‹ Italiens et FlamandsChapitre 11 sur 24 · II · texte numérisé non relu

II

s'exhale pur comme la foi sa sœur^ et remplit la vie de douces extases.

Les premiers moments de cet amour avaient été bien heoreux pour Giorgione, et il y avait déjà longtemps qu'ils avaient cessé de l'être pour sa maîtresse, que lui croyait encore a ce bonheur. Cependant, quelque puissante sur elle-même que fût cette femme, il y avait des fois, nous i'avoDS dit, où le regard de son amant la faisait rougir par un restant de honte, où son baiser semblait lui brûler le front Mais Giorgione croyait, et ne voyait rien.

Un soir cependant, il n'y eut plus à douter : quand il rentra, croyant trouver la main de son ami et la bouche de sa mûtresse au seuil de la maison, il ne trouva rien ; tout avait disparu. Il voulut d'abord douter, car l'homme doute toujours, surtout du malheur; mais, quand les heures se furent passées, le doute s'enfuit à son tour. Alors il resta seul^ anéanti, épuisé comme celui à qui une main de fer viendrait d'enlever le cœur, pale comme une statue, interrogeant tous ces objets qui lui souriaient la veille quand le regard de cette femme les animait, mais qui semblaient à cette heure, mornes et silencieux, porter les ombres de sa douleur. Il y a de œs coups devant lesquels ô'éveille Tamour-propre et qu'on veut venger avec son épée; mais il y a de ces désespoirs inattendus contre lesquels

la volonté s'épuise, devant lesquels le courage tombe, et Gîorgiooe ne pensa même pas a tuer Pietro Luzzo. n restait donc cloué à sa place, sans un mot, sans une pensée^ immobile comme un homme frappé de la fondre au milieu de cette obscurité froide et triste des grandes salles ; mais enfin il se leva, doutant encore, croyant à un rêve, touchant tous les objets, parcourant toutes les chambres ; puis il arriva à celle que, la Teille encore, habitait sa maîtresse. Tout était à sa place ; la divinité, en le quittant, n'avait rien emporté in sanctuaire, si bien que tous les souvenirs avaient des formes et que le pauvre délaissé pouvait les toucher du doigt en les remuant dans son cœur. Il retrouva tontes ces choses auxquelles Tâme attache tant de charme, quoiqu'elles rappellent un cœur ingrat, mais è qui on ne peut en vouloir puisqu'on l'aimait. Il revit ses ébauches, qui toutes lui rendaient une forme, lui retraçaient une pensée de cette femme ; il toucha tout, surtout ce qu'elle préférait; puis, quand il se fut assuré qu'il vivait et que son malheur était réel^ il s'assit au milieu de ses souvenirs, et, le premier moment de douleur étant un peu calmé, il se mit à rêver; puis, à mesure que le cœur retrouvait quelque chose du passé, ses yeux se mouillaient de larmes, et, comme les souvenirs abondaient, au bout d'une heure il pleurait comme un enfant.

Certes, si celle qui le jetait dans cette douleur eût pu voir cet homme si fort et si puissant pleurer sans un reproche, souffrir sans une plainte sur elle^ elle fût venue se jeter à ses pieds comme Madeleine aux pieds du Christ en criant : « Pardon ! b et Oiorgione eût pardonné ; mais, pendant qu'il souffrait seul, elle était heureuse avec un autre ; ce qu'elle lui disait auparavant, elle le disait à son rival; cet amour dont elle l'avait entouré, eUe le prodiguait à Pietro Luzzo sans retenue, sans crainte, sans pudeur. C'était horrible à penser, mais cela était; et ce fut à cela que Barbarelli pensa toute la nuit. Les ombres étaient descendaes, l'atelier était sombre et silencieux, pas un chant au dehors, pas un murmure au dedans. Giorgione se leva: j ayant peur de son isolement, il vint à la porte écouter s'il n'entendrait point le pas qu'il eût donné dix ans de sa vie pour entendre, la voix qu'il eût payée de son éternité ; mais ce fut toujours le même calme, sombre comme la nuit, froid comme la tombe.

Alors il pensa que, s'il restait ainsi, il allait mourir; et peut-être ne voulait-il pas mourir seul , peut-être avait-il un espoir ou nourrissait-il une vengeance : il j sortit. Venise était belle, son ciel était bleu, sa lune était calme, son air était frais; rien au dehors ne loi j rappelait la tristesse du dedans. L'homme qui souïïn croit toujours trouver la nature souffrante autour de |

lui; il pense, dans son chagrin égoïste, que tout partage sa douleur; et rien ne lui fait mal, quand, ainsi que Giorgione, il erre en pleurant, la nuit, comme le chant d'un passant attardé qui rentre joyeux et insouciant, n se promena longtemps sans but, sans espoir ; puis le jour vint. Venise se réveilla belle devant le soleil comme elle l'avait été devant la nuit ; le bruit, les chants recommencèrent; tout reprit la vie avec ses passions, avec ses rêves ; tout s'anima pour mourir de nouveau le soir, et Giorgione, qui avait besoin d'être seul, rentra quand le jour reparut. Le cœur lui battait fort en revenant, il pouvait retrouver celle qu'il avait perdue.

La maison était déserte comme la veille.

Dans les commencements d'une douleur et surtout d'une douleur violente, le désespoir soutient les forces ; mais il arrive un moment où ces forces succombent, où le délire envahit l'esprit, où la Gèvre brûle le corps, et, quand les amis de Giorgione vinrent le voir, ils le trouvèrent fiévreux, haletant, hagai*d sur son lit de douleur, qui sera bientôt son lit de mort A partir de ce moment, sa pensée disparut sous la souffrance physique ; et, les ressorts de l'âme une fois rompus, les organes du corps se brisèrent.

Mais, comme il était d'une organisation forte, il lutta plus longtemps contre la maladie, c'est-à-dire qu'il

fiouffrit davantage; puis, au bout de quelques jours, il mourut, âgé de trente-quatre ans.

Quand il fut mort, les médecins constatèrent qu'outre la maladie morale qui avait rongé l'âme, sa maitresse lui avait donné une maladie physique qui loi rongeait le corps.

Sept ans après la mort de Gîorgîone, Pietro Luzzo da Feltro, qui avait disparu, comme nous Tavons dit, avec la maîtresse du pauvre Barbarelli, et qui n'avait point reparu, fut, à la suite d'une escarmouche qui avait eu lieu près de Zara, retrouvé mort sur le champ de bataille. Il s'était engagé comme volontaire dans l'armée vénitienne, et était devenu capitaine de deux cents soldats.

JEAN-ANTOINE RAZZI

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