DIT IL SODOMA, ET IL MATACCIO
Vers Tan 1534 , comme les Espagnols occupaient Sienne, il arriva qu'au moment où le général commandant la ville était à tenir conseil chez lui avec les principaux officiers, on lui annonça qu'un homme, qni ne voulait pas dire son nom, demandait à lui parler pour choses, assnraii-il, où l'honneur de la natidn espagnole était compromis. Or, comme tout noble Espagnol a toujours été fort sensible à ce genre d'appel, le général ordonna que cet honune fût introduit à l'instant même. Cinq minutes après, la porte se rouvrait, et le laquais introduisit un peo^sonnage de cinquante i einquante-deux ans, portant la barbe et les cheveux longs, vêtu d'une longue robe de brocart, dont Vétoffe un peu foncée avait dû être belle et riche dans
sa splendeur. Il avait une de ses mains cachée sous sa robe, et semblait tenir de cette main un objet qu'on ne pouvait pas voir.
Cet homme, qui paraissait familier avec les grands personnages, entra, salua courtoisement, quoique avec une certaine fierté, et attendit qu'on lui adressât la parole.
— C'est vous qui avez désiré être introduit près de moi ? demanda le gouverneur.
— Moi-même, Excellence.
— Pour affaire, assurez-vous, qui intéresse l'honneur de la nation espagnole?
— Oui, reprit l'inconnu, si la nation espagnole met son honneur à ce que ses soldats ne soient pas des insolents et des lâches !
— Holà! dit le Castillan en fronçant le sourcil et en relevant sa moustache, qui dit qu'il y a des lâches et des insolents parmi les soldats espagnols ?
— Moi I dit l'inconnu.
— Et vous le prouvez, sans doute?
— Je le prouve.
— Comment cela?
— En passant devant un corps de garde, j'ai été insulté par un soldat, et, comme, pour venger cette insulte, j'avais emprunté l'épée d'un cavalier siennois qui passait, et que, J'épée à la main^ je faisais appel à ce sol-
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dat, rinsolent est devenif lâche, et s'en est allé se cacher dans les rangs de ses compagnons.
— C'est impossible ! dit le gouverneur.
— Cela est, répondit froidement l'inconnu.
— Et pouvez-voiis me faire connaître ce soldat?
— Oui.
— Son nom?
— Je ne le sais pas.
— A quelle compagnie appartient-il ?
— Je l'ignore.
— Mais alors, comment le reconnaitrai-je?
— Rien de plus facile. Pendant qu'il m'insultait, pendant qu'il fuyait, pendant que, retiré au milieu de ses compagnons, il me bravait, j'ai eu le temps de l'examiner à loisir, d'étudier les traits de son visage, de les graver dans ma mémoire ; de sorte que, rentré chez moi, j'ai fait son portrait de souvenir. Le voici !
Et, en disant ces mots, Tinconnu tira de dessous sa robe l'objet qu'il y tenait caché, et qui n'était rien autre chose que le portrait du soldat, si parfaitement ressemblant, qu'un des capitaines qui étaient là le reconnut à l'instant même pour être de sa compagnie, et l'appela par son nom.
— C'est bien, dit le gouverneur ; allez chercher cet homme, qu'on l'interroge ; et, s'il est coupable, qu'il soit puni.
L'o£Scier sortit pour obéir au gour^neur, qui, se retournant vers l'inoonnu :
— Vous êtes donc peintre? demanda-il.
— Votre Excellence le voit biwi.
-^ Comment vous appelez-vous ?
— Je m'appelle Jean-Antoine Razzi. Seulement, les uns ajoutent à mon nom le sobriquet de Sodoma, et les autres celui de Mataccio.
L'Espagnol sourit.
— Bien, dit-il, je vous connais, et, si vous avez dit la vérité à l'égard de mon soldat, vous n'aurez pas à vous plaindre d'une insulte qui vous aura valu la fortune d'être introduit devant moi.
Ce fut Razzi qui sourit à son tour; car, après avoir vécu dans l'intimité de deux papes , cet honneur d'être introduit devant un capitaine espagnol ne lui paraissait point si grand que le disait celui-ci. Néanmoins, comine Razzi, selon son habitude, était fort gêné en ce moment-là, il s'inclina et attendit.
Dix minutes après, le soldat était amené devant Razzi, confronté avec lui, et il avouait le double criioe dont il était accusé.
Il résulta de ce petit incident vingt-cinq coups de verges pour le soldat, et pour Razzi la commande, dans l'église du Saint-Esprit, des fresques de la chapelle Saint- Jacques, où les gouverneurs espagnols avaient leur se-
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pottoie, ei où il pdgnit une Notre^Damef ayant à sa droite un saint Nicolas de Toientino^et à sa gaaebe un saint Michel archange terrassant Lucifer; et, aandessus de cette fresqae, dsuasun médaillon, cette même Notre- Dame, entoniée d'anges, et passant Thabit sacerdotal à un saint.
En outne, le gouverneur et ses principaux <rfBciers, charmés de Thabileté avec laquelle Ra£zi avait saisi la ressemblance du soldat, commandèrent au peintre leurs propres portraits.
Disons maintenant ce que c'était que Jean-Antoine Razzi, et comment il avait mérité le double surnom de SodcHua et de Matacdo.
Razzi était né, selon toute probabilité, à Veroelli, en
Piémont, vers l'année 1479, c'estnà-dire entre la nais-
sanoe de Michel- Ange et celle de Raphaël ; conduit à
Sienne, dix à donse ans après, par des espèces <le commis
qui négociaient pour la maison des Spannocchi, le sort
voulut que, ne trouvant aucune ressource commerciale
* dans cette ville, il y restât dans rintentlon d'étudier la
peinture, dont il avait déjà pris quelques leçons à Ver-
celli, dans les ateliers de Giovenone, qui appartenait à
l'école milanaise. Or, comme il avait de grandes dispo-
sitîoos pour le dessin, et que, se trouvant sans moyens
d'existence, il avait besoin de faire promptement res-
soaroe de son art, au lieu d'entrer chez un maître, il
86 mit i travailler seul, utilisant ses anciennes études, et, bute de théorie, apprenant Tart à force de pratique : ce fut surtout en copiant les œuvres de Jacopo l délia Fonte, ou de la Quercia, — on l'appelait également Jacques de la Fontaine, — sculpteur siennoisfort à la mode à cette époque, et qui, en effet, avait pris une place honorable après André de Pise «et Orcagna^ qu'il acheva son éducation artistique.
Ses premières œuvres furent des portraits ; et, giâce au chaud coloris de l'école milanaise, dont les principes étaient restés en lui, et surtout, dit Vasari, grâce i cet amour singulier que les Siennois portent aux étrangers, il commença à se répandre et à faire amitié avec les jeunes gens delà ville ; bientôt, comme le jeune Razzi était bon compagnon, brillant d'esprit, et fort dissoln de mœurs, ainsi que l'on commençait d'ëtVe à cette époque, sa réputation de libertin fut bientôt faite : cette réputation franchit même les bornes ordinaires du libertinage. Soit qu'il les recherchât comme modèles, soit que Razzi Mt atteint de ce vice fort commun àcette époque, et pour lequel la maîtresse de Benvenuto Cellini menaçait de le faire brûler, on le trouvait sans cesse entouré de beaux jeunes gens qui lui valurent bientôt le surnom de Sodoma ; mais, loin, comme on eût pu le croire, de se fâcher de ce sobriquet, Razâ l'accepta avec autant de vanité que les anciens Romains
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OU les anciens Teutons acceptaient les surnoms qu'ils devaient, soit à leurs qualités physiques, soit à leurs qualités morales : il cessa donc pour lui-même de s'appeler Razzi, signa le Sodoma, et, comme, ainsi que tous les Italiens de cette époque et même ceux d'aujourd'hui, il était un peu poëte, il se mit à faire des vers à la louange du vice qui lui avait valu le surnom dont il se glorifiait, vers qu'il chantait en s'accompagnant au luth d'une façon fort agréable et avec un miratuleux aplomb. Ce n'est pas le tout, comme l'excentricité des goûts du Sodoma ne connaissait aucune barrière, il se prit bientôt d'amitié pour toute sorte d'animaux, à ce point qu'il finit par emplir son atelier d'écureuils, de singes, de chats angoras, d'ânes nains, de boucs, de tortues, de barberi et de chevaux de Tile d'Ëlbe, avec lesquels il courait le pallium (1).
Mais, outre cela, ce qui faisait la plus grande admiration des Siennois, c'était un énorme corbeau qui se promenait au milieu de ces animaux, lesquels faisaient de l'atelier du Sodoma une espèce d'arche de Noé, avec la gravité particulière à cet oiseau, et qui, toutes les fois qu'on frappait à la porte, répondait : « Entrez ! b avec tant de naturel, et d'une voix qui imitait si bien celle
(1) Le palUum était un étendard qui formait le bnt et qa*enleyait, en passant, celui qui arrivait le premier au bout de la conrse.
de son miditre, qu'il n'y avait pas moyen de persuader aux visiteurs qui avaient entendu cette voix que le Sodoma fût sorti ; et, comme il arrivait quelquefois que le Sodoma rentrât pendant la discussion qui avait lien sur sa prétendue absence, ceux qui discutaient lui soutenaient i lui-même qu'il était sorti par une porte d6 derrière, après avoir prononcé le mot Entrez! et qu'il ne révélait ainsi que pour se moquer de ceux qui auraient la niaiserie de le croire. Or, comme toutes ces singularités lui avaient fait une espèce de réputation dans le peuple ; comme son esprit, sa facilité, son libertinage, l'avaient lancé parmi les gentil^ommes, qui ne pouvaient plus se passer de lui et le mettaient dans toutes leurs orgies, la renommée du Sodoma commença de se répandre par toute l'Italie.
Ce fut vers ce temps que, frère Dominique deLeodo, Lombard et, par conséquent, compatriote de Razâ, ayant été nommé général de Tordre des moiuesde Monte-Olivetto , le peintre alla lui faire une petite visite, non-seulement pour renouveler connaissance ayee lui^ mais encore pour voir en même temps s'il ne poQ> rait point en tirer quelque belle commande. Razzi ne s'était pas trompé dans son espoir : le général loi dooni à achever l'histoire de la Vie de saint Benoit^ dont Luca Signorelli avait fait la première partie. Malheureusement pour les moines, soit que Tordre ne fût pas
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riche, soit qne le général fût avare, le prix que Ton donna à Razzi étant à peine suffisant pour payer ses rapins et ses broyeurs de couleurs, il exécuta cette besogne avec tant de négligence, que le général se décida un jour à lui en faire des reproches. Razzi Técouta fort gravement ; puis, lorsqu'il eut fini :
— Mon père, dit Razzi, je suis de ma nature un être fort capricieux, et mon pinceau est presque aussi capricieux que moi ; de sorte qu'il ne saute que lorsque les écus sonnent ; faites sonner les écus, et vous verrez comme il dansera.
Le général suivit le conseil, et, à partir de ce moment, Razzi apporta, comme il l'avait promis, un tel soin à son œuvre, que les moines furent forcés d'avouer qu'il s'était surpassé lui-même.
Or, comme, tout en travaillant, il faisait mille folies, racontant aux bons pères les histoires les plus scandaleuses, et leur faisant, à brûle-pourpoint, les propositions les plus incongrues, ceux-ci, qui n'osaient l'appeler du nom qu'il prétendait avoir conquis, comme Sforza, à la pointe de son épée, se contentèrent de l'appeler il Mataccio^ c'est-à-dire le grand fou.
Razzi accepta ce second sobriquet comme il avait accepté le premier; seulement, comme, ainsi que pour le premier, il voulait sans doute que la postérité l'en pût juger digne, il résolut de faire aux bons moines une sur-
prise. En conséquence, comme il n'avait plus à peindre qu'un compartiment de la Vie de saint Bejwîty et que, pourvu qu'ils fussent tirés de la vie du saint, tous les sujets étaient laissés à la liberté de l'artiste^ il éloigna tout le monde du lieu où il travaillait, disant que, pour faire son dernier tableau, qui devait être son cbefd'œuvre , il avait besoin de solitude et de recueillement.
Les moines, qui commençaient à avoir la plus grande confiance dans son talent, obéirent religieusement.
Razzi travailla avec une assiduité exemplaire, et, an bout d'un mois, il prévint toute la confrérie que, pour le lendemain, la fresque serait visible.
En effet, lorsque, le lendemain, leur général entête, les moines entrèrent dans la salle où Razzi travaillait depuis cinq ou six mois, ils trouvèrent les trois premiers tableaux achevés et le quatrième couvert d'un voile.
Le premier représentait saint Benoit partant de sa ville natale pour aller demeurer à Rome.
Le second représentait le moment où saint Maur et saint Placide^ ses disciples, lui furent donnés par leurs parents, qui les offraient en même temps à lui et àDieu.
Et le troisième représentait les Goths brûlant le mont Cassin.
Mais ce n'était point ces trois premiers tableanx que les moines désiraient voir, car ils les connaissaient;
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c'était le quatrièiçe tableau voilé, qui, depuis si longtemps, excitait leur curiosité.
Razsd, alors, pour la satisfaire, les fit ranger en cercle, et, tirant violemment le voile^qui n'était retenu que par deux clous, il découvrit aux moines le quatrième sajet.
Razzi avait eu raison de dire au général qu'il leur ménageait une surprise, car la surprise fut grande en det : le peintre avait choisi pour ce quatrième tableau, laissé à son choix, le moment où le prêtre Florent, ennemi de saint Benoît, conduit autour du monastère, pour faire tomber le saint en tentation, toutes les courtisanes qu'il a pu rencontrer. Or, pour que la tentation fût plus grande sans doute et la vertu d'autant plus méritoire, le Razzi avait peint toutes ces femmes nues et dans les postures les plus lascives.
Les moines jetèrent un cri de désespoir, et déclafèrent le Mataccio cent fois plus fou encore que ne l'indiquait son nom; et, comme il était impossible qu'une pareille fresque restât dans le couvent, le général ordonna qu'elle fût grattée à l'instant même.
Mais alors, le Sodoma fit un signe et, prenant son pinceau, il couvrit une de ces femmes d'une draperie si large, si belle, si ondoyante, que tous les moines restèrent en admiration, et que, sur la promesse du peintre d'en faire autant pour toutes les autres, le gé-
néral décida que» moyennant cette oorreciion, il serait fait grâce à la pauvre fresque condamnée.
On voit encore aujourd'hui, dans le couvent de Monte-Olivetto, ces fresques, qui, pendant deux sièeles et demi, furent conservées avec le plus grand soin^ et qui n'eurent à souffrir qu'au moment où les Français, maîtres de Tltalie, déclarèrent qu'il n'y avait pins de vœux. Le couvent, alors, fut occupé par nos soldats, qoi^ n'ayant point pour ces sortes de peintures tout le mpect qu'ils auraient dû avoir, leur firent subir quelques dégradations.
Telles qu'elles sont cependant, il est encore facile de voir que la plus belle de toutes est celle ou les femmes, présentées nues d'abord aux regards des bons rdi^em, furent habillées ensuite par le Mataccio, qui, en souvenir de cette plaisanterie, conserva son second sobriquet avec presque autant d'amour que le premier.
Les sujets peints par le Razzi à Monte-Olivetto sont au nombre de vingt-six, et dans l'une de ces histoires, qui représente saint Benoit, encore enfant, raccommodant miraculeusement le baptistère de son abbaye (pi avait été brisé, il a mis son propre portrait, celui de son corbeau, celui de son singe et celui encore de trois on quatre de ces animaux. Ceux qui voudront le diercto le retrouveront dans le cavalier vêtu d'une cape jaa» avec une garniture de rubans noirs.
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Cette œnrre terminée, il exécuta dans le monastère de Sainte- Anne, qni appartient au même. ordre et qui est distant de Monte-Olivetto de six milles seulement, le Miracle des cinq pains et des deux poiss<ms. Puis, revenant immédiatement à Sienne, il peignit à fres<iue h façade d'Agostino deiBardi, peintures remarquables, mais qui, déjà du temps de Vasari^ avaient presque dis- ^ru, quoiqu'il y eût à peine cinquante ans qu'elles avaient été faites.
Vers ce temps revint dans sa ville natale un fameux banquier siennois, nommé Agostino Chigi, et, autant parce que 1« Razzi avait la réputation d'être un bon vivant que parce qu'il avait celle d'être un grand peintre, il voulut faire connaissance avec lui, et, cette connaisfiance faite, il lui proposa de le conduire à Rome, et de le présenter au pape Jules II, qui faisait alors faire les salles du Vatican. Le Razzi accepta. Chigi et lui arrivèrent à Rome, et Chigi fit si bien, qu'il obtint pour son protégé la promesse d'un travail. Cette promesse faite, wslait à savoir quel travail on loi donnerait. Pérugin peignait alors au Vatican ; mais, comme il était vieux, qu'en ses mains la besogne allait lentement, qu'il ne pouvait se mettre à un autre travail que lorsqu'il aurait rteraûné celui qui l'occupait, on donna au Razzi la seconde thambre qu'il devait faire, et qui était proche de celle oùPémgin travaillait.
Le Razzi mit aussitôt la main à l'œuvre, peignit d'abord les frises, les arabesques et les ornements, et, dans des médaillons, commença d'exécuter certaines peintures assez remarquables. Mais, pendant que, emporté par ses folies habituelles, par ses orgies journalières, et par ce laisser aller insoucieux^ si familier à l'artiste, il laissait traîner son travail en longueur, Raphaël d'Urbin arriva à Rome avec Bramante, son oncle, qui venait diriger les travaux de la nouvelle église de Saint-Pierre. Bramante présenta son neveu à Joies IL Raphaël exécuta pour le pape quelques croquis, et, à la vue de ces seules ébauches, Jules II, appréciant l'admirable génie du nouveau venu, ordonna qu'a partir de ce jour non-seulement Pérugin et le Razzi cesse* raient de travailler, mais que l'on détruirait mèmetoot ce qu'ils avaient fait. Ralphaêl ne voulut point qu'une pareille insulte fût faite à l'art dans la personne de son maître et de son confrère ; il exigea que l'œuvre toi entière du Pérugin fût épargnée, et des peintures Razzi il n'effaça que les médaillons^ conservant toi les ornements qui sont autour des figures que fit phaêl, lesquelles figures étaient la Justice, la Poésie, Science et la Théologie : ce fut alors qu'Au] Chigi, comprenant ses devoirs de protecteur, et voui faire oublier au Razzi l'affront qu'il venait de subir, loi donna à peindre, dans son palais de la Farnesine, /4
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Noces d'Alexandre et de Roxane, et la Famille de Darius. Le premier tableau était si remarquable, que Vasari qui, de parti pris, attaque Razzi dans tout ce qu'il a fait, avoue que non-seulement cette fresque obtint un grand succès, mais encore qu'elle méritait ce succès.
Ce fut sur ces entrefaites et comme le Razzi venait d'acheter ces deux fresques, que mourut Jules II et que Léon X fut nommé pape.
Cette mort et cette exaltation causèrent une grande joie au Sodoma : d'abord parce qu'il détestait Jules II ; ensuite parce que^ connaissant les inclinations {(lus joyeuses et surtout plus libres de Léon X, il espéra arriver à jouir sous celui-ci d'un degré de faveur auquel il lui avait fallu renoncer sous le sévère Jules H. En effet, à peine eut-il été présenté par Augustin au nouveau pontife, que celui-ci lui commanda un tableau représentant l'antique Lucrèce se frappant d'un poignard. Or, sans doute, les études du nu qu'il avait faites dans le couvent de Monte-Olivetto avaient profité au peintre, car il réussit si admirablement le torse de la femme, et surtout cette tète agonisante qui rendait le dernier soupir, que le pape, enchanté de Tœuvre, nomma le Sodoma chevalier, et lui donna une somme d'argent considérable.
Alors le Sodoma revint à Sienne, sa patrie adoptive, pour y dépenser son argent à son goût et selon ses ha-
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bitudes prises, et pour s'y glorifier de soa nouveau U- , tre. Mais l'argent s'écoula rapidement, et, comme sa nouvelle noblesse ne donnait nullement au Sodoma de quoi vivre, il lui fallut se remettre à l'œuvre. C'est ! alors qu'il fit pour l'église Saint-François une Déposition de croix^ qui fut placée à droite en entrant, et, dans le cloître qui touche à cette église, un Christ bcUtu de verges. Dans ce dernier tableau, il plaça encore son portrait avec les cheveux longs et la barbe rasée, chose d'autant plus remarquable que Jules II avait fait, an contraire, venir la mode de la barbe longue, et François I" celle des cheveux courts.
Cette œuvre terminée , il fut appelé par Jacopo Setto à Piombino, où il exécuta difierents tableaux : non -seulement ses tableaux lui furent largement payés, mais encore Jacopo, qui connaissait les goûts du Sodoma pour les choses extraordinaires, lui Ct don de plusieurs animaux plus petits que d'ordinaire, l'île d'Elbe, qui lui appartenait, ayant ceci de particulier que toutes les races n'y arrivent qu'aux deux tiers du développement qu'elles obtiennent dans les autres pays. Razzi, enchanté, ramena toute sa ménagerie à Sienne. Puis, monté sur un de ses petits chevaux corses, ayant son singe en croupe, il se rendit à Florence, où l'appelait l'abbé de Monte-Olivetto, couvent du même nom que celui dans lequel il avait déjà travaillé, mais
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qai n'a auenn rapport avec loi, se trouvant hors de la porte San-Friano. Il commença de faire, sur la façade da réfectoire, quelques peintures qui forent enlevées depuis. — Or, pendant ce temps, le hasard voulut qne vint le jour de courir le pallium de saint Barnabe, Razzi) selon son habitude, courut sur un barberi, ayant son singe en croupe, et, malgré cette double charge imposée à son cheval, gagna le prix. Alors les enfants qui se tenaient près du but, et qui reconduisaient d'ordinaire le pallium jusqu'à la maison du vainqueur à grand bruit de vivats, de tambours et de trompettes, demandèrent au Razzison nom pour le célébrer dignement par leurs cris.
— Sodoma, répondit bravement le vainqueur. Et aussitôt toute la foule se mit à crier :
— Viva Sodoma! viva Sodoma!
Razzî marchait fièrement en tète et menait le triomphe.
A ce cri étrange et inaccoutumé qui retentissait jusqu'au fond des maisons les plus retirées, quelques puritains s'émurent et vinrent jusque sur leur porte, s'étonnant qae l'on osât publiquement pousser le cri qui avait attiré le feu du ciel sur une ville.
La rameur augmenta à mesure que les, cris redoublaient; enfin, les cris continuant, la moitié de Florence se souleva, et peu s'en fallut que le cavalier, le cheval et le singe ne lînssent lapidés.
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Cela n'empêcha point Razzi de courir le palliam, et, comme il avait toujours les meilleurs chevaux, de gagner force prix ; il avait donc chez lui tous ses étendards, preuve de ses victoires, les montrant à toosceui qui le venaient voir, et les mettant à ses fenêtres les jours de fête , comme faisaient au moyen âge les seigneurs de leurs bannières.
Pour en revenir aux œuvres du Sodoma, il fit encore vers le même temps, pour la confrérie de Saint- Sébastien in GamoUia, près de Téglise des Umiliati, une toile à l'huile destinée à être portée en bannière, représentant un Saint Sébastien nu, lié à un arbre^quifi reposé sur la jambe droite et retirant la gauche, lèvelt tête vers un ange qui lui apporte du ciel la couronne da martyre. C'est une de ses plus belles œuvres, et certes des plus dignes d'être louées. Au revers est une Notre- Dame avec son ûls dans ses bras, et à ses pieds saint Sigismond, saint Roch et plusieurs religieux. Quelqna marchands lucquois voulurent payer cette toile troii cents écus d'or ; mais la confrérie refusa de la vendre^ ne voulant pas déshériter le couyent d'un pareil chef' d'œuvre.
Sodoma continua de vivre de la même vie capri cieuse et fantasque, au milieu de ses animaux, dont, chaque occasion, il augmentait le nombre : se reposaol dans son insoucieuse oisiveté dès qu'il avait gagné quel-
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que argent, ne se remettant au travail que lorsque l'argent manquait. C'est ainsi qu'il fit, dans la sacristie des frères del Carminé, une Nativité de Notre-Dame ; sur la place des Ptolémées, pour la confrérie des cordonniers, une Madone avec l'Enfant Jésus dans ses bras, entourée de saint Jean, de saint François, de saint Roch et de saint Crépin, patrons de la compagnie; dans le palais de la Seigneurie de Sienne , des tabernacles pleins de colonnettes et d'enfants, avec quelques figures d'adultes, parmi lesquelles un Saint Victor armé de toutes pièces, l'épée nue à la main, qui est une des belles choses qu'ait faites le Sodoma ; enfin, dans le bas du même palais, un Christ qui ressuscite, et, un peu plus loin, une Madone avec F Enfant Jésus dans ses bras.
Ce fat vers ce temps qu'arriva au Sodoma l'aventure du soldat espagnol qui lui valut, de la part du gouverreur de Sienne, la commande des fresques de la chapelle Saint-Jacques dans l'église du Saint-Esprit.
En outre, il fit^ dans le dôme de Sienne, une peinture qui existe encore, à droite en entrent, et qui représente Notre-Dame ayant son fils sur ses genoux^ saint Joseph d'un côté et saint Calixte de l'autre; pour la confrérie de la Trinité, une bière à porter les cadavres, et qui se conserve de nos jours dans la sacristie de la paroisse de San-Donato ; enfin, une autre pour la confrérie de la Mort, que Vasari, tout hostile
(]u'il est au Sodoma, estime la plus belle qui se puisse voir.
Cela nous pousserait trop loiu de suivre le Sodoma tableau par tableau, et ferait dégénérer cette notice en catalogue ; contentons-nous donc de dire que la vieillesse ne le guérit point de son caractère capricieui, et que, la maladie dont il mourut l'ayant pris sans regrets^ sans remords et sans argent, il se fit philosophiquement transporter au grand hôpital, où il trépassa le 14 février 1549.
Vasari le fait vivre cinq années de plus, c'est-à-dire jusqu'en 1554.
En 1509, le Sodoma avait épousé Béatrix de Lnca Galli, dont il eut une fille ; mais, n'apnt point trouvé dans sa femme les qualités d'esprit qu'il eût désiré lui voir, il la prit en dégoût et s'éloigna d'elle, de sorte qu'elle vécut toujours du travail de ses mains et de l'argent de sa dot.
BACGIO BANDINËLLI
Michel-Ange venait de terminer son admirable carton de la Guerre contre les Pisans^ qui avait été placé dans la grande salle des Médicis, et qui était devenu, pour ainsi dire, le pôle où tendaient tous les 'grands peintres de l'époque.
Parmi les élèvesqui venaient étudier le maître, parmi ees nombreux pèlerins qui venaient visiter le dieu, il devait y avoir, sous les dehors de l'admiration, bien des iaines cachées, bieu des jalousies couvertes. L'œuvre n'en restait pas moios une chose immense de pensée et d'exécution, et, si puissantes que fussent ces jalousies, il fallait bien les taire.
Cependant^ un soir de l'année 1512, à l'époque de la révolution qui chassa le gonfaJonier Pierre Soderini et rappela les Médicis, un homme s'introduisit, à l'aide d'une fausse clef, dans la salle qui renfermait le carton,
iOO ITALIENS ET FLAMANDS
et, quand il se trouva seul là où la foule venait chaque jour, quand il se fut assuré que nul ne pouvait le voir, il mit en pièces le carton de Michel-Angel Était- 1 ce une haine particulière qui le poussait? Nous Tignorons. Seulement, lorsque, le lendemain, on revint, comme d'habitude, pour étudier ou pour voir, on ne trouva plus que les morceaux de l'œuvre, et, lorsqu'on demanda qui avait commis ce saorilége, on répondit :
— Baccio Bandinelli.
Et cependant c'était un des admirateurs les pins chauds, un des élèves les plus ardens du vieux maître; car, chaque jour, il venait puiser pour lui un peu de cette inspiration large et poétique que Michel-Auge avait versée à grands flots dans ce dessin.
Peut-être voulut-il s'approprier ces morceaux du ca^ ton pour pouvoir les étudier seul. Il vaut mieux encore croire que ce fut son amour pour l'art, que sa haine pour l'homme, qui lui fit commettre ce qu'on peut appeler un crime; mais, quelle qu'ait été la cause de cette action, toujours est-il que l'art fit une perte immense.
C'est que ce fut toujours un homme envieux et jaloux que le fils de l'orfèvre Michel-Agnolo de Viviane ; c'est que, malgré un talent incontestable dans toutes les parties de l'art qu'il tenta, il trouva toujours quelqu'un au-dessus de lui; et que, comme ce fut surtout
BAQCIO BANDINëLLI 101
à la sculpture qu'il se livra, il est tout naturel qu'il ait baî Michel-Ange. Il était né en 1487, et son père l'avait mis à dessiner avec ses apprentis ; il allait souvent avec Piloto, qui devint un orfèvre célèbre, étudier dans les églises, et modela aussi quelques ouvrages de Donato et de Verocchio. La première preuve qu'il donna de son talent est un Marforio, qu'il exécuta en neige, étant encore tout jeune.
Ainsi que nous l'avons dit , c'est la sculpture qu'il préférait à tout, et les premiers ouvrages qu'il étudia furent ceuzt de fra Felippo Lippi, à Prato. Alors, de l'atelier de son père, il passa dans celui de Francesco Rostici, et^ d'orfèvre, devint sculpteur. C'est là qu'il connut Léonard de Vinci, à qui il montra ses premiers dessins, et qui l'engagea à exécuter en marbre une tète ou un bas-relief. Il copia alors une tète antique qui se trouvait dans le palais Médicis, et Andréa Gamesecci plaça cette copie sur la porte du jardin de sa maison ; puis, son père lui ayant fait venir des blocs de marbre de Carrare^ d'un de ces blocs il tira un Hercule terras^ safU Cacus.
La révolution de 1512 arriva, et, comme nous l'avons raconté, ce fut à la haine de Baccio Bandinelii qu'on dut la perte du carton de Michel-Ange. C'est qu'une fois son premier pas fait dans l'art, il crut qu'il pourrait tout de suite, non-seulement atteindre le grand
1#2 ITALfBIfS ET FLAMANDS
sialti»! nuÛBiDèine le sarpaMer, et àlahainedesantresil
joignait, comme on voit, la vanité de soi-même. Ainsl,à partirde ceite époque, ce fat contre Baonareiti nne lotte continuelle; non pas cette lutte noble d'artiste à artiste. de gloire contre gloire , mais la lutte basse et rampante de la haine contre le talent, de Tenvie contre le nom.
Lui aussi fit plusieurs cartons au charbon, entre autres une Cléopâtre qu'il donna à Pilote l'orfèvre; puis, d'après ces cartons, il voulut se mettre à peindre; mais il ne savait tenir ni une brosse ni une palette, et cependant il voulait faire eroire qu'il avait découvert seul les ressources de l'art. Il s'en alla donc trouver Andréa del Sarto et le pria de lui faire son peurtrait à Thuile^ espérant pouvoir lui dérober ses secrets en le voyant travailler. Andréa y consentit tout dé suite ; mais il avait deviné la basse rusedont Baccio voulaitse servir; aussi, aa lieu d'établir, ses tons sur une palette, il attaqua si haN aiment ses couleurs, que le scuplteur n'y comprit aiysolament rien. Alors, celui-ci eut recours au Rosso et loi «cpoea franchement ce qu'il désirait. Us se mirent i travailler ensemble, et, quand Baccio se crut assez fort pour travailler seul, il exécuta deUx tableaux à l'huile: ks SaimtsPèreê retirés des limbespar le Sauveur, et iVW H?re devant ses enfants; puis il tenta encore quelques essais qui ne lui réussirent pas, et alors il abandonna tout i fait la peinture. I
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On voit, dans les oommeneements de la vie de cet liomme, un tâtonnement dans tous les arts, un essai dans tons les genres, non par amour, mais par haine ; non pas parée que ces arts étaient beaux, mais parce qae ceux ([ui les exerçaient étaient grands, parce qu'à chaque essai qu'il faisait, soit en peinture, soit en orfèvrerie, soit en sculpture, ceux qui jugeaient lui répondaient toujours par un nom supérieur au sien.On pourrait croire que ce fut de l'émulation, s'il n'y avait pas la destruction du carton de Michel- Ange pour prouver que c'était de l'envie. Ce n'était pas à côté des grands hommes qu'il voulait marcher, c'était en travers. Ce n'étaùt pas pour aller aussi vite qu'eux qu'il travaillait aiDsi, c'était pour les empèdier d'avancer. .
n en était donc revenu à la sculpture, et la première 4ho6e qu'il exécuta fut un Mercure tenant une flûte en nunn. En 1530, cette statue fut envoyée au roi de France. Il produisit encore une foule de dessins ; et une Cl^qpdtre nue^ que lui grava Agostino de Venise, loi fit grand honneur, ainsi que quelques études anatomiques. Il modela encore un Saint Jérôme^ que Léonard de Vinci et tous les artistes proclamèrent un chefd'œuvre.
Bacciofutconstamment soutenu par Léonard de Vinci, qui devait avoir intérêt à le pousser devant Michel- Ange. C'était^ en effet, une époque de lutte continuelle.
OÙ un grand nom ne pouvait exister qu'à condition qu'il tuerait les autres. Raphaël était venu avant la fin du Pérugin. Michel-Ange avait dépassé Ghirlandajo et repoussé en arrière Léonard de Vinci, comme celuinsi avait repk)ussé Andréa del Verocchio. C'était une marche rapide et précipitée, à la tète de laquelle il fallait se placer. Le grand Buonarotti les avait tous dépassés du pas, comme il les dépassait du front, et c'était à cet homme puissant que venait s'attaquer Bandinelli ; c'était contre cette vérité incontestable qu'il se dressait; c'était à ce travail patient et continu qu'il venait opposer sa ruse basse et rampante ; tout en luttant contre l'homme, il suivait la route tracée par l'artiste, et, eo marchant éternellement derrière Michel-Ange, il ne servait qu'à le prouver davantage. A toute cette haine, à toute cette envie, qui ne pouvait l'atteindre, Michel- Ange restait impassible et fier, n'écoutant point les cris d'en bas, et ne voyant que les révélations d'en haut, trop occupé de son œuvre immense pour sentir les mo^ sures de serpent, et méprisant cette foule dont le murmure se perdait avant d'arriver à lui.
La postérité, qui juge d'après ce qu'elle voit, qui n'assiste pas à cette lutte de chaque jour, qui prend les œuvres des artistes en laissant de côté les passions des hommes, sait toujours assigner à chacun la place qu'il mérite. Elle voit tous ces noms se presser, se confon-
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dre, se vaincre quand ils vivent ; maiSy une fois que le temps a fait des cadavres de tous ces hommes, elle prend ce qui reste^ et, comme à l'heure de la résurrection étemelle, elle juge et récompense. Ainsi, elle laisse le Péragin et Raphaël marcher à côté l'un de l'autre , le premier avec toute sa pureté, le second avec tout son charme; elle laisse Michel-Ange aller seul dans sa gloire comme il allût seul dans sa vie; et, quand, à côté du nom de Michel-Ange, elle trouve celui de Bacdo Bandinelli; quand elle voit que les passions de l'homme ont trop influé sur la vie de l'artiste, elle fait deux parts du cadavre, elle les anatomise et elle dit : c Voilà par où l'artiste fut grand; voilà par où l'homme fat petit. »
Ainsi, Bandinelli n'avait que dix-neuf ans, que déjà, comme dessinateur, il avait dépassé Andréa del Sarto et le Rosso. Léonard de Vinci lui avait promis un grand avenir, il n'avait donc qu'à marcher sans haine et sans crainte; et c'était déjà bien assez d'aller à côté de Michel-Ange, sans vouloir passer devant lui. Mais à ce commencement de gloire succéda l'envie, qui influa sur son talent, qui le détourna de la route qu'il eût pu suivre, et il avait déjà lait une mauvaise action avant d'avoir accompli une grande œuvre*
Et cependant, à côté de lui, tous, sans jalousie, avaient tracé leur chemin, avaient établi leur but. Ra-
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pbaël^ Titiea, Baitolomeo, Andea del Sarto» Jules Romain, Primatice, Benveauto Cdlioi^ -* cet autre antagoniste qu'il reucontm par la suite» mais qui, moias impassilde que le grand vieillard, voulut se débarrasser de lui à sa ma]3ièse« ~ eoucenU^ut toutes leurs forces dans leur talent, tout leur amour dans leur art, aecoinplissaient sHencieuMiieBt leur tâche. Lui seul voulut combattre*.. Qu'en résulta*i-il? Il fut exécré de ses contemporains, et la postérité ne lui tint aucun compte de ses efforts ; car elle s'inquiète peu dee nains qui tournent autour d'un géani; et, quand elle regarde les merveilles de Miohel*A9f e, elle ne ae retourne pas pour cbe^ber œ qu'a fiait Bandinelli.
Cependant^ comme nous ne sommes pas la postérité, mais que nous sommes simplement l'iàîstorien d'un homme, nous nous contenterons de le suivre dans ea carrière d'artiste, de mettre une étiquette sur ce qu'il a exécuté, de classer ses csuvres; puis, après^ déjuger l'bomme si nous en avons le temps.
En 1513, Julien lui confia l'exécution d'un SâM Pierre haut de quatre brasses et demie pour l'église de Santa-Maria-deWFiore ; mais il ne termiioa cette commande qu'en 1566, a l'époque do mariage de la reine Jeanne d'Autriche.
En 151ët Léon X passa i Florence^ et Baecio dut &ire, sous l'arceau de la galerie, près du palais, un
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reule colossal^ haut de neof brasses et demie* Le md de Michel- Ange, ce tour de force que le grand ilpteur avait aocoiDpli, poursuivait la vanité de Bac- ; mais, eomme il ne pouvait s'en défaire ainsi que do ton, il crut pouvoir l'attaquer en face, et au David il posa son Hercule. Le David de marbre tua Hercule^ Dme, vivant, il avait tué Goliath.
Alors Baccio se rendit à Rome pour présenter au pape modèle d'un David coupant la tête du géant, qu'il niait exécuter en bronze ou en marbre et placer dan» iGour du palais des Médicis, à la place de celui de Miato. Le pape trouva le modèle fort beau ; cette fois^ iBuvre succomba, non pas sous celle du maître, mais Us elle-même ; car le pape, qui ne jugeait pas le moienl opportun pour faire jeter le modèle en bronze, ^t envoyé Baccio chez A.ndreaConticcbi, de Monte- •usavino^ à qui il avait confié la direction des orne* Mits et des statues de marbre de la chapelle de NosvDonna-de-Loretto. Andréa accueillit fort bien Baccio liai donna à exécuter la Nativité de la Vierge. Après r terminé une maquette, Baccio commença son fcche; mais il ne put s'accorder avec Andréa, blâma \ dessin et critiqua ses œuvres.
' n faut agir avec la main et non avec la langue, |<lit sévèrement maître Andréa, et il ne suffit pas da bner sur le papier, il faut encore dessiner sur
le marbre. A Tavenir, Baccio, parlez des autres avec plus de circonspection.
Baccio répondit par des injures et Andréa voulut le tuer. Pareille affaire devait lui arriver plus tard avec Benvenuto Cellini. Baccio se réfugia à Ancône, où Rafaello da Monte-Lupo acheva son ébauche, dont il était dégoûté.
D'Ancône, Bandinelli revint à Rome, et obtint du pape quelques statues à faire pour le palais des Médicis à Florence.
Il exécuta en marbre un Orphée qui, par les sons de sa lyre, adoucit Cerbère; il imita V Apollon du Belvédère dans son ensemble.
Benedetto da Rovezzano fit un piédestal pour cette statue, qui fut placée, par l'ordre du cardinal JuH dans la cour du palais des Médicis.
- Baccio exécuta encore deux statues colossales pour la Vigna de Monte-Mario, et, immédiatement après, il fit le Massacre des Innocents.
Ici, Tartiste est vraiment grand, et sa réputation, qui ne s'était encore répandue qu'en Itatalie, s'étendit dans toute l'Europe.
Puis il fit le modèle en bois et les figures en cire du mausolée du roi d'Angleterre, qui fut jeté en bronze par Benedetto da Rovezzano.
A c^tte époque, deux ambassadeurs de François V
virent les statues du Belvédère et admirèrent beaucoup le Laocoon. Les cardinaux Médicis et Blbbiéna, avec qui ils se trouvaient, leur promirent d'intercéder auprès du pape pour que Sa Sainteté envoyât au souverain français quelques morceaux précieux.
Ils proposèrent même le groupe du Laocoon et demandèrent aux ambassadeurs s'il serait agréable au roi. Us répondirent qu'un tel présent serait d'un trop grand prix; alors un des cardinaux dit :
— Eh bien, on enverra à Sa Majesté ou c<*.lui-là ou un autre parfaitement semblable.
£t ils firent demander à Baccio s'il se sentirait le courage de le copier. Celui-ci répondit que non -seulement il ferait un groupe aussi beau, mais qu'il espérait encore le surpasser. 11 exécuta tout de suite un modèle en cire, et, lorsque les marbres furent arrivés, il se fit construire un atelier au Belvédère et se mit à l'œuvre.
Sur ces entrefaites, Léon X mourut empoisonné, et Adrien YI, le pape du hasard^ lui succéda. Baccio partit pour Florence, laissant son ouvrage inachevé, comme tous les ouvrages qu'on avait commencés quand Adrien VI monta sur le trône pontifical. Enfin, Clément VU remplaça Adrien , et, pour son couronnement, il commanda des statues et des bas-reliefe à Baccio, qui se remit à son Laocoon.
A ce moment, Titien fît paraître un dessin gravé sur hmy représentant trois singes enveloppés par des serpents.
Baceio termina son groupe, qui plut tellement à Clément Vn, que celui-ci préféra donner des statues antiques au roi de France, et garder la copie de Bandinelli, n exécuta ensuite le Martyre de saint Céme et de saint Damien y celui de SainJt Laurent^ condamné par Décius à être grillé. Ce dessin lui valut le titre de chevalier de Saint-Pierre.
Bandinelli revint à Bologne, où, pour lutter avec son premier maître, Francesco Rustki, qui peignait la Conversion de saint Paul, il fit un SaiTit Jean dans le désert j qu'il exposa dans la boutique de son père. Le dessin en était assez beau ; mais^ cette fois encore^ la peinture tua le dessin.
Une nouvelle occasion de nuire à Michel -Aîige se présenta bientôt, et Baccio la saisit avec empressement Sous le pontificat de Léon X, on avait tiré de Carrare un bloc de marbre haut de neuf brasses et demie et large de cinq, dont Buonarotti devait faire un Hercule colossal terrassant Cacus^ qui serait le pendant de son Ba/vid. Léon X vint à mourir; le travail resta inachevé, et, Clément VÏI, quand il fut élu pape, fit venir de nouveaux marbres pour les tombeaux des Médicis, dans la chapelle de San-Loreazo. — Domenico Buoninsegni ,
BACCIO BANDINELLI Hf
diargé des affaires de Sa Sainteté, proposa a Michel- ÂEge de surfaire le compte des marbres nouvellement arriTés^ et de ceux qui étaient destinés à la chapelle de San-Lorenzo. Mîchël-Ange refusa, et s'attira ainsi la haine de Dominique, lequel intrigua si bien auprès de Clément YII, que le marbre échut à Baccio, qui fut envoyé à Carrare pour l'examiner. Les directeurs deSanta- Maria-del-Fiore devaient le conduire par eau jusqu'à Signa. Arrivé à huit milles de Florence, le bloc tomba dans le fleuve, au moment où l'on allait le débarquer, et il s'enfonça dans le sable à une telle profondeur, que les plus habiles architectes ne savaient quel moyen employer pour le retirer. Enfin Piero Rosselli détourna le cours de l'Arno, creusa le lit du fleuve, et, à l'aide de grues et de leviers, conduisit le bloc à terre.
Pendant qu'on retirait le marbre de l'eau, Baccio s'aperçut qu'il n'était pas d'une dimension à lui permettre d'exécuter les figures de son modèle. H prouva au pape qu'il était forcé d'abandonner son premier dessin, n en fit d'autres, et Sa Sainteté choisit celui qui représentait Hercule tenant Cacus par les cheveux. Baccio revint à Florence, trouva le marbre rendu heureusement dans l'œuvre de Santa-Maria-del-Fiore et attaqua son bloc.
n voulut ensuite peindre un Christ mort environné des trois Maries, de Nicodème et de plusieurs autres person-
nages ; mais il ne put en faire que le carton. 11 exposa au Marché-Neuf, dans la boutique de Giovanni de Goro, son ami, une Déposition de croix où Ton voyait le Christ entre les bras de Nicodème, la Vierge fondant en larmes, et un ange tenant les clous et la couronne d*épines.
Michel-Ange vint voir ce tableau avec Torfévre Piloto, et se contenta de dire que Baccio n'était pas né pour être peintre. Baccio fut forcé de s'avouer vaincu, €t renonça déûnitivement à la peinture. Alors il prit avec lui un frère du Franciabigio, nommé Agnolo, et lui fit peindre le Christ mort environné des trois Maries; puis, en i527, craignant la haine d'un de ses voisins, homme influent dans le parti populaire, il quitta Florence et se réfugia à Lucques.
Pendant ce temps avait eu lieu la ligue de Clément VU contre Charles-Quint, et l'empereur impie avait fait prisonnier le pape rebelle. Rome fut prise d'assaut et pillée par ceux du connétable de Bourbon; mais Charles-Quint, en apprenant la nouvelle de cet événement, désavouva l'action du connétable, prit le deuil et le fit prendre à sa cour; ce qui ne l'empêcha pas de retenir son saint prisonnier au château Saint-Ange, d'où il ne le laissa partir que moyennant unerançonque promit Sa Sainteté. C'était la seconde fois qu'il abandonnait un prisonnier sur une simple promesse, et la pre-
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mière ne lui avait pourtant pas assez bien réussi pour qu'il se fiât à la seconde. Quand le pape rentra dans Rome, il oublia, comme François ["avait oublié en rentrant en France; seulement, il oublia un peu moins, et l'empereur espagnol reçut le quart des quatre cent mille écus d'or.
De retour à Rome, le pape voulut accomplir un vœu qu'il avait "fait dans sa prison; car, s'il ne payait pas aux hommes, il payait à Dieu.
Il fit donc demander à Baccio le modèle d'un Saint Michel armé d'une épée et environné de sept grandes statues représentant les sept péchés capitaux. Bandinelli se mit à Tœuvre dans une salle du Belvédère, et commença. un figure fort. belle; puis il fit jeter en bronze une foule de figurines, des Vénusy des Hercule, des Apollon, des Léda, qu'il donna au pape et aux seigneurs de la cour.
Puis, lorsque Charles-Quint vint à Gênes, il lui offrit une Descente de croix en demi-relief, et joignit au titre de chevalier de Saint-Pierre, que lui avait donné Sa Sainteté, une commanderie de Saint-Jacques, que lui accorda l'empereur. La république de Gènes, en souvenir des services que le prince Doria avait rendus à sa patrie, demanda au sculpteur une statue de Neptune, haute de six brasses; Baccio reçut cinq cents florins à l'avance, sur mille qu'on lui alloua, et il se
rendit à Carrare, pour commencer son ébauche dans la carrière del Poivaccio.
Après la fuite des Médicis, on avait conseillé \ Michel-Ange de s'emparer du bloc de marbre que Baccio avait à peine ébauché pour son Hercule terrassaniCacuL
Buonarotti voulait s'en servir pour représenter Somson terrassant mille Philistins avec une mâchaire d'âne ; mais, après avoir été surintendant et commis isaire général des fortifications de Florence^ Micbel- Ange fut forcé de quitter cette ville avec deux des Biens, et il se rendit à Venise. Puis, quelque temps après, il «e laissa fléchir et revint à Florence, où il reprit ses travaux de défense. Lorsque la paix fut conclue, lorsque Clément VII, comme nous l'avons dit, fut remonté aa trône pontifical, Michel- Ange reçut du pape l'ordre de travailler à la sacristie de San-Lorenzo, et Bacdo, celui d'achever son Hercule. Bandinelli, pour s'attirer les bonnes grâces de Clément VII, lui envoyait toutes les :semaines des rapports odieux sur les magistrats et les citoyens. Cette conduite, jointe à ses antécédents, augmenta encore le nombre de ses ennemis, qui uséjrent de tout leur crédit auprès du duc Alexandre pour mettre obstacle à l'achèvement de son groupe ; mais, à cette époque, il y eut, après la guerre de Hongrie, une conférence à Bologne entra le pape, Gharles-Quiot, Hippolyte de Médicis et le duc Alexandre*
Baccio était aussi politique que méchant. Il avait compris que tout était perdu s'il ne frappait pas un grand coup. Il profita donc de l'occasion et courut s'ageoGuiller et baiser les pieds de Sa Sainteté, en lui offrant un très- beau Christ flagellé à la colotme , demi-relief, d'une brasse de hauteur sur une brasse et demie de largeur, et une médaille faite par son ami Francesco del Prato, représentant d'un côté le portrait de Clément VII, et de l'autre le Christ flagellé. La ruse réussit : le pape agréa le double icadeau, et l'artiste sauva l'homme.
Le pape avait donné à faire à Michel Agnolo, père de Bandinelli, une grande croix en argent, ornée de bas-reliefs représentant la Passion de Nôtre-Seigneur^ ]M)ur les marguilliers de Santa-Sdaria-del-Fiore. Quand lorfévre mourut, l'ouvrage était inachevé; ii passa, avec bon nombre de matières d'argent^ dans les mains de son fils, qui supplia Clément YII d'en confier l'achèvement à Francesco del Prato, qui l'avait accompagné a Bologne. Malheureusement pour ce nouveau calcul du sculpteur, qui voulait d'abord te faire rembourser les travaux de son père, et ensuite gagner quelque chose sur ceux de Francesco, l'Église, qui avait été dépouillée pendant la guerre, avait besoin d'argent, si bien que le pape fit fondre toutes ces matières et renvoya Baccio achever son groupe à Florence.
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fl n'y a pas, dans la vie de cet homme, un. seul pas qui ne tende à un calcul ou à une méchanceté. Il avait reçu cinq cents écus sur la statue qu'il devait faire pour la ville de Gènes, et il ne l'avait pas achevée. Aussi, au moment de son départ, le cardinal Doria vint-il le trouver en le prévenant que, s'il tombait dans les mains d'André Doria, celui-ci lui ferait tenir sa promesse aux galères. Baccio répondit qu'il avait à Florence un marbre qu'il destinait à cette statue, elle cardinal le laissa partir tranquillement.
Arrivé à Florence, il travailla à son Hercule^ qu'il , acheva en 153 S. Mais, soit haines particulières, soit I que l'œuvre ne fût pas bonne, on disait tant de mal de cette statue, que le duc Alexandre n'osait la livrer au public. Baccio eut recours au pape, lequel écrivit au duc de fournir au sculpteur tout ce qui lui serait nécessaire. Le groupe fut placé sur un piédestal en marbre, et transportée la place qui lui était destinée. Là, les critiques, qui, jusque-là, n'avaient pu que murmurer, éclatèrent tout à coup. Le malheureux //gf(rw?« était trop voisin du David de Michel-Ange; la difTérence était trop palpable : Baccio fut forcé de faire entourer son groupe de planches et de le retoucher, et, quand la foule fut nombreuse, un homme se mêla à tous ceux qui critiquaient, recueillant les critiques, et, le soir, il alla les répéter à Baccio.
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— Eh hlien, qu'a-t-on dit? demanda le sculpteur à cet homme. •
— Rien de bon, répondit celui-ci.
— Ainsi ce groupe...?
— Ne plaît à personne.
— Et toi, qu'en penses-tu ?
— Moi, pour ne pas faire comme les autres, et pour vous faire plaisir, dit le bonhomme, j-en penserai du bien.
— Je ne veux pas que tu en penses du bien, répliqua Baccio ; moi, je n'en pense de personne, nous serons quittes.
Quoiqu'il cachât sa douleur, celte critique unanime le faisait cruellement souffrir. Clément VU, pour le dédommager, lui donna un domaine qui touchait à sa terre de Pinquimont«; mais Baccio avait, au milieu de toutes ses affaires , oublié André Doria. Celui-ci se souvenait, lui, et était homme à se souvenir longtemps ; en sorte qu'il fit menacer Baccio, par le duc Alexandre, de toute sa colère, s'il ne venait pas terminer sa statue. Le pauvre Bandinelli ne se souciait pas d'aller à Carrare ; mais le cardinal Cibo et le duc Alexandre l'y déterminèrent, et il partit. Une fois arrivé, non-seulement il ne travaillait pas, ou du moins travaillait peu au Neptune, mais encore il disait beaucoup de mal d'André Doria. Ceux qu'il avait pris pour
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confidents étaient des espions du prinoe, si bien qa'un jour Baccio n'eut que le temps d'abandonner tout ^ de revenir à Florence.
A son retour, il eut, d'une femme avec laquelle il vivait, un enfant qu'il nomma Clément.
Le pape venait de mourir , et, en 1534, Paul ni — le pape infâme, qui avait livré sa sœur à Alexandre VI^ — lui succéda.
C'était un homme honteusement dépravé que cet Alexandre Farnèse, qui, marié déjà à une dame de Bologne^ eut d'elle deux enfants, dont l'une, Constance, fut sa concubine, qu'il fit épouser ensuite à un Sfora.
Les exécuteurs testamentaires de Clément VU, les cardinaux Hippolyte de Médicis, Cibo, Salviaii, Rodolphe et messer Baldassare Tarini da Pescia, voulurent faire placer son tombeau dans l'église de la Miaerva, à côté de celui de Léon X. Le cardinal de Médicis fitcoihfier l'exécution de ces deux mausolées à Alfonso Lombard!, sculpteur ferrarais. Alfonso avait fait les modèles et attendait Tordre d'aller chercher à Carrare les marbres nécessaires, quand, en se rendant auprès de Charles-Quint, Hippolyte de Médicis mourut empoisonné. L'occasion était trop belle pour que notre Baccio n'ea profitât pas. Il partit donc pour Rome, et courut toot droit chez Luereaa Salviata de Médicis. C'était l'époque où Philippe Strozzi, Antonio Franeesoo degli Aibezzi,
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et d'autres exilés fiorentias, se réuoissaieat tous les jours dans les appartemeats da cardinal Salvîaii pour chercher les moyens de déterminer Tempereur Cbarles- Quint, qui était à Naples, à agir contre le duc Alexandre. Le cardinal, aux sollicitations de Lucrezia Salviata, avait promis une audience au sculpteur florentin^ . si bien que Baccio ne sortait pas plus du palais que les exilés, et que ceux-ci, qui, comme tous les conjurés, voient toujours un espion dans un inconnu^ résolureot du se défaire de Bandinelli, qu'ils ne connaissaieat pas. Heureusement pour lui, il n'eut plus besoin de revenir au palais, et s'arrangea avec deux autres cardinaux; mais il n'obtint qu'une partie de ce qu'il voulait avoir. Antonio di San-Gallo fut choisi pour dessiner les mausolées, et le sculpteur Lorenzello pour surveiller la taille des marbres. Il resta d(^c à BandinoUi l'exécution des statues et des bas-reliefs.
Lorsqu'il eut uni ses modèles, il alla les porter aux cardinaux Cibo, Salviati et Baldassare Tari ni, qui dînaient dans le jardin du cardinal Ridolfi. Pendant qu'il était là, le sculpteur Solosmeo, qui n'aimait personne en général, et qui détestait Baccio en particulier, arriva chez le cardinal. Celui-ci ordonna de l'introduire, et dit à Batdiaelli de se cacher et d'écouter c^e que le nouveau verai allait dire de ses modèles. On donna à boire à Solosmeo, ^t à peine l'eut-on mis sur le chapitre des tombeaux, que
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la chose commença. D'abord, il reprocha aux cardinaux d'en avoir confié l'exécution à un pareil ignorant; à ce mot, il joignit celui d'avare, puis celui d'insolent; et les épithètes de ce genre se succédèrent avec une rapidité prodigieuse. Baccio n'y tint pas, et sortit furieux de l'endroit où il était caché, en s'écriant :
— Que t'ai-je fait pour parler ainsi de moi ?
Le pauvre Solosmeo était interdit ; il ne savait que répondre. Que faire alors? Il prit le parti le plus sage, celui de se sauver, tout en disant :
— Par le ciel I je ne veux plus avoir affaire à des prêtres.
— Tâche de démentir tout cela^ dit Ridolfi à Baccio.
— Oui, monseigneur, répondit le sculpteur. Mais c'était un de ces oui invraisemblables, une de
ces promesses impossibles comme en faisait souveBt Baccio, et non-seulement il ne fit pas oublier les épithètes injurieuses de Solosmeo, mais il fit tout ce qu'il put, au contraire, pour en augmenter la force et le nombre ; et, quand il eut reçu l'argent qu'il devait recevoir, il abandonna les statues inachevées et entra au service du duc Côme. Les cardinaux adjugèrent alors la statue de Léon à Rafaelo de Montelupo^ et celle de Clément à Giovanni di Baccio.
Le Tribolo était allé à Carrare chercher les marbres pour le tombeau de Jean de Médicis, père du duc
Côme. On pouvait être sûr d'avance que Baccio s'efforcerait de lui enlever cet ouvrage ; il y réussit. Pour exécuter son mausolée , il lui échut plusieurs marbres que Michel-Ange avait laissés à Florence. Parmi ces marbres, il s'en trouvait que le grand Buonarotti avait ébauchés. Aussi, la première chose que fit Baccio fut de les détruire, ainsi qiie le groupe i' Hercule et Antécy que fra Giovanni Agnolo avait déjà presque terminé. Enfin, il construisit le soubassement du tombeau, qui consiste en un dé isolé posé sur un socle et surmonté d'une cimaise au-dessus de laquelle est un amortissement formant frise et orné de crânes de chevaux réunis par des draperies. Venait ensuite un autre dé plus petit, occupé par la statue de Tinvincible Jean de Médicis, armé à l'antique, et tenant à la main le bâton de général. Un bas-relief représentait le seigneur Jean, entouré de soldats, dé prisonniers et de femmes nues. Dans cette composition, Baccio introduisit une figure portant un cochon sur son épaule. Celait, à ce qu'il parait, un trait de satire lancé contre Baldassare da Pescia , qui avait fait donner à d'autres sculpteurs, comme nous l'avons déjà dit, les statues de Léon et de Clément, dont lui, Bandinelli, avait d'abord été chargé. Baccio était l'homme des longues entreprises, non pas parce qu'elles pouvaient lui donner beaucoup de gloire, mais parce qu'elles devaient lui rapporter beau-
coap d'argent; puis» quand prince ou duc, pape <m m, aTait donné i rartiste ks travaux à &ire, Bacdo s'e{foiçait de fiiire oublier ces travaux en disparaissant (ont bonnement, oonune il avait fait pour André Doria , c'était ce qu'on peut appeler une banqueroute d'art, et, comme jusque-là elle lui avait parfiûtement réussi, il «n essaya encore une fois auprès du duc Gôme.
Le duc avait quitté le palais des Médicis pour reveoir habiter avec la cour celui de la Piazza, <m siégeait autr^ fois le gouvernement. Baocio conseilla à Gôme défaire faire dans la salle d'audience une décoration de tIeDt^ huit brasses de largeur sur dix-huit de hauteur eu pierre de Fossaio et en marbre. Y(Hci la description qu'en donne Vasari :
a Le mur du fond devait être occupé par trois grands arcs, dont deux eussent servi de fenêtres, et eussent été décorés dans leur épaisseur de quatre colonnos, avec une archivolte ornée de consoles pour former la cintre. Ces colonnes enrichissaient à la fois l'exténein du palais et l'intérieur de la salle. L'arcade du milieu, qui renfermait une niche et non une fenêtre, était 9ù\ compagnée de deux autres niches semblables, l'anead couchant, et l'autre au levant, ornées de quatï*e eoloDDfl corinthiennes hautes de dix brasses. Dans les vidH laissés par les pilastres qui portaient l'entablement^ (k^ niches hautes de quatres brasses et demie auraient red
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fermé des stataes comme la grande aiche du fond et les deox niches latérales. Baccio et GiuUano avaient encore des projets plus vastes et plus dispendieux pour la décoration extérieure du palais. La salle étant de biais, il iallait la mettre d'équerre en dehors, et pratiquer à œt effet une saillie de six brasses au pourtour des Eaçadfis du vieux palais, avec des colonnes hautes de quatorze brasses qui en soutenaient d'autres entre lesquelles étaient les arcades qui dominent la galerie où se trmkvent les géants et la terrasse. Au-dessus, une autre distribution de pilaires, avec le même ordre d'arcade, devait porter un dernier ordre d'arcs et de pilasta*es dans le genre d'un théâtre. Enfin, tout le dessus aurait été couronné d'une espèce d'entablement crénelé. Bacdo et Giuliano, craignant que cet immense projet n'effrayât le duc, résolurent de ne lui parler d'abord que de la décoration intérieure de la salle d'audience et de la £açade en pierre de Fossato, du côté de la place. Les plans et les dessins furent exécutés par GiuUano, et présentés au duc par Baccio, qui lui montra que l'une des grandes niches latérales renfermerait Léon ramenant la paix en Italie, et l'autre Clément VU couronnant l'empereur Charles-Quint. Les sujets qui auraient décoré les petites niches devaient rappeler les grandes actions de ces papes. Les statues en pied de Jean de M édicts, du doc Alexandre et du duc Corne, accompagnées de
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nombreux ornements sculptés, auraient occupé les niches placées entre les pilastres. »
Ces dispositions plurent beaucoup au duc, qui voulait avoir la plus belle salle delltalie. Giuliano désirait que la taille des pierres de Fossato, destinées aux soubassements, aux colonnes et aux corniches, fût entièrement confiée aux ouvriers de Santa-Maria-del-Fiore. Ces hommes habiles auraient très-bien terminé tous les ornements de pierre, si Baccio s'y fût prêté ; mais le sculpteur entendait mieux ses intérêts, et ses intérêts étaient que la chose traînât en longueur, puisqu'il recevait, outre son traitement de chaque mois, cinq cents écus pour chaque figure de marbre. Aussi ne s'occupaitil qu'à faire ébaucher les statues, sans s'occuper de les continuen Après plusieurs années, à peine si la moitié de la taille était achevée. De toutes les statues, trois seulement furent posées : celle de Jean de Médicis, da duc Alexandre, et, sur un soubassement en brique, celle du pape Clément VU. Il commença celle du pape Léon, et termina celle du duc Côme ; c'était bien le moins que les morts fissent place aux vivants.
Mais, si l'œuvre n'était pas assez avancée pour que le duc en fût content, elle l'était assez pour que Baccio ne s'en occupât plus ; il voulut donc faire oublier celte première entreprise pour une autre qui, sans doute, loi serait plus lucrative, et il conseilla à Côme de faire
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continuer an chœur octogone dans l'église du directeur deSanta-Maria-del-Fiore. Felippo Brunelleschi en avait laissé un modèle en bois, avec l'idée de l'exécuter en marbre par la suite, sur le même dessin, en y ajoutant toutefois quelques ornements. Baccioditau duc qu'avec les revenus de Sanla-Maria-del-Fiore, on subviendrait aux frais d'exécution, et que tout; la gloire en serait pour Son Excellence. Enfin, avec ses dessins et ses conseils, il s'arrangea si bien, que Côme lui dit de se mettre à l'œuvre.
Il commença donc en suivant les dessins de Felippo Brunelleschi ; mais il ajouta des colonnes et des ornements de mauvais goût. Puis,' pour décorer Vautel, Bacdo modela en cire un Christ mort accompagné de deux anges, dont l'un tenait les instruments de la Passion. La statue du Christ était si grande, que c'était à peine si Ton pouvait célébrer la messe à la chapelle où on l'avait mise. Derrière l'autel, Baccio construisit un piédestal en saillie sur lequel il plaça, entre deux anges agenouillés. Dieu le Père donnant sa bénédiction. Le gradin de l'autel, d'une brasse de hauteur, était orné de plusieurs sujets tirés de la Passion de Notre-Seigneur, qui devaient être exécutés en bronze. Sur l'arcade du fond, Bandinelli éleva l'Arbre du péché avec le Serpent à face humaine, et les figures d'Adam et d'Eve. En dehors du chœur, dans le soubassement, il avait
ménagé un vide de trois brasses de longueur environ, pour y représenter^ en marbre ou en bronze, Thistoiie de la Création. Vingt et un sujets de l'Ancien Testament devaient couvrir le reste du soubassement; pour plus de richesse encore, chaque sorte de pilastre oa de colonne aurait supporté un prophète en marbre.
Une grande quantité de marbre arriva donc de Carrare, et Bacdo attaqua ses statues.
Il fît d'abord un Adam ; mais il te trouva trop serré des flancs ; et ce qui n'était pas assez bon pour le premier homme te fût assez pour un dieu : Adam devint Bacchus. En suivant la hiérarchie naturelle, Eve devait venir après Adam ; mais, comme à son prédécesseur, il lui manquait quelque chose, et la première pécheresse devint Cérès. Baccio donna son Bacchus au duc Côme, et sa Cérès à la duchesse Leonora ; puis il reiit une seconde fois les deux seuls habitants du paradis terrestre; mais ils étaient d'avance maudits du public, ainsi qa% te furent de Dieu, et, comme les originaux vivants chassés de l'Ëden, les deux copies de marbre forett chassées de l'église.
A partir de ce moment^ Baccio ne tint plus ancun compte des critiques et laissa ses sti^ues inachevées, sans s'inquiéter des murmures de la foule. Une fois qull avait reçu te prix de ses travaux, ils lui devenaient tout à fait indiSéréuts. Ainsi, il abandonna, saos Ta-
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cbever, son Christ mort; il ne finit point la statue du Père Éternel. Il était rieba et possédait deux domaines à la campagne et une maison à la ville. Ainsi lès statues de Jean de Médicis , la salle d'audience du palais, le chœur et l'autel de Santa-Maria-del-Fiore étaient des choses complètement oubliées pour Ba^cio, qui daignait cependant s'occuper un peu de la statue de Dieu le Père, 11 était donc indolemment couché dans sa paresse et dans son insouciance, n'ayant plus autour de lui personne à baïr, quand Benvenuto Cellini revint de France.
La première cbose que fit Benvenuto en arrivant à Florence, fut d'aller trouver le duc Corne, qui le reçut d'abord avec un ton sévère, mais qui bientôt prit un air plus gracieux et le questionna sur son voyage.
Baccio BandinelU, d'après ce que nous en avons vu, n'était pas homme à dormir tranquille à côté de ce nouveau protégé; aussi les intrigues recommencèrent de plus belle ; mais, cett^ fois, il avait, comme Primatido en France^ affaire à un de ces hommes qui briseat tous les obstacles qu'ils rencontrent.
Baccio avait déjà si bien réussi auprès du duc, que le pauvre Benvenuto ne reçut même pas Targent nécessaire pour payer ses ouvriers. L'orfèvre attendit alors le duc dans la via di Servi.
— Monseigneur, lui dit-il, je ne reçois plus l'argent
dont j'ai besoin, ce qui me donne lieu de croire que vous vous méfiez de moi. J'afiBrme cependant à Votre Excellence que je ne Tai trompée en rien, et je me fais fort d'exécuter mon ouvrage trois fois mieux que le modèle, ainsi que j'ai promis. Monseigneur, continua Benvenuto voyant que le duc ne lui répondait rien, cette ville a toujours été l'école des grands talents ; mais, dès qu'on y a appris quelque chose, on doit aller travailler ailleurs si l'on veut augmenter la gloire de sa patrie et de son prince. Votre Excellence sait que c'esl ainsi qu'ont agi Donatello, Léonard de Yinci et Michel-Ange; elle me permettra, j'espère, de suivre les idées de ces grands maîtres, je ferai ce que je pourrai pour ajouter à votre gloire, monseigneur; mais surtout gardez le Bandinelli, car, si Voire Excellence le laissait partir, son ignorance tuerait notre école.
Le duc garda un instant de silence, fixant un regard sévère sur Benvenulo, pour s'assurer que c'était une résolution prise, et, quand il vit qu'aucun signe do visage de l'orfèvre ne démentait ce qu'il venait de dire :
— Restez, Cellini, lui dit-il, et vous ne manquerez de rien. !
Cellini se remit à l'œuvre; mais il fut forcé d'ajouter de l'argent à ce que donnait le duc pourqu* la statue allât plus vite qu'au pas, comme il le dit laimême.
Gela se passait eu 1546.
Un matin donc, de cette année 1546, que le pauvre Benvenuto, qui comparait sa mauvaise position en Italie à la position brillante qu'il avait quittée en France, était trop triste pour travailler^ il monta sur son petit cheval, mit cent écus dans sa poche et s'en alla à Fiesole.
Il allait voir un fils naturel de deux ans, qu*il avait en nourrice chez la femme d'un de ses ouvriers, espérant que la vue de cet enfant lui enlèverait de sa tristesse et lui rendrait de la force. A cette pensée d'amour >e joignait une pensée de vengeance, et à côté de Tarifent qu'il portait à la nourrice se trouvait un poignard lu'il destinait à Baccio. Aussi^ malgré les caresses de 'enfant, quoique ses deux petites mains serrassent bien fort le cou de Cellini , l'homme fut plus fort que le père, la vengeance l'emporta sur l'amour, et, quand il sut une dernière fois embrassé l'enfant, qui devait mourir quelques temps après, il remonta à cheval, mais cette fois avec une seule pensée, et se dirigea vers Florence.
Chaque soir, Bandinelli traversait la place San-Domenico pour se rendre à une ferme qu'il possédait près le là. Au moment où Benvenuto arrivait par un côté nir son petit cheval, Baccio arrivait de l'autre sur un Dulet. Les deux hommes se trouvaient donc face à face^
et quelqu'un qui eût été là eût pu les juger d'un seul coup d'œil. L'un, qui rapportait de la cour de François P' ce ton d'élégance , de chevalerie particulier au grand roi, et dont la figure franche et ouverte révélait toutes les passions de son âme, porta tout d'un coup la main à son poignard. L'autre, avec tous les dehors de l'honnêteté qui cachent la ruse, ne put cependant assez se commander et devint pâle comme un mort. D'un côté le visage' qui dit le cœur, de l'autre la figure qui voile l'âme.
Benvenuto marcha droit au sculpteur, qui tremblait de tous ses membres ; mais, lorsqu'il s'aperçut qu'il était sans armes :
— N'aie pas peur, lui dit-il ; tu n'es pas digne que je te frappe : tu es assez lâche pour qu'on te tue, mais je ne le suis pas assez pour t'assassiner ; tu peux donc continuer ton chemin ; seulement, ne dis jamais rien de l'orfèvre Benvenuto, et souviens-toi qu'il t'a fait grâce.
Et celui-ci rentra chez lui, après ce trait de générosité, qui cependant ne lui porta pas bonheur, puisque, comme nous l'avons dit, le surlendemain, son enfant mourut.
A quelque temps de là, un ouvrier nommé Francesco quitta Bandinelli et vint demander de l'ouvrage à Benvenuto. Celui ci lui fit réparer la figure de Méduse.
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Au bout de quinze jours, l'ouvrier dit à son maître qu'il avait parlé à BandincUi, lequel offrait à Cellini un fort beau bloc de marbre.
-- Réponds-lui que j'accepte, dit Benvenuto ; mais préviens-le que ce bloc lui portera malheur ; il me provoque et il oublie déjà la place San-Domenico. Nonseulement j'accepte , mais encore je veux le battre ; quant à toi, tu dois être son espion : retourne donc chez loi et fais lui part de ma volonté.
Un jour de fête, Benvenuto se rendit au palais du duc après dîner.
— Sois le bienvenu, lui dit Côme en le voyant entrer; voici une caisse que m'envoie le seigneur Stephano da Palestrina ; ouvre-la et voyons ce que c'est.
— C'est, dit Benvenuto, après l'avoir ouverte, une merveilleuse statue de marbre grec, monseigneur, et je n'ai rien vu, dans les figures antiques, qui soit comparable à cette figure d'enfant. Le seigneur Stephano da Palestrina est homme de goût, et Votre Ejcellenc^e trouvera difiBcilement un cadeau pareil à lui faire.
Puis le sculpteur expliqua au duc en quoi cette statue était belle, et, au milieu de l'explication, Baccio entra.
Le duc se retourna avec un mouvement de mauvaise humeur.
Bandinelli alla droit à la caisse et dit en ricanant au duc :
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— Monseigneur, voilà encore une de ces choses dont je vous ai parlé tant de fois I Que Votre Excellence sache que les anciens n'entendaient rien à l'anatomie ; aussi leurs ouvrages sont pleins d'erreurs.
— C'est justement le contraire, répliqua le duc, que Benvenuto vient de me prouver par de fort beaux arguments, que votre présence a interrompus, messire Baccio.
— Votre Excellence doit savoir, dit Cellini, que le Bandinelli est un composé de mal augmenté de pire ; que toute œuvre grande et belle est incompatible avec son talent étroit et mesquin, comme toute action noble est inconnue à son cœur vil. Quant à ce que j'ai dilà Votre Excellence sur cette statue, c'est la pure vérité, , monseigneur ; je juge, moi, avec l'enthousiasme da beau, et messer Bandinelli avec la haine de ce qui lui' est supérieur. j
Le duc s'amusait fort de cette sortie de Benvenuto^i et ce fut sans doute pour la continuer qu'il desceodil^ dans les salles basses avec les deux artistes, Tun à sal droite et l'autre à sa gauche.
Ce fut Baccio qui le premier rompit le silence.
— Monseigneur , dit-il , quand je découvris mH groupe d'Hercule et Cacus^ on fit sur lui plus de cil quante sonnets infâmes, et la canaille en disait toi le mal possible.
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— Monseigneur, dit à son tour Benvenuto, quand Ifichel-Ange découvrit sa sacristie, où il y a tant de belles statues, plus de cinquante sonnets à sa louange lecueillirent l'œuvre, et notre savante école en dit tout le bien imaginable; c'est ce qui eut lieu encore, monseigneur, quand le grand Buonarotti exposa son ma- Sniûque carton; mais quelqu'un sans doute n'était pas le l'avis de tout le monde, et un homme, dont je ne me rappelle pas le nom, peu connu comme artiste, déchira le carton pendant la nuit.
Bandinelli devint pâle à faire croire qu'il allait mourir, et Benvenuto garda sa figure impassible, où perçait toutefois un léger sourire de triomphe.
— Et que pouvez-vous reprendre, messer Benvenuto, à ma statue à.' Hercule ? dit enfin Bandinelli.
— Si Votre Excellence veut me le permettre, continua l'orfèvre, après lui avoir expliqué les beautés de la statue antique, je lui ferai toucher les erreurs de l'œuvre moderne; ce ne sera pas plus diflicile, monseigneur, mais cela prendra peut-être un peu plus de temps, car il y a beaucoup à dire.
Le duc ne put s'empêcher de sourire en écoutant cette lutte des deux hommes^ et dit à Cellini d'exposer Bon opinion.
— D'abord, monseigneur, reprit Benvenuto, ce n'est pas mon opinion à moi seul que je vais vous dire; c'est
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l'opinion de ceux qui ont jugé Miehel-Ânge que je veux vous répéter. Or, voici ce qu'ils disent : Si l'oa rasait les cbeveux d'Hercule, il ne lui resterait pics assez de crâne pour contenir sa cervelle; quant à sa face, c'est aussi bien celle d'un monstre que celle d'un bomme, mais un monstre qui tiendrait à la fois du lion ei du bœuf. La tète est fort mal attachée aux épaules; et, si Cacus avait seulement porté un coup là, il est évident que la tète eût roulé à terre. Les deux épaules ressemblent aux deux bâts d'un âne, et le dos à un sac de noix. On ignore comment les deux jambes tieunent à ce tout difforme, et l'on cherche vainement sur laquelle Hercule s'appuie, car, à coup sûr, il ne s'appuie pas sur les deux. La statue tombe en avant de plusd'ua tiers de brasse ; et Votre Excellence sait que c'est la plus grande et la plus impardonnable de toutes les erreuis dont se rendent coupables tous ces petits sculpteurs qui pieu vent par douzaines ; jamais Tauteur de cette statue. ajoute l'école, n'a vu un homme nu, car il ne lui eôt pas fait de pareils bras ni de pareilles jambes.
La harangue de l'orfèvre fut interrompue par une insulte violente de Baccio, insulte qu'on fit souvent à Benvenuto en arrière, car il ne l'eût pas soufferte cd face, et qu'il ne punit pas en ce moment à cause de b présence du duc. Quoiqu'elle lui mit la rage au cœur, il se contint et répondit en riant^ ce qui déconcerta k
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Bandinelli ; puis il marcha droit à celui qui venait de riosolter etluidit:
— Souviens-toi que tu as un. bloc de marbre à m'envoyer et que, si demain tu n'as pas tenu ta promesse, je te tue. — Pardon, monseigneur, reprit-il en revenant au duc mais, les extravagances de cet homme m'ont fait oublier ca que je dois à Votre Excellence; qu'elle daigne m'excuser.
Le lendemain, Benvenuto reçut le bloc promis.
A partir de ce jour, Baccio fut perdu dans l'esprit da due ; et, lorsqu'il eut terminé sa statue de Dieu le Père, et qu'il le pria de venir la visiter, Côme s'y refusa.
L'enfant qu'il avait eu à l'époque de la mort de Clément Vn, était devenu presque un homme ; et le doc, qai ne faisait pas retomber sur le fils les mauvaises actk)Ds du père, lui avait donné son buste en mari>re a seulpter. Mais l'enfant fut forcé de venir trouver Côme etde lui demander la permission d'aller à Rome, ne pouvant plus supporter les mauvais traitements de son père. Le eongé fut accordé, et, quand le jeime Clément partit, triste et souffrant, pas une larme ne tomba des yeux de Baccio; bien plus: quand, à peine arrivé i Rome, le jeune homme y mourut, pas un remords ne parut toucher le eœur de son' père.
On avait, depnis plusieurs années, tiré de Carrare un énorme bloc sur lequel Baccio avait donné un à-compte
de cinquante écus. Il devait en faire un Nepiuu: mais le possesseur du bloc fit prévenir le sculpteur qu'il allait faire partager son marbre, pour le vendre plus facilement, puisqu'il ne le payait pas en entier. Benvenuto Cellini'et Ammanati, ayant appris que le bloc n'appartenait pas encore à Baccio, demandèrent à entrer en commun avec lui pour le groupe. Mais, quoi qu'ils fissent, Baccio fut plus adroit qu'eux, et, grâce i la protection de la duchesse Léonora, le Neptuneli fut confié.
Il fit venir son élève Vicenzio de Rossi pour tailler mais, ayant appris que Michel-Ange faisait un Chrii mort et quatre autres figures pour l'église Santa-Mari* Maggiore, il se mit à achever celui que Clément la avait laissé en mourant. Ainsi , non-seulement cri homme n'avait rien donné à son fils pendant sa rie mais il se servait encore de ses œuvres après sa mort
Quel génie il eût fallu à Baccio pour cacher cette vi de haine et de ruses I Malheureusement, comme af tiste, ce n'était presque rien à côté de Micbel-Ange dont il fut un mauvais copiste, et, comme homiM nous avons vu ce qu'il étaiL
Baccio obtint des Pazzo de creuser un tombeau « d'élever un autel de marbre pour y poser ses statu! dans leur chapelle de l'église des Servîtes. Quandl sépulture fut finie, il voulut y déposer de ses prop"
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mains les restes de son père, Michel Agnolo, — peut-être la seule action sainte qu'il ait 'faite de sa vie. Aussi, comme si Dieu avait craint qu'il ne Teffacât plus tard, dès qu*elle fut accomplie, il lui envoya la mort.
Il était âgé de soixante et douze ans. Ses obsèques furent célébrées avec pompe; il fut enterré à côté de son père, et l'on grava sur leur tombeau l'épitaphe suivante :
Bacgius Bandinelli^ Divi Jacobi equcjs
sub hac servatoria imagine
A SE EXPRESSA CUM JACOBIA DoNUS,
uxoRE, QuiEScrr. An. S. M. D, L. IX.
Je vais écrire en quelques pa^es Thistoire d'un homme qui était né pour être le premier peintre de son siècle» le rival de Léonard, le vainqueur du Pérugin et du Corrége ; l'égal du plus grand maître, du divin Rapbaêl ; d'an homme dont la carrière eût été heureuse» brillante, enviée, si un amour insensé ne l'eût perdu fatalement.
Abreuvé d'humiliations et de chagrins, il a traîné ses jours dans la honte et le désespoir. De douleur en douleur, de faiblesse en faiblesse, de misère en misère^ il est arrivé au suicide moral, le plus affreux des suicides !
II a vicié son talent, anéanti son caractère, souillé son nom. Il n'a pas craint, le malheureux, de s'avouer voleur pour une femme qui n'a pas pu lui rendre, ea
échange de tant d'abnégations, de tant de sacrifices, même un sentiment de pilié.
Si, parmi les vies. des peintres, il en existe de plus curieuses et de plus agitées, il n'en est certes pas de plus triste et de plus touchante.
C'est un terrible exemple, une grande leçon, un enseignement salutaire pour les artistes de tous les temps et de tous les pays.
Andréa Yannocchi, connu plus communément sous le nom d'André del Sarto du métier de son père, naquit à Florence^ le 26 novembre 1478.
Nous sommes arrêté, des le début de cette notice, par une grave dissidence qui s'élève parmi les biographes.
Bottari, trompé apparemment par une inscription tamulaire consacrée à la mémoire de notre artiste dans l'église des Servi, a cru devoir corriger la date adoptée par Vasari, et retrancher d'un coup de plume dix ans de la vie d'Andréa, sur la foi d'un chiffre erroné.
L'historien Lanzi et plusieurs écrivains toscaos étrangers ont suivi la correction de l'édition romai de la Vie des peintres^ s'en rapportant de conOance ai zèle et à l'érudition bien connue de Bottari. Mais parait hors de doute, d'après l'acte de baptême col serve dans les archives de Santa-Maria.-del-Fiore, qfl la naissance d'André del Sarto doit être fixée au mo et à l'année que nous enregistrons plus haut.
Ajoutons pour mémoire, et sans donner la moindre importance à des assertions qui ne sont appuyées sur aucune preuve^ qu'une famille de Bruxelles prétend compter au nombre de ses ancêtres Theureux tailleur qui a donné la vie et le surnom à André.
D'après cette version, le père de notre artiste aurait exercé la profession de tailleur dans la bonne ville de Gand, sa patrie, et c'est à Gand même qu'Andréa Vannocchi aurait vu le jour.
Quoi qu'il en soit, le petit André fut placé par ses parents dans la boutique d'un orfèvre florentin, pour y apprendre le métier de joaillier, que Benvenuto Cellini devait élever, peu de temps après, à toute la hauteur d'un art.
André avait sept ans. Il savait à peine lire et écrire ; mais,'en sortant de l'école, il n'avait eu garde d'oiïblier ses plumes et son encrier; et, par suite de cette contradiction éternelle qu'on remarque toujours entre le choix du père et l'inclination du fils, il se plaisait beaucoup plus à dessiner sur les cartons des figures bien sombres et des profils bien noirs, qu'à manier l'or et l'argent : matières qui auraient dû, au contraire, éblouir les yeux et l'imagination d'un enfant.
Peut-être aussi que le iàseau et la lime lui paraissaient des instruments trop durs pour ses mains délicates ; car il montra, dès l'enfance, un caractère faible
et soumis ; une vague tristesse, une sensibilité maladive, une douceur angélique, dont toutes ses paroles , tous ses mouvements , tous ses gestes étalent empreints, se révélaient de prime abord dans cette Irèle nature^ et ne présageaient que trop les malheurs qui, plus tard, devaient l'accabler.
Le maître d'André prit patience pendant quelque temps, espérant utiliser le jeune apprenti pour les besoins de son commerce ; mais, voyant qu'il n'en pouvait rien tirer, ni de gré, ni de force, un jour que Jean Barile, peintre grossier et plébéien, comme dit Yasari, vint à entrer dans sa boutique, il lui proposa d'emmener cet enfant, qui montrait une véritable vocation pour la peinture.
Jean Barile demanda à voir quelque ébauche de son élève, et, après avoir examiné deux ou trois dessins qu'André lui présenta en tremblant^ content de son savoir-faire, il le prit avec lui.
Une fois livré à ses penchants naturels, Tenfant fit merveille. Il travaillait nuit et jojir avec une telle assiduité, une telle persévérance, que son maître, craignant pour sa santé, fut obligé de contenir son ardeur et de lui ordonner le repos.
André montrait» surtout un sentiment exquis, un goût très-prononcé pour les beautés de la nature, il tâchait de reproduire sur la toile, avec les plus vives
amleurs les objets qui le frappaient. Si son dessin n'était pas très-correet, si ses conceptions n'étaient pas d'un ordre élevé, on admirait cependant dans ses esquisses une grande pureté de couleurs, une suave harmonie de tons^ une connaissance presque instinctive du clair-obscur et de la perspective qui étonnaient dans un enfant de son âge. Jean Barile n'en pouvait croire ses yeux. Il se promenait dans les mes, pariant tout seul et tout haut des progrès de son élève. II prenait au collet les artistes de sa connaissance qu'il rencontrait, et, lorsqu'il les avait entraînés dans son atelier, leur demandait, en se croisant les bras, si c'était là la besogne d'un enfant de dix ans.
Bref les choses marchèrent si vite et si bien, que Jean Barile s'avoua, non sans un peu de confusion, que son élève en savait plus que lui. Ce brave homme, tout grossier et tout plébéien que Vasari voudrait nous le faire croire, mettant de côté son amour-propre, s'en alla trouver un matin Pierre di Cosimo^ qui passait alors ponr un des meilleurs peintres de Florence, et lui dit brusquement :
— Vous êtes, à mon idée, le premier artiste de votre école; j'ai un élève à qui j'ai appris le peu que je savais ; à l'heure qu'il est, il pourrait me donner des leçons, à moi et à bien d'autres. Le petit ira loin, s'il est bien guidé. Le garder auprès de moi serait un vol^
quoique j'en aie le droit par un marché en règle; car je l'ai nourri quand il ne m'était bon à rien, et je pourrais maintenant prélever les deux tiers de ce qu'il gagne. Mais Dieu me préserve d'une telle infamie ! Je veui qu'il soit un grand peintre et qu'il fasse honneur à Floreuce. Voulez-vous vous en charger, maître?
C'était un singulier homme que ce Pierre di Gosima Placé réellement en première ligne parmi les peintres naturalistes duxvi"" siècle, sa vie étaitsi étrange, sesidées étaient si bizarres, ses goûts si excentriques, que cem qui ne le connaissaient pas bien l'eussent pris plutôt pour un fou que pour un enthousiaste.
Son amour de la nature était poussé si loin, qu'il oe voulait pas que la main de l'homme osât toucher à l'œuvre de Dieu. Il laissait croître ses cheveux, sa barbe, ses ongles dans toute leur longueur. Jamais la serpe d'un jardinier n'avait touché à sa vigne, à ses arbres, à ses plantes; arroser les fleurs lui eût semblé une profanation sacrilège, un crime de lèse-nature. Son jardin présentait l'aspect hérissé et sauvage d'un petit coin d'une forêt des tropiques.
Il ne prenait jamais ses repas à la même heure, sons prétexte que les animaux, les seuls êtres raisonnables de la création, mangeaient quand ils avaient faim et non pas quand la cloche sonnait l'heure du dîner. Lt société, avec ses lois inflexibles et ses étroites conve-
nances, lui était en horreur. Son plus grand plaisir était de voir filer les nuages. Il contemplait, tout un jour durant, dans Une muette extase, ces châteaux de géant, ces cathédrales aériennes, ces Babels fantastiques qui s'élèvent au ciel en moins d'une seconde et qu'un souffle du vent disperse en moins d'un instant.
Un jour, on le trouva immobile devant le mur d'un hôpital. Comme un de ses amis, après Tavoir fortement secoué par le bras, lui demandait ce qu'il pouvait regarder avec tant d'attention, Pierre tendit l'index dans la direction de quelques taches jaunâtres et nauséabondes, et répondit gravement :
— Mon ami, voilà trois siècles que les malades crachent sur ce mur; je n^ai jamais vu de dessins plus bizarres, de plus capricieux méandres, de plus poétiques ientelures. Il faut que l'art humain s'incline et s'avoue raincu devant l'œuvre du hasard.
— Tu as raison, maître, dit l'ami en s'éloignant. Ta place n'est pas ici, elle est dans les cabanons de l'hôpital.
Outre ces manies et grand nombre d'autres dont je fais nice au lecteur, Pierre di Cosimo détestait particuièrement deux choses : le son des cloches et le chant les moines.
Tel était le madtre chez lequel fut placé André del