‹ Italiens et FlamandsChapitre 13 sur 24 · II · texte numérisé non relu

II

Sarto. Jmii Barile sù donna beaucoup de mû pour mener à bout une négociation si délicate.

11 dut revenir plusieurs UAb à Tassant ; car l'atelief de maître Pierre n'était pas ouvert à qui voulait Le jour où il put enfin en^>orter le consentement si longtemps sollicitéi Jean Barile l'annonça à son élève comme une véritable faveur. Il l'embrassa sur le bcmt, lui donna quelques avertissements sommaires sur les habitudes et l'humeur de l'homme auquel il aunitat Mre désormais, et» après l'avoir recommandé an ooaveau maiire avec les plus vives et les plus affectneoses paroles, il se sépara de son cher André les yeux nionillés de larmes. Excellent Jean Barile 1 il venait des'qi^ cevoir seulement alors qu'il aimait cet enfant comme un fifas.

Nous n'essayerons pas de décrire tout ce que lepiavre André dut endurer pendant son long apprentissage sous un homme tel que Pierre di Gosimo ; lui, si soty deste, si doux, si timide, foi«é de se voir rudoyer, à toute heure du jour, par un caractère impérienz, fantasque, inégal.

L'aigile à oAté du fér I

Ce n'est pas qne naai^ Pieire témoignât à son élèie de l'aversion on de la froideur, bien au oontraire : looché de sa docilité et de son respect, fier de ses pngièB vraiment prodigieux, émerveillé de mm talent, il l'avait

pns en grande afiSection ; mais ce fut de cette affection même qne le panvre André eut le plus à souffrir. Au bout de quelque temps^ elle était devenue pour le jeune peintre un fardeau si lourd, une tyrannie tellement intolérable, que, s'il avait pu trouver ailleurs un morceau de pain et un abri^ il n'eât point hésité à s'évader de Tatelier ; ce qui n'était pas, à cette époque, une entreprise aussi facile qu'on pourrait le croire.

Quitter l'atelier du maître était alors pour un artiste 06 que serait de nos jours pour un soldat de déserter son régiment.

Nous demandons la permission i nos lecteurs de les introduire dans la grand'salle du palais de Florence appelée le salon du Pape, où l'on avait exposé à Tadmira-tian du monde entier les deux célèbres cartons de Léonard de Vinci et de Michel-Ange.

Nous laisserons parler André del Sarto lui-même, ne mettant dans sa pensée et dans sa bouche que des sentiments tout à fait historiques, des paroles strictement conformes à celles qu'il dut prononcer dans la scène qui nous est attestée par tous les biographes.

Le jour baissait^ la foule des dessinateurs et des pein- Ires, Yems de tous les coins de la terre pour étudier et copier les deux admirables dessins, s'était écoulée lentement. H ne restait plus dans la salle que deux jeunes gens qui^ malgré l'heiire avancée, ne faisaient

us ITALIENS ET FLAMANDS

pas encore mine de quitter le travail. L'un était ioidré; assis sur son banc^ un carton sur ses genoux, il desâ- Dait un groupe de Léonard ; l'autre, debout devant son chevalet^ tâchait de reproduire, sur k toile, le fameux soldat de Bfichel-Ange, qui, malgré tous ses efforts, ne peut réussir à faire couler sur ses membres ses vêtements mouillés.

Ils continuaient en silence à faire aller, Tan son crayon, l'autre son fusain, sans quitter des yeux leurs modèles, et comme si aucun des deux ne se fût ap»çii de la présence de l'autre.

Mais un observateur attentif eût remarqué, à des signes imperceptibles, que la pensée des deux jeunes peintres, si occupés de leur besogne en apparence, se portait vers le même objet, et qu'il régnait dans leois âmes une sympathie secrète, en attendant qu'elle devint de l'amitié.

Si le magnétisme eût été déjà inventé à cette époque, lien de plus facile que d'expliquer par un mot ce qui se passait dans le cœur des deux artistes ; mais, as ivi"" siècle, on se contentait de croire à la magie.

Depuis longtemps, André avait distingué, dans la foule des élèves, ce jeune homme grave et studieoi, qui arrivait toujours le premier au salon, et s'en allait le dernier.

L'honnêteté, la franchise, la sérénité inaltérable

d'ane conscience pure rayonnaient sur ses traits. André se sentait attiré vers lui par une puissance irrésistible ; mais sa timidité naturelle l'empêchait de faire le premier pas.

D'un autre côté, l'inconnu aimait André d'une affection de frère, sans lui avoir jamais adressé la parole.

Vingt fois, il avait été sur le point de lui tendre la main, et de lui demander son amitié franchement et sans détour; mais la réflexion avait arrêté ce premier élan, et il avait toujours fini par se taire, un peu par discrétion, un peu aussi par la crainte d'être repoussé; car rien ne ressemble tant à la fierté que la modestie et la réserve.

Cependant, ce jour-là, le jeune artiste avait cru remarquer dans André des dispositions singulières à la franchise et à l'abandon. A plusieurs reprises, il avait saisi dans son regard une expression craintive et presque suppliante. Il attendit que tout le monde se fût retiré, et, lorsqu'ils furent seuls, il se décida à rompre le silence, et jeta en Tair une phrase de monologue qui, sans exiger directement une réponse, pouvait passer pour un commencement d'entrçtien.

— Allons, dit-il tout haut, voilà qu'on n'y voit plus clair; il est temps de partir.

— C'est vrai, répondit timidement André. L'inconnu posa sa palette et ses pinceaux, rangea son

obevalet et fit un pas vers Âtidré, qui, par une espèce de consentement taeite, s'était levé a son tour et se disposait à serrer son dessin.

— Vous avez bien travaillé aujourd'hui, dit le jeuM peintre en abordant décidément son camarade.

— J'ai fait de mon mieux, monsieur, répondit Aodié en venant an-devant de lui,

— Voulez-vous me permettre de regarder votre travail?

— Très-volontiers; seulement, je vous avertis qae vous ne verrez rien de bon.

— Mais ceci est admirable, s'écria le peintre en jetant les yeux sur le dessin que lui tendait André. Je n'ai jamais vu une telle pureté de lignes, une telle suavité de contours, tant de charme et tant d'élégance réunis à tant de précision, à tant de vigueur. Sur ma foi, camarade, vous devez être bien heureux et bien fier de votre talent. Il y aune fortune au bout de votre crayon.

— Hélas I fit le pauvre André en baissant les jeui avec tristesse.

— n me semble que vous avez soupiré. Seriez-TO© malheureux, par hasard?

— Ohl oui, monsieur, bien malheureux I

— En ce cas, touchez là, mon ami 1 nos cœurs sont £aits pour s'entendre.

ANDRÉ DEL SARTO i5{

— Eh quoi ! vous aussi, toi» auriez à tous plaindre de votre sort? continua André en serrant avec effusion la main que lui tendait Tincoanu.

— Qui n'a pas ses chagrins dans ce monde I Mais ne parions pas de moi, mon ami. D'où tous viennent vos malheurs?

-- J^ai un maître, fit André arec un nouveau soupir. Et le vôtre?

— Je n'ai plus de maître, répondit Tinconnu.

— Gomment 1 et c'est là ce qui cause votre tris*

—Certainement, poursuivit le jeune peintre avec lenteur. Lorsqu'on a un abri et du pain, des couleurs toutes payées et de la toile pour rien , une voix pour vous diriger, une âme pour vous comprendre, un regard bienveillant ou sévère pour vous accorder le blâme ou l'éloge que vous avez mérité; lorsqu'on a une charmante jeune fille pour modèle et un peu pour midtresse, une vieille femme pour essuyer vos pinceaux et pour allumer votre lampe, de joyeux camarades pour vous mettre en colère, et un méchant portier pour l'envoyer ta diable^ de quoi se plaindrait-on? on est presque en iamillel

— On voit bien que vous n'avez jamais mis le pied dans notre atelier, répliqua tristement André, aux yeux duquel le poétique tableau tracé par son camarade of-

frait le plus frappant contraste avec la réalité de sa position.

— Quel est votre mcdtre?

— Pietro di Cosimo. Quel était le vôtre?

— Mariotto Albertini. Pourquoi voudriez-vous quitter l'atelier de Pietro?

— Parce que ma vie n'est plus tenable; et pourtanl je suis fait à la patience, je vous le jure.

9 II est certain que mon msdtre a un peu l'esprit à l'envers ; l'admiration farouche, exclusive, ombrageuse en quelque sorte, qu'il a toujours nourrie pour la nature, le fait tomber dans des bizarreries, des excès, des transports désagréables et même dangereux pour ceux que la nécessité oblige de frayer avec lui ; avec les années, ses humeurs noires prennent un caractère alarmant.

» Il est fou, cela est clair. L'autre jour, ne m'a-t-il pas traité de canaille et d'âne bâté, parce que j'ai marché, sans le savoir, sur une pincée de sciure de bois, qui formait je ne sais quelle figure étrange, qu'il se plaisait à considérer depuis trois heures.

» Hier, j'ai eu toutes les peines du monde à l'empêcher de sortir tout nu dans les rues de Florence, et, pas plus tard que ce. matin, comme les cloches de Santo- Spirito carillonnaient à triple volée, cela lui a douné un si grand accès de fureur, qu'il voulait aller pendre

ANDRÉ DEL SARTO i53

le sonneur à la plus haute croisée de son clocher.. •

— Cela fait mal à penser qu'un si vaillant artiste,

l'auteur du Couronnement de la Vierge, que nous

ayons tous admiré, soit sujet à de si déplorables fai-

— J'ai eu tort peut-être de parler ainsi de mon maitre, reprit André avec un ton de regret II faudrait jeter pieusement un manteau sur de tels écarts. Un montre n'est-il pas un second père? Mais vous m'avez paru si bon, si affectueux, si discret^ que je n'ai pu résister au désir de vous conter mes chagrins. D'une autre part^ si cela continue, je serai bien forcé de quitter l'atelier, dussé-je me jeter dans rArno.

— Pauvre garçon! dit le jeune inconnu en lui secouant fortement la main pour cacher son émotion. Mais c'est assez comme cela. Vous ne pouvez plus rester chez cet homme, cela est sûr. Puisque nous voilà dans la même position, nous tâcherons de nous en tirer le mieux que nous pourrons. Deux infortunes font souvent un bonheur.

— C'est vrai, vous avez aussi quitté votre maître.

— Moi, c'est différent : c'est lui qui m'a quitté.

— Gomment! il vous aurait renvoyé? Cela me semble impossible.

— II a fait mieux que cela : il a planté là la boutique et le métier ; il a jeté ses élèves à la porte, ses pin-

ceaux par la fenêtre, et s'en est allé, vous ne deviQ&riez jamais où ni pourquoi faire?

— A Rome, à Venise, pour changer de manière oa d'école?

— A la porte San-Gallo, pour tenir une taverne.

— C'est incroyable!

— Ma foi, si le cœur vous en dit, nous pouvons sooper ce soir à l'auberge de mon respectable maître.

— Le premier coloriste de l'école florentine!

— Vous le verrez avec un brave tablier de toile grise autour du corps, les manches retroussées jusqu'à coude, un énorme couteau de cuisine au côté, }(mÉ aux cartes ou aux dés, ou à la mora du soir au matiOi et buvant à lui seul autant de vin que toutes ses pratiques.

— Si vous ne m'inspiriez la plus grande GonSance, je croirais, en vérité, que vous vous raillez de moi. M* riotto Albertini un ignoble tavernier! qui eût pu s'attefr dre à une telle métamorphose en voyant sa sublime f^ siiation, ce chef-d'œuvre qui efface, par la vigueur dfi tons, par l'éclat, par le relief, tout ce qu'on a peioti Florence de nos temps? Pauvre cervelle humaine!

— Insatiable gosier 1

— C'est de la folie.

— C'est de l'intempérance— Cet homme a legén» dans le ventre. Mais parlons d'autre chose ; car, sij^

ANDBfi DEL SARTO ' 455

me représentais encore mesBire Albertini tel qne je Tai vu ce matin, marchant comme un navire ballotté par les flots, et sentant le vin à pleine bouche, mon coçur se soulèverait de dégoût, et le rouge me monterait à la figure.

— Ainsi donc, vous voilà dans la rue, comme je serai demain, ce soir peut-être?

— Avec cette différence que je ne parle pas de me jeter dans i'Arno ; non. Dieu merci ! Avec deux bras, une volonté, de la jeunesse, on se tire toujours d'affaire. Je ne vous cache pas que, dans les premiers moments, cela m'a paru un peu dur de me trouver seul et abandonné sur la terre. J'ai regretté la maison, les serviteurs, les camarades et surtout la jolie Gilletta, notre charmant modèle. Mais, puisque je vous trouve, n,ous vivrons, si vous voulez, comme deux frères; et, si l'un de nous vient à tomber malade, l'autre le soignera. Cela vous va-t-il?

— Comment vous exprimer ma reconnaissance 1 s'écria André, ému jusqu'aux larmes.

— Touchez là, et tout est dit I

— Mais, reprit André en hésitant, je ne possède pas la moitié d'un florin, et les logeurs ne voudront pas nous faire crédit. C'est un si mauvais métier que le nôtre !

— Qu'à cela ne tienne 1 j'ai un pourpoint tout neuf, une barrette et une plume qui m'ont fait le plus grand honneur à la dernière procession de la Saint-Jean. Je les

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donnerai à compte sur notre loyer. Poar la noarritore, j'ai une idée. Nous irons loger à la halle aux blés. Il est impossible que quelques-uns de ces honnêtes marchands, en voyant notre enseigne au-dessus de la croisée •—je m'en charge 1 — il est impossible, dis-je, que les vénérables bourgeois ne soient pas tentés de se faire peindre tout vifs pour quelques méchants boisseaux de larine.

— Vous songez à tout I

— Je m'en flatte. £t^ tenez, j'oubliais le plus important; nous avons du travail tout prèt^ si nous voulons, dès demain.

— Est-ce possible!

— J'ai l'honneur, tel que vous me voyez, d'être un très-proche parent du sacristain de l'église des Servi. Il m'a proposé vingt fois de lui peindre quelque chose de ma façon, sur les rideaux qui couvrent les tableaux du msdtre-autel. C'est une Déposition de Perugino. J'ai refusé, voiis comprenez. J'ai dit au sacristain, tout mon parent qu'il est : a Mon révérend, je ne peins pas des torchons. C'est la besogne du teinturier. Quand vous aurez des tableaux à faire, vous m'appellerez. J'aime mieux le fond que l'enveloppe. Tenez-vous pour averti... et Deo grattas. » Mais, à présent, nous n'avons pas le loisir d*ètre fiers. Si ma proposition vous convient, un de ces rideaux est à vous.

— Vous êtes mon sauveur!

— Appelez-moi votre frère,

— Frère, dit André d'une voix solennelle, notre amitié ne s'éteindra que lorsque Tun de nous aura précédé l'autre dans la tombe, et, si j'ai le malheur de vous y voir descendre le premier, je vous y suivrai bientôt, je vous le jure.

Et les deux jeunes gens, émus, pensifs et heureux, sortirent bfas dessus bras dessous, devisant de leurs projets et escomptant leur avenir, jusqu'à une heure très-avancée ; puis ils se séparèrent enfin en se donnant rendez-vous pour le jour suivant.

— A propos, dit l'inconnu en retournant sur ses pas, votre nom?

— Andréa del Sarto. £t le vôtre?

— Francia Bigio.

Le lendemain, les deux jeunes gens, fidèles à leur parole, étaient installés dans une petite chambre à la piazza del Grano. Ils vivaient et travaillaient tout à fait comme Titien et Giorgione, à cette difierence près que l'amitié d'André et de Francia se conserva pure de tout nuage jusqu'à la mort de ce dernier.

Le sacristain des Servi, qui s'était résigné, Dieu sait avec quelle douleur, à voir les grands rideaux de toile sans la moindre peinture, reçut son parent et le collaborateur qu'il amenait avec un ravissement d'au-

tant plus sincère que leur visite était moins attendue.

L'ouvrage fut termiuéen peu de jours.

Francia choisit par bravade le même sujet de tableau que celui que la toile devait couvrir^ et esquissa à larges traits une Déposition de croix.

André, plus modeste, peignit sur son rideau une Assomption,

Ces peintures, à peines achevées, firent néanmoins beaucoup d'honneur aux deux jeunes artistes. La foule se porta à Téglise des Servi. On admirait presque autant le travail de Francia et d'André que celui de Filippo et de Pietro Perugino.

Il y eut même des gens — c'étaient apparemment des novateurs — qui, après avoir donné un coup d*œil distrait et ennuyé au chef-d'œuvre de Perugino, dirent, au grand ébahissement du sacristain :

— Tirez les rideaux, le dehors vaut mieux que le dedans.

La réputation des deux amis s'accrut rapidement. Bientôt les commandes leur arrivèrent de tous côtés.

Ils ne suffisaient plus à l'ouvrage.

La confrérie de Saint-Jean-Baptiste, appelée com" pagnia dello Scalzo, parce que, dans les processions solennelles, un de ses membres avait coutume déporter le crucifix pieds nus, se réunissait alors à Florence, au bout de la via Larga, vis-à-vis des jardins de Saint-

ANDR£ DEL SARTO ISd

Marc. Il s'agissait d'avoir un endroit convenable pour les cérémonies publiques et les séances d'apparat. Les gouverneurs de la confrérie firent les choses largement. Us appelèrent tous les artistes et les maçons florentins qu'ils purent trouver disponibles, et firent élever en peu de jours, comme par enchantement, une très-jolie cour circulaire, qui posait sur des colonnes sveltes et peu élevées. Une fois les murs debout, il fallait les revêtir de fresques, et jeter sur les parois intérieures de l'enceinte une grande composition cyclique, où se déroulerait en plusieurs compartiments la vie du Précurseur, sous le patronage duquel la compagnie était placée.

On songea à notre André.

Vasari assigne deux raisons, l'une plus plausible que l'autre, pour expliquer le choix des recteurs. D'abord, André del Sarto passait déjà pour un très-bon peintre, et, ensuite, la confrérie dello Scalzo, fidèle à son nom (les va-nu-pieds), était plus riche de courage que d'argent.

André accepta les conditions, quelques modiques qu'elles pussent paraître à tout autre artiste, et se mit immédiatement à l'œuvre.

André del Sarto a travaillé à sa fresque quinze années durant, à plusieurs reprises.

Il suflirait donc de cette page pour rendre compte des progrès, des écarts et des difiérentes phases de son talent.

Sa composition entière fut partagée en douze compartiments. Il débuta par le Baptême du Christ , suivant plutôt son inspiration que Tordre chronologique; et bien lui en prit, car il est impossible d'imaginer une peinture plus touchante, plus vraie, plus spontanée.

A peine avait-il découvert ce premier essai, que déjà sa place était marquée parmi les artistes de premier rang.

On admirait chez le jeune peintre une correction de style assez rare, même chez les maîtres les plus éprouvés, une grande simplicité d'ordonnance, une extrême pureté de dessin, mais surtout la grâce virginale, la chaste et idéale poésie dont il savait embellir les Dgures des anges et des enfants.

Le second tableau est celui de la Prédication dans le désert*

Il y a un progrès remarquable dans la composition et le coloris. Cependant une critique minutieuse pourrait reprocher à l'artiste quelques réminiscences de Glli^ landaio et d'Albert Durer, entre autres une figure d'homme vêtu d'une large robe fendue des deux côtés, et une femme assise avec un enfant.

On voit que l'artiste, encore indécis, essaye de plusieurs manières pour se former un style à lui, et cette individualité puissante qui le fera reconnaître entre mille pour la suave harmonie de sa couleur, pour l'expression angélique et divine de ses figures, et pour cet ini-

mitable dessin qui lui a mérité le surnom d'André sans reproche.

Le compartiment dans lequel est représenté saint Jean qui baptise la foule est déjà une œuvre de mdtre. C'est le troisième dans Tordre chronologique.

n ne laisse rien à désirer sous le .rapport de l'invention et de l'exécution. Dans l'intervalle, André avait peint à l'huile quelques tableaux de dévotion commandés par des particuliers; une composition dont on ignore le sujet pour Filippo Spini, et qui s'est égarée malheureusement ; un Christ apparaissant à la Madeleine sous les traits d'un jardinier^ pour les Augustins de la porte San-Gallo, et plusieurs fresques dont nous parlerons plus bas.

Les autres compartiments de l'histoire de saint Jean- Baptiste furent achevés plus tard, et marquent, comme nous l'avons dit, par des jalons successifs, la carrière de l'artiste.

Malgré la vénération séculaire dont ces peintures ont été constamment entourées, elles sont dans un état pitoyable.

La confrérie dello Scalzo ayant été supprimée en 1785, le cloître peint par André fut confié à la garde du président de l'académie des Beaux-Arts. Mais le mal était déjà fait, à ce qu'il parait. Un Français — nous sommes fâché de le dire, on ne sait si c'est par folie ou

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par méchanceté — les édaboossa d'encre ei de bitume, s'il faut en croire le récit de M. Léopoldo del Miglioro.

On Toulut les retoucher ; mais le remède fat pire qne le mal, à en jnger par ce que noos voyons aujourd'hui. Toutefois, les plus grandes précautions ont été prises pour conserver ce qu'il en reste.

On ne pourrait se fiiire une idée de la joie de Fraoda et d'André en voyant leurs vœux les plus téméraires si promptement dépassés.

Quoique la plupart des tableaux fussent entrepris à vil prix, ils en retiraient non-seulement de quoi suffire à leurs modestes besoins, mais ils pouvaient encore se donner du superflu.

Andréa en bon iils^ secourait ses parents. Franda, d'un talent moins élevé, mais d'un caractère plus ferme et d'une santé plus robuste, aidait consciencieusemeatj son camarade et partageait fraternellement avec loi ses proGts et ses travaux.

Bientôt leur nouvelle aisance ne leur permit plus d'occuper leur petite chambre délia piazza del GroMOi On se mit en quête d'un appartement convenable. Et, comme les deux amis avaient affaire près du couTeol de VAnnonciade alla Sapienza, ils se logèrent par lii dans une rue qui réunit la place Saint-Marc à celle d« TAnnonciade, à quelques pas de Tatelier d'André Coqtucci, sculpteur. 1

ANDRÉ DEL SAIITO 163

Ce fnt à cette occasion que notre peintre se lia si étroitement avec Jacques Sansovino, élève de Contacciy qo'il ne pouvait plus vivre sans lui, de sorte que l'amitié d'André del Sarto pour Francia , sans se refroidir un seul instant, en fut néanmoins un peu né* gligée« Nous verrons tout à Theure quelles funestes eonséqnances résultèrent pour André et de ses nouvelles liaisons et du genre de vie agitée et plus libre qu'il adopta par la suite.

Sansovino aimait son art avec passion, il en causait avec savoir et enthousiasme, et, dans ses entretiens profonds et saisissants, le jeune peintre puisait des enseignements précieux et une sainte ardeur. Mais Sansovino, comme tous les artistes de son temps, recherchait les plaisirs grossiers, les orgies bruyantes.

n avait fait deux parts égales de sa vie, le jour au travail, la nuit à la débauche. André, naturellement disposé à l'insouciance et à la mollesse, contracta, dans la compagnie de son nouvel ami, des habitudes de désordre et de dissipation.

Nous dirons bientôt dans quelles étranges mascarades, dans quels festins pantagruéliques la fleur des peintres, des architectes et des statuaires du xvi* siècle passaient le temps qu'ils pouvaient dérober à leurs travaux.

Rien de plus curieux que le récit des incroyables sa-

turnales dont BenvenutoGellini et Georgio Vasari nous ont laissé le souvenir.

Le pauvre Francia avertit plusieurs fois son camarade qu'il faisait fausse route. André , s'excusant avec douceur, comme tous les caractères faibles, opposait aux conseils et aux remontrances de son ami une résistance passive. Ses visites à son père et à sa vieille mère devinrent de plus en plus rares. Il se dérangeait visiblement. Des besoins qu'il n'avait pomt connus jusqu'àlors éveillèrent dans son âme une passion qui lui était totalement étrangère, la cupidité.

Ses travaux se ressentirent d'une certaine hâte maladive, d'une impatience fiévreuse, d'une coupable né gligence.

Francia lui reprocha sévèrement, un jour, qu'il commençait â ne plus travailler que pour de l'argent.

Ce reproche, extrêmement sensible au jeune artiste, le fit pleurer de dépit et de douleur. Son âme était eur core vierge, le mal n'était qu'à l'œuvre.

Pour donner un démenti à son compagnon^ à son frère, il s'engagea dans une entreprise folle et inconsidérée dont les biographes nous ont conservé la curieuse relation.

Blessé au cœur parles paroles de son camarade, dont il s'avouait cependant la justesse, André se promenait tristement sous les arcades de la cour des Servi, et i

ANDUË DEL SARTO 165

prenait un amer plaisir à se rappeler les moindres détails de cet entretien , dans lequel il lui semblait que Francia avait pour la première fois outre-passé les pouvoirs de l'amitié*

— J'ai travaillé un peu vite dans les derniers temps, pensait-il; je n'ai pas été fâché de montrer à Gontucci et à Sansovino que je savais gagner ma vie aussi bien qu'homme de Florence, et que, tous frais payés, il me restait encore quelques sequins pour, avoir une robe neuve et un béret galonné, s'il m'en prenait fantaisie, ou pour souper joyeusement avec dix ou douze amis par un jour solennel; cela est. vrai. Mais^ de ce que j'ai un peu hâté l'ouvrage et n'ai pas retouché vingt fois la même place, s'ensuit-il que je ne sois plus qu'un homme intéressé, sans conscience et sans vergogne* un peintre d'enseignes, un ouvrier à la tâche, barbouillant les murs à grande force de bras, rien que pour l'amour de l'argent? estrce à dire que je ne suis plus un artiste, que je n'ai plus nul souci de Thonneur et de la renommée? Alors, qu'on me donne un sac d'écus et je m'accroupirai devant, les deux genoux en terre, adorant le dieu Plutus, ni plus ni moins que Jonathas, l'usurier du pont Vieux! Par la vie de mon père ! c'est me traiter comme le dernier des misérables.

Et, s'animant par degrés, le jeune homme élevait peu à peu la voix^ et pensait tout haut, comme s'il n'a-

vait ea que Dieu et les mars da chntre pour témoins de son indignation et de ses plaintes.

— Ahl messer François Bigio, s*écriait-il avec une véritable colère, vous me traitez de cupide et d'avaiel vous dites que je ne travaille plus que ponr de l'argent! eh bien , que je ne puisse plus tenir un pinceau si je ne jette mes tableaux à la tète du premier venu, et mesliesques sur la première muraille blanche qui metombârt sous la main!... Voyons, qui veutdes Assomption, des Visitation, des AnmondatUm^ des Sainte FamUle^m rien^ pour rien du tout? Entendeinrous, bourgeois et moines de Florence?... Âh ! je ne travaille que poor de l'argent 1

Au moment où le monologue d'André atteignait le diapason le plus élevé, frère Mariano, le sacristain du couvent se leva de son p^t banc, où il recevait te cierges et les autres offruides des fidèles, et s'approcht doucement du jeune homme. Frère Mariano avait saisi les dernières paroles, et l'occasion lui avait paru ttof belle pour ne pas faire tourner les dispositions de i'a^ tiste à la plus grande gloire de Dieu et au plus grand {HofiiderÉgUse*

— Que saint Philippe vous pnilége, mon en&ntl loi dit le moiue d'une voix pleine d'onction en lui ftappant paternellement sur Tépaule*

-— Quel saint Philippe? lépcmdit brusquement An-

dré comme nn homme réveillé ea sursaut. Que me voulez-vous, mon père? Où suis-je?

— Saint Philippe Benizzi, répondit flegmatiquement le moine, le saint patron de Tordre des Servîtes, fondé en 1133 par sept jeunes florentins aussi pieux et aussi jeunes que vous, mon garçon : vous êtes dans la cour de son couvent, et vous voyez en moi l'humble sacristain de l'église.

— Pardonnez^-moi, mon père, j'ai parlé peut-être un peu trop ; une préoccupation assez vive m'avait fait on* Hier le saint lieu où je me fzoave ; et, si vous ne m'eussiez tiré par la manche de mon habit, il est proba* ble que je suivrais encore le cours de mes divagations.

— Vous avez des chagrins, mon enfant?

— Pas précisément, mon père ; mais je n'ai pas siyet d'être content d'un ami qui m'a parlé un peu trop durement à nxm avis, quoique, en vérité, je l'aime autant que s'il était mon frère.

— Vous êtes peintre, je crois?

— Pour vous servir, mon révérend, répondit André en ouvrant de grands yeux ébahis; car il n'imaginait guère porter sa profession écrite sur le front, ne se trouvant pas encore assez célèbre pour être montré au doigt par les passants, et ne croyant pas avoir parlé asseï hant pour faire connaître à tout le monde le métier qu'il exerçait.

— ^En ce cas, mon ami, dit le sacristain en le prenant familièrement par le bras, faites-moi la grâce de me dire franchement ce que vous pensez de la fresque que voilà. |

Et il Tentraîna à l'autre bout de la cour, devant la

fresque d'Alesso Baldovinetti, qui représentait la Naissance du Christ ; peinture assez médiocre et presque entièrement effacée par le temps.

— Je pense, dit André par un sentiment de modestie I et de réserve, qu'elle n'est pas assez bien conservée pour qu'on puisse en juger.

— Et que dites-vous de cette autre? continua le moine en lui montrant du doigt le Saita Philippe commencé par Rosselli, du côté opposé de la cour.

— Je dis, mon père^ que Cosimo Rosselli a mieni fait que cela, et que^ si la mort lui avait laissé acheyer sa fresque, il eût corrigé certainement ce qu'on y voit de trop sec^ de trop dur et de trop anguleux.

— Bien jugé, jeune maître. Mais, hasarda le sacristain d'une voix timide^ vous sentiriez-vous la force d'entreprendre la décoration entière de ce cloître, et de peindre sur ces beaux murs vides l'histoire de notre saint protecteur?

— Pourquoi pas? répondit André, dont les yeux étincelèrent d'un noble orgueil.

— Et que diriez-vous, jeune homme, si je vous choisissais pour exécuter un tel ouvrage ?

-» Je ferais tous mes efforts pour justifier la confiance 16 vous auriez placée en moi sans me connaître*

— N'est-ce pas que ce serait un travail à faire la réitation d'un artiste? dit frère Mariano.

— Et sa fortune! ajouta André.

— HeinI s'écria le moine en reculant de trois pas, mment Tentendez-vous ?

— Je dis, mon père, reprit André, qui venait d'oùier tout à coup son monologue, que, même en estiant ces peintures au prix le plus modique, il y aura I quoi enrichir l'artiste qui en sera chargé.

— Gomment I vous auriez la bassesse de marchander lelques toises de fresques à saint Philippe Benizzi?

— Ce n'est pas à saint Philippe que je prétends vene mon travail; c'est à vous, mon père, et aux relieux de votre estimable couvent.

— Mais songez^ jeune homme, que nous faisons vœu pauvreté.

— Mais songez, mon père, qu'il y a là pour quatre cinq mois d'ouvrage, et que je ne suis pas assez riche

ar travailler uniquement pour mon plaisir.

— Nous n'avons pas un sou, mon enfant.

^ Aussi n'est-ce pas vous, mon père, mais bien les Ues qui payeront ces peintures.

^ Li^aumône ne va pas, mon fils.

— Inventez d'autres miracles, mon père.

— C'est VOUS qui devriez me payer, au contraire. Cette cour est continuellement ouverte au public; des citoyens et des étrangers de tout rang et de tout sexe la visitent à toute heure, et le peintre qui aura le bonheur de signer son nom au bas de ces fresques sera l'homme le plus estimé, le plus illustre et le plus riche noDrseulement de Florence, mais de toute lltalie.

— Oui; mais, en attendant, il mourra de faim. — • Fi donc ! j'avais cru que vous visiez plus haut, et

que vos désirs n'aspiraient qu'à une récompense céleste.

'— Biais le tailleur, l'aubergiste, le marchand deeoolems ne se payent pas de cette monnaie, mon révérend, et je serais bien reçu si, lorsqu'ils viennent me péclar mer ma dette, je leur montrais le ciel pour tonte réponse.

— AUons, je vois que vous n'êtes guère raisonnable.

— Pour vous prouver combien je le suis, je vais v«B faire une proposition que pas un apprenti de Floreoce ne vaudrait accepter.

— Voyons, fit le sacdstain en le r^;ardant fiiA' ment.

— Je ne vous demande que deui cents flmns potff chaque tableau.

— Deux cents florins ! s'écria le moine avec un aocc|i( d'épouvante.

ANDRÉ DEL SAATO 171

— U y a à peine de quoi payer mes journées. «— Deux cents florins I

— Je dépenserai presque autant en couleurs.

— On m'avait bien dit que vous n'étiez qu'un juif. — Que dis-tu, frère? s'écria André en devenant blême

de colère.

— Que vous aimez l'argent par-dessus tout, par-dessus votre art, par-dessus la gloire^ par-dessus le salut de votre àme.

— Eh bien, si vous trouvez un homme à Florence qni entreprenne ces peintures pour un sou de moins, je consens.

— Mais certainement qu'il s'en trouve, et des artistes de conscience et de talent. Dieu merci, qui me prient de leur allouer l'ouvrage pour la moitié de ce que vous demandez; et, tenez, pas plus tard qu'bier, on de nos jeunes peintres les plus distingués est venu se mettre entièrement à ma disposition.

— Et quel est le nom de ce peintre?

— Je n'ai aucune raison de le cacher. Il s'appelle...

— n s'appelle?...

— n s'appelle Francia Bigio.

André bondit à ce nom ; il prit le sacristain par les plis de sa robe, et lui répéta d'une voix saccadée :

— Vous dites que celui qui se charge de vos peintures, c'est...?

— FranciaBigio; ne le connaissez-yous pas?

— C'est mon meilleur ami.

— Est-ce que vous ne le croiriez pas capable de s'acquitter dignement de la commission?

— Il a quatre fois plus de talent que moi.

— A la bonne heure.

— Et quel prix vous a-t-il demandé pour chaque fresque?

— Mais, mais..., balbutia frère Mariano pris an dépourvu, il m'a demandé soixante florins par tableau.

— FranciaBigio? '

— Francia Bigio.

— Eh bien, alors, je le ferai pour rien...

— Oh I oh ! je ne prétends pas non plus...

— Pour rien, vous dis-je.

— Vous allez toujours aux excès.

— Ne suis-je pas maître de donner pour rien heures, mes journées, mes pinceaux, mes cartons, couleurs? s'écria André emporté par la colère, et a| promenant à grands pas dans le cloître. Ah ! nous yei| rons, mon cher Francia , lequel de nous deux aura) droit d'adresser des reproches à l'autre. Vous demai^ dez huit ducats à peu près pour des fresques qui en t lent au moins cinquante; eh bien, je vais les fai^ pour rien du tout, moi; on verra lequel est le pli désintéressé de nous deux. 1

Pais, s'arrètant tout à coup devant frère Mariano^ qui le regardait tout inquiet, craignant d'avoir affaire à un fou^ il lui dit avec une grande volubilité :

— Voyons, que faites-vous là, droit et immobile comme un pilier de couvent, et qu'avez-vous à me regarder ainsi? Gourez donc chercher une plume et du papier, et signons Tacte.

— Calmez-vous, mon enfant 1 je ne veux profiter des Êitigues de personne.

— Voulez-vous de moi, oui ou non? Je me nomme André del Sarto ; vous pouvez vous en informer dans les ateliers de Florence: on vous dira que je suis homme à tenir mes engagements, et à m'en acquitter aussi bien qu'un autre.

Frère Mariano, qui connaissait parfaitement le jeune hoinme^ s'inclina avec une modestie hypocrite, comme s'il venait d'apprendre pour la première fois à qui il avait affaire, et répondit d'une voix doucereuse :

— Je n'ai pas besoin de prendre des informations sur rous, midtre André; tout jeune que vous êtes, votre nom est assez connu à Florence, et il n'y a pas si loin le notre église à la confrérie dello Scalzo, pour que je l'aie pas admiré maintes fois votre Baptême du Christ ^ votre Prédication dans le désert. Voici que le cloitre commence à se peupler de curieux. Il n'est pas néces- »dre que tous les dévots de la ville sachent nos arran-

gements. Veuillez me suivre dans ma celiale, et, puisque Dieu et saint Philippe Benizzi vous ont inspiré une si bonne résolution, c'est à moi à vous la rendre agréable et fructueuse autant que mes petits moyens me le permettent.

£t, saluant de nouveau, il montra l'escalier au jeune peintre et se mit en devoir de le précéder jusqu'à sa ehambre. Arrivées dans la cellule, les deux parties contractantes furent bientôt d'accord; car André avait hâte de se venger à sa manière des reproches de son ami, et frère Mariano n'en croyait pas ses yeux de se voir arrivé si promptement au but de ses désirs ; seulement, pour empêcher qu'André ne se repentit plus tard de sa sotte équipée, et pour ne point paraître trop voleur aux yeux de la ville lorsque les conditions de ce singulier marché viendraient à s'ébruiter, le moine exigea formellement que l'artiste acceptât le prix de dix ducats ou quatre-vingt-dix-huit florins pour chaque tableau.

•— Je sais que c'est un sacrifice énorme pour le couvent, ajouta le sacristain en poussant un long soupir, et que nos pauvres pères auront bien des messes à dire pour amasser une telle somme; mais on ne saurait trop faire pour un artiste tel que vous, et je prends sur moi la responsabilité d'une si lourde affaire.

André signa sans lire, serra la main au moine, loi

dit : « A demain 1 d et' courut chez lui, fier et joyeux, pour donner à son ami Francia Bigio une réponse à laquelle il était loin de s'attendre.

Le pauvre Francia, désolé de ne pas avoir mis plus de ménagements dans la remontrance qu'il avait cru devoir adresser à son camarade, comptait les heures avec impatience, et se promettait, dès qu'André serait de retour, de se jeter dans ses bras et de lui demander pardon de la vivacité et de l'amertume de ses paroles» Mais, voyant dans les yeux et sur le front de son ami une expression de fierté et de triomphe qui ne lui était pas habituelle, il le regarda avec surprise et remit son explication à un autre moment.

— Bonjour, Francia, dit gaiement André en jetant sa barrette sur le bahut; que dit-on de neuf à Florence?

— Comme te voilà joyeux, mon ami 1

— Comme un homme qui vient de conclure une exsellente afiaire, au bout de laquelle il y a de l'argent, beaucoup d'argent, répondit André avec intention.

— Écoute, mon ami André, tu es fAché de quelques laroles que je t'ai adressées hier au sujet des nouvelles labitudes que je te vois contracter. Pardonne-moi, je •ai pas cru t'aflliger. Tu sais bien que c'est mon amié pour toi, ma tendresse plus que fraternelle qui m'a lit parler. Peut-être me suis-je trompé, peut-être ai-je

été trop sévère. Oublions ce fâcheux moment, et (pi'aucun nuage ne trouble plus notre amitié.

— Mais je ne t'en veux pas du tout, mon ami, et, pour te prouver que je ne demande pas mieux que de suivre tes conseils, j'entreprends dès demain un ouvrage très-long et très-sérieux^ qui me fera, je crois, quelque honneur.

— Tu m'apprends là, mon cher André, une heureuse nouvelle ; et quel est cet ouvrage?

— Le cloître des Servîtes : il y aura une dizaine de fresques, qui seront vingt fois plus importantes que nos histoires de saint Jean.

— Tant mieux pour toi, mon bon André! ce travail ne peut manquer d'augmenter ta renommée, et de f assurer une large et commode existence.

— Ah 1 tu dis tant mieux ! tù n'es donc pas fâché que j'aie obtenu ces peintures?

— Y penses-tu? pourquoi cette question? est-ce une moquerie? est-ce une vengeance? Tu es bien cruel, mon frère ! N'importe, n'en parlons plus. Et quelles conditions t'a-t-on faites?

— Magnifiques ! dix ducats pièce.

— Dix ducats pour chaque composition?

— Qui aura quinze personnages; est-ce cher?

— Mais cela n'est pas possible : on n'a pas pu t'offrir dix ducats.

ANDRÉ DEL SARTO il!

— Quatre-vingt-dix-huit florios, si tu aimes mieux.

— C'est un vol trop scandaleux; il t'en coûtera le double en couleurs.

— Que veux-tu ! il a fallu en passer par là, puisqu'il se trouvait quelqu'un qui les aurait faits pour six.

— Tu te ris de moi, André ! et quel est le fou ou le bouffon qui a mis en avant une telle plaisanterie?

— Mais... un nommé Francia Bigio.

Francia se leva pourpre de colère.

— C'est pousser trop loin la raillerie, dit-il en s'avançant d'un pas, et tout autre que toi ne s'amuserait pas ainsi à mes dépens par le saint jour où nous sommes.

— Je te dis très-sérieusement qu'on vient de m'affirmer tout à l'heure, aussi vrai que je m'appelle André» que tu ne demandais pas mieux que de peindre le cloître au prix de soixante florins d'argent par chaque fresque.

— Quiconque a dit cela en a menti.

— Celui qui l'a dit est frère Mariano, le sacristain des Servîtes.

— Il a étrangement abusé de ta crédulité ; mais le piège est trpp grossier pour que tu t'y sois laissé prendre.

— Coo^ment ! tu n'as pas vu frère Mariano ?

— Je ne lui ai jamais parlé de ma vie.

— Ta n'aurais pas entee{Hns ce travail à de telles rMmditions?

— Me crois-tu fou?

•— Ainsi donc ce moine... ?

— S'est moqué impudemment.

^ Sang et furie t

— Ehl mon Dieu, que veuz-ta faire? SI c'était uq homme, il y aurait de quoi s'en fâcher ; mais c'est un sacristain. Que cela te serve d'avertissement ; une autre f(HS, lorsqu'il viendra te faire des contes, ta le renverras a son bane des chandelles.

— C'est trop tard, murmura le pauvre André en roa* ' gissant de confusion el de honte.

— Que veux-tu dire?

— * Je viens de signer un engagement en bonne forme» Volé comme dans une église I

— Pauvre André I dit Francia en lui serrant la main avec un sentiment d'intérêt et de compassion.

Il y eut un silence de plusieurs minutes : les deux amis regardaient le sol et s'adressaient chacun pour sa part de muets reproches.

— Allons, fit André en rompant ce silence, ce qui est écrit est écrit, n'y pensons plus ; cela ni'apprendra i ne plus me défier de toi, mon cher Francia. Après tout, ajouta-t-il gaiement, je ferai, comme l'a dit le frère, ma réputation dans ce monde et mon salut dans l'autre.

Et, comme il était désonnais imponible de revenir «ur le passé, André ^he dolce è bumo uomo era/) se mit le lendemain même à l'ouvrage.

Le premier tablean a pour sujet la rencontre dn lépreax à Bwm-C<mverUo, ^, quoique, dans cette fresque, André del Sarto soit encore loin d'avoir atteint cette maturité de contours et cette harmonie de tons qui l'ont lait sarnommer par Lanzi le TibuUe de la peinture, auprès de l'ouvrage de Rosselli, l'ouvrage d'André était un cbeM'onivre.

La fresque suivante, où l'on voit les blasphémateurs frappés de la foudre, est admirable de mouvement, d'expression, de couleur.

L'épouvante jetée dans la foule par ce châtiment de Bien si terrible et si brusque, est rendue de main de maître.

Deux de ces impies railleurs sont étendus par terre, an pied d'un arbre, sans mouvem«it et sans vie ; ks autres, se tenant la tète à deux mains, ^rés, perdns de terreur, se précipitent sans samr où, et poussent des hurlements que vous croiriez réellement entendre rien qu'à voir la contraction de leur boodie et la dihi«tation effrayante de leurs prunelles : one femme, hors d'elle-même, écrasée, paialjfsée presque par Téclat du tonnerre, ne sait plus par où fuir.

C'est la nature prise sur le fait* Pr&BtuA du tiinii]dte;

iSO ITALIENS ET FLAMANDS

un cheval a rompu son frein et par ses bonds farieui achçve de mettre tout ce qui l'entoure en confusion et en déroute. Un seul homme est calme au milieu de rémotion générale : c'est le saint.

A sa gauche et à sa droite sont deux humbles moines oubliés, je ne sais pourquoi, par Vasari, dans lesquels André del Sarto a exprimé d'une manière inimitable la lassitude et la fatigue qu'a dû produire sur ces bons religieux une si longue montée. La scène se passe au sommet d'une colline, et le paysage est très-bien traité dans ce délicieux tableau, où l'on ne sait ce qu'on doit admirer le plus, de la distribution des groupes, du choix des attitudes, ou de la perfection désespérante du coloris.

Le troisième tableau, dans lequel André del Sarto s'est encore surpassé, représente une jeune fille exorcisée par saint Philippe. Les expressions manquent pour louer dignement ce chef-d'œuvre ; car le progrès de l'artiste est toujours ascendant, et, dès qu'on a employé le peu de mots que la langue nous prête pour exprimer l'admiration et l'enthousiasme, on tomberait dans la monotonie et dans les redites.

André ne s'arrêtait pas cependant dans la noble voie qu'il s'était tracée. Son amour-propre satisfait le consolait de tous les sacrifices.

La pauvreté est belle et joyeuse lorsqu'un rayon de

ANDRÉ DEL SARTO ISl

;Ioire vient dorer les baillons dans lesquels elle se Irape plus fièrement qu'un roi dans sa pourpre.

n fit sur une façade de la cour la mort du saint, eniouré des frères qui le pleurent : sujet d'une simplicité touchante, dans lequel il a su trouver un contraste l'un effet neuf et surprenant.

Un petit enfant, qui venait de mourir quelques beures avant le saint, est porté par ses parents éplorés près de la bière où le serviteur de Dieu. repose dans la paix éternelle. A. peine le petit cadavre a-1^il touché ['arche sainte, qu'il est rendu à la vie et aux larmes de ia mère.

On le voit courir plus loin^ dans un autre plan de la resque^ plein de santé et de force.

Cette peinture a l'avantage sur les autres d'être paraitement conservée, et on ne saurait dire quel charme »cret, quelle pieuse et céleste douceur s'emparent à la Ibis de l'âme et des sens de ceux qui la contemplent. Test un des plus consolants triomphes de l'art chrétien.

Le cinquième tableau n'appartient déjà plus qu'à l'apothéose posthume de saint Protagoniste : c'est celui qui clôt la série des sujets tracés par notre peintre sur le côté de la cour.

Le coloris en est parfait dans la plus stricte acception

!q mot. Ce sont des frères servîtes qui posent la robe

miraculeuse du saint sur la tète des retits enfants. II. 11

On né saurait rien rêver de pins graeieux et de plus animé. Dans nn coin du tableau, André a placé la figure d'un vieillard au dos voûté, à la ièie vénérable, vêtu d'une robe rouge, et s'appuyant sur un bâton. C'est le portrait «du célèbre sculpteur Andréa délia Robbia.

Une belle gravure de Girolamo Notto a reproduit les traits de cette dernière composition, où l'âme du grand artiste a révélé ses plus ricbes trésors.

Le succès obtenu par cette partie du cloître des Servîtes a peu d'exemples dans l'histoire de l'art.

André del Sarto épuisa la coupe enivrante des louanges et des ovations publiques. 11 faut cependant rendre justice â son cœur : au milieu "de ce fracas si envié et si stérile qui se fait autour des triomphateurs, une poignée de main de son ami Francia, un sourire approbateur lorsqu'il rentrait au logis, une remarque éclairée et bienveillante étaient mille fois plus doux à André que tous les applaudissements de la foule.

L'amitié des deux artistes, agitée par quelques dissentiments passagers, était sortie de l'épreuve plus rayocnante et plus pure. Cette fois, Francia Bigîo s'applaudissait ouvertement d'avoir grondé son frère, et de l'avoir ainsi précipité par les deux épaules à travers k cloître du frère Mariano. Il est vrai qu'André avait été à deux pas de sa ruine. Mais quelle misère pourrait payer une telle gloire!

Cependant, bon grë, mal gré, il faut vivre. Les ressources des deux amis, qui étaient loin d'être considérable^ s'étaient englouties dans lé gouffre du marchand de couleurs.

Comment sufSre à une si effrayante consommation de pinceaux et de brosses? Le crédit commençait à s'épuiser, et le pauvre André, nourri de gloire et de bénédictions, devenait d'une maigreur à faire envie aux saints gothiques. H fallut en finir.

Un beau matin^ tandis que frère Hariano se frottait les mains en regardant les chefs-d'œuvre qu'il venait de gagner à son église à force de génie et de ruse, tandis qu'il souriait avec une véritable béatitude en songeant au surcroit d'ofl^andes qu'apporterait à son couyent l'autre partie du cloître, lorsqu'elle serait achevée dans la même perfection et surtout au même prix que la première, André entra dans la cour plus frais et plus dispos que jamais.

•— Ah I vous voilà, mon enfant, dit le sacristain en coiirant à sa rencontre, soyez le bienvenu. Le travail TOUS attend, l'échafaudage est déjà dressé^ et le crépi est tout prêt. Que Dieu et notre saint patron bénissent vos pinceaux et soutiennent votre bras comme ils l'ont fait jusqu'ici! Allez, mon fils ! je ne vous demande qu'une chose, c'est que la seconde partie de votre œuvre ressemble à la première.

— Ah ça! frère Mariano, dit André d'un air nunlié sérieux, moitié goguenard, regardez-moi bien en face. Vous souvient-il de ce que vous m'avez dit lorsque j*ai commencé ces peintures?

— Que vous ai-je dit, mon doux Jésus ! et où voulez-vous en venir avec vos questions ?

— Vous m'avez dit, sacristain de mon cœur, que je vous devais des remerciments et des chandelles pour m'avoir donné la préférence sur je ne sais combiea d'artistes qui vous obsédaient nuit et jour pour pmdre votre cloître.

— C'était la pure vérité.

— Vérité de moine, mon révérend ; mais ce n'estpas de cela qu'il s'agit. Vous avez ajouté que, si je m'acquittais en conscience de la tâche que vous vouliez bien me confier, je ferais ma réputation sur la terre et mon salut dans le ciel, n'est-il pas vrai, mon père?

— Vous ai-je trompé, mon fils? votre nom n'est-il pas aujourd'hui dans toutes les bouches? n'eniendezvous pas le chœur de bénédictions et d'éloges qui s'élève devant vos peintures? moi-même et mes pieux confrères ne disons-nous pas des messes à votre intention?

— Vous trouvez donc que j'ai acquis quelque célébrité?

— Vous êtes le premier peintre de Florence.

— Et que mes travaux auront quelque poids dans la lalance de Dieu?

— Je suis convaincu, mon fils, que l'homme qui a i bien peint l'histoire de notre glorieux saint Philippe le peut manquer d'avoir une place parmi les élus du leigneur.

— Eh bien, mon père, puisque, de votre aveu, je rais le premier peintre de Florence, puisque, dans votre îonviction, j'ai gagné ma part de paradis, je ne veux )lus travailler à vos peintures.

— Comment! Que dites-vous, malheureux?

— C'est clair! ma réputation est faite, et je ne puis )lus rien gagner de ce côté-là. Mon salut est assuré, et )n ne peut pas occuper deux places dans le ciel. Donc, recevez mes remercîments bien sincères, et donnezmoi votre bénédiction.

— Un moment, mon maître, dit frère Mariano en l'arrêtant par un bout de son pourpoint, vous en parlez bien à votre aise. Vous oubliez, je crois, certain engagement signé dans ma cellule. Il suffira, pour vous le remettre en mémoire, de vous en répéter le commencement :

« Moi, soussigné, Andréa Vanucchi del Sarto, peintre florentin... »

. ^ C'est inutile, mon révérend, vous savez bien par quelle ruse indigne vous avez abusé de ma bonne foi.

J'irai devaixt le^ Hait; j'ai de bons témoignages. Fran- | €ia Bigio, mon plus tendre ami, dont vous yous êtes fait une arme pour m'induire en erreur, dira aux juges que vous avez rêvé, pour ne point vous dire que tous en avez menti. Le contrat sera déclaré nul. U y a encore une justice à Florence.

— Tout cela ne fait rien à l'affaire. N'importe de quelles raisons je me sois servi pour vous engager à accepter un travail qui, en définitive, a tourné à Yotre avantage, vous n'étiez pas un enfant, vous avez signé en parfaite connaissance de cause, vous serez condamné.

— Et quand même je le seraisi, y a-t-il une loi sur la terre qui puisse m'obliger à faire un chef-d'œuvre?

— Mais l'honneur ?

-^ J'ai déjà fait mes preuves ;. je montrerai ailleurs ce que je vaux.

— Et la conscience ?

— Il vous sied bien d'en parler, mon père I

— Enfin, bien ou mal, vous achèverez ces peintores? cela vous regarde.

— Je m'en. irai à Ronpie pu à Venise plutôt qae de donner un coup de pinceau sur le mur que voilà.

Et André del Sartp, dpnt la colère s'était peu à peQ échauffée, fit un mouvement pour s'éloigner.

— Voyons, mon fils, dit le sacristain en courant après lui d'un air suppliant, que iiaut-il faire pour vous

AiVDRË DEL SÂRTO 187

retenir? Nous sommes pauvres comme les plus pauvres meudiaots; mais il n'est pas de sacrifiée qui nous coûte pour la gloire de notre saint protecteur. Si vous m'aviez refusé lorsqu'il était temps, j'aurais avisé à d'autres moyens ; mais, maintenant que la moitié de l'ouvrage est Soute, je suis bien obligé de vous donner l'autre moitié. Mettez-vous dans le froc d'un pauvre sacristain* Toute la colère du* couvent retomberait sur moi ; et quand je devrais labourer la terre avec mes ongles» quand je devrais brûler des bouts d'étaln pour bougie, je ne souflTrirai jamais qu'on me reproche d'avoir manqué à mes devoirs... Allons^ mon petit André, ajouta^ t-ilavec un soupir, vous touchez d^jà pour chaque frasque dix ducats ?

Ici, frère Mariano iit une pause , comme s'il avait calculé mentalement combien de jours il fallait pour amasser, sou par sou, une somme ^ énorme.

André lit un nouveau pas vers la porta.

-^ £h bien, je prends sur moi, sur ma bounse, £ur mes économies, d'ajouter aux dix ducats que je vous ai payés bien exactement, vous me rendrez cette justice, la somme de cinq florins en argent.

-r- Impossible, laissez-moi m'en aller.

— Dix!

— J'irai à Naples.

— Vingt 1

— J'irai en Franee.

— Ob ! vous me serrez mon cordon à la gorge, vous abusez de ma position. C'est mal, c'est très-mal.

— - Écoutez-moi, frère Mariano, dit André en riant; je ne viens pas ici pour vous marchander mon ouvrage, comme s'il s'agissait d'un quartier de bœuf ou d'une aune de soierie ; mais, en vérité, je ne puis plus m'endetter ainsi pour vous faire plaisir, à vous et à saint Philippe BenizzL Ce que je vous dis là n'est peuWtre ni bien poétique ni bien orthodoxe; mais un peintre ne cesse pas d'être homme. Voilà six grands mois que je jeûne comme vous ne l'aurez jamais fait de votre vie. Regardez ma figure auprès de la vôtre. J'envie votre embonpoint et vos couleurs, et je me taillerais volontiers un pourpoint neuf dans le drap bien chaud et bien luisant de votre froc.

— Achevez, grand Dieu!... dit le sacristain avec angoisse. Je vois que vous avez soif de mon sang.

— Dieu m'en préserve ! je ne suis pas encore altéré à ce point. Non, mon père, vous ne me donnerez qne quarante-deux florins de plus.

— Aïe!

— Pour que je puisse au moins me couvrir de mes frais, et j'achèverai, pour l'amour de Dieu, ces malheureuses fresques. Si vous voulez, François Bigio m'aidera, et nous en sortirons plus vite à notre bon-

ANDRÉ DEL SARTO iS9

neur. Seulement^ je vous demande la pennission de laisser un pea votre cloître se reposer. J'aurai le temps de bien préparer mes cartons et de foire des études. En attendant, je travaillerai ailleurs.

Frère Mariano se récria sur tous les points ; mais^ comme il était à la merci de Tartiste, force lui fut d'accorder tout ce qu'on lui demanda.

André profita bientôt de la victoire, ou plutôt de la trêve qu'il avait pu obtenir. L'ouvrage ne lui manquait pas. Dieu merci^ et tout le monde ne réglait pas ses prix sur l'avarice du sacristain des Servîtes.

Le premier travail important qu'il entreprjit à cette époque fut la décoration du réfectoire de Saint-Salvi. André peignit dans la voûte saint Benoît, saint Giovanni Gualberto, saint Salvi et saint Bernard des Uberti, appartenant tous lesquatre à l'ordre de Yallombrosa. Au milieu, dans un grand médaillon circulaire, il fit une seule figure à trois faces pour indiquer les trois personnes divines, manière un peu naïve de représenter la Divinité, et qui fut défendue dans la suite par une bulle expresse d'Urbain Vin.

Il n'avait pas fini son cénacle, que Baccio d'Agnolo lui

commanda de peindre à fresque une Annonciation sur

un coin du Marché-Neuf. Yasari accuse André, à ce

sujet, d'être descendu à de trop minutieux détails, et

d'avoir péché par excès de travail ; mais ce tableau est

tellement endommagé par letemps^ qu'il en reste i peine quelques traces. . , . . '

Baccio Barbadori, Lorenzo Borghini et Leonardo del Giocondo ont possédé égalen^ent des sujets religieux de la main d'André.

Carlo Girpni lui en demanda deux de grandeur moyenne, achetés ensuite par Octavien de Médids, ei entièrement perdus aujourd'hui.

A la même époque appartiennent les trois Annondû' tion que Ton conserve daiis le palais Pitti; VHistm de Joseph^ qu'il fit pour Zenobi Girolani; ie petit tableau dQ la Vierge entre saint Jean-Baptiste et sâfd Ambroise^ pour la confrérie délia Neve; une Madm^ pour André Sansini, et la célèbre SainteiFamilleè Giovani Goddi, chefHd'œuvre de grâce et de coloris dont Vasari fait le plus grand éloge.

Mais le lecteur nous permettra d'interrompre le catalogue des nombreux tableaux de religion répandus eo Italie et à l'étranger par André del Sarto, pour raconter un événement qui eut la plus fatale influence sur la vie et le talent de notre artiste.

Un jour, comme André passait par hasard dans la rue San-Gallo, il vit sur le pas de sa porte une jeune femme d'une admirable beauté. A cette apparition inattendue, l'artiste s'arrêta net, ses genoux tremblèrent, son sang reflua vers son cœur, il sentit que quelque

ANDRÉ D£L SAJITO 101

chose <le &oid lui péaâfail dans les os. C'était un de ces coups dont ou meurt, qu'où peut éviter quoique- &is, mais doat on ne guérit jamais. La belle Floreatine^ après avoir roposé Iqngtempssur le jeune homme ses grands youx langoureux^ changeant tout à coup d'expression, sourit dédaigneusemml et rentra d^ns sa l)oatique« .

André demeura comme frappé de la foudre. Com était t^i de lui, le soleil de son âme avait disparu avec le regard de cette femme ; il venait de l'apercevoir à peine et il sentait déjà qu'il ne pouvait plus vivre sans elle.

L'amour rend généralement gajuche et timide; mais noU^ André avait peu à perdre de ce côté-là; car, ainsi qae nous l'avpnsdit, il étaitmpdeste et craintif comme une jeune fille. Non-seulement il n'osa pas entrer dans le magasin, comme tout autre eût fait à sa place, mais il s'esapr^a même de quitter la rue, dont les pavés semblaient lui brûler la plante des pieds.

La nwt, lorsque la ville fut entièrement plongée dans le silence et dans les ténèbres, il vint errer comme une àme en peine devant cette maison, qui renfermailt la destinée de sa vie, se promettant vingt ibis que, le lendemain, il aurait plus de courage ; mais, le lende^ main, dès que le jour naissant vint éclairer sa pâleur, il s'enfuit comme un criminel surpris en flagrant délit.

Cependant ce regard, ce sourire qui avaient à jamais décidé de son sort, enfoncés dans sa poitrine comme deux flèches brûlantes, le suivaient partout sans repos ni trêve. Les pinceaux lui tombaient de la main s'il essayait de travailler; le plaisir se tournait en poisoa s'il cherchait à se distraire.

Francia Bigio, inquiet de ce nouveau changement de son ami, lui adressa quelques questions qui restèrent sans réponse. Sansovino, dont les principes étaient moins sévères et la gaieté plus communicatiye, fit sabir au pauvre André toutes les railleries imaginables sans pouvoir lui arracher un mot. Ce dernier, pour triompher de la mélancolie d'André, Femmena à nn souper de joyeux compagnons. On l'assaillit de toutes parts, on le pria, mais son secret ne sortit pas de sa bouche.

Après dix ou douze jours d'hésitations et d'angoisses, André se décida enfin à prendre un parti. Il fallait loi parler ou mourir.

Poussé, par cet instinct de conservation qui n'a jamais abandonné personne, pas même les amoureux, et transigeant en quelque sorte avec la peur, le pauvre peintre se hasarda de nouveau à traverser la rue San- Gallo en plein jour ;;mais, à la seconde maison, son courage s'évanouit, et il pensa tomber en défaillance.

Heureusement ou malheureusement pour lui, si on

considère les suites funestes de sa passion, une vieille femme, d'une mine assez suspecte, était assise devant la porte , tout près de l'endroit où il avait failli se trouver mal.

— Qu'avez-vous donc? s'écria la vieille en joignant les mains. Vous êtes pâle comme un revenant! Entrez chez nous, mon jeune seigneur ; vous allez boire un verre d'eau et vous reposer quelques instants.

— Merci, ma brave femme, lui dit André en acceptant l'offre de la vieille ; car il, sentait, en effet, que ses forces allaient, lui manquer, et qu'il lui eût été impossible de faire un pas de plus.

Dès qu'il fut remis, André tira un florin de sa bourse, et, l'ayant glissé discrètement dans la main de la vieille, pour son empressement, il allait se lever; mais, en jetant un coup d'oeil sur la chambre dans laquelle il se trouvait, et sur la vieille femme qui se confondait en révérences, André devina à peu près à qui il avait affaire. Il vit dans ce secours imprévu, que le ciel ou le diable avait mis sur sa route, le seul espoir de salut auquel il pût s'accrocher.

— De grâce, ma bonne mère, dit-il en se tournant vers la vieille et rougissant jusqu'au blanc des yeux, sauriez vous me dire quelle est cette femme d'une si grande beauté qui demeure dans cette rue, en face, et' quatre ou cinq portes plus haut que votre maison ?

iU ITALIENS ET FLAMANDS

— Je sais de qui vous voulez parler, répondit la vieille avec un sourire équivoque. Il n'y en a pas une autre, ni danç la rue, ni dans le quartier, ni dans la ville, ni dans le paradis du bon Dieu, qui soit plus belle, plus fraîche, plus avenante que ma voisine.

— Vous la connaissez donc? demanda André, doQt le regard brilla tout à coup ; vous savez son nom? qui €st-elle ?

— C'est madame Lucrczia del Fede, la femme da bonnetier Carlo Recanati.

— Mariée I dit le jeune peintre avec un cri de douleur.

— Si ce n'est que cela qui vous tourmente, reprit Taffreuse vieille avec une expression sinistre, le pauvre cher homme n'en a pas pour longtemps : un souffle suffirait pour l'emporter ; d'ailleurs, il est à la campagne.

— Et crois-tu que sa femme veuille prendre en pitié un malheureux qui l'adore, et qui ne saurait plus vivre sans respirer l'air qu'elle respire, sans se brûler au feu de ses regards, sans s'enivrer du son de ses douces paroles?

— Sans doute, si celui qui l'aime vous ressemble un peu, mon jeune seigneur !

— Va, cours! prends cette bourse, il y a une dizaine de ducats. Ce ne sont que des arrhes. Parle-lui de ïxt&a amour ; et, si tu reviens avec une bonne nouvelle... i

ANDRÉ DEL SÀRTO 19$

ah 1 ne me ia donne pas trop vite... la joie me tuerait.

— Permettez que je vous baise les mains ,• mon prince.

— N*es-tu pas encore partie ? Songe que tu me laisses entre la vie et la mort.

Le Lendemain, lorsque André del Sarto parut au doître des Servîtes, il était radieux. Il serra 4 plusieurs reprises Francia Bigio sur son cœur. Il parlait tout seul et tout haut en esquissant d'une main rapide les admirables groupes.de la Naissance de la Vierge. Sa joie débordait par tous ses pores ; ses discours avaient quelque chose de heurté, d'incohérent ; ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire; puis, de temps à autre, il retombait comme dans une muette extase, et des larmes coulaient silencieusement sur ses joues.

La journée finie, il disparut pour quelques heures. Lorsqu'il rentra vers minuit, ce fut un nouveau redoublement de joie et transports; il frappa les murs de sa chambre^ il répétait toutes les chansons qu'il avait apprises dans son enfance. Aux questions que Francia lui adressait, il ne répondait que par ces mots :

— Je suis heureux 1 ahl mon ami, je suis heureux!

Francia Bigio respecta sa joie comme il avait autrefois respecté son chagrin, et il n'insista pas pour en savoir davantage*

Cependant l'ouvrage avançait^ quoique, à vrai dire,

André se permit de longues absences. Bientôt son secret n'en fut plus un pour personne. Mais les amouieoi sont comme les enfants : dès qu'ils ont mis la main sur leurs yeux, ils s'imaginent être parfaitement cachés, et, parce qu'ils ne voient pas les autres, ils croient que personne ne les voit

— Gomment trouves-tu ces petits enfants qui jettent des fleurs? demandait-il à Francia Bigio, qui peignait à côté de lui sa belle fresque du Mariage de la Vierge.

Et Francia, sans lui demander d'où il venait si essoufBé, lui répondit simplement :

— Je les trouve charmants.

— Et les femmes qui préparent le berceau? et les amies, et les commères qui s'en viennent visiter sainte Anne? et ce petit garçon qui se chauffe auprès du brasier? et le vieillard étendu sur son lit de repos?

Francia ne tarissait pas en éloges; car, réellement^ la composition d'André était magnifique, et jamais il n'avait déployé une telle grandeur de style, une telle grâce d'expression, une telle morbidesse de colons.

Un jour, il vint prendre Francia sur son échafaudage et le pria de monter sur le sien. Il fit placer son ami aa point de vue convenable, et découvrit avec une grande émotion une figure de femme qu'il venait d'achever.

— Qu'en dis-tu? demanda André d'une voix tremblante.

— Très-bien, répondit Francia.

— N'est-ce pas qu'elle est belle?

— Elle est parfaitement dessinée.

-r- Et son front, ses yeux, son sourire?

— On ne peut plus gracieux; mais je te conseille de retoucher un peu ces draperies.

— Et non, mon ami, je ne te parle pas de ma figure, elle a beaucoup de défauts ; mais, dis-moi, Francia, si une femme réelle et vivante ressemblait à cette exquisse^ ne la trouverais-tu pas digne de l'amour des anges?

— Je ne vois dans une œuvre d'art que les qualités et les défauts de l'artiste. Je ne sais si ta figure est un portrait ou un rêve ; mais, si c'est un portrait, avant dete donner mon avis sur l'original, il faudrait le connaître.

André ne répondit plus un mot, il était resté devant l'objet de son adoration muet et immobile comme un saint en prière. Il ne s'aperçut pas que Francia retournait à son travail en lui jetant un regard de pitié.

Une autre fois, André montra à son camarade une Madone qu'il venait de terminer pour un noble Florentin. L'âme de l'artiste était passée tout entière dans le chef-d'œuvre.

— Tu n'as jamais rien fait de si parfait, dit Francia sèchement; mais j'y trouve un grand défaut.

— Lequel? demanda André avec étonnement.

i98 ITALIENS ET FLAMANDS

— Pardieu I tu ne vois donc pas que ta Vierge esteaeeinte I

André se mordit les lèvres; il allait répondre, mais Francia lui prit doucement les mains, et, rentraioant près d*une croisée :

— Écoute, lui ditnil, je lis depuis longtemps dans ton cœur aussi clairement que si tu me répétais à haute voix ce qui s'y passe. Tu aimes et tu te crois aimé. Ne m'interromps pas, André ; voici déjà vingt fois que ta me montres le portrait de cette femme, et tu crois que les yeux, que tes paroles, que ton silence ne te trahissent pas ! Je UQ sais, si tu 1^ fais exprès ou si ta main t'emporte malgré toi, mais cette femme est dans tous tes tableaux. C'est Lucrezia del Fede.

D Je ne t'en aurais jamais parlé, si ta passion pour la bonnetière de la rueSan-Gallo n'était pas le sujet de toutes les conversations et la fable de tous les ateliers. Or, tu ne connais pas Lucrezia. Laisse-moi dire jusqu'à la fin ; tu ne la connais pas, cela est sûr. Elle est fille d'un père vicieux et pervertL Parle à qui tu voudras de Baccio del Fede. On te dira qu'il est un ivrogne, on joueur, biei^ pis que cela, un coupe-jarret; bien pis encore, il te vendrait sa fille et ses deux jeunes sœurs pour avoir de quoi payer une nuit de débauche. Tel père, telle fille. Parjure à son mari, crois^tu qu'elle te sera fidèle? Rentre en toi-même, s'il en est encore temps.

» Cette femme sera le malheur de ta vie et la ruine de ton talent. Déjà.tuçacriûes à tes penchants grossiers la beauté pure et idéale de l'art. Tu ne respectes plus ton pioceau. Les traits dç ta maîtresse sont dans toutes tes madones, et tu as poussé le scandale et le sacrilège jusqu'à la faire paraître sur Tautel des églises et aux yeux des fidèles révoltés^ avec des signes très-visibles et très-avancés de grossesse.

Ici, Francia s'arrêta et regarda son ami avec une vive anxiété pour voir quel effet produisaient sur lui ses paroles.

-rr As-tu fini? demanda André d'une voix brève.

— Pourquoi cela?

— Adieu !

Et il s'élança vers la.porte.

— Écoute-moi 1 où vas-tu?

— Si. un autre m'avait tenu ce langage, il serait déjà étendu à mes pieds d'un coup de mon épée. Quant à toi, je n'ai qu'un mot à te répondre : celui qui me parle ainsi de la femme que j'aime n'est plus digne de me toucher la main comme ami.

— Malheur à toi! malheur à moi! malheur! malheur! dit Francia en sanglotant

Et il cacha sa figure dans ses mams.

A dater de ce moment, André del Sarto fut perdu poar ses amis, pour l'art, pour la famille.

n recommença sa vie de travail immodéré et de bruyants plaisirs. Inquiet et fiévreux^ agité sans cesse par la tourmente de sa passion, devenu le jouet d'une femme capricieuse, despote, insensible, évitant la conversation et les sages conseils de Francia avec la répugnance de l'enfant malade qui repousse la coupe amère, seul espoir de guérison, André courait chercher dans l'atelier de Contucci, des distractions grossières ou folles avec Jean-François Rustici, Solomeo, Spillo, Racceli Robetta , orfèvre, Baccelli , chanteur et musicien, et Lippi, le plus grapd rieur de l'époque.

— Cela se trouve à merveille, dit un jour Sansovino à SanzuUo, André a le vin morose et l'amour larmoyant. Il est gai comme une nuit de vendredi saint; nous allons l'engager dans la Compagnie du Chaudron et celle de la Truelle.

Or, voici ce qu'étaient ces deux estimables compagnies. Nous demandons la permission à nos lecteurs d'entrer dans quelques détails : c'est toute la vie des artistes au xvi* siècle.

Cellini nous fait des récits pompeux de ce joyeux festin où il habilla en femme son élève Diego, et s'amusa des madrigaux et des baisers que lui adressait la vertueuse brigade. Vasari, le plus gourmé et le plus sérieux historien de l'art et des artistes dltalie, ne croit pas déroger à sa gravité en expliquant avec la plus mi-

AKDRÉ DEL SARTO 201

nutieuse prolixité rorganisation secrète de ces compagnies, et en nous conservant jusqu'au menu des banquets solennels donnés tous les ans par les initiés.

La Société du Chaudron (del Pajuolo) tenait ses séances dans les salons de Rustici, à deux pas de l'appartement occupé par André.

C'était un original au premier chef que Rustici. Sa chambre était remplie d'aigles privés, de corbeaux savants et de porcs-épics facétieux.

Le bourgeois qui avait affaire à messer Giovanni Francesco, avant d'arriver jusqu'à lui, devait donc passer par une foule d'épreuves plus ou moins réjouissantes. Un grand aigle noir venait se poser sur son épaule et faisait craindre au malheureux le sort trop brillant de Ganymède. Le corbeau lui disait bonjour en trois ou quatre langues différentes, et le hérisson venait familièrement frotter à ses jambes bon nombre de petits dards aiguisés.

Après quoi, le maitre de la maison se levait gracieusement, prenait par la main ce visiteur et le menait dans une autre chambre bâtie en guise de vivier, où le pauvre homme se trouvait au milieu d'une multitude effrayante de serpents, de crapauds^ de couleuvres, qui venaient jouer autour de lui et s'entrelacer à son corps ivec des nœuds et des replis à faire envie au groupe de Laocoon. Au reste, le bourgeois en était quitte pour la

peur, car tous les animaux de Rustici passaient pour être parfaitement élevés, et le maître avait une réputation de jongleur tant soit peu entachée de sorcellerie.

Les membres du Chaudron ne pouvaient être plus de douze. Un provéditeur était élu tous les ans pour ordonner les repas et présider aux fêtes.

Chaque membre était tenu de porter un plat de son invention, tous sous une forme bizarre et diiféreote, pour servir au service de ces monstrueux pique-niques.

Si deux convives se rencontraient dans le même plat et dans la même forme, ils payaient amende, m grands applaudissements de la joyeuse compagnie.

Voici la description exacte et historique du souper de réception d'André del Sarto :

La décoration de la salle à manger représentait na immense chaudron, au fond duquel étaient assis en rond les convives. La table était au niveau de Teau bouillante, et, de temps à autre, les mets se soulevaient par un mécanisme intérieur et venaient à la surface. La manche du chaudron, qui touchait à la voûte, était formé d'un grand arc illuminé qui répandait sur la table des torrents de clarté. Une musique invisible et souterraine imitait par des symphonies étranges le grésillement des tisons et le bouillonnement de la cbaodière.

ANDRÉ DEL SARTO 20a

A un signal de Giovanni Franeesco, qui remplissait les fonctions de provéditeurj un arbre poussa tout à coup du fond de l'eau, portant sur chacune de ses branches les différents plats en guise de fruits.

A chaque service, Tarbre plongeait et reparaissait tout à coup chargé de nouveaux mets et de nouvelles leurs.

Le maître de la maison avait apporté, ce soîr-là, pour sa part, un grand pâté en forme de chaudière, )û Ulysse plongeait son père pour le rajeunir dan» cette classique fontaine de Jouvence.

Quant au personnage chargé de jouer auxyeux, nous ievrions dire à la bouche des convives, le rôle du sage Ulysse, c'était tout bonnement un chapon.

Spillo présenta à la compagnie un chaudronnier avec tous ses instruments pour étamer au besoin la chauiière.

Cet honnête ouvrier était une oie farcie d'qlives.

Domenico Palizo habilla en servante une petite truie ivec sa quenouille et son fuseau aux côtés.

Robetta apporta une tète de veau sons la forme l'une enclume.

Enfin (pour ne pas trop abuser de la patience du ttleur) André del Sarto voulut se dil^tinguer comme irtiste et comme gastronome.

Son plat représentait un temple octogone, taillé

exactement sur le patron de l'église San-Giovanni, mais élevé sur des colonnes. La mosaïque du pavé était en gélatine, et les magnifiques saucissons de Bologne imitaient à s'y méprendre le porphyre des colonnes, dont les chapitaux et les bases étaient en fromage de Parmesan. Des pâtes sucrées formaient la corniche, et la tribune se composait de massepains.

Sur un lutrin de veau froid se prélassait un missel en lasagnes poivrées de lettres et de notes, devant lequel des pigeons et des becfigues, dans leur surplis de graisse, chantaient la basse et le soprano.

Un éclat de rire olympien et un tonnerre d'applaudissements accueillit ce chef-d'œuvre de cmsine et d'architecture. Ce fut le seul ouvrage d'André, depuis sa folle passion, où il n'eût pas cherché à introduire le portrait de sa Lucrezia^ et pour cause.

Au dessert, on chanta des odes et on lut des stances. André del Sarto, qui, comme tous les artistes de son temps, se piquait de poésie^ chanta un petit poème héroï-comique, imité d'Homère, sur la bataille des rats et des grenouilles.

Ceux qui seraient curieux de juger par eux-mêmes du talent poétique de notre artiste trouveront ses vers dans les notices sur la vie d'André del Sarto publiées par Luigi Biadi.

Voici maintenant l'oriigine de la Société de la

Truelle j qai a plusieurs rapports avec celle du Chauîron*

Un bossu, nommé Jeo d*Âgnolo, spirituel et farceur x)minetous les bossus, soupaitdans son jardin de Campanie avec ser Bastiano Saginalti, ser Raphaelo del Beccajo, ser Coccbino^ Girolamo del Giocondo et Baja, tous plus ou moins mauvais plaisans et mauvais sujets comme lui.

Au moment où Ton servait la ricotta^ espèce de fromage italien qui tient le milieu entre le fromage à la crème et le neuchâtel, Baja avisa dans un coin un morceau de mortier, et, tandis que le bossu, les yeux fermés, la bouche toute grande ouverte, attendait avec une volupté de gourmand une cuillerée de ricotta^ on lui ferma la bouche avec une grande truellée de plâtre et de chaux.

Là-dessus, les rires et les trépignements de la société ne connurent plus de frein, on criait à tue-téte :

— La truelle! la (ruelle!

Le bossu se tordait par terre comme un possédé, et, lorsque tous ces cerveaux fêlés furent un peu remis de leur gaieté^ mais non de leur ivresse, ils fondèrent la Compagnie de la Cazzuola, et en rédigèrent gravement les statuts.

Cela se passait en 1512. En peu d'années^ la Société prit un développement merveilleux et étonna Florence

par la richesse de ses costumes, le goût de sesRtesel l'éclat de ses spectacles. Les gentilshommes les plus puissants, les artistes les plus en renom se montrèrent jaloux de l'honneur d'en faire partie. Les règlements de la Société n'admettaient que vingt-quatre membres.

La Compagnie était placée directement sous le patronage de saint Jean-Baptiste ; ce qui n'empêchait pas la mythologie de jouer le premier rôle dans les fêtes qu'on y donnait, et les comédies de l'Arioste, de Machiavel, de Bibiéna (les plus obscènes compositions du siècle) d'obtenir un éclatant succès.

n est vrai qu'on les jouait aussi au Vatican, devant les papes et les cardinaux, et que personne ne songeait à s'en formaliser.

Nous ne suivrons pas Vasari dans le compte rendu de ces gigantesques bombances. Ceux de nos lecteurs qui y trouveraient plaisir n'auront qu'à consulter la Vie de Francesco Rusticù

C'étaient des mascarades d'une extravagance à dépasser les rêves de l'imagination la plus effrénée, de? repas titaniques, des jeux, des surprises imités en partie des épreuves des francs-maçons.

Il n'y avait pas de festin sans pantomime, point de réunion sans mystère. Tantôt c'était Cérès à la recherche de sa chère Proserpine, et tous ceux qui voulaient suivre la déesse du pain, pour ne pas mourir d'inani-

ANDRÉ DEL SAUTO 207

tioD, étaient obligés de passer dans la gueule d'un affreux dragon dont les dents, affilées et tranchantes comme une hache, menaçaient de se fermer sur le cou ies convives.

Tantôt c'était un hôpital avec sa double rangée de cie lits^ ses gardiens, ses malades, et les compagnons de la truelle affublés des plus sales guenilles et vomissant de leur bouche avinée tous les blasphèmes, toutes les imprécations, toutes les injures qui embellissent l'argot lesproiénètes et des voleurs, jusqu'à ce que saint André dû personne vint les délivrer de leur hideux séjour pour les mener dans une salle somptueusement éclairée.

C'était une chambre pavée d'ossements humains, aux mors suintant le sang, au plafond lambrissé de tètes fraîchement coupées. Au milieu de la chambre, on voyait, sur un ht de plumes, Mars et Vénus ayant pour tout vêtement le filet de Vulcain.

C'était enfin le diable servant à ses hôtes, dans un souper infernal, tout ce que la nature où l'imagination des hommes ont créé d'animaux et de monstres les plus dégoûtants et les plus difformes ; monstres et animaux s'évanouissaient en fumée au moindre signe de Pluton et laissaient à leur place les fruits les plus exquis et les mets les plus déUcats.

Dans cette atmosphère de corruption et de débauche,

le peu de caractère qu'avait encore André dei Sarto s'usa complètement.

Un nouveau malheur vint fondre sur lui et acheva sa perte.

Le mari de la Lucrezia mourut presque subitement, précipité peut-^tre au tombeau par Tinconduite de sa femme.

André, sans consulter aucun de ses amis, épousa publiquement son indigne maîtresse, et reçut chez lui son père et ses sœurs. La ville entière s'émut à ce scandale ; tous ses amis et ses élèves, à l'exception de Francia, dont l'affection était inaltérable, l'abandonnèrent à son sort. Ses pauvres vieux parents en moururent de misère et de douleur.

Accablé par le mépris général, triste, isolé de tous, dominé par cette femme indigne, le pauvre André travaillait beaucoup plus que ses forces ne le lui permettaient. Il s'épuisait nuit et jour pour jeter dans cet étemel abîme de l'or à peines mains, sans jamais pouvoir le combler. Pour surcroît de honte, le portrait prosaïque et vulgaire de cette femme venait s'imposer comme stigmate indélébile dans toutes ses fresques et dans tous ses tableaux.

La célèbre tête du Christ, la Madonna di San-Francesco^ les trois Sainte Famille qu'on peut admirer dans la collection du roi de Bavière, et que les cou-

naisseurs préfèrent de beaucoup à celles du Belvédère de Vienne, du palais Scbiarra, du palais Borghèse et da palais Colonna, datent de la même époque^ c'est-à* dire de Tannée 1515. Le seul défaut qu'on pourrait reprocher à ces peintures, c'est le manque de grandeur et rimpuissance de plus en plus marquée de s'élever à Vidëalisme de l'art.

Vers le même temps ^ il acheva son Adoration des mages dans le cloître des Servites et reprit les peintures de la confrérie dello Scalzo.

Il fut chargé de la décoration de je ne sais plus quel char de triomphe, qui devait paraître dans la procession de saint Jean, et jeta plusieurs histoires en grisaille sur une façade en bois élevée par Sansovino devant l'église Santa-Maria-del-Fiore, à l'occasion des fêles qu'on célébra à Florence pour recevoir Léon X.

Il multiplia les tableaux, les portraits, les miniatures, et descendit jusqu'à colorier les meubles de François Borgherini... Mais, malgré ce travail opiniâtre et maltiplié, la misère et le désespoir décrivaient autour de lai des cercles de plus en plus serrés, et l'enlaçaient dans des nœuds inextricables.

Le dernier ouvrage qu'il fit avant de s'expatrier fût on portrait de Baccio Bandinelli. Ce portrait n'était, à vrai dire, qu'un prétexte. Baccio, connaissant la pauvreté d'André, l'avait fait venir chez lui pour lui ache-

ter le secret de ses procédés dans la peinture à Thnile. Mais, malgré les traces profondes que l'avilissement et le chagrin avaient laissées snr le front abattu de Tartiste, il y avait encore chez lui tant de noblesse et de résignation, que l'impudent Bandinelli, n'osant lai marchander son secret, préféra le lui voler.

Au premier coup de pinceau, André devina son projet; il sourit amèrement, et se mit à confondre et mêler les couleurs avec une telle précipitation, que le portrait fut fini avant que Baccio eût pu rien comprendre au procédé de l'artiste.

Quelques tableaux envoyés en France avaient appris à François I" le nom d'André del Sarto. En 1518, au moment de sa plus grande détresse, André fut appelé à la cour de France. Il débuta par le partrait du dauphin, et ce seul ouvrage lui fut payé trois cents écus, c'est-à-dire six fois autant que ses cinq premières fresques du cloître des Servîtes.

La protection du roi, Tintérèt que lui témoignèrent, dès son arrivée, Louis d'Angoulème et le connétable de Montmorency, l'admiration unanime excitée par ses tableaux relevèrent son courage abattu et rafraîchirent cette pauvre imagination, épuisée et malade, d'une rosée bienfaisante. '

De tous les tableaux exécutés par notre peintre à cette époque, on n'en voit que trois au musée du Louvre :

ANDRÉ DEL SAETQ 211

a Charité, et deux Sainte Famille, qui diffèrent entre îllesparla composition et la disposition des personlages.

Le nom d'André del Sarto était déjà illustre en France, cette patrie adoptive de tous les grands artistes ; sa fortune s'élevait sur des bases larges et solides, il était en train d'achever un Saint Jérôme pour la reine mère, et il avait envoyé déjà à Florence assez d'argent à sa femme pour bâtir une maison derrière l'Annonciade, lorsque Lucrezia Ae\ Fede, son mauvais génie^ dont l'image l'avait poursuivi sans cesse, lui écrivit une lettre fatale^ dans laquelle elle lui donnait à entendre que, s'il ne revenait pas à la hâte, ne pouvant supporter son absence, elle se jetait dans TArno.

Ce fut un coup de foudre pour André. Il se présenta au roi et lui demanda en balbutiant la permission de faire une course à Florence.

François P', non-seulement accorda le congé demandé, mais encore il confia à l'artiste une forte somme pour acheter des tableaux et des statues, pour engager de jeunes peintres à son service^ pour encourager des artistes malheureux, pour remplir enfin la plus belle mission que jamais monarque ait donnée à un artiste.

Hélas! nous n'ajouterons plus qu'un mot qui brûle notre plume : André garda l'argent et ne revint plus en France I

2i2 ITALIENS ET FLAMANDS

Après cet ignoble abus de confiance, la vie d'André ne fut plus qu'une longue suite de honte et de remords.

Nous glisserons rapidement sur ses dernières années, quoiqu'elles ne soient pas moins importantes pour l'histoire de l'art ; mais le cœur nous manque pour assister au douloureux spectacle d'une nature avilie à ce point.

De retour à Florence, il se cacha dans le couvent de l'Annonciation; et, en échange de Tasile qui lui était ofiert, il peignit dans le jardin la Parabole du Maître de la vignej un Christ qu'on dirait dessiné par Michel-Ange, et une Déposition de croix dont les différents personnages respirent une mélancolie touchante.

Dans les sept années suivantes, il termina ses peintures de la confrérie dello Scalzo, exécuta beaucoup de fresques, parmi lesquelles il faut citer la Madone de la porte Pinti, respectée par la soldatesque pendant le siège de 1529, et fut chargé de la décoration du palais Poggio à Gajano, en compagnie de Francia Bogio et de Pontormo.

En 1525, André copia un tableau de Raphaël, le portrait de Léon X, avec une fidélité tellement surprenante, que Jules Romain lui-même, qui avait travaillé à l'original, ne voulut pas croire que ce fût une copie.

Cette copie, si célèbre par le récit de Vasari, à en croire les trois quarts des biographes, se trouverait à

AMDRË DEL SARTO 213

Naples. Tout récemment encore, il s'est engagé à ce sujet, entre les savants napolitains et florentins, une polémique si vive et si terrible, pour savoir lequel des deux tableaux était de Rapbaël , lequel d'André del Sarto^ que nous n'oserions pas intervenir dans ce noa* veau jugement de Salomon.

Le chef-d'œuvre si célèbre sous le nom de laSfadonna del Sacco, achevé vers la même époque, est le digne pendant de son tableau à l'huile la Madonna de San- Francesco; ce sont les deux merveilles du genre.

Il fit aussi, pour le même couvent de San-Salvi, dont nons avons parlé plus haut, une Cène digne, en tous points , de l'efiTet irrésistible qu'elle produisit sur les Florentins en 1529.

On avait abattu tous les édifices environnants avec une partie de l'église et du cloître pour empêcher que Tarmée assiégeante ne s'en fit un rempart, lorsque les démolisseurs, arrivés tout à coup devant le chef-d'œuvre, s'arrêtèrent tous muets et immobiles d'admiration, comme si une puissance invisible avait paralysé leurs bras et leur langue. Ce sont les expressions de Thistorien Varecchi.

Mais la guerre et la peste, ces deux terribles fléaux de Dieu, s'étaient déchaînés sur Florence. André partagea les malheurs de sa patrie. Un de ses derniers ouvrages fut le magnifique Sacrifice d'Abraham^ par le-

qae\ le pauvre artiste espérait se réconcilier avec François P' et obtenir sa réhabilitation aux yeux du monde.

En 4529> Octavien de Médicis lui demanda une Sainte Famille. André exprima dans ce tableau tout ce qui restait dans son âme de tendres sentiments et de grâce poétique.

Quelque temps après, le grand conseil, ayant condamné trois déserteurs à être pendus en efSgie, trouva toQt naturel de transformer André del Sarto en bourreau. André accepta en silence cette dernière expiation.

Enfin, Fan 1530, frappé de l'épidémie qui désola Florence, au moment où la liberté de sa patrie rendait le dernier soupir, André del Sarto, lâchement abandonné par sa femme, isolé de tous (Frància Bigio, son fidèle ami, et Puligo, son élève bien-aimé, étaient déjà morts), pauvre, déshonoré et maudit, il expira à Tige de quarante-deux ans sur son lit de douleur.

La confrérie de Saint-Jean-Baptiste Tenterra modestement par charité.

Dominique Conti, un des élèves d'André, peintre très-médiocre, qui avait hérité des dessins et des cartons de son maître et qui se les fit voler assez sottement lui éleva dans l'église des Servi un petit monument composé du portrait du peintre, scellé dans un pilier, et d'une épithaphe latine écrite par Pierre Vettori.

Mais des bourgeois susceptibles, fîlehés qu'on eût osé

mettre un tableau dans leur église sans leur en demander la permission, firent jeter à bas l'inscription et le portrait.

« Ceci nous prouve, — ajoute Vasari en terminant la Vie d'André del Sarto par cette belle et consolante moralité, — ceci nous prouve que la destinée^ non contente d'avoir influé sur notre vie, nous poursuit souvent jusqu'au delà du tombeau. »

6UËHARD BËRGK-HEYDEN

Guérard Berck-Heyden, est né à Harlem, la patrie de Wouwermans au cheval blanc, de Van Ostade et de Berghem. Il avait un frère aîné que Ton nommait Job, et qui, poussé lui-même par une vocation irrésistible, entraîna après lui celle de son frère.

Job était relieur; mais, au lieu de s'occuper des livres qu'on lui donnait à mettre à neuf, il en copiait les gravures, et cela si exactement, (^ue son patron finit pardonner aux parents du jeune homme le conseil de le faire passer de son magasiù dans un atelier. Arrivé bientôt à une certaine force. Job prit son jeune frère près de lui.

On était alors à la moitié du xvii® siècle, à peu près : c'était l'époque des croyances superstitieuses ; les songes étaient surtout regardés comme une prédiction de l'avenir. A dix ou douze années d'intervalle, Job en eut

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