ANDRÉ DE HANTE6NA
L'éfx)le de Padoue, fondée par Gîotto, avait encore gardé pure et intacte cette couleur chrétienne et divine que lui avait donnée son fondateur, lorsque Squarcione parut au xv* siècle et lui fit changer la route qu'elle avait suivie jusqu'alors.
La transition fut aussi rapide qu'inattendue, et à l'étude du goût chrétien succéda immédiatement l'enthousiasme du paganisme. Squarcione avait rapporté de ses voyage en Grèce une foule de statues et de bas-reliefs d'une forme si nouvelle, qu'on crut à une révélation. Le peintre voyageur étala ces merveilles de l'art païen, nn monde de statues antiques, de héros, de dieux, de déesses, de quoi repeupler tout un Olympe à c6té du nouveau ciel. On fut ébloui, et ses élèves se mirent à l'œuvre pour faire revivre cette peinture oubliée et presque perdue.
Parmi les plus grands admirateurs de cette école nouvelle se trouvait André de Mantegna, né à Padoue en 1430 et élève de Squarcione. Quand, à dix-sept ans, il fit son premier tableau^ qu'il plaça dans réglisé de Sainte-Sophie avec cette inscription : Andréas MantX" nea, PcttavinuSy annos vn et x natus, sud manu pinxit, 1448, le maître en fut tellement émerveillé, qu'il voua à son élève cette afiection qui plus tard lui fit adopter André comme son fils. Le jeune homme continua doDc à étudier l'antique, mais ne s'arrèti^ pas, comme les élèves médiocres et les enthousiastes superficiels, à la forme des modèles ; il en creusa la pensée intérieure et s'identifia tellement avec elle, qu'il se fit, pour ainsi dire, le contemporain de ceux qu'il copiait, tant la ressemblance élait exacte, tant l'imitation était frappante.
Mais cette étude assidue et continuelle de l'antique ramena tout naturellement à prendre les défauts de ceux qu'il étudiait, et ses figures , dessinées sur des statues et des reliefs, prirent un caractère roide et froid qu'excuse le marbre, mais que ne supporte pas la toile. Tout dans ses compositiqns était pur et régulier, depuis les lignes du visage jusqu'aux plis des draperies; mais tout cela semblait ne cacher que des cadavres, et il n'y avait ni passions vivantes sous les figures, ni corps ani- « mes sous les tuniques.
Cependant il y avait à Venise un peintre, Jacopo Bel-
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lioi, qui se mit à critiquer les lignes froides et régulières de Squarcione et dont la conviction ébranla quelque peu Tenthousiasme d'André pour son maître. Ce qni acheva la conversion de Télève, ce fut la fille de Bellini, à qui son père ne devait sans doute donner poar époux qu'un homme qui partageât ses principes et fût le soutien de son école. Or^ il se trouva qu'Andié devint amoureux de la jeune fille, et, soit qu'en effet il trouvât Fart de Bellini plus vrai, soit que la eause du peintre vénitien fût mieux plaidée par la bouche de sa fiancée que l'étude de l'antique ne l'était par son premier maître, toujours est-il qu'André épousa la jeune fille et déserta, en l'épousant, Tatelier et les convictions de Squarcione.
Cette défection, qui a deux excuses après tout, une conviction et un amour, fit du jeune homme le beaufrère et le condisciple de Jean Bellin, qui agrandissait déjà la voie que lui avait tracée son père et qui la préparait pour Giorgione, Véronèse et Titien.
André changea donc sa manière, assouplit ses lignes, vivifia son expression, sans se défaire tout à fait cepen< dant de ses premières habitudes et de son goût pour rimitation de l'antique. Ce fut sous ces nouvelles impressions qu'il fit le Martyre de saint Jacques^ si amèrement critiqué par Squarcione, qui blâmait justement dans ce tableau ce qu'il admirait tant autrefois chez
son élève, la froideur des visages et la roideur des lignes. Si partial que fût ce jugement, André en profita et se mit à desâner d'après nature pour arriver à corriger tout i bit ce qui lui restait de son ancien maitre, devenu le critique de sa propre école ; et il fit l'Histoire de saint où Christophe^ le progrès est visible et réel. A ce tableau succéda celui de r Apôtre saint Mare écrivant VÉvangile^ qu'il fit pour l'église de Sainte-Justine^ et où, cette fois, la tète de l'apôtre rayonnait du double caractère du philosophe et de rm-* spire. Du reste, ce que Squarcione avait fait par les critiques, les Bellini le complétaient par leurs conseils. André demeurait i Venise avec eux, et, dans quelquesuns de ses tableaux, les paysages, par leur coloris et leur composition, rappellent évidemment rinfluence de l'école vénitienne.
En ce temps-là, Jean-François II, marquis de Gonzague, était seigneur de Milan. C'était un prince ami des lettres et des arts que Gonzague, ainsi que sa femme Isabelle d'Esté, fille d'Hercule^ duc de Ferrare, et sœur de Béatrix, qui épousa Louis Sforza, dit le More. En même temps qu'il se livrait i la carrière des armes et soutenait son petit ropume avec une armée qu'il con^ duisait à la solde de princes plus puissants et plus riches que lui, le marquis, prince par succession, poète par passe-temps, faisait venir à sa cour tous les hommes