‹ Italie, Sicile, Boheme notes de voyageChapitre 8 sur 11 · SICILE · texte numérisé non relu

SICILE

Nous quittons Naples, le 17 mars au soir, sur le vapeur Etna, La mer est encore houleuse, après une

forte bourrasque de sud-ouest (libeccio). Le roulis,

sans m'endormir, me procure, une demi-somnolence*

douloureuse. Mille impressions se croisent duns mon'

esprit. Je revois le grand Taureau Fatnèse^ ce groupe

trop admiré. L'instant d'après, je me retrouve dans

un petit théâtre napolitain, où des acteurs stupides.

jouent sérieusement Barbe^Bleue et dansent le can- '

can comme des polichinelles remués par des fils. Je

remonte les petites rues étroites, en escalier entre

deux murs, oti d'un balcon à Vautre pendent les

linges qui sèchent au soleil; j'écoute les cris des

marchands, je m ari cte devant les Madones des coins

de rue. La pente du Vésuve me mène jusqu'à cette

fumée épaisse qui sort perpétuellement du volcan;

les flocons suspendus, frappés du soleil latéral, s'ani-

. ment et prennent les courbures de la Psyché, Je

revois les peintures pompéiennes; ma âmtaisie erre

paOQi çes'décors ingénieux, bizarres : V Alexandre

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furieux de la mosaïque lance sur moi ses chevaux

effarés; des femmes à la tunique légère, posées comme des tiges de ûeurs , se détachent sur des fonds couleur de brique parmi de minces colonnettes; les graves empereurs me toisent; le Gladiateur blessé, qui s'affaisse pesamment , jette sur moi le regard fixe et effrayant de la mort. Je m'écarte pour laisser passer un corricolo qu'emporte un âne au triple galop ; voilà Sainte-Lucie, les marchands d'huîtres, les mollusques gluants, luisants, encore humides. Le bâtiment crie lourdment, craque, se plaint. Si ces beaux vases étrusques allaient se casser I Les héros nus, les femmes aux longues chlamydes, tracées d'un pinceau sûr, remuent, dansent, tournent déjà sur les ventres arrondis des amphores. Je dors enfin ; je ne me r^ veille que près d'Ustica : je vais sur le pont. Le bateau roule toujours péniblement : cette ombre fine, c'est la terre; le mont Pellegrino se lève devant moi comme un fentôme. Une pluie fine pique le ilôt. Palerme m'apparait comme ferait un port anglais.

Nous passons sans nous arrêter par la Dogana, et Ton nous mène au palais d'Orléans, une maison spacieuse, propre, à trois étages. Le roi Louis-Philippe y vécut pendant trois ans, après soQ mariage avec Marie-Amélie; trois de ses enfiints y sont nés : le duc d'Orléans, la reine Louise et la princesse Marie. Dans le salon, deux portraits, l'un assez gracieux de la duchesse d'Aumale avant son mariage, l'autre de la

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reine Caroline, une figure hautaine, menton puissant, lèvre inférieure marquée. Dans les appartements, simpLement peints de blanc, à parquet rouge, quelques meubles style empire, des vases en porcelaine de Naples, avec des portraits de la famille des Bourbons; au second étage sont les chambres à coucher, avec jolis carreaux de couleur, meublées comme des cellules. De ma fenêtre je vois la place de l'Independenza, oîi s'exercent toute la journée les soldats italiens; la grande porte de la ville, surmontée d'un corps de bâtiment où logea Garibaldi en 1860, ne voulant pas

coucher dans les lits royaux. Le palais royal y est joint par des terrasses ; de grands murs droits badigeonnés en jaune, avec des ogives où pend le linge sale des habitants du château, surmontés d*un petit observatoire. Au fond, l'immense, masse du Pellegrino, dont la croupe ressemble à celle de quelque lion au repos. Du côté opposé, une vue admirable parle beau temps; le parc rempli d'orangers, toute la Concha d'oro^ une plaine immense qui remonte par un pli d'une douceur extrême sur les flancs d'im- ' menses montagnes nues, dont aucune végétation ne découpe, ne déchiqueté les lignes solennelles. La lumière, qui varie d'inclinaison, 7 trace des ombres qiii changent â toute heure de la journée, et qui se détachent toutes bleues sur la roehc rosée, violette, parfois un peu verdissante sur les points où peut croître entre les pierres le maigre sumac. Sur Tim-

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mense tapis de la Conque d*or, un vrai jardin des Hespérides; la verdure luisante et jaunâtre des orangers, des citronniers, se mêle çà et là à la grise et pâle chevelure des oliviers; Timmense tapis est piqué de blanches maisons, sans ordre, sans symétrie. La grande Conque se ferme par la courbe immense de Palerme et de la mer bleue.

Vendredi 16. — Il n'y a que deux mes à Palerme, à angle droit, Tolède et la Via Macqueda. Dans Tolède, on voit partout la mer qui se lève comme un voile bleu. Au croisement, la place des Quatre- Cantons, avec ses statues. Toutes les maisons sont hautes, hérissées de balcons de fer forgé, où se tiennent les femmes. Les ruelles, qui se croisent en tous sens , sales , puantes , forment un réseau serré comme une toile d'araignée. Le soleil anime, jette ses rayons d'or sur cette misère et ce délabrement. On ne répare pas les Vieux palais espagnols; les murs ont la lèpre, les croûtes du badigeon tombent partout. Dans le nord de l'Italie, les églises ont des nefs admirables et des. façades de brique; ici, comme 4ans tout le Midi, elles cachent leurs nefe vulgaires parmi les * maisons et étalent des laçades prétentieuses remplies de niches, couvertes de statues grimaçantes. La ca- ^édrale est assez belle; bâtie dans un style mi-arabe, mi -normand, elle Cbt défigurée par une coupole moderne. A l'intérieur, même proianation; on n'y. peut rien regarder que les grands et massife tom-

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beaux de porphyre oti dorment les premiers fois

•normands.

. Sur la Piazza Reale, on vient de découvrir des mosaïques antiques ; on y voit de belles têtes d'Âpo^ ■Ion, de Neptune, Orphée charmant les animaux; ces charmantes décorations si simples, mais d'un ^ût si pur, où se plaisaient les anciens. Ces restes ne vivront peut-être pas longtemps, car rien n*égpGile l'incunc bicilnjimc ; Ic^ gamins promènent sur ces vieux pavés et en détachent des morceaux.

On a vite vu Palerme. A quatre héures, je vais à la promenade dite des Anglais. Le temps est enfin devenu méridional : il y a je ne sais quelle douceur narcotique dans Tair. Quelques voitures fermées en ce beau temps, où des dames enveloppées de manteaux se promènent lentement. Derrière les pins d'Italie, les cactus hérissés, les orangers, les baies de fleurs, on voit la nappe bleue de la Méditerranée, les pentes du Pellegrino où serpente la route qui mène à la grotte de Sainte Rosalie. Des prêtres passent conduisant des écoliers vêtus de costumes demi-militaires, aux couleurs brillantes. Je me sens envahi par je ne sais quelle langueur; les ligpes roses du cap Zafl'aranô qui avance en pointe dans la mer, la blanche croupe des Madonies dont les neiges luisent au soleil; Tazur qui se détache de toutes choses, du ciel, des eaux, des longues ombres .transparentes; la silhouette dorée de k ville, les

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mâts du port qui semblent une filigrane 1^^,

quelques voiles latines dont le blanc triangle se détache sur 1q saphir de la mer , remplissent mon esprit d'impressions plutôt que de pensées. Je jouis avec indolence de ces harmonies de la terre, des eaux et des cieux. Comme. tout est grand! Une ville de deux cent mille habitants semble devenue quelque chose d'insignifiant; elle fournit seulement quelques traits à cet immense décor. Je rentre le long des vieux remparts déchirés, en ruine, par des rues remplies d'ordures, oti jouent des enfiints demi-nus. Par les portes ouvertes, j'aperçois les chambres en désordre, les murs sont couverts de grossières enluminures; des enfants jouent à la procession , ils ont allumé des ^cierges et transportent en riant une Madone. A toutes les fenêtres, aux balcons, s'accrochent des ficelles où sèche du linge; des pelures d'orange en longs tire- , bouchons sèchent aux murs : c'est le combustible du pauvre. Ici pendent les longs cylindres dû macaroni, attachés à des bâtons. Un marchand d'eau promène sa petite voiture et laisse tomber dans les verres un peu d'essence d'anis. Les ânes traînent de petites charrettes couvertes de peintures criardes; on p>eut y étudier la légende populaire : ici c'est Garibaldi , ailleurs sainte RosaHe ; un Christ montre sa poitrine ouverte et soii grand cœur saignant. Voilà les Roger, les Normands de la conquête. Sur presque toutes les voitures, on voit écrit : (c £y viva la Divina

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Providenzial » U iaut bien se garder des acçideiits. La petite charrettQ est attachée aux essieux par des

ferrures bizarres, contournées, repliées en zigzag; l'âne porte sur le dos une façon de corne verticale, attachée à une petite sellette couverte de morceaux d'étoffe rouge, de houppes, de dorures, de verroteries. Les pauvres betes peuvent s'abattre sans quela voiture tombe, elles traînent patiemment des charges énormes; personne ne semble avoir pitié de leurs plaies saignantes. On en voit couvertes entièrement de grands bâts eu paille tressée, qui font deux poches où s'amassent des montagnes de l^umes,, entre lesquels se tient encore un homme. Dans les petites

voitures s'amassent quelquefois, par je ne sais quel miracle d'équilibre, sept, huit personnes; un seul âne les traîne, constamment piqué, roué de coups. Pauvre quadrupède sicilien ! n*es-tu pas le meilleur emblème de ce peuple en tout temps opprimé, conquis, ruiné, toujours soumis et toujours rebelle, obéissant et mécontent, in&tigable et paresseux?

20 mars. ^On voit partout dans la rue de Tolède des traces de boulets de l'insurrection de 1866, celle qu'on a appelée l'insurrection des moines. Les piC" ciotti s'étaient emparés de la ville. Les couvents de femmes s'étaient ouverts pour eux comme par enchantement, et les insurgés tiraient à Taise sur la troupe des balcons de fer et des fenêtres grillées. Beaucoup de ces balcons ont été démolis après Tin-

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surrection. Quinze cents Piémontais, enfermés dans la caserne du port, affamés, se défendirent avec

une extrême énergie jusqu'à l'arrivée des renforts. En 1860, Garibaldi avait empêché les picciotti de piller; ils étaient retournés les mains vides dans leur village, et avaient reçu les reproches de leurs familles. Ën ils se dédommagèrent. On m'assure qu'il se commit de grande;» cruautés; que des moines brûlèrent à leur couvent , près la Porta Macqueda, un oflicier de police fait prisonnier, blessé. >Un moine déclara depuis qu'il était mort, et qu'on -voulait ^seulement empêcher la putré&ction.

Il ést aussi difficile de savoir l'histoire contemporaine que l'ancienne, plus difficile souvent. Les passions en&ntent de .suite la légende. Voici ce que j'ai entendu raconter du mouvement de 1 860 : Le 3 avril, il y avait eu dans Palermc un mouvement avorté; il y avait quinze mille soldats pour tenir la ville, une flotte dans la rade. On fusilla une quinzaine d'insurgés pour Ikîre la terreur, contenir la ville. Un jeune homme, nommé Rizzo, blessé, lut conduit à l'hôpital. On lui demanda des révélations : Vil parlait, son beau-père, arrêté aussi, aurait la vie sauve. A ce moment, le beau-père était déjà fusillé. Un médecin, les médecins sont toujours humains, le lui apprend; il arrache son bandage et meurt.

Suivent quarante jours d*état de siège, d'insurrection înorale. On a dit que Garibaldi avait insurgé

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la Sicile; non , la Sicile était tout insurgée, frcmissdnte, épiant une occasion, une heure. Les mille arrivent à Marsala* Dès ce moment , les troupes napolitaines étaient vaincues , chàssées. Elles ne songèrent plus qu'à la retraite. Les mille ^ dont la petite armée avait fait la boule de neige et s'.était enûéc dt$piccioUi, arrivèrent devant la ville, com* mencèrent l'attaque à la Porta Macqueda : trente-sept garibaldiens furent tués. Les Napolitains, repoussés de Monreale, s'étaient repliés par ia Porta Nuova dans la ville , en pillant les maisons sur la route. La ville se hérisse de barricades. Garibaldi s'établit au municipe \ les canons du fort sont dirigés spr ce point, deux boulets enfoncent le toit voisin du couvent de Santa Chiara. Les généraux napolitains parle^ mentent avec Garibaldi à bord d'un navire anglais; ils capitulent enfin. Bosco, qui errait seul aux environs, tombe sur la ville et livre un combat inutile. Il est compris dans la capitulation. Les Napolitains se retirent sous le mont Peliegrino, et sont embarqués en deux détachements. Le dictateur, au lieu d'aller coucher dans les lits du palais royal , va simplement se loger dans une grande chambre qui est au-dessus de la Porta Nuova. Mordini décréta, peu après, que cette chambre resterait toujours dans l'état oti Garibaldi la laissa. Je l'ai visitée : quelques chaises en forment tout l'ameublement. Garibaldi a certes quelque chose du héros antique : un désintéressement

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absolu, une grande horreur du sang. Il ne permit aucune vengeance, aucune eiiécution, protégea jus* qu'aux prêtres, aux moines; il empêcha le pillage, renvoya les picciottt dans leurs foyers : il devint, il est encore pour les Siciliens un dieu.

Visite à la Zif(a. — Il ne reste à Palerme que deux maisons arabes, la Cuba, aujourd'hui une ca-* sernc, qui ne vaut guère la peine d'ctrc visitée, et qui n'a rien conservé de ses anciens ornements, et la Ziî^a, oh l'on voit encore quelques mosa^ues dans la salle de la piscine et dans le porche. Ces pa-* lais des émirs ont une forme cubique et sont surmontés de terrasses. Qui reconnaîtrait aujourd'hui dans la caserne de cavalerie le lieu enchanteur où Boccace met la scène d'un de ses contes? Il en décrit, suivant un auteur ancien , le pomarium de deux mille pas de tour, les massifs de lauriers, de myrtes, les pavillons , l'étang poissonneux, la ménagerie. On retrouve encore au sommet de l'édifice l'inscription sarrasine dont il parie, et qui ne peut être déchifirée. .

La Zi:(a a été restaurée par Iqs Normands. On voit encore l'escalier de marbre , couvert de mousse , par oU les eaux descendaient dans k piscine. Les mosaïques de cette salle et du porche , où figure le paon , comme dans la salle des Roger au palais royal, sont normandes; l'inscription kufique du mur est aussi du temps des Normands; il n'y a d'arabe que l'inscription devenue illisible au sommet du palais.

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Les mosaïques, les marbres, les porphyres des étages supérieurs ont disparu; il ne reste rien des janlins de l'^ir. Mais de k terrasse on a la vue, de cet immense jardin qui de la mer étend son trésor de verdure jusqu'aux montagnes roses qui ferment la vallée , vue incomparable qui ne se peut décrire , car son charme tient aux plus dâicates nuances de la couleur , aux plans , aux contours de ces sculptures grandioses qui se nomment les montagnes. .

La terre, le ciel et l'eau semblent rayonner la lu-* mîère, une lumière éthérée, fine, chaude, émue, vibrante, qu'on ne connaît point dans le Nord. Écoutez le juif Benjamin de Tudela, qui voyageait en 1 172 , au temps de Guillaume le Bon : «t Dans k ville, on voit sourdre la plus riche des sources; elle est entourée d'un mur, et forme un étang que les Arabes nomment l'Albehira : .des poissons vivants de toute espèce y sont prisonniers. Sur l'étang sont des barges royales brilkntes d'or, d'argent , de peintures. Le roi s'y promène souvent avec des dames, tl y a aussi dans les' jardins royaux un grand pakîs dont les murailles sont couvertes d'or et d'argent, dont les planchers sont revêtus de marbres les plus divers, et qui contiennent des représentations de toutes sortes d'objets. Il n*y a nulle part de pakis qui approchent de ceux de cette ville. » On ne sait plus oii était l'Albehira; on ignore où se trouvait k château dont parle Benjamin. La pauvre Zi:[a, sa

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piscine humide, aujourd'hui silencieuse, est le seul témoin de la splendeur passée des émirs.

Les Arabes avaient, en pleine nuit du moyen âge, donné à la Sicile une culture inférieure, il est vrai, à celle des Maures d'Espagne, mais toutefois trèsavancée. Ils ont laissé dans l'île une trace qui n'est pas encore ef&cée. Les vieux oliviers , greffés de leurs mains, se nomment encore les saraceni. On trouve des villages qui semblent tout à £ait des villages arabes. La gravite, la taciturnité, l'expression sombre des habitants font penser à l'Orient plutôt qu'à l'Italie. Les femmes, il n'y a pas bien longtemps,' vivaient encore à Palerme enfermées dans leurs maisons ; elles ne se montraient qu'au balcon. Elles restaient dans le gynécée, comme les femmes de l'Orient, grasses, paresseuses, ignorantes.

Amarî a raconté l'invasion sarrasine en Sicilé. Ses sources sont la Chronique du diacre Jean de Naples {85o), l'Anonyme de Salerne (tin du dixième siècle), le chronographe byzantin Constantin PorphyrOgénëte et ses successeurs; chez les Arabes, Ibn-el- Alhir, Nowairi et Ibn Kheldun. L'île s'était révoltée contre Byzance. Le i3 juin 837, une flotte sortie de Suze apporta aù secours des insurgés des Arabes, des Berbères, des Sarrasins d'Espagne, des Persans, des Africains, en tout sept cents chevaux et dix mille homme» de pied. Le débarquement se fit à Mazzara. Les Grecsbattus s'enfermèrent dans Syracuse ; le si^e

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dura un an. Les Sarrasins, logés aux Latumies, souffrirent beaucoup de la peste (les Carthaginois et les Athéniens , qui avaient ùAt le même siège , avaient aussi été décimés par les maladies}. Le doge de Venise, Gustiniano Partecipazio, ravitaillait la ville. Les Sarrasins fisitigués se retirent, suivis par Eusémius, le général grec; mais, ayant reçu des renforts, ils prennent Agrigente, Palerme, qui devient leur capitale. La lutte se prolongea longtemps ; Syracuse subit un siège dont les horreurs rappellent la défense héroïque du temps de Nicias et de Marcellus. La vieille ville hellénique tomba le 21 mai 878. Tous les habitants furent passés au fil de Tépée; la ville fut livrée aux flammes. En 901, Taormîna tomba la dernière ; le croissant avait abattu la croix.

Les conquérants se montrèrent pourtant tolérants. On montre dans la sacristie de la chapelle Palatine, à Palerme, le manuscrit d'une lettre où Témir permet les cérémonies chrétiennes. Les Nor- -mands de la conquête trouvèrent un évéque grec à Palerme, des chrétiens dans le val Demone, le val de Mazzara. Quand les Fatimites succcdcrent aux Aglabites, la Sicile devint, après des luttes sanglantes , une province égyptienne. La période des Fatimites fut l'âge d'or de cette île. L'émir, devenu héréditaire, établit Tordre, régna paisiblement nonseulement sur la Sicile , mais sur les Calabres, battit les troupes et les flottes des empereurs grecs. Lès

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Sarrasins de Sicile transportèrent sur ce sol nouveau

la poésie, les sciences , les arts de l'Orient; mais ils n'élevèrent nulle part des monuments pareils à ceux des Maures d*Espagne. Ceux-ci fondèrent un grand empire, furent les maîtres de la Péninsule pendant sept cents ans, soutinrent les efforts des grandes nations chrétiennes de l'Occident. La petite Sicile, arrachée aux Grecs corrompus par quelques sectaires, ne put devenir le centre d'une semblable monarchie. Les grands modèles de l'architecture hellénique, toujours debout et respectés du temps, frappèrent de stérilité Tart oriental, le réduisirent à des proportions mesquines. Point d'effort gigantesque; des lieux de plaisance, de belles eaux, des jardins, des ornements vains suffirent aux vainqueurs sous ce ciel si doux et cette lumière enchanteresse. Le fanatisme musulman s y amollit, s'y énerva, et ne put résister enfin à une poignée de barbares.

Si loin Tune de l'autre, l'Angleterre, la Sicile eurent pourtant des destinées toutes semblables. Les Normands y apportèrent le système féodal, divisèrent les terres en parts égales entre le roi, les nobles, l'Eglise. Les baronnies, les majorais de la conquête durent encore.

Robert et Roger Guiscard prirent Palerme et accordèrent aux Sarrasins la vie sauve et le hbre exercicedeleur culte. Cesaventurîers normands aimaient

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la terre plus qu'ils ne détestaient les infidèles. Ils n'avaient pas contre Tlslam la haine féroce qui, vingt

ans après , s'étalait avec une fureur si sauvage dans les rues de Jérusalem prise d'assaut. L'islamisme ne fat point persécuté en Sicile*; il disparut lentement devant les vainqueurs, se réfugia dans l'intérieur, vécut encore un siècle et demi.

- Il y eut là un curieux mariage entre la croix et le croissant. L'architecture normande de Sicile est comme le symbole de la tolcrance; elle confond l'art gothique et l'art mauresque, l'ogive et le cintre, élève des voûtes en stahictites pareilles à celles de l'Alhambra au-<lessus de nefs remplies de mosaïques byzantines, pose ses arcs sur des colonnes antiques, mêle le style des basiliques à celui des mosquées, surmonte les mosaïques musulmanes, inanimés et sans vie, faites de dessins recti lignes et géométriques, des grandes figures de l'épopée chrétienne. Ses plus beaux restes sont la chapelle Palatine et l'église de Monreale.

La chapelle du palais royal est un joyau , une petite basilique en miniature; la voûte de la nef est formée de caissons dorés , stalactiformes ; les bas côtés ont des toits en pian incline où les poutres font saillie. Dix colonnes corinthiennes servent d'appui aux parois de la nef, oti se déroulent les mosaïques. Toute la partie inférieure des murs latéraux' est cou^* verte de plaques de marbre blanc, où s'incrustent

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des dessins réguliers^ multicolores, degraads fers de lance formés de morceaux de porphyre rouge et vert; au-dessus de cette mosaïque arabe à fond blanc, sont les mosaïques chrétiennes à fond d'or. L'art de Byzance s'est un peu amolli. Peut-être aussi les mosaïstes siciliens avaient-ils conservé quelques traditions antiques; indifférents aux passions religieuses, ils faisaient courir dans les rosettes du toit d'un temple chrétien des inscriptions kuiiques, empruntaient la langue du Coran, les hyperboles de 1 Orient. L'abbé Morso a retrouvé dans le plafond la répétition de l'inscription de la dalmatique de Roger, emportée en Allemagne par Henri VI (dalmatique de Nuremberg qui servait au couronnement des empereuxsj. Au fond de l'abside, comme de coutume, ils ont mis un Christ , téte immense, œil fixe, plus doux que d'habitude , grands cheveux descendant en ondes noires, un livre dans la main. Saint Pierre, saint Paul dominent les bas côtés, comme le * Christ emplit la nef de son regard profond : Paul, figuré par un vieillard sec, maigre, chauve, à mine sévère; Pierre, plus calme, l'air moins rébarbatif, moins dominateur. L'or tremblant des mosaïques édairées de rayons obliques; la bizarrerie des styles, la naïveté des vieilles peintures de pierre; le désordre des inscriptions grecques, latines; ïambon avec son aigle aux ailes étendues , ses piliers sculptés ; l'étrange candélabre apporté par Roger, oîi courent des sculp-

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tures gothiques parmi des feuilles d'acanthe d'une pureté grecque; la coupole qui s'attache à sa base octogone par des arches en encorbellement concentrique , tout amuse et étonne le regard. Il y a une sorte d'ironie et d'insolence daiis cet art qui a pillé tous les arts, en même temps qu'une splendeur barbare et naïve. Les rudes guerriers qui venaient prier ici retrouvaient sur ces murailles les reflets des cottes de mailles I des armes de combat, des cimiers dorés; leurs éperons résonnaient bien sur les durs pavés de marbre , de granit et de porphyre. Ces hardis aventuriers, grossiers paysans devenus rois et barons, il semble qu'on les voie entrer tête haute; quelle autre f)einture auraient-ils pu comprendre que cette imagerie de pierre? L'œil du roi, placé sur son trône au bout de la nef, pouvait-il se baisser devant un autre que ce J^us grandiose, à l'œil fixe, qui lui disait : <( Le ciel est mon trône, et la terre mon escabeau? »

La chapelle fut construite par Roger, le premier roi , et beaucoup de mosaïques , les plus belles , remontent à son règne. Dans le palais royal, ilÊiUt visiter la salle dite des Roger, ou salle normande, ornée de mosaïques du temps de Guillaume I*. Les parois inférieures sont couvertes de marbre blanc; au-dessus est le fond d'or avec des hommes, des animaux, des paons, des cygnes, des lions; des léopards , des palmiers , des bananiers , des orangers , des

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chasseurs lançant leurs flèches surdescerfe, descentaures s'attaquant avec des arcs. Cette salle donne

quelque idée de la splendeur légendaire de la -cour des rois normands. La Sicile , placée sur la grande route de TOrient, fut pendant Tére des croisades un lieu privilégié. Les Normands, qui aimaient à guigner, l'avaient bien choisie. Ils protégèrent, dans cette oasis de la mer, les deux religions en lutte. Ils se laissèrent gagner par la mollesse des mœurs arabes, eurent des harems, des pages, des eunuques secrètement attachés à l'ancienne foi. Les femmes de Palerme, au dire de Mohammed*! bn-Djobaîr, de Valence, qui visita la Sicile au douzième siècle, indolentes, grasses comme des sultanes, allaient aux églises couvertes de soieries, voilées, chargées de colliers, de bracelets, de chaînes. Les rois avaient des femmes musulmanes dans leur harem. Le fanatisme s'était fondu sous ce doux soleil, sous ces beaux ombrages, en &ce de cette mer voluptueuse, au bruit des eaux amenées des montagnes qui jouaient dans les bassins de marbre.

22 mars, — Visite à Monreale : ce lieu célèbre est à une très-petite distance de Palerme , au sommet

d'une colline qui forme comme une verrue au pied de la montagne. La route , après avoir traversé la plaine couverte d'orangers, s'élève If^ long des durs rochers' luisants , dont tous les angles s'emplissent de figuiers aux grandes feuilles ovales. On rencontre

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des hommes de campagne sur leurs ânes ou leurs chevaux, armés de fusils. Une voiture passe avec

deux officiers en uniforme; des revolvers sont couchés devant eux. Des bersaglieri à culotte rouge sont assis au bord de la route , le fusil entre les jambes. Nous arrivons à la ville, sale, aux rues étroites, inégalement dallées. Des linges sèchent à toutes les fenêtres. Sur le seuil des portes noires, des femmes filent avec des enfants- à leurs pieds. Les hommes , hâves, au teint jaune, l œil sombre, nous regardent avec défiance. Monreaie a toujours été un nid de brigands : les noirs oiseaux de proie ont la plaine d'or à leurs pieds; ils volent, tuent, ét rentrent dans leur repaire, dans les rochers. J ai vu sur la route un trou oti se cacha longtemps un brigand Éuneux : il fut trahi par un homme qui lui apportait à manger , et pris par les soldats qui cernaient la muntagiie. Quinze jours après, le traître travaillait dans un chantier dans les faubourgs de Palerme. En plein jour, des amis du brigand vinrent le tuer; ils tirèrent sur lui quinze coups de fusil. Pas un ne fut arrêté.

' A l'extérieur, la Êibieuse église de Monreaie n'a rien de beau; elle tranche à peine de loin sur les maisons, les pierres de la ville. Mais au dedans, quelle merveille 1 II semble qu'on entre dans un temple céleste. L'architecture est la même que dans la chapelle Palatine \ mais ici tout est devenu gran-

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diose : pas de coupole, pas de toit en caissons stalactiformes; de simples poutres dans k nef comme

dans les bas côtés. Au-dessus du plan majestueux du parvis, une série de grandes marches de plus en plus élevées, en même temps qu'un resserrement . graduel des plans verticaux et des cintres vers le fond de l'abside. Cette ordonnance si simple, si claire, soulage «le regard. La légende byzantine n'est plus ici resserrée, étoulffée dans un petit cadre, réduite aux proportions d'une tapisserie; elle se déroule largement. Les premiers Pères, les patriarches, les prophètes se meuvent en toute liberté. Ce grand livre à fond d'or, c'est la Bible du peuple, des illettrés, des soldats, des moines. Un immense Christ, TTavToxpaxfop, qui tient k main levée pour bénir , remplit l'immense nef de son regard triste et terrible. Les reflets d'or se croisent, descendent des poutres ouvragées , jaillissent des guillochures des mosaïques. ^ Le marbre bknc, bordé de dessins en mosalique, court en krge bande au pied de toutes les murailles, les dorures portent sur ce frais appui comme un édifice qui s'élève au-dessus d'une eau transparente. Les colonnes antiques de syénite rose , pures , calmes , solides, soutiennent des murs unis, droits comme une toile; les arcs puissants n'ont pas une moulure. Cette simplicité romane donne l'impression de la force; mais les couleurs, les reflets des pierres dures, les tons infiniment variés de l'or composent une lumière

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joyeuse, irradiée, féconde en surprises, toujours chan* géante. Il ne se peut rien imaginer de plus original, de plus étrange. On ne trouve rien encore ici de la confusion, du trouble, de l'efifort douloureux de Tart gothique. C'est dans le cloître voisin de l'église qu'ils se révèlent, dans ces puériles colonnettes, toutes dissemblables, et ces chapiteaux compliqués dont cha* cun révèle une recherche, une invention. L'esprit nouveau , qui ne se contente plus des lignes antiques, qui fuit la tradition, essaye ses forces dans ces petits microcosmes, les remplit d'ornements bizarres que n'a pas connus l'antiquité, y introduit non plus seulement la légende saç^rdotale, mais le drame humain, les plaisirs , les occupations , les jeux de chaque jour ; il copie la nature,- crée une nature, des monstres, des chimères, des diables. Les deux génies du Nord et du Midi se sont trouvés un moment voisins. On admire la fécondité, la verve, la curiosité romantique du génie septentrional; mais que son œuvre est peu de chose auprès de la riche et massive grandeur de la basilique vêtue de son manteau doré! Les Normands ingénus n'ont eu garde, en fiice des merveilles italiennes, d'importer la triste architecture des pays de froid et de brume ; ses clochers , ' sombres rayures des deux gris ; ses forêts serrées de colonnes maigres et frileuses; ses nervures bizarres, noueuses, énigmatiques ; ses élancements sans raison, ses retraites anguleuses, étroites, tout ce désordre

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qui convient aux imaginations en souffrance , lasses da présent, inquiètes, tendues vers l'avenir, vers le vague infini et le ciel invisible.

Comment concevoir ici de tels soucis, un pareil état de Tâme? Venez avec moi sur la terrasse du couvent, comme du haut d'une tour nous domine* rons la plaine immense! Les rouges tuiles des toits brillent parmi les orangers touffus. La Conque d'or descend en pente molle jusqu'à la rade de Païenne, et les douces ombres vertes, nuancées à Tinfînt, les jardins, les orangers, les oliviers, ne s'arrêtent qu'aux maisons de la ville, dont les clochers, les coupoles, les toits en désordre se découpent sur le grand voile bleu de la mer. Les montagnes, qui forment comme un cirque colossal , dorment dans leur repos solennel; nulle fbrét ne hérisse leurs arêtes roses, taillées dans le marbre; les ombres bleues qui descendent en lignes droites se détachent si nettement que l'œil peut suivre toutes les sinuosités, comprendre toutes les formes. La chaîne s'étend comme un collier de perles fines sur une robe verte aux beaux plis. Toutes sortes d'images gracieuses, tendres, amoureuses, traversent l'esprit. La ligne circulaire de la Méditerranée se borde, à droite, de taches vaporeuses; ce sont deux des îles Lipari. Il semble que l'azur du ciel attire celui de la mer, que la puissante lumière porte et soulève les montagnes. Dans la pleine lumière chaude , qui doucement vibre et

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frémit, tout prend une âme, se revêt de beauté, d'allégresse, d'une douceur paradisiaque.

L'invasion.normande marque dans l'histoire de la Sicile un moment pareil au triomphe des Hellènes sur Carthage. Les dieux grecs, dieux humains, libres, faciles, avaient triomphé à Himère de l'affreux Moloch africain. La Sicile, en peu d'années, se couvrit de temples magnifiques. Il y eut une floraison semblable de l'art au lendemain du triomphe contre les Sarrasins. Ne failait-il pas célébrer cette grande victoire de l'Occident? Ces parvenus, rois par la grâce de Dieu, ne lui devaient-ils pas des monuments? Les papes leur donnaient l'investiture, les nommaient légats, leur envoyaient la dalmatique, l'anneau sacré, les rouges sandales; mais dans les mosaïques (Monreale, chapelle de la Martorane*), on les voit qui reçoivent la couronne des mains mêmes du Christ. Ne Allait -il pas ^aler les splendeurs de Byzance, faire pâlir Sainte-Sophie même? Les aventuriers hardis veulent immortaliser leur gloire. Roger /ait construire, la même année, les églises de Céklu, de Messine, la chapelle Palatine. Guillaume II, dit le Bon, dans son impatience, remplit Monreale d'une armée de mosaïstes (cette merveille fut achevée en six ans, de 1 170 à 1 176) ; il appelle

* La Martorane est une petite église de Palerme, analogue à la Palatine, mais défigurée par les dorures et les restaurations modernes. Elle a une tour charmante, de style normand.

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Bonnanno , de Pisc, pour fondre la grande porte de bronze. Il rebâtit la cathédrale de Palerme, lui donne ses belles tours gothiques » son portail. Un de ses amiraux bâtit la Martorane.

2/^ mars. — Nous partons au milieu du jour, par une pluie diluvienne, pour le Zucco. Trois campieri en uniforme bleu sont en téte, à cheval, le fusil horizontal sur la selle; autour d'eux galope Antonino, le valet de chambre nègre de M. G... Nous avonsdes revolvers, des fusils, des carabines. Dans un faubourg de Palerme, M. G... me montre sur un mur un rébus fait au charbon : un cercle avec une raie au centre, et à côté une croix. Le cercle veut dire mystère; la croix, mort; la raie : il y avait un témoin. Un meurtre a été commis ici sous [les yeux d'un spectateur invisible. La route arrive à la montagne, monte en lacets aigus k pente hérissée de rochers, d'aloès, d'agaves. M. G... me montre trois caroubiers, et me raconte l'histoire qui suit : Il revenait du Zucco, seul avec son cocher et Antonino; il avait renvoyé les campieri. Trois hommes étaient postés derrière les caroubiers, à petite dis* tance de la route, qui voulaient le prendre. Ils crièrent ; Arrêtez! La voiture continua à descendre. Des coups de feu partirent : le cocher eut la main frappée d'une chevrotine ; la caisse de la voiture fut criblée. Mais les chevaux continuèrent à. courir. M. G... et Antonino se servirent de leurs armes.

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Ils Tirent Tun des hommes chanceler; ses deux camarades , le soutenant sous les bras, Tentraînèrent

dans la montagne. Leur coup était manqué, grâce au sang-âroid et au courage de M. G... , de son domestique, et à la présence d'esprit du cocher, qui avait lancé ses chevaux à toute vitesse. Deux jours après , un homme mal famé . mourait à Bocca di Falco; c'était sans doute celui qui avait été blessé.

Au sommet de la montagne , on entre dans une région nue, triste, un entassement de pierres parmi lesquelles s'abritent seulement, comme dans des pots , pleins d'humus, les pâles pousses des sumacs. La route s'clcvc toujours; les asphodclcs rosés lèvent leurs hautes tiges ; une herbe dure et sèche se dresse en petites touffes. De distance en distance, nous rencontrons une patrouille de bersaglieri, car la route a été perlustrata par ordre du général Medici , ou des compagnons d'armes à cheval.

Nous passons auprès d'un immense ravin sombre; un brigand, y fut assassiné par deux de ses compagnons qui avaient peur de ses révélations : le cadavre y resta deux ans, alMindonné, sans sépulture.

• Nous arrivons à Montelepre , un de ces" villages de pierre comme on n en voit que dans ce pays. Tous les habitants sont sur leurs portes ou aux fenêtres : les hommes coiffés du bonnet de- coton noir,

enveloppés de capuces noirs; les femmes en robes

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sombres, les en^Eints demi-nus. Un peu plus loin, la plaine se découvre; nous arrivons au Zucco.

La maison est bâtie au pied d'une £daise de calcaire rouge et rosé, çà et là percé de grottes. Des oliviers antiques, au tronc déchiré, tordu en tous sens, couvrent les pentes inférieures. Toute la vallée en est remplie; le champ de verdure pâle s'étend à une distance infinie entre le golfe et les montagnes , dont l'immense ceinture onduleuse va depuis Montelepre jusqu'aux hauteurs lointaines du cap San Vito. Les grandes vagues bleues et violettes ferment le cercle immense; l'arc harmonieux du golfe qui sépare la côte occidentale des âpres montagnes de Daynasturi, trace une longue ligne bleue sur k sombre vallée. Quelques villes blanches luisent au soleil, Partenico, Alcamo, Castellamare : cette petite tache, à peine visible, c'est le temple de Sieste. Cette vue admirable est aussi belle que celle de Pakrme; il y manque les brillants vergers d'orangers, la gaieté et la splendeur d'une grande ville; le triste olivier couvre tout : les petites villes ne sont que des points sur l'immense horizon ; mais cet isolement même ajoute quelque chose à la grandeur imposante du tableau : on ne voit que la mer 4e verdure, la mer bleue et les flots des montagnes.

Le lendemain, je fois l'ascension de celles qui dominent la vieille ferme de Daynasturi. On monte par des prés tout remplis de fleurs chieumantes; elles

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laissent bientôt la pkce au roide asphodèle. Je trouve

sous mes pieds ^ vers le sommet, mille débris de briques, traces d'une ville antique. Les hauteurs, qui ont de cinq à six cents mètres d'altitude, ne sont qu'un désert de pierres ; il &ut enjamber sans cesse les débris anguleux et durs de la montagne, sans herbe, sans arbres. Nous suivons la crête jusqu'en âice de Terracini; le cap San Vito sort tout rose de la Méditerranée , dont le voile bleu se couvre de mille petites rides sans cesse mouvantes. Sous la chaleur accablante, il semble que tout fume : une buée vaporeuse remplit l'atmosphère, adoucit toutes' les couleurs, les noie.

Que Élire le soir au retour quand les volets de fer sont fermés? On raconte des histoires de brigands. En voici une au hasard. A quatorze ans, Nino volait des moutons en compagnie d'un petit berger de ses amis, et au proût d'une bande de brigands. Ce jeune compagnon avait un grandpère dur et sévère , qui de temps en temps le battait. Après une de ses équipées, il arriva pleurant auprès de. Nino, tout meurtri des coups qu'il avait reçus. Le Qoeuf de Nino s'indigne : «Va, dit -il, ton grand-père ne te battra plus. » Il s'embusque avec • un fusil derrière une haie d agaves. Le petit berger ne fut plus battu par son grand-père. Api^ ce beau 4^ut, Nino prît la montagne; il y resta plusieurs années, associé à une baade fameuse qui

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avait, dit-on (mais il âiut le dire bien bas), des complices mystérieux et des plus puissants. Une

bande de brigands est une association comme une autre; il y faut des hommes comme Nino, qui ûissent le coup de feu, qui volent, qui tuent; ilfuut aussi des recéleurs. Oh conduira-t-on les bestiaux volés? Au lieu d'acheter des bétes au marché, n'est-il pas plus simple de les prendre partout oîi on les 'trouve? Dans ces conditions, l'élève du' bétail devient une spéculation des plus lucratives et des plus sûres. 11 n'est pas mauvais aussi, quand l'opinion publique est trop soulevée, quand les brigands deviennent scandaleux, de pouvoir obtenir de l'autorité f>oussée à bout un sauf-conduit, de traiter avec elle, d'obtenir un secours de route, une indemnité pour des gens qui consentent à s'expatrier. Nino et deux de ses amis durent se résigner à quitter la Sicile. Ils étaient devenus gênants, ils avaient des économies contenues dans de bonnes valises de cuir. L'ambassadeur , qui avait traité pour obtenir les saufconduits, leur fit sentir qu'il serait imprudent de voyager avec tant d'argent; il prit celui des deux amis de Nino, et leur donna en échange du papier sur Gênes. Nino lui-même ne se laissa pas persuader, et bien lui en prit. Ses deux amis, arrivés * à Gênes, furent consternés en découvrant que le papier dont ils étaient porteurs n'avait aucune valeur. Furieux, ils retournèrent en Sicile, violant ainsi la

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promesse qu'ils avaient faite à la police sicilienne. Mais leur puissant ami eut vent de leur retour , et les fit arrêter. Ce qu'ils devinrent, je l'ignore. Nino cominença une longue odyssée dans les deux mondes. Il habita Boston, fut cuisinier à bord de navires américains, voyagea sur. le Mississipi, au Brésil. 11 regrettait toujours ses montagnes; il y revint enliii, se maria : l'amour lui refit une morale. C'est'aujoujcd'hui un excellent père de famille, très-dangereux pour les voleurs et les brigands^ son vieux fusil ne se tourne plus que surles perdrix et les cailles.

Le soir,, la musique de Montelepre vient jouer sur la terrasse; ces bonnes gens sont irènus saluer l'hôte

du Zucco, qui a été le bienfaiteur de ce pays. Quand

Garibaldi y arriva avec ses colonnes, cette musique

le suivit jusqu'à Palerme; elle fut hébergée, fêtée

pendant un mois. En 1866, au bruit de Tinsur^

rection , les musiciens retournèrent allègrement à la

capitale. On les mit tous en prison. Depuis ce temps,

leurs idéés politiques sont fort troubles.

Pendant qu'ils jouent des airs de Verdi , les cam-

pïeri se tiennent devant les portes ouvertes , le fusil

au côté. L'un d'eux, B..;,.., a l'air d'un vieil

Arabe; j'admire son air grave, son attitude sévère.'

Il ne parle jamais. L'un de ses parents, de Terra,-

dni, a été le héros d'un drame politique; il fut

accusé d'avoir , comme capitaine de la gardé natio-

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nale, laissé tuer cinq prisonniers qui étaient sous sa

garde, des ennemis de son parti. La chose ne fut. jamais prouvée; mais on le tint deux ans en prison. Un personnage important lui fit oftir la liberté s'il consentait à accorder la main de sa fille à quelqu'un qu'on lui désignait; il refusa. Son fils Antonino, à quelque .temps de là, fut attaqué; il tua deux de ses adversaires, et put échapper. Son beau*frère fut assassiné dans un guet-apens. Aujourd hui Vito. B...«... est en liberté : c'est un homme vigoureux , à carrure solide, taillé comme un taureau. Il n'y a pas de petit village qui n'ait ses vendetta, ses luttes séculaires. La vie compte pour peu de chose; la vengeance est la féte, la jouissance suprême de ces âmes ardentes trempées au soleil, fixes, sans remords, sans

crainte.

La haine pousse de profondes racines dans ces vies si calmes que rien ne traverse, fieiites de rêverie, de contemplation muette. Les peuples qui habitent les iles de la Méditerranée, la Corse, la Sardaigne, la Sicile, les îles de l'Archipel, secrètement païens, . n*ont jamais compris le pardon, la douceur, la tendresse chrétiennes. Tout homme est justicier; il interroge sa conscience, comme les anciens demandaient des arrêts à la Sibylle. Sa morale n'a pas d'-autre hm'izon que son propre intérêt, celui de sa famille; il est en guerre contre l'Etat, contre les abstractions 4e$ nations civilisées. Sa religion, tout^

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en forinules, en images , en pratiques , ne géne guère son indépendance. Tout peut s'expier , se pardonner. Toute tache peut être lavée, même une tache de sang. L'existence, &ite de rudes labeurs, de privations, d'inquiétudes, de dangers, a peu de prix. Songez aussi que depuis plus de trois mille ans la Sicile a été foulée, ravagée, conquise, opprimée, à l'état de Intime défense. La haine, d'ailleurs, est terrible en ces pays primitifs, dans ces âmes ignorantes, unies, qui ignorent le temps, l'oubli. Dans les grandes villes, les colères s'évaporent, -tout passe, tout change; on est sans cesse distrait; le moi humain, secoué, remué en tous sens comme sur une mer, s'oublie plus âicilement, ne tend pas éternellement vers le même pôle.

27 mars. — Je me promène autour de la maison. Dans le jardin d'agrément qui l'entoure viennent des palmiers, des agaves gigantesques, des lauriers gros comme des chênes, le vrai laurier de Daphné; un Jïcus elastica, aux larges feuilles luisantes, s'élève aussi haut qu'un peuplier. Les haies sont en romarins, en rosiers, en géraniums. Quelques aloès élancent leurs fleurs au bout d'une tige immense, une sorte de lance qui se dresse au-dessus des bras tordus dç la plante. L'eau qui sort d'uh large réservoir CQule en tous sens par de petit» canaux creusés autour des arbres, et mêle sa fraîcheur à celle de Tombre épaisse. J'entends d^n^ la plaioe le long cri des

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chiourmes qui, en reprenant leur travail, chantent Evviva la JUtfiofma/ Travailler, ici, c'est fetiguer ; fatigare. On comprend ce mot en regardant les rudes hoyaux, les pierres calcinées ^us le soleil im* placable qui brûle et éblouit. Un cm^atolo surveille chaque chiourme, l'excite, l'encourage, la menace, lui parle du maître tout le long du jour. On ne travaille pas aùtrement dans toute l'île. Pauvre paysan sicilien! son salaire est d'un franc soixante-quinze par jour, sur lesquels il faut qu'il se nourrisse. Le pain est extrêmement cher, on ne sait pourquoi; il ne mange que des pâtes, des légumes verts, du fromage, jamais ou presque jamais de viande. Il y a peu de vrais villages; la sécurité n'est pas assez grande. Les hommes se groupent dans de petites villes; il feut donc aller très-loin pour les labours, les semailles. Au moment de la moisson , dans l'intérieur de l'île, on campé quelques jours en plein champ. En temps ordinaire, la campagne est un désert; on n'aperçoit ni un homme ni une maison.

Trop de races se sont croisées sur ce petit espace. Le peuplé qui est sorti de ce mélange confus de Grecs, de Carthaginois, de Romains, de Levantins, d'Arabes, de Normands, d'Espagnols, n'a rien qui rappelle les belles races italiennes, le paysan delà Campagne romaine, le Lombard, le Vénitien. Le travail en plein soleil, sans chapeau, avec un simple bonnet de coton , a donné une saillie énorme à l'ar^

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cade sourcilière ; les profils sont durs, sans être

grands; les pommettes, les mentons sont saillants; la commissure des lèvres n'est qu'un pli droit, serré, sans souplesse ni grâce. Les femmes , épuisées, séchées , sont rarement belles, même dans la jeunesse.

3i mars. — Nous retournons à Palerme par le bord de la nvr. On déjeune à Terracini , un viUage de pêcheurs. De la fenêtre du Palazzo, où nous nous sommes arrêtés, je regarde la ioulc des curieux, des mendiants groupés dans la rue, aux portes des petites maisons blanchies à la chaux, qui n'ont qu'une porte et une fenêtre grillée. Le lit n*est jamais en lace de la porte, par précaution contre les attaques nocturnes. Pas de toit; de petites terrasses oîi l'on monte de Tintérieur par une échelle. Des Madones enluminées sont la seule décoration de ces pauvres demeures. Des vieilles, avec leur quenouille, font penser aux Parques. Les enfiuits sont couchés sur le seuil, dans la rue, pieds nus, la chevelure épaisse en désordre. Les hommes, gravement enveloppés de sombres manteaux à capuchon, posent, silencieux, immobiles. La route court jusqu'à Palerme entre la mer et de hautes montagnes de marbre, roses , grises , ombrées du soleil. Près de l'ancien télégraphe j M. G... me montre sur le âanc du rocher une ligne verte, une pente de gazon qui forme comme une corniche oblique. Un brigand avait coutume de la descendre e( de la monter à cheval; personne n'au-

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rait pu l'y suivre. Un jour, son cheval fit un faux pas en descendant, et roula avec son cavalier dans le précipice.

La chaleur est devenue accablante : les oliviers, les agaves blanchissent sous 1 épaisse poussière; la mer luit comme une fournaise d'acier fondu. Nous tournons autour des caps paresseux, au fond des petites baies endormies. Voici les CoUi, un vallon plein de vieux palais délabrés, abandonnés. La mode a fui ce lieu pour la Bagheria, de l'autre côté de Païenne. Nous arrivons à Palerme : il me semble que je suis rentré dans la civilisation.

I*' avril. — Visite au Musée. Je vais étudier les métopes des temples de Sélinonte, conservées au Musée de Palerme. Il y en a dix, de trois âges di£férents et provenant de trois temples.

I* Hercule qui enlève Caudale et Atlas, Persée tuant Méduse, et un quadrige. Ces trois bas-reliefe sont d'un goût tout à taii barbare, grossier; ils font penser moins à la Grèce qu'à l'art étrusque primitif, ojx mexicain.

2* Deux bas-reliefe représentant chacun une déesse qui abat un guerrier. Les figures ont ici forme liumaine; on voit déjà la recherche de la beauté, d'une beauté masculine, étrange, bizarre. On retrouve le type guerrier des Eginètes , la barbe aiguë , les yeux fendus ninivites,.la bouche ricanante. Ces deux métopes appartiènnent au premier art grec, archaïque,

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conventioanel encore, qui cherche la liberté, la vérité dans les poses, les mouvements, mais ne sait

pas encore peindre l'expression personnelle, lame individuelle.

3* Minerve triomphant de Mars : le peplos a des plis parallèles; la forte déesse donne le dernier coup à son ennemi, qui chancelle avec un mouvement d'une vérité admirable. Ici nous sommes à l'aurore du grand art. Quelle grâce dans cet Apollon qui poursuit Daphné! deux spectres aujourd'hui, carie temps a rongé la pierre, et Ton ne peut plus juger que des altitudes.

Les trois autres métopes représentent Diane et Actéon, Jupiter et Sémélé, Hercule et Hippolyte. Jupiter, assis sur le rebord d'un rocher, attire la nymphe timide, chaste, dont le voile vient de s'écarter. Une fine tunique, bien qu'aux plis un peu roides encore , ondule pourtant tout le long de son corps. Le maître des dieux ressemble k quelque monarque oriental; ses cheveux et sa barbe sont finement tressés. Actéon se débat contre les chiens , ^ étrangle l'un d'une main, fi*appe les autres de son * épée. Diane est vêtue d'une tunique et d'un péplum, Hippolyte a les jambes entourées d'un pantalon oriental; elle porte une cuirasse, un bouclier et un casque lydien, par où la saisit Hercule, au moment de lui plonger l'épée dans le sein.

Toutes ces métopes sont d'une pierre poreuse,

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trouée, assez grossière; les chairs étaient toutes en marbre, et Ton a entrepris trè&-malheureiisement de

remplacer les tétcs, les pieds, les mains, qui manquent. Toutes les parties restaurées sont d'une lourdeur extrême. Même en cet état de dégradation, ces bas -relief, par la simplicité, la belle disposition des figures, leur animation contenue, une sorte de décence grandiose et d'ardeur vigoureuse, frappent fortement l'imagination. Au lieu de les . apercevoir en cette triste salle , rongés , mutilés , revoyons-les un moment sur leur glorieux entablement, entre les triglyphes rayés, sous les rayons obliques d'un soleil joyeux, au-dessus des belles colonnades! Admirons de loin, à travers la lumière légère, ces corps si nobles, dans leurs attitudes naturelles, exprimant à la fois le mouvement et le repos. Je ne sais quelle fiiscination l'art grec exerce sur mon esprit; après quelque chose de grec, je ne puis pendant quelque temps rien regarder. Que ces églises avec leurs frontons contournés , leurs colonnes pressées, leurs pilastres, leurs statues sans âme, me paraissent sottes! Et ces palais espagnols aux lourds étages, criblés de fenêtres, hérissés de balcons de fer , que disent-ils à ma pensée? Le palais royal , avec ses murs si nus, ses créneaux, ses terrasses, ne me semble qu'une masure. 11 faut regarder le ciel, le beau ciel sans tache, ou là-bas, tout au bout de Tolède, la mer qui monte comme un grand mur bleu.

Sicile, 97

4 avril. — De grand matin , à cinq heures , nous partons en poste pour Agrigente , avec une escorte de carabiniers royaux (duc d'Â..., duc de Ch..., comte

de P..., duc de P , M. G..., padre C... et moi).

La route suit quelque temps la. mer, puis monte sur les hauteurs de l'Ue. Triste voyage, par Abate, Forteilamare, Mîsilmeri, Ogliastro, Viilefrati et Vicari jusqu'à Lercara. Il n'y a point d'arbres dans les hautes régions de l'intérieur; d'immenses dbamps de blé dair-semés couvrent partout lé terrain ondulé; pas de maisons isolées. Les habitants se serrent les uns auprès des autres dans de petites villes sales, sombres, infectes. A Misiimeri, pendant le relais, toute la population s'amasse autour de nos voitures; les figures pâles sous les sombres scapulairesde laine ont une fixité singulière. Le sourire ne remue jamais ces lèvres dures et plissées; les yeux brillent d*un feu sombre sous les épais sourcils qui se rejoignent. En 1866, on tua à Misiimeri trente-six gendarmes bloqués dans leur caserne, aâiEunés, qui s'étaient rendus. On raconte que quelques-uns furent sciés avec de ia paiile ! Les commissions militaires qui vinrent Élire des poursuites après l'insurrection ne trouvèrent personne à condamner ; dans cette ville de douze mille âmes, il n'y eut pas un témoin. Cicéron disait déjà, en parlant des Siciliens : « Quoniam haec a majoribus constituta accepissent, testimonium ne quod dicerent. » Ils sont toujours les mêmes. Le

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Sicilien a horreur de témoigner en justice; ce n'est pas seulement la crainte de la vendetta qui rarrête, c'est une sorte d*instirict chevaleresque qui lui enjoint de prendre parti pour l'accusé, instinct que des siècles d'oppression ont fait passer dans le sang. Autrefois la bastcmnade déliait les langues. Le témoin bâtbnné se jugeait quitte envers le criminel poursuivi ; il cédait à la force. Aujourd'hui que la bastonnade est abolie, on a une peine infinie à faire une instruction. Les jurys prononcent des acquittements scandaleux. Il est arrivé, dit-on, que des gendarmes mettant la main sur un bandit très-redouté, l'aient laissé évader pour pouvoir se servir contre lui de leurs armes. Quand le Sicilien ne baissera-t41 plus les yeux et ne détournera-t-il plus la tête en entendant un coup de fusil? Quand on lui apprendra que l'homme a des devoirs envers la société, et qu'on doit à la justice toute la vérité. Ce pauvre peuple , naturellement bon, courageux, a vécu dans la malaria morale. Il a vu le brigandage honoré, courtisé; les voleurs de grand chemin convertis en héros; la justice vénale; la police tyranniqué. Son esprit restait une nuit noire, dense, traversée seulement de quelques images historiques, religieuses, -l^endaires. Pas de livres, de journaux, d'écoles. Peu de* routes, les villages vivaiU ^lans un isolement sauvage, livrés À des partis, à des haines séculaires; ^ chaque maison surveille la maison voisine. Imagi-

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nez' ces existences dans les plateaux de l'intérieur, sans la vue de la mer qui parle de l'inâni, des blanches voiles latines qui glissent .gaiement. Des terres houleuses, de grands mtirs épais de roches calcaires, d'albâtre, de gypse, que pas un arbre, pas une âeur ne décorent; des ondulations monotones, des lignes immenses êt pourtant sans grandeur, iremuées, agitées; un paysage triste, austère, sans douceur, sans belles lignes horizontales.

A Lercara, nous visitons des mines de soufre; rien ne saurait s'imaginer de plus grossier, de plus barbare. On fouilk le sol au hasard. Point de machines pour extraire le beau minerai doré; des en- Êmts emportent les morceaux, au jour, en courant, comme des animaux agiles, sur les grands escaliers boueux. Le soufre est iondu dans de grands tas qu'on nomme les caîcarone. Quel combustible pensez-vous qu'on emploie pour opérer cette fusion? Le soufre même. Il en résulte une perte de 5o p. loo; mais le soufre est encore ce qu'il y a de plus économique. Le charbon anglais, qui a monté les rampes des montagnes depuis Palerme dans les petites charrettes à deux roues, lè seul véhicule du pays, revient à quatre-vingts francs la tonne à Lercara. On construit un chemin de fer qui desservira les deux ports de Palerme et de Girgenti, les deux grands débouchés de Lercara. La construction de la voie dans des terrains très-glaiseux est lente et difficile; mais, les

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chemins de fer opéreront une révolution dans ce pays. Le soufre est une richesse sans limites, un monopole de la Sicile; quand on le transportera aux ports à bon marchi (aujourd'hui il y va à grands frais, à dos d'ane, dans de petites charrettes) , quand on pourra apporter le charbon, le bois, le fer aux centres d'exploitation, l'intérieur de Tiie se transformera. On commence à installer des machines d*ex- * traction, d'épuisement, à Lercara : nous y vîmes un jeune ingénieur ârançais des plus intelligents, M. Morris. Lercara est un des lieux les plus désolés qu'on puisse voir : des rues étroites, infectes, que la pluie seule vient laver; un plateau élevé (six cents mètres), sans verdure, corrodé par les émanations des calcarone, couvert de haldes jaunâtres ; au-dessus, un ciel gris couvert des nuées qui s'amassent au centre de l'île, à la jonction des courants d'air de la mer ÉoUenne et de la mer de Libye. Nous reçûmes une hospitalité des plus cordiales chez don Marcello

F , le receveur des finances, administrateur

en même temps des biens de la £9imille d'Aragona. Jé me couchai de bonne heure d|ins une petite

chambre basse.

Je fus bien heureux de me lever à quatre heures du matin. Les chevaux étaient prêts; notre conducteur, don Santo, dans son uniforme et sur son

siège. Le froid était intense; la petite ville dormait encore j chaque maison de pierre semblait un tom-

beau. Le soleil se lève dans un ciel gris; il semble

qu'on assiste à la création du monde. Les terres semblent émerger dans la lumière ; les longues ombres sinistres, ûx>ides, se dissipent. Les collines, d'albâtre étincellent comme des débris de statues colossales. On passe au-dessous de la cime neigeuse deCamarata; on traverse Casteltermini , une ruche 4e pierre; on relaye en hce d'Aragona, une viUe grise qui se détache sur une verte colline. On arrive enôn à deux heures devant Girgenti ; nous y recevons rhospitalité magnifique du baron G

On nous conduit d'abord à la cathédrale, une église du treizième siècle, restaurée, défigurée, sans • style, remplie de grands pilastres peints, d'autels, de miroirs, de verroteries. La foule nous suit : 'les femmes, la téte enveloppée de châles, s'assoient sur les marches des autels ; les enfants , les chiens courent eh tous sens. Nous avons quelque peine à bien examiner le sarcophage antique qui sert de baptistère. On a enlevé les planches de bois qui protègent les quatre faces. Les deux grands bas-reliefs représentent Hippolyte au moment de partir pour la chasse; le fécond, Hippolyte chassant le sanglier. Les deux bas-reliels carrés des côtés figurent, l'un la mort d' Hippolyte, l'autre Phèdre au milieu de ses femmes. Ce dernier est une merveille; la reine, 'assise, presque évanouie, semble repousser d'un bras l'Amour; l'autre bras est tendrement porté par une

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femme; la suivante est derrière, elle a reçu le secret Êital qui vient d*«:happer à sa maîtresse; cependant

des jeunes filles jouent de la cithare et se tiennent respectueusement devant leur souveraine. Phèdre n'a rien de l'antique matrone , vigoureuse, hardie; sa' beauté presque fragile, sa grâce exquise ajoutent, je ne sais quoi de plus poignant à l emotion. On la plaint ; elle ne succombe pas^awii ardeurs viles d'une Messaline, elle est comme une fleur penchée sur le précipice; elle brûle d*une flamme éthérée; elle est déjà coupable,, elle est encoure chaste. Ce petit basrelief est aussi- pur,, aussi J>eau.que tout ce que l'antiquité nous- a- transmis; je ne puis en dire autant des trois autres. La sccnc où Hippolyte, prêt à partir avec ses compagnons , reçoit le secret de ia bouche de la suivante qui se hisse à son oreiUe, est belle encore. Les jeunes et farouches chasseursont bien les têtes grosses, les torses un peu épais; mais Hippol3rte, la lance en main , la tête détournée , ne maaque pas de grandeur. Ses amis, impatients, retiennent les chevaux et les chiens.* Il semble presque impossible que la chasse d'Hippolyte soit de la même main. L'anatomie est beaucoup moins parkite : tout est rude et presque inachevé. La mort du fUs de Thésée n'est guère qu'une ébauche. On croit que ce sarcophage est une copie faite par des ouvriers siciliens de quelque œuvre grecque célèbre.; on expliquerait ainsi qu'il' y ait de telles dissemblances

Sicile. io3

d*«xécution entre les diverses parties. Les Grecs de Sicile, on le sait, raffolaient d'Euripide; les Syracu-

sains donnèrent la liberté à des prisonniers qui déclamaient des vers de leur poëte favori. Mais si le sarcophage de Girgenti n'est qu'une copie, comment nVt-il jamais été Êtit mention de l'original?

En sortant de la cathédrale, je vais me promener sur la grande terrasse de Girgenti et contempler la vue admirable dont on y jouit. Sur toute cette côte, des couches de grès plein de coquilles ont été relevées sous une assez forte inclinaison; elles descendent vers la mer en tables solides et épaisses, pareilles aux marches d'un escalier qui seraient inclinées. La plus élevée est la Riipc Atenca, où se voyaient les temples de Minerve et de Jupiter Atabyrius; audessous est la ville moderne , sur l'emplacement de laquelle était le temple de Jupiter Pollens, dont il y a encore quelques colonnes enfouies dans les fondations d'une petite ^lise; Soi|s, cette deuxième marche d'escalier, où se trouve comme suspendue TAgrigente moderne, enfermée dans ses hautes mu« railles, une marche plus basse porte une série de temples ruinés, solitaires, qui tracent, une longue ligne parallèle à la mer; plus bas encore, une quatrième marche gigantesque, nue, large de plus de deux kilomètres , va droit à la mer et trace une longue ligne unie sur le fond bleu des eaux. Ces grands plis , . traversés par deux torrents, l'Acragas et rHypsa'an-

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tiques, qui ne se réunissent que sur la pente inférieure , ont une ampleur et une majesté singulières. La pente énorme qui va du sommet de l'île à la mer a de grandes cannelures comme une colonne dorique. En ce moment, la ville moderne semble en feu; le soleil couchant fait saillir les bastions anguleux des hautes murailles, allume des éclairs aux fenêtres, découpe sur le fond violet du ciel des silhouettes bizarres d'églises, de maisons, de murs, de terrasses; les rouges échancrures du rocher, oîi les couches inclinées se dessinent comme les ïeuillets d'un livrie, sont couvertes d'une chevelure emmêlée de cactus. A mes pieds, dans une lumière plus adoucie, plus vaporeuse, les temples roses sortent leurs colonnes et leurs frontons d'une mer de verdure; les voilà rangés en ordre comme les sentinelles d'une armée atteintes par le sommeil. Comme ces grands blocs épars, qui d'ici ne semblent que des taches légères, attirent mes regards 1 11 semble que le soleil couchant ait pour eux de plus douces caresses? Au delà des molles ondulations où court la ligne des temples, la longue rive déserte s'étend comme une ceinture vaporeuse; la mer, enfin, projette aux bouts de l'horizon son grand arc assombri. Quelles fatigues regretterait-on devant un tel tableau? 11 semble qu'ici l'on soit quelque chose de plus qu'un homme. Je vois l'Olympe, les dieux d'Homère; une frange d'écume ne pourrait-elle plus déposer Vénus sur cette

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rive sacrée? Cette mer qui fuit si loin dans le ciel, est-il vrai qu'elle touche à l'Afrique? Carthage m'apparaît au loin; je revois les flottes lentes, les vaisseaux à la proue âevée qui se sont disputé l'empire de ces eaux .azurées. Je pense à Rome; mais non, Rome est trop près : je ne veux songer qu*à rheureuse HeUade, à cette civilisation qui vivait de beauté, aurore de Thumanité, sans nuages, sans trouble , sans remords. Moins puissante que Syracuse, Agrigente était pourtant une des plus belles villes helléniques. C'était une fille de Géla, fille elle-même de Syracuse. Elle grandit rapidement, et devint le port principal de la rive méridionale. Son premier tyran fut Phalaris. C'était un Cretois, un architecte ; chargé de construire le temple de Ju* piter Policus, il cliangea ses maçons en soldats, et rendit maître de la ville pendant une féte de Cérès. Sa mémoire est encore maudite : tout le monde con* naît le taureau de Phalaris, oti le tyran aurait fait mourir d'abord Perillus, celui qui avait fondu le monstre de bronze. Dédale, fuyant la Crète, fut recueilli, suivant Diodore, par le roi sicanien Coca* lus , qui avait bâti une forteresse sur la colline de Gacimus. Le minotaure était Cretois, parent peutêtre des Moloch, des dieux monstrueux et cruels de Carthage. Le taureau de Phalaris n^est-il qu'un souvenir symbolique de la lutte entre les dieux de la Grèce et ceux de l'Afrique? entre les divinités qui

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voulaient des sacrifices humains et celles qui se con*

tentaient du sang des bœufs, des agneaux? Lucien, qui était un libertin, un philosophe, a deux dialogues sur le taureau de Phalaris : il imagine que le tyran d*Agrigente envoie cet instrument de torture à Delphes; les prêtres remercient les envoyés au nom du dieu. Diodore affirme que le taureau exista; il raconte qu'Himilcon l'emporta à Carthage, que Scipîon, après la prise de cette ville, le renvoya aux Agrigentais

On aime aujourd'hui à réhabiliter les tyrans : Phalaris a aussi le profit de cette mode. On avoue bien qu'il était cruel; mais, 'vivant six siècles avant

notre ère, il était de son temps. Il recherchait les philosophes y les artistes. Il £ut clément comme Auguste, pardonna à Ménalippe et Chariton, couvrit d'honneurs Stésichore, qui avait raconté aux gens d'Himère la fable du cerf et du cheval pour les empêcher de demander des secours à Phalaris; il donna Thospitalîté à Zénon FÉléate, à Pythagore même , écouta les remontrances de ces prophètes errants de l'Hellade. 11 se plaignait à Pythagore des soucis de la tyrannie. « Qui voudrait naître, s'il con-

' CicÉROx, In quibus ctiam ille nohilis taurus, quem crudelissimus oniiuuni tyrannorum Phalaris habuissc dicitur, quo vivo, supj^licii causa, denimerc homines,et subjiccre tiammam solebat. Quem taurum Scipio quum redderet Agrigentinis dixissc dicitur. {De Signis,)

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naissait les tourments de la vie ? Mais une fois né , qui veut mourir? Personne de même ne voudrait être tyran , s'il connaissait d'avance les soucis de la tyrannie; mais celui qui l'est devenu ne peut plus cesser de l'être *. »

Phalaris mort, et la tradition veut qu'il ait été lapidé par le peuple, Agrigente redevînt une république démocratique. Quand Gélon se fit tyran de Syracuse, Agrigente se donna un nou-veau tyran, Théron. Leur aUiance porta la Sicile au comble de sa puissance. Garthage fut vaincue à Himère ; les Carthaginois prisonniers furent employés à bâtir les principaux temples d' Agrigente. Les habitants de la ville, riches, vivaient dans la pourpre; toute la campagne était couverte de vignes, de vergers. Des fêtes magnifiques amusaient le peuple. Pindare , Eschyle, Simonide étaient les hôtes du tyran.-— Après lui , Empédode donna à la ville une sorte de constitution; l'aristocratie et le peuple se partageaient le pouvoir, il faut se figurer le grand philosophe, vêtu de longs vêtements dé pourpre, avec un collier d*or, des cheveux flottants, suivi de beaux jeunes gens. La philosophie positive n'invente rien quand elle veut faire des savants les conducteurs des hommes. Empédocle, qui s'érigeait en demi-dieu, était im savant, un m^ecin; il avait assaini la

' Vie de Pythagore, par Jamblique.

Sicile,

plaine fiévreuse de Sélinonte ; il fit couper une montagne pour donner le vent du nord à Agrigente; il se donnait à lui-même le nom de Jupiter, traitait les rois. Philippe de Macédoine, Agésilas de Sparte, degal à égal. 11 fit des miracles, ressuscita une femme, disparut miraculeusement; la l^ende le montre se précipitant dans l'Etna. Il reçut des honneurs divins à Sélinonte; Agrigente lui éleva une statife qui plus tard fut transportée à Kome, et placée devant la curie. Philosophe, oracle, charlatan! Le port d' Agrigente se nomme encore le port d'Empédocle. J'ai vu dans la rue principale un café d'Empédocle. Le peuple est fidèle.

G>mme Venise, comme toutes les républiques aristocratiques, Agrigente se corrompit par la richesse. Diodore se complaît à peindre son luxe, il n'oublie rien; on peignait les en£Gints riches avec des peignes d*or. La ville donna un jour à Exénète, vainqueur dans une course, trois cents paires de chevaux blancs. Gelliàs avait dans ses caves trois cents tonneaux de pierre pleins de vin. La fille d'Antisthcne allait à l'autel, le jour de son mariage, suivie de huit cents chars remplis d'invités. Mais Carthage devait punir Agrigente de sa prospérité! La chute de la cité , presque amollie, efféminée, fut terrible. Cette ville de huit cent mille âmes ne sut pas se défendre; les sentinelles réclamaient, dit l'histoire, un matelas, une couverture ^ deux oreil-

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1ers. Sans les mercenaires de Sparte, on n'aurait pu offrir aucune résistance sérieuse. La peste fut l'ennemi le plus terrible des assiégeants , campés au pied des hautes murailles dont on voit si bien les restes en avant des vieux temples. Quand les vivres furent épuisés dans la ville, les mercenaires désertèrent; le peuple entier, hommes, vieillards, enfants, quitta la ville, de nuit, sous la conduite des derniers soldats, dans les larmes, «les gémissements, et prit le chemin de Géla. Beaucoup restèrent, qui se donnèrent la mort. Himilcon entra le matin dans la ville muette, abandonnée; tout ce qui restait fut passé au fil de Tépée. Gellias, dit-on , réfugié dans le temple de Minetve, voyant venir les Carthaginois, y mit le feu de sa main. On imagine ce que fut le butin dans cette ville, la plus riche des colonies grecques. On emporta tout ce qu'on put sur les vaisseaux. La ville fut rasée, et Tannée féroce des Africains se vengea sur des pierres de ses souffrances, de ses terreurs et de ses fatigues. Les temples ne furent pas respectés; ce que le feu avait laissé fut livré au marteau. Il ne resta debout que ce qu épargnèrent des bras lassés de détruire. Il faut penser à cela quand on parcourt les vieux temples doriques; songer que cette beauté n'est qu'une beauté souillée, mutilée, que ces pauvres pierres ont plus souffert encore des hommes que du temps. Le temps, sous

ce ciel si doux, est clément; il ronge à peine les

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angles, les cannelures; mais où l'homme passe, sa fureur enfantine ne connaît point de merci. Carthage piétina sur le cadavre d'Agrigente assassinée, violée, arracha ses beaux membres , voulut la rendre de suite méconnaissable. En face de ces ruines, on pardonne le a Delenda est Carthago ». £t que reste-t-il de Carthage? Pas même une ruine : un nom exécrable et maudît f

La nature est meilleure que les hommes; de quelle parure merveilleuse elle enveloppe pes grands tom* beaux d'une religion antiquel Le feuillage argenté

dch oliviers, les lieurs roses de ramandier, le-, sertcs pousses des figuiers, les hautes herbes, les fleurs sauvages remplissent le grand cimetière. Le sokil dore et caresse les vieilles colonnes; les rayons ^ssent dans les fines cannelures et sur les gorgerins; ils s'enroulent, sur les chapiteaux doriques, coussins de pierre qui portent les grands entablements pensifs.

Voici tout ce qui reste du temple de Castor et de PoUux : au milieu d'un pré, quatre colonnes portent quelques pierres de l'architrave et de la frise; ou aperçoit encore çà et là sur la pierre rugueuse des débris de stuc antique, quelques couleurs, un peu de bleu, de rouge de brique. Ce temple avait treize colonnes dans sa longueur, six sur les façades. Un peu plus loin, gisent en désordre les restes du fiimeux Qlympion; des mains pieuses ont mis les

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uns à côté des autres les morceaux d'un des Atlantes gigantesques qui soutenaient la cella : à peine l'œil peut-il reconnaître une cariatide dans ce grand monstre couché sur le dos, aux jambes noueuses, aux bras ramenés au-dessus de ia téte. Pas une colonne n'est debout. Ce temple remonte à l'époque où les Grecs cherchaient encore dans la grandeur brutale un élément de beauté. On l'a mesuré, il dépassait la Madeleine de Paris en superficie ; quelques chapiteaux qui gisent par terre ont enfoncé le sol de leur masse énorme. Les colonnes n'étaient pas libres, elles étaient à demi engagées comme des pilastres dans le mur. L'art est encore ici monstrueux, gauche, sans grâce ; il* rappelle les constructions massiTCs de rOrient. J'aperçois sur quelques débris des plis de draperies; mais nulle figure, nulle forme humaine n'est restée visible. Presque tous les blocs portent les entailles en fer à cheval où Ton passait les câbles qui servaient à soulever les pierres. Je m'assieds un moment sous un caroubier, au-dessus d'une véritable mer de pierre; on dirait des bloCs charriés dans une débâcle : ils se hérissent , surgissent en tous sens. Que de siècles ont passé sur ces débris mutilés î L'imagination essaye de les relever, de refaire ces murailles majestueuses; elle prend des couleurs à la terre, au ciel, pour les en revêtir; elle relève les géants qui portaient le toit, puis tout retombe. On ne voit plus que les blocs immobiles indinés les

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uns sur les autres, les mousses qui les rongent, les

petites herbes qui s'y sont logées, les fleurs innocentes, les ombres que projette le soleil en sa marche monotone.

L*01ympion fut bâti après la grande victoire d'Himère. L'Hellade célébrait partout son triomphe; elle élevait à Athènes le Parthénon , à Sélinonte un autre Olympion, à Olympia le temple de Jupiter, à Phigalée le temple d'Apollon , à Argos le temple de Junon. La défaite des Carthaginois à Himère et celle des Perses à Salamine avaient établi la suprématie de la Grèce. Les noirs nuages venus de TAsie, de l'Afrique étaient dissipés. Le lourd Olympion d'Agrigente fut bâti lentement; il s'élevait seulement jusqu'au toit en 406, quand la malheureuse ville fut prise et détruite. Voici ce qu*en dit Diodore un siècle après :

« La construction de leurs temples, surtout de celui de Jupiter, manifeste la magnificence des Agrigentins à cette époque. Des autres temples , les uns furent brûlés, les autres totalement démolis dans les fréquentes prises de la ville. Mais le temple de Jupiter Olympien allait recevoir son toit quand son achèvement fut arrêté par la guerre. Depuis l'époque de la destruction de leur ville , les Agrigentais n'ont ji^mais été en mesure d'achever les édifices alors en construction. Ce temple a une longueur de trois cent quarante pieds, une largeur de cent soixante

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et une hauteur dé cent yingt, sans compter la base.

C*est le plus grand de tous les temples de Sicile, et pour la grandeur des proportions on peut le comparer à ceux des pays étrangers. Bien que le plan primitif n'ait pu être complété, les intentions et l'arrangement sont clairement manifestes. Tandis que les uns élevaient des temples avec de simples murailles, que les autres les entouraient de colonnes, ce temple participe de ces deux modes de construction ; car les colonnes étaient engagées dans la masse .des murailles et arrondies extérieurement, mais elles avaient une face carrée à l'intérieur du temple. Leur circonférence à la partie extérieure était de vingt pieds, de façon que le corps d'un homme pouvait entrer dans une cannelure; et la partie interne mesurait douze pieds. La grandeur et la hauteur des portiques étaient merveilleuses. Sur la partie qui fait lace à l'orient était représentée la bataille des dieux et des géants, admirable pour sa grandeur, sa beauté, pour l'excellence du travail; sur le côté ouest, la prise de Troie, où chacun des héros, sculpté avec soin , se reconnaissait à ses caractères particuliers. »

Polybe vît encore le temple debout; les tremblements de terre , les Sarrasins le démolirent peu à peu. En 1401, trois des graiids Atlas, les seuls qui restaient encore debout, s'écroulèrent. Le temple devint une carrière : les pierres du môle

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de Girgentiy bâti sous Charles III de Boiuton^ en viennent.

En suivant la ligne des temples , j'arrive à celui d'Hercule : — mais qu'on n'attache pas trop d'im^ portante à ces noms, que rtirchéologie change de temps en temps. La base du temple, dont les cinq marches sont nettement dessinées, est couverte de débris de colonnes écroulées; une seule reste debout à l'angle d'un fronton , découronnée, sans chapiteau, sentinelle du passé. Au pied de l'escalier et sur les marches mêmes gisent aussi des débris; tout auprès .de la colonne solitaire, un olivier laisse pendre son feuillage clair-semé, bicolore; au bord d'une coupure

du terrain, les aloès tordent leurs feuilles aiguës; les ânes graminées caressent les cannelures et les débris delà frise, oti se voient encore quelques traces de couleur pourpre. Après i'Olympion, le temple d'Hercule était le plus grand d'Agrigente : il était hexastyle périptère , avait quinze colonnes dans la longueur, six dans la largeur. Les chapiteaux doriques ont cette courbe inexprimable, où l'on sent une certaine mollesse en même temps que la force extrême, comme d'une chair ferme et dure; quatre fines raies y sont tracées à la partie inférieure de la large et pleine échine. La hauteur des colonnes avec le chapiteau égale quatre fois et demie seule-^ ment le diamètre de la base (38,2 palmes); il en résultait une impression de vigueur extraordinaire.

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ainsi que du large entablement qui avait près de la moitié de la hauteur des colonnes, La frise , i'architravc étaient enduites de peintures rouges, bleues, noires, blanches.

La cella hypèthre renfermait la célèbre statue d'Hercule que Verrès tenta de dérober. Gicéron raconte que le pied de bronze était usé par les baisers des adorateurs du dieu de la force. Le temple fut attaqué la nuit par les satellites de Verrès; les gardiens furent repoussés. On brise les portes; on va enlever la statue, quand les Agrigentîns, réveillés dans leur sommeil, arrivent en foule et mettent en fuite les voleurs. Ce Verrès avait organisé le pillage systématique dé la Sicile : on ne peut faire un pas en Sicile sans rencontrer sa trace. C'est le plus illustre bandit de l'histoire. On comprend bien, en relisant le plaidoyer de Gicéron, à quel degré d'abaissement la pauvre île fut réduite sous la cruelle domination de Rome. Ce Verrès d'ailleurs était un artiste, un collectionneur; il savait choisir, il aimait le beau. Si ce. préfet intelligent paraît avoir eu une. préférence pour les objets sacrés , ce n*étaît pas pour le plaisir d'outrager les dieux, mais seulement parce que les plus belles statues étaient dans les teciples. Il serait peut-être temps qu'on le réhabilitât, après Phalaris, et qu'on dît son feit à Gicéron , qui , à propos de cette statue même d'Hercule dont nous parlons, avoue qu'il n'entend pas grand'chose aux beaux-arts : Ta-

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metsi non tam multum in istis rébus intelligo, quam tnulta vidi.

II y avait en outre , dans le temple d'Hercule , une Alcmène deZcuxis. Suivant Pline, l'artiste avait été si channé de cette œuvre, qu'il n'avait pas voulu y attacher un prix et l'avait donnée au dieu.

Par un sentier bordé de fleurs, parmi des arbres charmants dont le feuillage printanier, jaunâtre encore et comme lavé par des mains invisibles, luit gaiement au soleil, nous montons le léger renflement qui domine le temple de la Concorde. A quelque distance y il est si beau qu*on n'a point envie d'approcher. Sur l'ombre calme et noire du .péristyle se détachent les six colonnes du fronton. Le temple est jentier; la colonnade latérale fuit jusqu'au fronton postérieur, aussi debout. Pourquoi ces colonnes sans base, avec ce lourd turban du chapiteau couvert d'un énorme dé carré, semblent-elles presque aériennes? Est-ce parce qu'elles semblent sortir du rocher et participer de sa force sans limites? parce que les cannelures font onduler leur masse arrondie? ou plutôt parce qu'une lumière éthérée les transfigure, les soulève, les irradie? La grâce ne se mesure pas au compas. Les feuilles d'acanthe du chapiteau corinthien peuvent-elles bien soutenir les lourdes assises d'un entablement? On s'attend à les voir plier, se rompre ; mais l'anneau dorique est résistant , sa courbure le fait croire élastique. Comme l'œil jouit de cette

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vie de la pierre, de cette pureté de lignes 1 L'ombre

accentue tout; elle fait saillir la forte corniche, elle dessine les gouttières des triglyphes , les petites perles qui semblent en dégoutter; elle infléchit les chapiteaux, les cannelures; elle oppose de sombres plans à la pierre étincelante, aux doux rectangles d'azur des entre- colonnements; elle équarrit les quatre marches qui soutiennent tout l'édifice comme un piédestal. Le christianisme a sauvé ce temple merveilleux en changeant la cella en chapelle. Tout est debout ) les trente-quatre colonnes antiques , les deux frontons'; il ne manque que le toit. Dans la cella, on voit encore jusqu'aux escaliers qui conduisaient sur le toit. On ne peut voir un temple dorique plus complet, plus parûiit. Sur toutes les colonnes, on aperçoit encore des portions revêtues du fin enduit blanchâtre qui couvrait jadis toute la pierre.

Un peu plus loin est le temple de Junon Lucînie.

Les frontons sont écroulés; mais les colonnes sont debout, et tout un côté du temple supporte encore l'entablement; l'autre côté, avec les murs de la cella, a été renversé par un tremblement de terre. Ici aussi, il y avait un portique de trente-quatre colonnes à vingt cannelures, treize colonnes sur la longueur, six sur les frontons. Comme celles du temple de la

' Les colonnes ont vingt cannelures; leur hauteur est à peu près égale à cinq fois le diamètre de la l}ase«

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Concorde, les colonnes ont un peu plus de légèreté que celles du temple d'Hercule. Il y a comme une gradation de légèreté depuis le lourd et énorme Olympien jusqu'au temple de Junon , qui est peutêtre en relation mvstique avec l'altitude, car la pente s'élève toujours à partir derOlympion. Les colonnes isolées du temple de Junpn semblent presque grêles . détachées sur le fond du ciel. C'est ici que Zeuxis avait mis sa célèbre statue de Junon, pour laquelle avaient posé , dit-on , les plus belles Mes d' Agrigente.

La vue de ce point est admirable. Le temfde de la Concorde s'élève au-dessus d une épaisse verdure; on aperçoit l'ancienne muraille demi-écroulée , percée de niches, de trous de columbarium. Âupied, des pentes couvertes de fûts de abonnes, de blocs, la plaine verte où campèrent les Carthaginois, et la ligne majestueuse de la mer parallèle à la ligne des temples. Quel calme en ce beau lieu! quelle douceur et quelle quiétude sûr cette rive bénie , d'où n'approchent plus la guerre, l'horrible invasion et les flottes ennemies I Mais qui désormais jouira de cette paix? Oti sont les richesses qui paraient ces temples ^ Qui de nous peut seulement bien comprendre cette géométrie sacrée, cette esthétique oubliée et naïve, cette simplicité sublime? Nos âmes sans cesse remuées ne savent plus fouir pleinement de ces formes sans flexions, qui ont la fixité de rctcrnité; elles ne connaissent plus le charme de la symétrie parkite, elles

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soupçonnent sans le comprendre le mystère qui dort depuis des siècles dans des pierres qui ne sont plus qu'un masque sans vie,

7 avril. — En revenant de Girgentî à Palerme, on couche à Casteltermîni ; nous y recevons l'hospitalité cordiale du comte L Dîner de deux heures

et demie. La fiàtîgue nous^ empêche d'entendre les chansons d'une jeune Grecque que notre hôte a fait venir pour la soirée. On se lève de bon matin, à cinq heures, et l'on retourne par la même route à Palerme. Longue journée; les chevaux des carabiniers font un nuage de poussière autour des voitures. Nous revenons par une chaleur a&icaine, poudi^ux, exténués.

* 10 avril. — J accompagne la princesse C

au Pellegrino : des ânes nous attendent au bas de la montagne. La route monte en zigzag jusqu'au sommet : partout des pierres grises , blanches , luisantes; la montagne n'est qu'une masse de marbre; des chèvres grimpent parmi les blocs anguleux; cent chasseurs épars, fusil en main, guettent vainement une caille. Nous allons voir la grotte de Sainte- Rosalie. Pendant qu'un prêtre dit la messe devant k sainte, tout étincelante d'or, des chiens entrent en courant, s'abreuvent bruyamment à la source; des gouttières de fer-blanc courent en tous sens pour recueillir les eaux qui suintent partout sur le plaibnd moisi de la grotte. Un peu plus loin, au sommet

120 Sicile,

d'un cap qui domine la plaine immense de la mer, est une statue colossale de la sainte de Paierme. La téte, abattue par la foudre, est tristement gisante. On ne pense plus à la relever. Trois fois la foudre l'a abattue, la foudre de l'antique Jupiter! La sainte décapitée domine toute la contrée, comme une sorte de Nîobé chrétienne. A cette hauteur, les blanches voiles des navires semblent des cygnes qui flottent dans l'azur; tout au loin, derrière les montagnes de la côte et de l'intérieur, se lève l'Etna comme un blanc fentôme.

La haute masse du Pellegrino est un promontoire détaché qui surmonte d'un côté la mer, de l'autre la plaine de Paierme et le vallon de la Favorite. Les jardins de ce lieu de plaisance royal, aujourd'hui presque abandonnés, n'en ont que plus de grâce.

Je les visitai peu après avec la princesse C

Le printemps célébrait son mariage avec le soleil; les orangers, blanchis de fleurs, alourdissaient la chaude atmosphère de parfums presque étouffants. Nous cherchions dans les grands prés des glaïeuls rouges, des orchîs. Les buis, les caroubiers, les chênes verts, les lauriers, pressaient leurs feuillages denses, d'un vert si sombre. Les, arbres de Judée semblaient de grands bouquets violets. Je vois encore d'énormes cyprès dont le feuillage dru était taillé en colonnes, et de longues guirlandes de roses qui grimpaient jusqu'à leur ^mmet avec une grâce fière

Sicile. 121

et sauvage, comme pour se jou^ de la symétrie. Je

ne parle pas du palais de la Favorite, un kiosque chinois agrandi, hideux, peint de toutes couleurs, quelque chose comme un café-concert; mais les jardins, dans leur abandon, ont un charme inexprimable : je les aime mieux ainsi que servant de décor à une cour. ' 14 avril, — Nous sommes retournés au Zucco

avccla princesse C Elle veut visiter les ruines de

Ségeste. Le temple est devant nous , et par le temps clair on Taperjoit comme une tache l^àre. Une ligne droite à travers cette grande vallée unie nous y conduirait en une journée, mais il n'y a pas de route de voiture; il faudra faire tout le tour de la conque, suivre la racine des montagnes. La chaleur est devenue accablante. Nous traversons Partenico, un village de pierre, sordide, dont le nom seul est enchanteur. Le long des champs d'oliviers, des vignes, des haies poudreuses de cactus informes, des aloès, sur de mauvaises routes, nous avançons en soulevant des nuages de poussière. Alcamo est lé terme de la première étape I De sa terrasse on aperçoit Timmense tapis qui se déroule jusqu'aux montagnes violettes, rayé de bleu, de rose, de lilas, de pourpre, véritable océan d'arbres, ondulé, traversé de longues ombres horizontales, piqué cà et là de blanches maisons. Des chevaux vien-

nent boire à l'abreuvoir, au-dessous de la vieille

132 Sicile.

mumille anbe, dont les créneaux déchirés sont cou<-

verts d'herbes parasites. La rae étroite d'Alcamo, toute droite, sépare comme une coupure profonde deux rangées de maisons hautes, percées de noires fenêtres, de portes ouvertes; des charrettes enluminées, des hommes vêtus de sombre drap noir, des prêtres, des femmes jaunes, maigres, desséchées par la fièvre, la remplissent. J'admire, à deux pas de l'auberge, dans une petite rue latérale, emplie de fumier, une charmante porte gothique, couverte d'arabesques, de festons, de feuilles d'acanthe. Au coin d'une maison banale, une petite colonne antique en marbre. Je m'égare dans des ruelles horribles, où des enfants gisent dans la boue le long de petites cases blanchies, qui n'ont qu'une porte et une fenêtre. Des flaques infectes, noires, irisées par les eaux ménagères, emplissent l'air d'odeurs alliacées qui serrent la gorge. Sur le seuil des maisons, des femmes pâles me suivent, sans tourner la tête, de leur grand œil sombre et ferouche. La misère de ces villages est horrible. Rien ne lave ces écuries humaines, cette fenge séculaire; les âmes appesanties, endormies par Tardeur d'un soleil sans merci, se livrent sans défense à la destinée. Quand il a péniblement brisé le rocher, remué la terre desséchée qui entoure les orangers et la vigne, l'homme essuie sa sueur et ne connaît qu'une vdupté, le repos. Après un méchant dîner, nous écoutons quel-

Sieîte. 123

que temps des musiciens qui sont venus nous donner un concert. Cette musique arabe, monotone, mélodique, accompagnée de basses pédales, me prépare au sommeil; mais il faut renoncer à dormir dans les lits d' Alcamo* J 'avais allumé une chandelle pour tenir en respect les insectes nocturnes, rien ne fît, toute la nuit j'en fus dévoré; puces, punaises, petites fourmis noires ne me laissèrent pas un instant de repos. Dans les chambres voisines, j'entendais de tem|>s en temjps les soupirs, les exclamations d'un de mes compagnons de voyage. Quelle nuitl Je me levai à quatre heures, marbré des pieds à la téte, la tête en feu, le sang échauffé. Nous allâmes au bout de la grande rue d' Alcamo prendre les mulets : en route

pour Ségestel La longue caravane (princesse C ,

duc d'A , comte de P..., duc de Ch , duc de

. P , prince Pfar.... de C..;. et moi) , conduite par

les campicri , était grossie de compagni d'armi, de lanciers d'escorte^ de gens qui emportaient les provisions de bouche* Rien n'est charmant comme de voyager ainsi; on se joint, on se quitte, on est plusieurs, et on est seul. Le pas monotone du mulet me procure une demi-somnolence, et me promène le long des haies par des sentiers à peine tracés dans des champs et des prairies. Nous traversons à gué le Fiume Freddo, 1 ancien Crinisus. Le dieu de ce torrent se fit, sous la figure d'un chien, aimer jadis de la nymphe Égeste *, et oo le voit ainsi représenté

Sicile,

dans les médailles. Ce petit cours d'eau séparait, en 340 avant Jésus -Christ, Tarmée de Timoléon et les Carthaginois d'Hasdrubal. Ceux-ci furent mis en déroute j le carnage fut grand ; vingt -cinq mille Carthaginois furent mis hors de combat : les Syracusains ramassèrent dix mille boucliers jetés par les fuyards.

Un peu avant la bataille, quand les Grecs approchaient du Crinisus, ils rencontrèrent quelques mulets chargés de persil. Mauvais augure ? car c'était la coutume en Grèce de jeter du persil sur les tombeaux. Timoléon en saisit une poignée, et, en voyant le trouble des Grecs, s'écrta : « Admirez le symbole corinthien de la victoire, Therbe sacrée dont nous décorons les vainqueurs des jeux Isthmiques. Elle vient à nous d'elle-même comme un gage du triomphe. » Il mit du persil sur son casque, en distribua à ses officiers, et rendit ainsi la confiance à son armée.

Nous arrivons à un grand pli de terrain, couvert de maigres champs de blé, de pâturages et de champs de lin ; des tables de marbre gigantesques descendent du cap San Yito; du côté opposé, sur une hauteur calcaire, se dresse le cirque de l'antique S^geste. De la ville même, bâtie sur les péhtes, rien ne reste. Sur une troisième hauteur, un peu plus éloignée, séparée de la montagne de Ségeste par une puissante ondulation , se montre le temple. Nous en approchons par

Sicile

des prés épais, couverts d'herbes drues et dures, pleins de belles-de-nuit, de chardons, de soucis, de hauts asphodèles; çà et là quelques acanthes, semblable^ à des chapiteaux corinthiens qui auraient dénoué leur ceinture, des fleurs en grappe, demi-jaunes, demi- Yidettes, dont jlgnore le nom, charmantes inconnues. Ce tapis rustique couvre toute la montagne; au sommet se tient le vieux temple solitaire : pas une demeure humaine n'est en vue; d'un côté, un ravin immense, où s'aperçoivent des couches calcaires tourmentées et tordues ; au fond , des murs de rochers, droits, sévères, semblables à des entablements gigantesques. Quelle harmonie entre le paysage et l'art! tout est lourd, grave, solennel; partout s'élèvent et ondulent de grands plis majestueux ; l'œil est partout arrêté par les lignes sévères des montagnes dénudées; d'un côté seulement une échappée sur le golfe de Castellamare , et la plaine souriante qui se découvre par-dessus le col de Ségeste.

Nous déjeunâmes gaiement dans le temple, assis sur les vieilles pierres grises, sans souci deia majesté du lieu. Je vois encore, à travers les lourdes colonnes du fronton, les faisceaux des lances, les chevaux sellés mordant les hautes herbes, les fusils gisant sur rherbe, le grand ciel bleu béant au-dessus des entablements, les bandes bleues et roses de chaque colonnade. La cella ne fut pas même commencée .dans ce temple; aucune trace de mur à Tintériçur;

ia6 * Sicilê.

on n'eut même p«8 le temps de raser la montagne au

niveau de la marche la plus basse de Tescalier, de laçon qu'un fossé règne tout autour du monument , et que de loin il semble sortir de terre sans piédestal* Ce n'est pas une ruine : tout est conservé; les blocs du stylobûte portent encore des saillies destinées à le protéger contre le choc des roues. Les colonnes sont pleines, sans cannelures; la hauteur est un peu moindre que le quintuplt: du diamètre (sept pieds) ; elles ont un galbe très-accentué; l'entablement est très-massif; mais, en dépit de tout, la masse du temple ne semble pas trop lourde; la pierre est plus dure que celle d'Agrigente : c'est une dolomie que le temps a rosée et brunie.

L'impression dû temple de S^geste est sans pareille : à Agrigente, on aperçoit encore une cité humaine; ici, le désert. Pas une ville, pas un village, pas une maison. La chaîne des temps est rompue; l'imagination est emportée jusqu'à Troie : elle revoit Anchise, Enée, les vieillards, les femmes, que le héros troyen dut laisser ea Sicile. L'Éryx est près d'ici :

Tûm vicma oHrU Eryemo m vertiee sedêi Funiaiur Veneri Idaliœ. ....

Saint Julien a chassé Vénus; la montagne se nomme aufourd'faui San Giuliano.

Quel silence à présent sur la montagne de Ségeste, dans ces vallons muets et discrets 1 que de fois la

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guerre a jadis animé ces lieux î II faut relire dans Thucydide la lutte de Ségeste et de Sélinonte, l'ambassade des Ségestains à Athènes, les discours de Nicias et d'Alcibîade, et la triste expédition des Athéniens. Ségeste se tourna vers Carthage : les armées puniques détruisirent Sélinonte, Him^e» Agrigente; mais ces triomphes néfiiistes ne sauvèrent pas Ségeste Agatfaocle, revenant d'Afrique, se vengea des revers qu'il y avait essuyés sur la malheureuse alliée de Carthage; il massacra dix mille habitants, pilla, tortura, repeupla la ville avec des aventuriers. La ville fut encore une fois mise à sac par les Carthaginois, entre l'expédition de Pyrrhus et la première guerre punique. £lk se vengea en prenant parti pour Rome , qui la traita toujours avec douceur, lui rendit, après la prise de Carthage, la statue de bronze de Diane, qui lui avait jadis appartenu. Cicéron en vante la beauté; on l'avait remise sur un haut piédestal, sur lequel était gravé en grandes lettres le nom de Scipion l'Africain. A force de vexations, de menaces, d'exactions, Yerrès se fit donner cette statue par les malheureux habitants de Ségeste : la statue de la vierge chasseresse alla orner son palais, « in qua semper meretricum leaonumque flagitia veràmtur »,

* La vainqueurs entrèrent dans cette ville, la pillèrent C'est à ce moment que les travaux du temple furent sans doute int^Tompui».

Sicile,

Ségeste végéta encore jusqu'au quatrième siècle de notre ère. Les Sarrasins sans doute en détruisirent les derniers restes; la ville n'existait plus quand vin* rent les Normands.

Au retour, j'entends un des compagnons d*armes expliquer, en montrant la montagne qui Mi fàce aux ruines de Ségeste , qu'il y a là une bande de six bandits depuis 1860 ; il en parle comme d'une chose toute naturelle ; les pauvres diables! je ne puis m'empécher de plaindre leur sort en contemplant leur triste prison de pierre. Ils font peu de mal, tâchent de se faire oublier.

Quatre heures à dos de mulet jusqu'à Alcamo, sur une selle incrustée de vieux clous qui se gravent dans mes jambes. Une chaleur lourde, étouffante, semble sortir du sol ; les pans de rochers qui rayonnent,* la route blanche, m'aveuglent les yeux. Que doit être une journée de juillet, d*août à Alcamo f Nous y retrouvons les voitures qui nous ramènent au Zucco.

23 avril, » Avant de partir, je retourne à la chapelle Palatine et aux Métopes. ^ Au-dessous de

la chapelle Palatine , on conserve dans la crypte un christ de bois sculpté peint, celui de l'Inquisition. Car rinquisition a été un des présents que l'Espagne a faits à la Sicile; elle y a duré très-longtemps, jusqu'à la fin du siècle dernier. On le cache aujourd'hui aux yeux, ce christ qui a vu tant de supplices, en-^

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tendu tant de sanglots et de cns. Cette image finit peur, elle ùit mal,* elle hït détester TEspagne.

Qu'est-ce que celle-ci a donné à la Sicile ? Elle a rempli Palerme d'églises, de palais, mais elle a tué l'art : yous chercherez en vain le beau dans ces masses sans grâce, dans les richesses misérables des sanctuaires, des chœurs, des autels, des chapelles; on sent partout quelque chose d'infécond, de dur, une religion sans âme, sans idéal; la sévérité sans dignité, la richesse trompeuse, contente d'oripeaux, de dorures, de clinquant; nulle invention, une désespérante banalité, l'oppression complète de l'esprit. Certaines églises de Palerme me font penser à Mexico, aux villes espagnoles du nouveau monde, dernier, triste efbrt d'une foi cruelle qui avait éteint la flamme de l'esprit et allumé le feu matériel des bûchers. Les ruines, boucheries et massacres de l'antiquité, les violences de la force barbare , ne sont rien auprès de l'usure lente des caractères, des consciences, des pensées, produite par la tyrannie religieuse. Les plis de l'âme sont lents à s'effacer.

Les prêtres ne prêchent que le dogme de l'aumône : croyez et donnez ; fermez la raison^ ouvrez les mains; donner aux moines, c'est donner à Dieu, acheter le pardon de toutes les fautes. Cette morale, sans morale, est enfermée dans quelques formules; elle ignore le respect dû à k vérité, à la loi, à la liberté, à la vie humaine. Quelques vertus toutes barbares : le mépris

Sicile,

de la mort, la fidélité; l'assassin, qui, pour quelques francs, consent à commettre un crime , mourra sans fiiire de révélations.

En i863, on assassina en plein jour dans la rue de Tolède : dix-sept personnes furent frappées; deux, je crois, moururent; on arrêta onze hommes, et on en condamna sept : dans les débats, il fut établi qu'ils n'avaient refu qu'un franc vingt-sept centimes.

Il y a quelques années, les boulangers s'étaient coalisés : le gouverneur, voyant la population mécontente, ât venir G , le manutentionnaire des

troupes, et lui demanda de friire du pain à bon marché : celui<i eut peur, pria, céda enfin ; le lendemain du jour où il mit du pain en vente, en pleine rue de Tolède, à deux heures, il était frappé et tué. L'a^ sassin, comme toujours, échappa; à quelque temps de là, une patrouille trouva un homme qui râlait, frappé de treize coups de couteau. Il avait été laissé pour mort; il avoua qu'il était l'assassin de G«...«; il l'avait tué pour le compte d'un honnête bou** langer de la ville, pour qui il avait déjà commis trois autres assassinats; il l'avait tourmenté pour en tirer un peu plus d'argent, et celui-ci avait tenté de le tuer pour se débanUssèr de demandes importunes. On tue rarement soi-même, cela salit les mains; on frût tuer. Il n'y a pas longtemps, un o&der piémon^ tais frisait la cour à une demoiselle de Palerme; il

Sicile. t3i

osa la demander en mariage au père; le lendemain,

un prétendant sicilien le faisait tuer à coups de couteau.

En 1866, il y avait quatorze cent sept mandats d'amener, inexécutables dans l*tle. Monreale, à la

porte de Palerme, est encore un foyer de brigandage : la sécurité est pourtant bien plus grande aujour* d'hui : on ouvre des routes, on £iit des chemins de fer; le général Medlci est ferme en même temps qu'éclairé; mais aussitôt qu'on sort de ia capitale, il est prudent d'être armé.

Il n'y a que deux dasses en Sicile : les nobles, les paysans; chaque hameau a donné aon nom à un titre. La noblesse est pauvre, vit peu sur ses terres et les n^lige; elle a des palais délabrés à Palerme; jadis ieUe allait se chauffer au soleil de la cour de Naples. Elle conserve encore un grand prestige sur le peuple, car elle n'a jamais entièrement séparé sa cause de la sienne; elle a toujours défendu les droits, les privilèges de File. Quelle est sa politique? Il serait ditiîcile de le dire : elle veut avant toute chose .l'autonomie sicilienne. J'ai vu des députés au par* lement de Florence qui ne prenaient même pas la peine d'aller occuper leurs sièges; la mer, une afiEaire, la maladie d'un parent, les avaient arrêtés. On donne ces raisons três-sérieusement : c'est ainsi qu'on comprend la politique. Palerme n'a plus de vice-roi, de cour; Medici est un buidaij son salua

t32 Sicile.

est un dub, où Ton fiime en causant. Presque pas de bals, de grandes réunions. On ne cite aucune

grande maison qui soit constamment ouverte. Point de haines politiques pourtant ; les gens de tout bord vivent en bons termes, amis de l'ancien r^me et amis du nouveau , libéraux et codini. Cela tient ft un sentiment vague de solidarité, peut-être aussi à un fond d'indifférence, de prudence, de timidité politiques. On ne cite pas un Sicilien éminent dans le ministère ou à la Chambre.

Au moment de la conquête normande, la terre fut divisée en trois parts égales, pour le roi, les nobles, TÉglise. La tenure de la terre devint et reste encore la tenure emphytéotique. L'occupant paye au propriétaire une rente perpétuelle, un censo. Pas de fermiers proprement dits; le paysan n'a point de capital ; il tire de la terre tout ce qu41 peut ; son droit payé, tout est à lui, olives, oliviers, sumacs, etc., ce qu'on nomme les migliorie, les améliorations. Les contrats Tobligent à améliorer, car les fruits sont l'hypothèque du propriétaire. En revanche, on n'a aucun recours contre l'épuisement de la terre. Les emphytéotes sont liés à certaines cultures; ils sont même liés à la terre, serfs en cela, car ils ne peuvent s'en aller que s'ils trouvent à céder leur droit emphytéotique à d'autres, ou si le propriétaire le rachète. Le fermier européen emporte ses instru* ments de labour, vend son bétail et se trouve libre;

Sicile. i33

le Sicilien ne peut^ emporter ses oliviers, qui éont

son seul bien.

Depuis la révolution , une loi accorde aux emphytéotes le droit de racheter le cens, en papier-monnaie, en payant une année de la rente perpétuelle , plus le cens capitalisé à trois pour cent. Le droit inverse n'a pas été concédé aux propriétaires du fonds, c*est-4-dire qu'ils ne peuvent, en indemnisant le tenancier, rentrer dans la possession libre de k terre.

Les journaliers de campagne reçoivent environ un franc soixante-quinze centimes par jour, mais

ils ne sont pas nourris; ils ne mangent pas de viande ; des pâtes, des légumes verts à l'huile, du fromage, composent leur nourriture; le pain est cher, coûte enViron cinquante centimes le kilogramme. Les ouvriers agricoles vivent dans de grands villages, loin des champs; pendant la moisson ou les vendanges, on leur donne des abris momentanés dans les casamentt, La plupart des maisons dans les villages sont louées à censo; il est rare que les habitants en soient propriétaires.

A k mort de Temphytéote, k succession paye au propriétaire un droit convenu, le ^anoii; a i Elat, environ vingt-neuf pour cent de isi/undieria annuelle; dans k ligne colktérale, ce dernier droit s*élève à cinquante pour cent; k'droit de mutation n'est que d*un demi pour cent de la /undieria.

i34 Sicile.

En cas de vente, il &ut payer au propriétaire une

année de censo en sus ; cette condition rend les ventes difficiles et attache les emphytéotes au sol.

L'impôt foncier n'est peint ealcftié sur le cens , mais établi cadastralement; il y a là un vrai chaos, car le cadastre est très -imparfait; l'impôt foncier peut monter jusqu'au quart du revenu.

Les biens d'Église, confisqués à la révolution, commencent à se vendre. On les achète encore timidement, on a toujours peur d'un changement nouveau ; la Sicile en a tant vu déjà 1 Pauvre île, si belle et misérable I Ses habitants ont toujours travaillé pour d'autres : l'impitoyable Rome en a pressé tout ce qu'elle contenait ; elle a toujours été semblable à l'écorce aride qu'on rejette après av^r mangé le fruit. On voudrait rêver pour elle un meilleur avenir; mais sous cet air embrasé, embaumé, on sent je ne sais quelle langueur et quelle désespérance incurables. L'homme du Nord arrive ici fAein de sa passion, les nerfs et les muscles encore tendus par la volonté, mais il y boit vite les poisons de la paresse et de l'incurie; le Normand de la conquête a laissé tomber sa cotte de mailles et s'est vétu de mdles tuniijues; le Sarrasin y a oublié sa férocité; les joyeuses ivresses de la bataille n'y trouvent pas un assez grand théâtre; ces vallées odorantes, ces âpres rochers dorés au soleil n'offrent de retraite qu'à l'amour et à la haine. L'animal humain y redevient

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sauvage j le moi y grandit comme un volcan; le caractère insulaire , fermé, s'emprisonne dans des passions congénitales et séculaires. L'antique Sicile avait l'œil sur la Grèce, était éprise du même idéal, des 'mêmes espérances, des mêmes dieux; la mer bleue lui amenait ^ses poètes, ses philosophes, ses législateurs. La Sicile des croisades se sentait Tavantgarde de la chrétienté, la pointe de la lance qui cherchait à pénétrer au cœur des infidèles. Aujourd'hui quel rôle a la pauvre Sicile? Écrasé, appauvrie, méprisée du continent, elle réve l'indépendance, et ne peut supporter la solitude. Elle se plaint qu'on lui envoie des lois, et elle oublie d'envoyer des législateurs au parlement italien. Elle secoue la poussière de sa robe monacale , et s'en trouve encore aveuglée. Elle est la Corse de l'Italie; puisse-t-elle ne jamais lui donner de Bonaparte !

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