qui monte et descend et crie, sans ses balcons, ses couleurs, son désordre? Naples n'est pas, comme Venise, Florence ou Rome, une des cités de Tâme : on y est trop assourdi ; la rêverie, la contemplation sont sans cesse interrompues; il faudrait fuir sur le golfe, ou s'enfermer avec le peuple silencieux des statues; on n'y peut vivre dans le passé; les heurts sont trop fréquents : on se sent gagné par la lièvre continuelle , l'activité stérile, k curiosité inktigable et vaine qui agitent tant de milliers d'êtres.

Page 1